samedi 5 mars 2022

Rappel historique : Victor Hugo était plus russophobe que turcophobe


Victor Hugo, discours à un banquet polonais, 29 novembre 1853, source : Victor Hugo, Actes et paroles, tome II : "Pendant l'exil (1852-1870)", Paris, Michel Lévy, 1875, p. 19-22 :

"La Pologne ! le 29 novembre 1830 ! quelle nation ! quel anniversaire ! Citoyens, aujourd'hui, tout au travers de cet amas énorme de contrats exécrables qui constituent ce que les chancelleries appellent le droit public actuel de l'Europe, au milieu de ces brocantages de territoires, de ces achats de peuples, de ces ventes de nations, au milieu de ce tas odieux de parchemins scellés de tous les sceaux impériaux et royaux qui a pour première page le traité de partage de 1772 et pour dernière page le traité de partage de 1815, on voit un trou, un trou profond, terrible, menaçant, une plaie béante qui perce la liasse de part en part. Et ce trou, qui l'a fait ? le sabre de la Pologne. En combien de coups ? en un seul. Et quel jour ? le 29 novembre 1830.

Le 29 novembre 1830, la Pologne a senti que le moment était venu d'empêcher la prescription de sa nationalité, et ce jour-là, elle a donné ce coup de sabre effrayant.

Depuis, ce sabre a été brisé. L'ordre, on a dit ce mot hideux, l'ordre a régné à Varsovie ! Ce peuple, qui était un héros, est redevenu un esclave et a repris sa souquenille de galérien. Des princes dignes du bagne ont remis à la chaîne ce forçat digne de l'auréole.

Ô Polonais, vous avez presque le droit de vous tourner vers nous, fils de l'Europe, avec amertume. Mon cœur se serre en songeant à vous. Le traité de 1772, perpétré et commis à la face de la France, en pleine lumière de la philosophie et de la civilisation, dans ce plein midi que Voltaire et Rousseau faisaient sur le monde, le traité de 1772 est la grande tache du dix-huitième siècle comme le 2 décembre est la grande honte du dix-neuvième. Pendant toute une longue période historique, ― et je n'ai pas attendu ce jour pour le dire, je le rappelais le 19 mars 1846 à l'assemblée politique dont je faisais partie, ― depuis les premières années de Henri II jusqu'aux dernières années de Louis XIV, la Pologne a couvert le continent, périodiquement épouvanté par la crue formidable des Turcs. L'Europe a vécu, a grandi, a pensé, s'est développée, a été heureuse, est devenue Europe derrière ce boulevard. La barbarie, marée montante, écumait sur la Pologne comme l'océan sur la falaise, et la Pologne disait à la barbarie comme la falaise à l'océan : tu n'iras pas plus loin. Cela a duré trois cents ans.

Quelle a été la récompense ? Un beau jour, l'Europe, que la Pologne avait sauvée de la Turquie, a livré la Pologne à la Russie. Et, aveuglement qui est un châtiment ! en commettant un crime, l'Europe ne s'est pas aperçue qu'elle faisait une sottise. La situation continentale avait changé ; la menace ne venait plus du même côté. Le dix-huitième siècle, préparation en toute chose du dix-neuvième, est marqué par la décroissance du sultan et par la croissance du czar. L'Europe ne s'était pas rendu compte de ce phénomène. Pierre Ier, et son rude précepteur Charles XII, avaient changé la Moscovie en Russie. Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, la Turquie s'en allait, la Russie arrivait. La gueule ouverte désormais, ce n'était plus la Turquie, c'était la Russie. Le rugissement sourd qu'on entendait ne venait plus de Stamboul, il venait de Pétersbourg. Le péril s'était déplacé, mais la Pologne était restée. Chose frappante, elle était providentiellement placée aussi bien pour résister aux Russes que pour repousser les Turcs. Cette situation étant donnée, en 1772, qu'a fait l'Europe ? La Pologne était la sentinelle. L'Europe l'a livrée. A qui ? à l'ennemi.

Et qui a fait cette chose sans nom ? les diplomates, les cervelles politiques du temps, les hommes d'état de profession. Or, ce n'est pas seulement ingrat, c'est inepte. Ce n'est pas seulement infâme, c'est bête.

Aujourd'hui, l'Europe porte la peine du crime. A son tour, le cadavre de la Pologne livre l'Europe à la Russie.


Et la Russie, citoyens, est un bien autre péril que n'était la Turquie. Toutes deux sont l'Asie ; mais la Turquie était l'Asie chaude, colorée, ardente, la lave qui met le feu, mais qui peut féconder ; la Russie est l'Asie froide, l'Asie pâle et glacée, l'Asie morte, la pierre du sépulcre qui tombe et ne se relève plus. La Turquie, ce n'était que l'islamisme ; c'était féroce, mais cela n'avait pas de système. La Russie est quelque chose d'autrement redoutable, c'est le passé debout, qui s'obstine à vivre et à épouser le présent. Mieux vaut la morsure d'un léopard que l'étreinte d'un spectre. La Turquie n'attaquait qu'une forme de civilisation, le christianisme, forme dont la face catholique est déjà morte ; la Russie, elle, veut étouffer toute la civilisation d'un coup et à la fois dans la démocratie. Ce qu'elle veut tuer, c'est la révolution, c'est le progrès, c'est l'avenir. Il semble que le despotisme russe se soit dit : j'ai un ennemi, l'esprit humain.

Je résume ceci d'un mot. Après les Turcs, la Grèce a survécu ; l'Europe ne survivrait pas après les Russes.

Voir également : Alphonse de Lamartine contre Victor Hugo

L'épopée des volontaires polonais de l'armée ottomane
  
Mustafa Celâlettin Paşa alias Konstanty Borzęcki

Mustafa Celâlettin Paşa et la défense de la présence turque-ottomane en Europe

Adam Mickiewicz (poète et patriote polonais)

Franciszek Henryk Duchinski (historien polonais originaire de Kiev)

Henri Martin (historien)

La Turquie kémaliste et la Pologne pilsudskiste

vendredi 4 mars 2022

Alexandre III et l'Empire ottoman



Henri Troyat, Alexandre III, le tsar des neiges, Paris, Grasset, 2004 :


"Quelques années plus tard [après la guerre franco-prussienne], c'est une autre guerre qui préoccupe le tsarévitch [le futur Alexandre III]. En octobre de l'année 1876, on parle dans les chancelleries, comme dans la rue, d'un conflit inévitable entre la Turquie et la Russie. Cette fois encore, c'est vers Pobiédonostsev qu'Alexandre se tourne pour savoir ce qu'il faut penser de la politique intérieure et extérieure de son pays. « Pardonnez-moi, Constantin Petrovitch, cette lettre est gauche, lui écrit-il ; elle est l'expression de mon esprit maladroit ». Et Pobiédonostsev, qui n'est jamais avare de leçons, lui expose, par retour du courrier, son avis sur la situation de la Russie : « Vous connaissez la surexcitation de la société au sujet des événements politiques. Tous se demandent s'il y aura une guerre. Et chacun répond que nous n'avons ni argent, ni chefs, que l'armée n'est pas prête, qu'elle ne possède ni armes ni munitions ; ensuite, on se demande où sont passées les sommes inouïes dépensées pour la flotte et l'armée, on raconte des histoires extraordinaires, invraisemblables, sur le vol systématique de l'argent de l'Etat [...] ? Une telle tournure d'esprit est fort dangereuse. »

Malgré cette inquiétude quasi générale, l'amitié entre la Russie et la Serbie a des racines si profondes a travers la tradition et la religion qu'en avril 1877 la guerre est déclarée d'enthousiasme. Toute la presse salue l'effort de la Russie volant au secours des orthodoxes d'un pays frère, attaqué par les infidèles. Aksakov, Katkov et Dostoïevski exaltent la croisade des combattants de la vraie foi, face aux bachibouzouks, ces brigands à la solde d'Osman Pacha. On rêve d'une entrée des forces slaves à Constantinople et de la cathédrale Sainte-Sophie rendue au culte chrétien. Au début du conflit, Alexandre a l'espoir de recevoir le commandement de l'armée. Mais son père le juge trop jeune et trop inexpérimenté, à trente-deux ans, pour assumer une telle charge, et désigne comme généralissime son propre frère, âge, lui, de quarante-six ans, le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Ulcéré par cette décision qui le place sous les ordres directs de son oncle, Alexandre n'ose pourtant pas se rebiffer et accepte, en rongeant son frein, d'être écarté des combats. Tout ce qu'il peut obtenir, c'est de veiller, avec son régiment, à empêcher le passage du Danube par les forces ennemies. Il se console de son oisiveté en flânant dans les environs et en écrivant à l'arrière pour faire part de sa déception et de son ennui. Témoin de l'inaction humiliante du grand-duc, le comte Cheremetiev raconte à un ami : « Hier, nous nous sommes étendus dans le foin. La nuit était merveilleuse, la pleine lune éclairait les bivouacs, mais de telles nuits ne font qu'attrister, ici. Je contemple le tsarévitch qui, lui non plus, ne s'amuse pas toujours. » Bientôt, Alexandre ne peut plus supporter le désœuvrement et décide d'occuper son esprit en dirigeant des fouilles archéologiques, avec d'autres officiers avides de s'instruire. La pelle à la main, il creuse obstinément un tumulus qui, selon une légende locale, contiendrait un trésor en objets anciens. Mais, au bout du compte, suant et soufflant, il ne découvre dans le trou qu'un squelette et deux anneaux de cuivre. Déçu en tant qu'archéologue, il reprend espoir en tant que soldat, lorsque l'ennemi s'avise de bombarder la position de Routchouk, où il se trouve cantonné avec l'état-major du régiment. Mais, cette fois encore, l'engagement tourne court. Après avoir battu en retraite, les Turcs se sont retranchés devant Plevna. Coup sur coup, ils repoussent plusieurs assauts des Russes sans céder une parcelle de terrain. La vue des dizaines de morts qui jonchent le champ de bataille après chaque affrontement inspire à Alexandre un sentiment de malaise et de honte. Il se demande si cette accumulation de souffrances ne traduit pas l'inutilité de toute guerre et si un grand tsar n'est pas celui qui évite de lancer son pays dans de telles tueries pour une question de frontières, de prestige ou d'alliance idéologique. Le 8 septembre 1877, dérouté, excédé, il se plaint par lettre à Pobiédonostsev : « Nous ne pensions pas que la guerre traînerait si longtemps ; au début, tout allait bien et nous pouvions espérer une fin rapide ; puis, tout à coup, ce malheureux Plevna ! Ce cauchemar de la guerre !... »

Enfin, le 10 décembre 1877, Plevna capitule. Les armées russes traversent les Balkans, prennent Andrinople, menacent Constantinople. Dans toute l'Europe, les chancelleries s'affolent. Devant l'imminence d'un désastre total, les plénipotentiaires turcs acceptent les conditions du vainqueur. La paix signée, le 3 mars 1878, à San Stefano, reconnaît l'indépendance du Monténégro, de la Serbie, de la Roumanie, consacre la rétrocession à la Russie des bouches du Danube, lui abandonne Batoum, Kars et ouvre à sa flotte l'accès aux Détroits. L'ensemble de ces avantages satisferait certes l'opinion à Saint-Pétersbourg. Mais, quelques mois plus tard, le 13 juillet 1878, le traité de Berlin, négocié à l'instigation de l'Allemagne, de l'Autriche, de l'Angleterre et de la France, modifie profondément ces conditions afin d'éviter l'effondrement définitif de la Turquie. Du coup, les Russes, indignés, se jugent frustrés de leur victoire. Il leur semble que, sous le couvert d'une médiation bénévole, les Occidentaux les ont bernés et humiliés. Cette déconvenue ranime l'animosité d'un grand nombre de nationalistes contre le tsar [Alexandre II], coupable, selon eux, d'avoir fait bon marché du sang de ses héroïques soldats. On chuchote en ville, et jusque dans les antichambres du palais, qu'Alexandre II vieillit et que sa jeune favorite, Catherine Dolgorouki, a obnubilé son cerveau au point de le rendre inapte à conduire la politique du pays comme à maîtriser les écarts de sa vie privée. On insinue même qu'il n'attend que la mort de sa sainte femme, la tsarine Marie Alexandrovna, pour épouser morganatiquement sa maîtresse, cette ambitieuse et intrigante Katia, qui le mène par le bout du nez." (p. 28-32)


François Georgeon, Abdülhamid II : le sultan calife (1876-1909), Paris, Fayard, 2003 :


"Arrivé au pouvoir en Angleterre en juin 1885, Salisbury propose aux Ottornans de coopérer au règlement de la question de l'Egypte. Deux hauts-commissaires sont nommés, Sir Henry Drummond-Wolff du côte anglais, et Ahmed Muhtar pacha, du côté ottoman. Après de longues négociations, une convention anglo-ottomane est signée le 22 mai 1882 aux termes de laquelle la Grande-Bretagne s'engage à évacuer l'Egypte dans les trois ans, mais avec le droit d'y envoyer à nouveau des troupes en cas de menaces extérieures ou intérieures sur le pays. Cette convention rencontrant l'hostilité déclarée de la France et de la Russie, le sultan refuse finalement de la ratifier. Le problème égyptien n'est toujours pas réglé à la fin des années 1880.

Une autre complication survient au même moment, plus proche d'Istanbul, celle-ci, et autrement menaçante pour l'Empire, l'affaire de Roumélie orientale. Le congrès de Berlin avait créé à la place de la « Grande Bulgarie » du traité de San Stefano, deux entités territoriales : une principauté bulgare, payant tribut à la Porte et ayant à sa tête un prince élu confirmé par le sultan (une principauté sous influence russe), et une province autonome dite de « Roumélie orientale », placée sous « l'autorité politique et militaire » du sultan, mais jouissant d'un statut spécial avec une Constitution à part et un gouverneur chrétien à sa tête. Cette province s'étend de la chaîne du Balkan, au nord, jusqu'aux Rhodopes, au sud. Selon l'article 15 du traité de Berlin, le sultan a le droit d'y élever des fortifications et d'y entretenir des garnisons le long des frontières. Il dispose en outre d'un droit d'intervention militaire dans la province en cas de rébellion ou d'invasion étrangère. Mais la création de cette province, aboutissant à découper en deux ce qu'ils considèrent leur pays, suscite la colère des Bulgares qui, au lieu de « Roumélie orientale », préfèrent l'appeler la « Bulgarie du Sud ».

Pourtant, sans mettre a profit le droit que lui reconnaît le traité de Berlin, Abdülhamid ne va pas établir de garnisons dans la nouvelle province. En fait, pendant la période d'occupation de la Roumélie orientale par les troupes du tsar, les Russes se sont arrangés pour s'assurer une position dominante dans la province, à la fois politiquement (en obtenant la désignation d'un gouverneur favorable à leurs intérêts, Aleko pacha) et militairement en constituant une milice composée d'éléments bulgares prorusses. Lorsqu'ils évacuent la province en mai 1879, Abdülhamid hésite à y installer des garnisons ; il craint que n'éclatent des heurts avec la milice bulgare et que cela n'offre aux Russes un prétexte pour revenir. Lors du traité d'alliance des trois empereurs en juin 1881, l'Allemagne et l'Autriche donnent des assurances à la Russie ; les deux puissances déclarent s'opposer à l'installation de garnisons ottomanes le long de la chaîne du Balkan et elles envisagent favorablement l'idée que la Roumélie orientale puisse s'unir à la principauté bulgare. On se dirige donc vers l'union de la principauté bulgare et de la province ottomane, vers la formation d'une Bulgarie sous influence, sorte de satrapie russe dans les Balkans.

Pourtant, l'influence russe dans la principauté s'affaiblit rapidement et le prince Alexandre de Battenberg, élu à sa tête, ne tarde pas à manifester son indépendance. En Roumélie orientale, les nationalistes bulgares s'organisent. Le 18 septembre 1885, ils provoquent à Filibe (Plovdiv), chef-lieu de la province, une révolution en faveur de l'union avec la principauté. Ce jour-là, une poignée de miliciens et de paysans bulgares occupent le palais du gouvernement et en chassent le gouverneur, Gavril pacha, qui est reconduit à la frontière. Quelques jours plus tard, le prince Alexandre de Battenberg vient à Filibe, proclame solennellement l'union de la Roumélie orientale avec la principauté bulgare, et s'arroge le titre de « prince de la Bulgarie du Nord et du Sud ». Alexandre III est furieux de ce coup de force qui s'est fait à l'insu de la Russie ; sous le coup de la colère, il rappelle tous les officiers russes servant dans l'armée bulgare, se privant ainsi de tout moyen d'agir sur les événements.

Abdülhamid va-t-il intervenir par la force contre les nationalistes de Filibe pour restaurer son autorité sur la Roumélie orientale, comme le traité de Berlin lui en reconnaît le droit ? Les Ottomans semblent avoir été pris par surprise. L'opinion publique pousse à une action énergique. L'entourage d'Abdülhamid aussi le presse d'intervenir militairement. Un long Conseil des ministres se réunit le 20 septembre ; les ministres rappellent que l'article 16 du traité de Berlin accorde au sultan le droit d'occuper la Roumélie orientale en cas de menace intérieure ou extérieure. Le grand vizir, Said pacha, est favorable a une intervention. Le ministre de la Guerre, Osman pacha, affirme qu'il peut disposer des troupes nécessaires en vingt-quatre heures. Von der Goltz, lui aussi, conseille l'option militaire à Abdülhamid.

Cependant, le sultan, très prudent, préfère la voie diplomatique. Il pense d'abord que l'affaire est montée par les Russes, puis devant l'attitude hostile d'Alexandre III à l'égard des Bulgares, il en vient à soupçonner l'Angleterre ; celle-ci a dû organiser le coup pour mettre fin à l'influence russe en Bulgarie ; elle va utiliser désormais le nouvel Etat pour barrer les ambitions russes dans les Balkans et vers la Méditerranée. Le 24 septembre, Abdülhamid change le cabinet. Il renvoie Said pacha et le remplace par Kâmil pacha, qui a une approche plus modérée. Pour lui, le danger ne vient pas tant des grandes puissances que des petits Etats balkaniques. Confrontées soudain au renforcement de la Bulgarie, la Serbie et la Grèce ne vont-elles pas demander des compensations territoriales ? Et de fait, les deux premiers Etats décrètent la mobilisation. La situation devient brusquement critique pour l'Empire. Le risque est un embrasement général des Balkans, impliquant la Serbie, le Monténégro et la Grèce, et qui ne pouvait se faire qu'au détriment de la Macédoine (ce serait une sorte de répétition générale de ce que seront les guerres balkaniques de 1912-1913). Malgré la volonté affichée par Abdülhamid d'un règlement pacifique, il doit se résoudre à effectuer une mobilisation partielle, à rappeler les réservistes et à masser des troupes sur la frontière bulgare. Cette mobilisation coûte cher au Trésor. Il faut maintenir sur le pied de guerre 250 000 hommes pendant un an, ce qui oblige le sultan à contracter, pour la première fois depuis son avènement, un emprunt de 6,5 millions de livres turques en 1886.

L'Empire doit renoncer à la Roumélie orientale, mais un artifice protocolaire permet à Abdülhamid de sauver les apparences ; en avril 1886, il « nomme » Alexandre de Battenberg gouverneur général de la province et la principauté de Bulgarie reste officiellement « vassale » de la Porte. Une option militaire aurait-elle changé le cours des choses ? Probablement pas, mais elle aurait sûrement fait courir de grands risques à l'Empire. Pour Abdülhamid, malgré l'avis de ses conseillers, elle était hors de question ; après la déroute de 1878, l'armée n'avait pas encore été réorganisée ; le Trésor public était vide. incapable de payer la solde des soldats et le traitement des fonctionnaires. Il était impossible de défendre manu militari la souveraineté ottomane sur la province, souveraineté qui était d'ailleurs « purement nominale »." (p. 231-234)

"Sur le plan diplomatique également, les premières années de la décennie 1890 marquent une évolution sensible du régime hamidien. Il y a d'abord un rapprochement certain avec la Russie. Après la série de revers diplomatiques subis par celle-ci dans les Balkans depuis quelques années, la vague panslave a commencé à refluer. Déçus du côté de la Méditerranée, les Russes s'intéressent davantage à la Sibérie et à l'Extrême-Orient. Signe de cette nouvelle orientation, les travaux du Transsibérien commencent en 1891. Tsar depuis 1881, Alexandre III a abandonné le libéralisme de son prédécesseur pour mettre sur pied un régime autoritaire qui repose sur la police politique, la censure, la religion orthodoxe, la russification des « allogènes ». Tout n'est pas parfait, certes, entre les deux empires. La question de l'indemnité de guerre due par les Ottomans continue à compliquer leurs relations et la diplomatie russe n'oublie pas l'importance stratégique et économique des Détroits (il existe des scénarios de coups de main sur la capitale ottomane dans les années 1891-1892). Cela dit, la Russie tend plutôt à privilégier le statu quo.

Autre facteur qui va dans le sens d'un rapprochement, la question arménienne. Dans le cadre de la politique de russification qu'il mène contre les « allogènes », Alexandre III inaugure une politique de répression contre les Arméniens de Russie en fermant les écoles arméniennes et, peu désireux que se développe un mouvement national aux frontières de l'Empire des tsars, il réprime les activités des nationalistes arméniens en faveur des Arméniens ottomans. Il empêche notamment les tentatives d'infiltration des activistes à travers la frontière. Une politique qui, bien entendu, fait l'affaire d'Abdülhamid.

Le rapprochement est donc clair. De 1890 à 1895, Şakir pacha, ancien ambassadeur ottoman à Saint-Pétersbourg (il est resté onze ans en Russie, faisant beaucoup pour améliorer les relations ottomano-russes et envoyant de nombreux rapports sur les institutions de l'Empire des tsars), est nommé aide de camp à Yıldız ; il va être durant cinq années un conseiller écouté d'Abdülhamid, lui apportant sa longue expérience de la Russie. Le signe du réchauffement ottomano-russe en est, du côté ottoman, qu'Abdülhamid autorise en 1893 la construction d'une chapelle commémorative russe à San Stefano, point extrême de l'avancée des armées du tsar en 1878.

Entre le tsar et le sultan, il existe d'incontestables affinités,
et Abdülhamid mène dans l'Empire ottoman une politique pas très éloignée de celle de son voisin, l'autocrate Alexandre III. S'il n'y avait la question des Détroits, note Abdülhamid, les deux pays pourraient être « les meilleurs amis du monde », ils devraient être « des alliés, plutôt que des ennemis héréditaires ». « Il y a bien des ressemblances d'ensemble et de détail entre l'empire des tsars et le mien, il y a aussi une grande analogie de caractère entre les deux peuples. » Le grand rival serait-il en passe de devenir le grand modèle ? Alors que les puissances de l'Europe occidentale poussent à la libéralisation du régime et éventuellement au rétablissement de la Constitution, Abdülhamid regarde vers la Russie. En 1891, il crée les régiments de cavalerie kurde sur le modèle des Cosaques. Peut-être s'inspire-t-il également de l'orthodoxie pour mener sa politique du califat. Ne cherche-t-il pas à faire de l'islam un instrument d'influence comme l'orthodoxie permet de le faire à la Russie, à l'intérieur de ses frontières et bien au-delà ?" (p. 265-266)


Voir également : L'Ukraine, le Khanat de Crimée et l'Empire ottoman

La déportation des Arméniens et Grecs de Crimée par Catherine II

Les reculs et les renoncements d'Abdülhamit II

L'indignation d'Ahmet Rıza devant les lâchetés du sultan Abdülhamit II

Les libéraux russes et la révolution jeune-turque

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

Enver Paşa (Enver Pacha) et la rivalité franco-allemande dans l'Empire ottoman (1914)

Talat Paşa (Talat Pacha) et les relations internationales

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Eté 1914 : l'impossible alliance entre l'Empire ottoman et la Triple-Entente

Les sources documentaires ottomanes et russes démentent les mensonges de Taner Akçam

Les volontaires arméniens de l'armée russe : des criminels de guerre

La bataille de Sarıkamış : les points forts et les faiblesses des deux armées en lice (ottomane et russe)

Les violences interethniques à Batoum-Kars (1914-1916)

Comité Union et Progrès : le congrès de septembre-octobre 1916

Première Guerre mondiale : l'occupation russe de l'Anatolie orientale

L'occupation-annexion ottomane de Batoum (1918) 

Russes de Bakou : la gratitude de Nuri Paşa (frère d'Enver)

mercredi 2 mars 2022

Piotr Kropotkine



Pierre Kropotkine, L'Entr'aide, un facteur de l'évolution, Paris, Hachette, 1906,
p. 183-184 :

"Cependant, outre le principe de la commune villageoise, il fallait un autre élément pour donner à ces centres grandissants de liberté et de lumières, l'unité de pensée et d'action et l'initiative qui firent leur force aux XIIe et XIIIe siècles. La diversité croissante des occupations, des métiers et des arts et l'extension du commerce avec les pays lointains faisaient désirer une nouvelle forme d'union, et l'élément nécessaire pour cette union fut fourni par les guildes. On a écrit quantité d'ouvrages sur ces associations qui sous le nom de guildes, fraternités, amitiés ou droujestva, minne, artels en Russie, esnaifs en Serbie et en Turquie, amkari en Géorgie, etc., prirent un développement si considérable au moyen âge et jouèrent un rôle si important dans l'émancipation des cités. Mais il fallut plus de soixante ans aux historiens pour reconnaître l'universalité de cette institution et son vrai caractère. Aujourd'hui seulement, depuis que des centaines de statuts de guildes ont été publiés et étudiés et que l'on connaît leurs rapports d'origine avec les collegiæ romains et les anciennes unions de la Grèce et de l'Inde, nous pouvons en parler en pleine connaissance de cause ; et nous pouvons affirmer avec certitude que ces fraternités représentaient un développement des principes mêmes que nous avons vus à l'œuvre, dans les gentes et les communes villageoises."


Pierre Kropotkine, La Grande Révolution : 1789-1793, Paris, P.-V. Stock, 1909,
p. 736 :

"Une nouvelle France était née en ces quatre années de Révolution. Le paysan mangeait à sa faim, pour la première fois depuis des siècles. Il redressait son dos courbé ! Il osait parler ! Lisez les rapports détaillés sur le retour de Louis XVI, amené captif de Varennes à Paris, en juin 1791, et dites : Chose pareille, cet intérêt à la cause publique, ce dévouement pour elle, et cette indépendance de jugement, étaient-ils possibles avant 1789 ? Une nouvelle nation était née, tout comme en ce moment nous voyons naître une nouvelle nation en Russie, en Turquie."
 

Pierre Kropotkine, La guerre, Paris, Les Temps nouveaux, 1912, p. 6-9 :

"Jalouse de garder sa suprématie sur les mers, jalouse surtout de retenir ses colonies pour l'exploitation par ses monopolistes ; effarouchée par les succès de la politique coloniale de l'Empire Allemand et le rapide développement de sa marine de guerre, l'Angleterre redouble d'efforts pour avoir une flotte capable d'écraser à coup sûr la flotte allemande. Elle cherche aussi partout des alliés pour affaiblir la puissance militaire de l'Allemagne sur terre. Et lorsque la presse anglaise sème l'alarme et épouvante la nation en feignant de craindre une invasion allemande, elle sait très bien que le danger n'est pas là. Ce qu'il lui faut, c'est de pouvoir lancer l'armée régulière anglaise, là où l'Allemagne attaquerait quelque colonie de l'Empire Britannique (l'Egypte, par exemple) ; après s'être mise d'accord pour cela avec la Turquie, et de retenir à la maison une forte armée « territoriale » qui puisse, au besoin, noyer dans le sang toute révolte ouvrière. C'est pour cela, surtout, que l'on enseigne l'art militaire à la jeunesse bourgeoise, groupé en escouades d'éclaireurs (Scouts).

La bourgeoisie anglaise veut faire aujourd'hui, avec l'Allemagne, ce qu'elle fit à deux reprises pour arrêter pour cinquante ans ou plus, le développement de la Russie comme puissance maritime : une fois en 1855 avec l'aide de la France et de la Turquie, et une autre fois, en 1900, en lançant le Japon contre la flotte russe et son port militaire dans le Pacifique.


Ce qui fait que nous vivons depuis deux années sur le qui-vive, en prévision d'une guerre colossale européenne qui peut éclater du jour au lendemain. (...)

En outre, il ne faut pas oublier que la vague industrielle, en marchant de l'occident vers l'orient, a aussi envahi l'Italie, l'Autriche, la Russie. Et ces Etats viennent affirmer à leur tour leur « droit » — le droit de leurs monopolistes et de leurs privilégiés — à la curée en Afrique et en Asie.

Le brigandage russe en Perse, le brigandage italien contre les Arabes du désert à Tripoli et le brigandage français au Maroc en sont la conséquence.

Le consortium de brigands, au service des monopolistes, a « permis » à la France de s'emparer du Maroc, comme il a permis aux Anglais de saisir l'Egypte. Il a « permis » aux Italiens de s'emparer d'une partie de l'Empire ottoman, pour empêcher qu'il ne soit saisi par l'Allemagne ; et il a permis à la Russie de saisir la Perse septentrionale, afin que les Anglais puissent s'emparer d'un bon morceau sur les bords du Golfe Persan, avant que le chemin de fer allemand n'y soit arrivé !

Et pour cela les Italiens massacrent ignoblement les Arabes inoffensifs et les sicaires du Tzar pendent les patriotes persans qui voulaient régénérer leur patrie par un peu de liberté politique.

Quels gredins que ces « honnêtes gens » !
(...)

Les banquiers leur prêtent à 7, 8, 10 pour cent, sachant qu'ils [les petits Etats] ne « réaliseront » l'emprunt qu'à 80 ou 70 pour cent. Ce qui fait que, déduction faite des « commissions » des banques et des intermédiaires, — qui se montent de 10 à 20, et quelquefois jusqu'à 30 pour cent, — l'Etat ne reçoit pas même les trois quarts des sommes qu'il inscrit à son grand-livre.

Sur ces sommes, grossies de la sorte, l'Etat endetté doit payer désormais l'intérêt et l'amortissement. Et lorsqu'il ne le fait pas au terme dû, les banquiers ne demandent pas mieux que d'ajouter les arriérés de l'intérêt et de l'amortissement au principal de l'emprunt. Plus les finances de l'Etat débiteur vont mal, plus insensées sont les dépenses de ses chefs — et plus volontiers on lui offre de nouveaux emprunts. Après quoi les banquiers s'érigent un jour en « consortium » pour mettre la main sur tels impôts, telles douanes, telles lignes de chemin de fer.

C'est ainsi que les gros financiers ont ruiné et plus tard fait annexer l'Egypte par l'Angleterre. Plus les dépenses du khédive étaient folles, plus on les encourageait. C'était l'annexion à petites doses.

C'est encore de la même façon qu'on ruina la Turquie, pour lui enlever peu à peu ses provinces. Ce fut aussi la même chose, nous dit-on, pour la Grèce, qu'un groupe de financiers poussa à la guerre contre la Turquie [en 1897, pour les visées irrédentistes sur la Crète], pour s'emparer ensuite d'une partie des revenus de la Grèce vaincue.

Et c'est ainsi que la haute finance de l'Angleterre et des Etats-Unis exploita le Japon, avant et pendant ses deux guerres contre la Chine et la Russie."

 

Voir également : Elisée Reclus

Marc Pierrot (médecin et militant anarchiste) 

Henry Isvoranu (journaliste roumain) et Jean Grave (anarchiste français) face à la Première Guerre balkanique

Alexandre Schapiro

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

Les libéraux russes et la révolution jeune-turque

L'intelligentsia panturquiste et la Russie

Le soutien d'une partie de la gauche blanquiste et guesdiste aux Jeunes-Turcs

Talat Paşa (Talat Pacha) et la chute du tsarisme