Henri Troyat, Alexandre III, le tsar des neiges, Paris, Grasset, 2004 :"
Quelques années plus tard [après la guerre franco-prussienne], c'est une autre guerre qui préoccupe le tsarévitch [le futur Alexandre III]. En octobre de l'année 1876, on parle dans les chancelleries, comme dans la rue, d'un conflit inévitable entre la Turquie et la Russie. Cette fois encore, c'est vers Pobiédonostsev qu'Alexandre se tourne pour savoir ce qu'il faut penser de la politique intérieure et extérieure de son pays. « Pardonnez-moi, Constantin Petrovitch, cette lettre est gauche, lui écrit-il ; elle est l'expression de mon esprit maladroit ». Et Pobiédonostsev, qui n'est jamais avare de leçons, lui expose, par retour du courrier, son avis sur la situation de la Russie : « Vous connaissez la surexcitation de la société au sujet des événements politiques. Tous se demandent s'il y aura une guerre. Et chacun répond que nous n'avons ni argent, ni chefs, que l'armée n'est pas prête, qu'elle ne possède ni armes ni munitions ; ensuite, on se demande où sont passées les sommes inouïes dépensées pour la flotte et l'armée, on raconte des histoires extraordinaires, invraisemblables, sur le vol systématique de l'argent de l'Etat [...] ? Une telle tournure d'esprit est fort dangereuse. »
Malgré cette inquiétude quasi générale, l'amitié entre la Russie et la Serbie a des racines si profondes à travers la tradition et la religion qu'en avril 1877 la guerre est déclarée d'enthousiasme. Toute la presse salue l'effort de la Russie volant au secours des orthodoxes d'un pays frère,
attaqué par les infidèles. Aksakov, Katkov et Dostoïevski exaltent la croisade des combattants de la vraie foi, face aux bachibouzouks, ces brigands à la solde d'Osman Pacha. On rêve
d'une entrée des forces slaves à Constantinople et de
la cathédrale Sainte-Sophie rendue au culte chrétien. Au début du conflit, Alexandre a l'espoir de recevoir le commandement de l'armée. Mais son père le juge trop jeune et trop inexpérimenté, à trente-deux ans, pour assumer une telle charge, et désigne comme généralissime son propre frère, âge, lui, de quarante-six ans, le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Ulcéré par cette décision qui le place sous les ordres directs de son oncle, Alexandre n'ose pourtant pas se rebiffer et accepte, en rongeant son frein, d'être écarté des combats. Tout ce qu'il peut obtenir, c'est de veiller, avec son régiment, à empêcher le passage du Danube par les forces ennemies. Il se console de son oisiveté en flânant dans les environs et en écrivant à l'arrière pour faire part de sa déception et de son ennui. Témoin de l'inaction humiliante du grand-duc, le comte Cheremetiev raconte à un ami : « Hier, nous nous sommes étendus dans le foin. La nuit était merveilleuse, la pleine lune éclairait les bivouacs, mais de telles nuits ne font qu'attrister, ici. Je contemple le tsarévitch qui, lui non plus, ne s'amuse pas toujours. » Bientôt, Alexandre ne peut plus supporter le désœuvrement et décide d'occuper son esprit en dirigeant des fouilles archéologiques, avec d'autres officiers avides de s'instruire. La pelle à la main, il creuse obstinément un tumulus qui, selon une légende locale, contiendrait un trésor en objets anciens. Mais, au bout du compte, suant et soufflant, il ne découvre dans le trou qu'un squelette et deux anneaux de cuivre.
Déçu en tant qu'archéologue, il reprend espoir en tant que soldat, lorsque l'ennemi s'avise de bombarder la position de Routchouk, où il se trouve cantonné avec l'état-major du régiment. Mais, cette fois encore, l'engagement tourne court. Après avoir battu en retraite, les Turcs se sont retranchés devant Plevna. Coup sur coup, ils repoussent plusieurs assauts des Russes sans céder une parcelle de terrain. La vue des dizaines de morts qui jonchent le champ de bataille après chaque affrontement inspire à Alexandre un sentiment de malaise et de honte. Il se demande si cette accumulation de souffrances ne traduit pas l'inutilité de toute guerre et si un grand tsar n'est pas celui qui évite de lancer son pays dans de telles tueries pour une question de frontières, de prestige ou d'alliance idéologique. Le 8 septembre 1877, dérouté, excédé, il se plaint par lettre à Pobiédonostsev : « Nous ne pensions pas que la guerre traînerait si longtemps ; au début, tout allait bien et nous pouvions espérer une fin rapide ; puis, tout à coup, ce malheureux Plevna ! Ce cauchemar de la guerre !... »Enfin, le 10 décembre 1877, Plevna capitule. Les armées russes traversent les Balkans,
prennent Andrinople, menacent Constantinople. Dans toute l'Europe, les chancelleries s'affolent. Devant l'imminence d'un désastre total, les plénipotentiaires turcs acceptent les conditions du vainqueur. La paix signée, le 3 mars 1878, à San Stefano, reconnaît l'indépendance du Monténégro, de la Serbie, de la Roumanie, consacre la rétrocession à la Russie des bouches du Danube, lui abandonne
Batoum,
Kars et ouvre à sa flotte l'accès
aux Détroits. L'ensemble de ces avantages satisferait certes l'opinion à Saint-Pétersbourg.
Mais, quelques mois plus tard, le 13 juillet 1878, le traité de Berlin, négocié à l'instigation de l'Allemagne, de l'Autriche, de l'Angleterre et de la France, modifie profondément ces conditions afin d'éviter l'effondrement définitif de la Turquie. Du coup, les Russes, indignés, se jugent frustrés de leur victoire. Il leur semble que, sous le couvert d'une médiation bénévole, les Occidentaux les ont bernés et humiliés. Cette déconvenue ranime l'animosité d'un grand nombre de nationalistes contre le tsar [Alexandre II], coupable, selon eux, d'avoir fait bon marché du sang de ses héroïques soldats. On chuchote en ville, et jusque dans les antichambres du palais, qu'Alexandre II vieillit et que sa jeune favorite, Catherine Dolgorouki, a obnubilé son cerveau au point de le rendre inapte à conduire la politique du pays comme à maîtriser les écarts de sa vie privée. On insinue même qu'il n'attend que la mort de sa sainte femme, la tsarine Marie Alexandrovna, pour épouser morganatiquement sa maîtresse, cette ambitieuse et intrigante Katia, qui le mène par le bout du nez." (p. 28-32)
François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :"Arrivé au pouvoir en Angleterre en juin 1885, Salisbury propose aux Ottornans de coopérer au règlement de la question de l'Egypte. Deux hauts-commissaires sont nommés, Sir Henry Drummond-Wolff du côte anglais, et Ahmed Muhtar pacha, du côté ottoman. Après de longues négociations, une convention anglo-ottomane est signée le 22 mai 1882 aux termes de laquelle la Grande-Bretagne s'engage à évacuer l'Egypte dans les trois ans, mais avec le droit d'y envoyer à nouveau des troupes en cas de menaces extérieures ou intérieures sur le pays.
Cette convention rencontrant l'hostilité déclarée de la France et de la Russie, le sultan refuse finalement de la ratifier. Le problème égyptien n'est toujours pas réglé à la fin des années 1880.
Une autre complication survient au même moment, plus proche d'Istanbul, celle-ci, et autrement menaçante pour l'Empire, l'affaire de Roumélie orientale. Le congrès de Berlin avait créé à la place de la « Grande Bulgarie » du traité de San Stefano, deux entités territoriales : une principauté bulgare, payant tribut à la Porte et ayant à sa tête un prince élu confirmé par le sultan (une principauté sous influence russe), et une province autonome dite de « Roumélie orientale », placée sous « l'autorité politique et militaire » du sultan, mais jouissant d'un statut spécial avec une Constitution à part et un gouverneur chrétien à sa tête. Cette province s'étend de la chaîne du Balkan, au nord, jusqu'aux Rhodopes, au sud. Selon l'article 15 du traité de Berlin, le sultan a le droit d'y élever des fortifications et d'y entretenir des garnisons le long des frontières. Il dispose en outre d'un droit d'intervention militaire dans la province en cas de rébellion ou d'invasion étrangère. Mais la création de cette province, aboutissant à découper en deux ce qu'ils considèrent leur pays, suscite la colère des Bulgares qui, au lieu de « Roumélie orientale », préfèrent l'appeler la « Bulgarie du Sud ».
Pourtant, sans mettre a profit le droit que lui reconnaît le traité de Berlin, Abdülhamid ne va pas établir de garnisons dans la nouvelle province. En fait, pendant la période d'occupation de la Roumélie orientale par les troupes du tsar, les Russes se sont arrangés pour s'assurer une position dominante dans la province, à la fois politiquement (en obtenant la désignation d'un gouverneur favorable à leurs intérêts, Aleko pacha) et militairement en constituant une milice composée d'éléments bulgares prorusses. Lorsqu'ils évacuent la province en mai 1879, Abdülhamid hésite à y installer des garnisons ; il craint que n'éclatent des heurts avec la milice bulgare et que cela n'offre aux Russes un prétexte pour revenir. Lors du traité d'alliance des trois empereurs en juin 1881, l'Allemagne et l'Autriche donnent des assurances à la Russie ; les deux puissances déclarent s'opposer à l'installation de garnisons ottomanes le long de la chaîne du Balkan et elles envisagent favorablement l'idée que la Roumélie orientale puisse s'unir à la principauté bulgare. On se dirige donc vers l'union de la principauté bulgare et de la province ottomane, vers la formation d'une Bulgarie sous influence, sorte de satrapie russe dans les Balkans.
Pourtant, l'influence russe dans la principauté s'affaiblit rapidement et le prince Alexandre de Battenberg, élu à sa tête, ne tarde pas à manifester son indépendance. En Roumélie orientale, les nationalistes bulgares s'organisent. Le 18 septembre 1885, ils provoquent à Filibe (Plovdiv), chef-lieu de la province, une révolution en faveur de l'union avec la principauté. Ce jour-là, une poignée de miliciens et de paysans bulgares occupent le palais du gouvernement et en chassent le gouverneur, Gavril pacha, qui est reconduit à la frontière. Quelques jours plus tard, le prince Alexandre de Battenberg vient à Filibe, proclame solennellement l'union de la Roumélie orientale avec la principauté bulgare, et s'arroge le titre de « prince de la Bulgarie du Nord et du Sud ». Alexandre III est furieux de ce coup de force qui s'est fait à l'insu de la Russie ; sous le coup de la colère, il rappelle tous les officiers russes servant dans l'armée bulgare, se privant ainsi de tout moyen d'agir sur les événements.
Abdülhamid va-t-il intervenir par la force contre les nationalistes de Filibe pour restaurer son autorité sur la Roumélie orientale, comme le traité de Berlin lui en reconnaît le droit ? Les Ottomans semblent avoir été pris par surprise. L'opinion publique pousse à une action énergique. L'entourage d'Abdülhamid aussi le presse d'intervenir militairement. Un long Conseil des ministres se réunit le 20 septembre ; les ministres rappellent que l'article 16 du traité de Berlin accorde au sultan le droit d'occuper la Roumélie orientale en cas de menace intérieure ou extérieure. Le grand vizir, Said pacha, est favorable a une intervention. Le ministre de la Guerre, Osman pacha, affirme qu'il peut disposer des troupes nécessaires en vingt-quatre heures. Von der Goltz, lui aussi, conseille l'option militaire à Abdülhamid.
Cependant, le sultan, très prudent, préfère la voie diplomatique. Il pense d'abord que l'affaire est montée par les Russes, puis devant l'attitude hostile d'Alexandre III à l'égard des Bulgares, il en vient à soupçonner l'Angleterre ; celle-ci a dû organiser le coup pour mettre fin à l'influence russe en Bulgarie ; elle va utiliser désormais le nouvel Etat pour barrer les ambitions russes dans les Balkans et vers la Méditerranée. Le 24 septembre, Abdülhamid change le cabinet. Il renvoie Said pacha et le remplace par Kâmil pacha, qui a une approche plus modérée. Pour lui, le danger ne vient pas tant des grandes puissances que des petits Etats balkaniques. Confrontées soudain au renforcement de la Bulgarie, la Serbie et la Grèce ne vont-elles pas demander des compensations territoriales ? Et de fait, les deux premiers Etats décrètent la mobilisation. La situation devient brusquement critique pour l'Empire. Le risque est un embrasement général des Balkans, impliquant la Serbie, le Monténégro et la Grèce, et qui ne pouvait se faire qu'au détriment de la Macédoine (ce serait une sorte de répétition générale de ce que seront les guerres balkaniques de 1912-1913). Malgré la volonté affichée par Abdülhamid d'un règlement pacifique, il doit se résoudre à effectuer une mobilisation partielle, à rappeler les réservistes et à masser des troupes sur la frontière bulgare. Cette mobilisation coûte cher au Trésor. Il faut maintenir sur le pied de guerre 250 000 hommes pendant un an, ce qui oblige le sultan à contracter, pour la première fois depuis son avènement, un emprunt de 6,5 millions de livres turques en 1886.
L'Empire doit renoncer à la Roumélie orientale, mais un artifice protocolaire permet à Abdülhamid de sauver les apparences ; en avril 1886, il « nomme » Alexandre de Battenberg gouverneur général de la province et la principauté de Bulgarie reste officiellement « vassale » de la Porte. Une option militaire aurait-elle changé le cours des choses ? Probablement pas, mais elle aurait sûrement fait courir de grands risques à l'Empire. Pour Abdülhamid, malgré l'avis de ses conseillers, elle était hors de question ; après la déroute de 1878, l'armée n'avait pas encore été réorganisée ; le Trésor public était vide. incapable de payer la solde des soldats et le traitement des fonctionnaires. Il était impossible de défendre manu militari la souveraineté ottomane sur la province, souveraineté qui était d'ailleurs « purement nominale »." (p. 231-234)
"Sur le plan diplomatique également, les premières années de la décennie 1890 marquent une évolution sensible du régime hamidien. Il y a d'abord un rapprochement certain avec la Russie. Après la série de revers diplomatiques subis par celle-ci dans les Balkans depuis quelques années, la vague panslave a commencé à refluer. Déçus du côté de la Méditerranée, les Russes s'intéressent davantage à la Sibérie et à l'Extrême-Orient. Signe de cette nouvelle orientation, les travaux du Transsibérien commencent en 1891. Tsar depuis 1881, Alexandre III a abandonné le libéralisme de son prédécesseur pour mettre sur pied un régime autoritaire qui repose sur la police politique, la censure, la religion orthodoxe, la russification des « allogènes ». Tout n'est pas parfait, certes, entre les deux empires. La question de l'indemnité de guerre due par les Ottomans continue à compliquer leurs relations et la diplomatie russe n'oublie pas l'importance stratégique et économique des Détroits (il existe des scénarios de coups de main sur la capitale ottomane dans les années 1891-1892). Cela dit, la Russie tend plutôt à privilégier le statu quo.
Autre facteur qui va dans le sens d'un rapprochement, la question arménienne. Dans le cadre de la politique de russification qu'il mène contre les « allogènes », Alexandre III inaugure une politique de répression contre les Arméniens de Russie en fermant les écoles arméniennes et, peu désireux que se développe un mouvement national aux frontières de l'Empire des tsars, il réprime les activités des nationalistes arméniens en faveur des Arméniens ottomans. Il empêche notamment les tentatives d'infiltration des activistes à travers la frontière. Une politique qui, bien entendu, fait l'affaire d'Abdülhamid.
Le rapprochement est donc clair. De 1890 à 1895, Şakir pacha, ancien ambassadeur ottoman à Saint-Pétersbourg (il est resté onze ans en Russie, faisant beaucoup pour améliorer les relations ottomano-russes et envoyant de nombreux rapports sur les institutions de l'Empire des tsars), est nommé aide de camp à Yıldız ; il va être durant cinq années un conseiller écouté d'Abdülhamid, lui apportant sa longue expérience de la Russie. Le signe du réchauffement ottomano-russe en est, du côté ottoman, qu'Abdülhamid autorise en 1893 la construction d'une chapelle commémorative russe à San Stefano, point extrême de l'avancée des armées du tsar en 1878.
Entre le tsar et le sultan, il existe d'incontestables affinités, et Abdülhamid mène dans l'Empire ottoman une politique pas très éloignée de celle de son voisin, l'autocrate Alexandre III. S'il n'y avait la question des Détroits, note Abdülhamid, les deux pays pourraient être « les meilleurs amis du monde », ils devraient être « des alliés, plutôt que des ennemis héréditaires ». « Il y a bien des ressemblances d'ensemble et de détail entre l'empire des tsars et le mien, il y a aussi une grande analogie de caractère entre les deux peuples. » Le grand rival serait-il en passe de devenir le grand modèle ? Alors que les puissances de l'Europe occidentale poussent à la libéralisation du régime et éventuellement au rétablissement de la Constitution, Abdülhamid regarde vers la Russie. En 1891, il crée les régiments de cavalerie kurde sur le modèle des Cosaques. Peut-être s'inspire-t-il également de l'orthodoxie pour mener sa politique du califat. Ne cherche-t-il pas à faire de l'islam un instrument d'influence comme l'orthodoxie permet de le faire à la Russie, à l'intérieur de ses frontières et bien au-delà ?" (p. 265-266)
Voir également : L'Ukraine, le Khanat de Crimée et l'Empire ottoman
La déportation des Arméniens et Grecs de Crimée par Catherine II
Les reculs et les renoncements d'Abdülhamit II
L'indignation d'Ahmet Rıza devant les lâchetés du sultan Abdülhamit II
Les libéraux russes et la révolution jeune-turque
Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales
Enver Paşa (Enver Pacha) et la rivalité franco-allemande dans l'Empire ottoman (1914)
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Sauver
l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en
vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive
Eté 1914 : l'impossible alliance entre l'Empire ottoman et la Triple-Entente
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Comité Union et Progrès : le congrès de septembre-octobre 1916
Première Guerre mondiale : l'occupation russe de l'Anatolie orientale
L'occupation-annexion ottomane de Batoum (1918)
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