samedi 13 août 2022

Achille de Jouffroy


Aristocrate et conscrit dans les armées napoléoniennes, Achille de Jouffroy servit comme ingénieur militaire en Italie. Il occupa la fonction de commissaire des guerres à Udine (1813), puis rallia ensuite Louis XVIII. Grande plume du journalisme sous la seconde Restauration, le marquis de Jouffroy d'Abbans dirigea la Gazette de France (royaliste), de 1816 à 1823.


Achille de Jouffroy, "Sur le projet d'expulser les Turcs de l'Europe.", Gazette de France, 3 octobre 1821, p. 3-4 :


"Le sujet que je me propose de traiter embrasse des considérations tellement variées, et l'opinion publique y attache en ce moment une telle importance, que je ne crois pas pouvoir le développer convenablement en moins de quatre articles. Je préviens, avant tout, les lecteurs de bonne foi (les seuls dont le suffrage puisse m'importer), que j'ai deux grâces à leur demander. Quelle que soit l'opinion qu'ils aient embrassée sur la grande question qui nous occupe, je les prie d'abord de suspendre leur jugement jusqu'à la fin de mon dernier article ; je les prie ensuite de revoir les premiers avant de prononcer : les dimensions étroites d'un journal me forçant à diviser ce qui, de sa nature, est inséparable, je craindrais que l'impression fugitive de mes arguments de la veille n'appuyât pas assez mes raisons du lendemain.

Au moment de la révolte de la Grèce, un cri s'est élevé, dans presque toutes les parties de l'Europe, en faveur de l'insurrection. Le projet de déclarer la guerre aux Musulmans, pour les expulser de Constantinople et de la Turquie d'Europe a été publiquement développé, ouvertement soutenu ; je me suis déclaré, dès le principe, contre un tel projet, que j'ai regardé comme intempestif, et comme contraire aux intérêts de la grande union européenne, qui, seule, garantit le maintien des principes monarchiques et religieux que je professe. Je dois exposer aujourd'hui les motifs de ma conviction à cet égard, puisque j'ai eu le malheur de rencontrer, dans les rangs des plus illustres défenseurs des saines doctrines, des hommes d'un avis contraire au mien.

Mon dessein est uniquement de porter quelque lumière dans le chaos des opinions diverses que les événements de la Grèce ont mises en fermentation ; le devoir d'un écrivain est de combattre le mensonge et l'ignorance partout où il croit les reconnaître ; et un volume ne suffirait pas pour relever les erreurs sans nombre où sont tombés, où tombent tous les jours, ceux que l'exaltation du sentiment, à défaut de connaissances positives, a ralliés à la cause des Grecs, depuis le jacobin, qui veut trouver dans une guerre prochaine une diversion qui soit favorable aux projets des révolutionnaires en Europe, jusqu'au chrétien zélé qui, fermant obstinément les yeux sur toutes les considérations de la politique et même de l'humanité, ne veut apercevoir, dans l'événement qui nous occupe, que l'occasion d'une sainte croisade contre les Musulmans. J'ose espérer que je parviendrai, si non à faire juger la question, du moins à l'éclaircir ; je ne m'appuierai, du reste, que sur des notions précises et des faits qu'il sera facile de vérifier.

En premier lieu, je tâcherai de démontrer que l'expulsion des Turcs serait impolitique dans les circonstances actuelles de l'Europe, en ce que cette guerre, contraire aux principes sur lesquels est fondée l'union des puissances chrétiennes, serait faite uniquement au profit des révolutionnaires.

En second lieu, je montrerai qu'une guerre d'expulsion serait contraire au droit des gens, et par conséquent injuste ; qu'une telle guerre serait immorale et tendrait à détruire les bases sur lesquelles repose la tranquillité intérieure des nations, en privant l'opinion publique des plus simples notions de justice sur lesquelles cette opinion s'appuie pour apprécier la conduite des gouvernements entre eux, telles que les jugements historiques, l'observation des traités, la bonne foi des souverains et le maintien des garanties existantes.

En troisième lieu, j'envisagerai le projet d'expulser les Turcs sous l'aspect purement religieux, dans l'intérêt du christianisme, et je prouverai qu'une guerre de religion, à l'époque où nous sommes, serait absurde, inutile, féconde en désastres, et que son premier résultat serait de faire égorger, en Europe et en Asie, plusieurs millions de chrétiens innocents.

Enfin, dans un quatrième et dernier article, je me hasarderai à présenter quelques idées sur les moyens qui nous restent de secourir efficacement les malheureux Grecs qu'une folle tentative a exposés dans ce moment à la vengeance des Turcs.

Je m'engage d'ailleurs à répondre aux objections qui pourront m'être faites, de quelque part que ce soit, dans l'intérêt de la vérité, pourvu néanmoins que ces objections soient élevées de bonne foi, et décemment exprimées.

J'entre en matière, et je considère le projet sous le rapport politique ; je dois d'abord jeter un coup-d'oeil sur les circonstances générales au milieu desquelles la question s'est engagée.

La révolution, comprimée par le despotisme éphémère de Napoléon, s'était relevée à sa chute. Une secte impie, dont les principes et les agents sont assez connus, avait déclaré de nouveau la guerre à tous les trônes, à toutes les institutions légitimes de l'Europe chrétienne, au christianisme même qui sert de base à la civilisation de cette partie la plus civilisée du globe. Cette secte a remporté des triomphes, partout où le pouvoir a eu l'imprudence de lui faire des concessions. En Espagne elle a renversé, à l'aide de quelques soldats parjures, le système de la monarchie : au moment où j'écris, tous les droits y sont encore soumis à la puissance inconnue, des faits, et toutes les propriétés sociales y sont abandonnés aux hasardeuses tentatives de l'anarchie. Il y a six mois, Naples était le théâtre des exploits des sectaires ; le Piémont allait leur être livré ; l'Italie toute entière devenait leur proie, et la paix des Etats voisins eût été gravement compromise par leurs machinations, évidemment, détruite par leurs succès.

Dans ces circonstances critiques, les principaux cabinets de l'Europe, ceux qui par l'étendue de leur puissance sont plus spécialement chargés du maintien de l'ordre général, se réunirent en conseil, d'abord à Troppau, ensuite à Laybach.

Là, on examina avec une profonde attention les causes du mal, ses progrès, les moyens des perturbateurs, et les forces morales et physiques qu'on pouvait employer à la défense de la civilisation et des monarchies. Là, on mit tout en commun, lumières, ressources, intérêts, puissance. Aussitôt que les régulateurs des destinées de l'Europe furent rassemblés, on eût dit que l'esprit saint était descendu au milieu d'eux : il n'y eut plus qu un avis, qu'une volonté. On bannit toutes les subtilités et jusqu'aux formes de l'ancienne diplomatie. On proclama un seul principe, le principe de conservation ; on arbora hautement l'étendard commun, et on invita tous les honnêtes gens de l'Europe à s'y rallier. Un des plus puissants monarques du Nord, aussi religieux qu éclairé, déclara ouvertement que sa volonté inébranlable était « de conserver désormais la morale dans la politique » ; entreprise grande, sublime, mille fois plus glorieuse que la conquête d'un royaume, et dont la seule pensée indique qu'Alexandre est placé par son esprit et par son caractère à la hauteur du rang que le Ciel lui a assigné.

Le succès couronna bientôt des intentions si pures : l'Italie fut arrachée aux révolutionnaires ; toutes les forces de la secte s'anéantirent devant deux escadrons de cavalerie ; et le triomphe le plus grand fut de pouvoir prouver à l'univers par les faits les plus incontestables, les plus évidents, que ces révolutions dites libérales, qu'on nous représente comme l'effet de la volonté des peuples, ne sont réellement que l'ouvrage d'une poignée de factieux en horreur à ces mêmes peuples.

Les révolutionnaires, dont le centre de direction et les principaux agents étaient bien connus à Laybach, furent consternés à l'annonce des intentions du congrès et à la nouvelle de ses premières dispositions, gage assuré de ses prochaines victoires. Ces victoires allaient exercer, sans aucun doute, une influence salutaire sur les parties de l'Europe méridionale soumises encore en ce moment aux funestes essais du libéralisme ; et les factieux comprenaient, en frémissant de rage, que l'invention des congrès allait répondre désormais du repos de l'Europe.

C'est alors que la secte redoubla d'efforts pour échapper à une ruine prochaine. On réunit dans la Grèce, sur le Bosphore, en Russie, les éléments épars d'une conjuration ou plutôt de dix conjurations différentes, projetées et abandonnées depuis trente ans. Des carbonari de Naples, de Piémont, de l'Espagne, furent envoyés à Athènes, à Patras, à Aivaly, à Constantinople. Tous les jeunes Grecs dispersés dans les universités et dans les comptoirs de l'Europe furent initiés aux mystères du libéralisme ; on exalta leur jeune amour-propre en leur persuadant qu'on les considérait comme les successeurs de Miltiade et de Périclès. Tous reçurent avec transport des commissions.

Le club de Bucharest eut ordre de se tenir prêt à agir en même temps que ceux du Fanar et de Patras. Il fut décidé que la révolte éclaterait sur tous les points de la Turquie d'Europe le même jour, et ce jour était le 20 MARS (20/8).


Au moyen de ce plan, les sectaires comptaient opérer une diversion importante en occupant aux extrémités de l'Europe les souverains du Nord et de l'Est ; ils espéraient en outre amener la discorde entre les puissances alliées, dont les intérêts réciproques eussent été infailliblement froissés par une guerre contre la Turquie ; et, pour me servir des propres expressions d'un d'entre eux dans sa correspondance, « la révolte de la Grèce était une bombe lancée au milieu du congrès. »

On connaît déjà les résultats de cette entreprise : du sang répandu, des villes incendiées, des campagnes ravagées, des innocents sacrifiés pour les coupables ; voilà ce que les efforts de la secte libérale ont produit ; voilà ce qu'ils produiront toujours, aussi sûrement que l'infection produit la mortalité.

Le prince Ypsilanti, après avoir parcouru deux provinces, n'a pu réussir à en faire soulever les habitants en sa faveur. Un millier d'adolescents, la fleur de la jeunesse grecque et l'espérance des premières familles de ce pays, a juré devant lui avec courage, mais sans aucun fruit ; et dans ces provinces paisibles, qui ne connaissaient naguère d'autre oppression que les tributs imposés par leurs princes sur une portion de leurs revenus, une armée de barbares, venue pour châtier les rebelles, a détruit sur son passage la totalité des récoltes, et a couvert les champs de ruines et de cadavres.

A Constantinople, les chefs de la noblesse grecque ont été mis à mort. Le divan, aveuglé par la surprise et par la peur, a commis, selon moi, une faute politique inexcusable en faisant subir le même sort au patriarche et aux évêques de son synode. Non que je veuille nier le droit qu'a tout souverain de punir les crimes d'état, s'ils sont prouvés, sans acception de personnes ; mais parce que l'exécution publique du patriarche, chose inouïe dans les fastes de l'Empire, a excité le clergé de la Morée à donner une couleur religieuse à une révolte purement politique. Les malheurs qui couvent en ce moment la Grèce proprement dite, me paraissent une suite immédiate de la précipitation avec laquelle le divan a abattu la tête de l'église grecque ; et cette circonstance donne aux affaires de la Morée un aspect particulier sous lequel nous l'envisagerons plus tard.

Telles sont sous le rapport politique, l'origine et la nature de la révolte de la Grèce. Aussitôt qu'elle eut éclaté, la secte révolutionnaire, ennemie déclarée de toutes les légitimités reconnues de l'Europe, ne cacha point sa joie ; elle embrassa ouvertement le parti des Grecs. Toutes les trompettes du libéralisme furent embouchées en leur honneur. Les jacobins du club de Madrid, les radicaux de Londres, les débris des illuminés d'Allemagne, encore tous meurtris de la foudre de Carlsbad, les prétendus libéraux de Paris, n'ont cessé d'invoquer depuis ce temps, à grands cris, la guerre en faveur des Grecs. Les carbonari qui se sont enfuis de Naples et du Piémont ont couru renforcer le club jacobin de Calavrita ; Poerio, Rossaroli et quinze autres y prêchent en ce moment le dogme de la liberté et de l'égalité. Ils n'ont pas oublié d'y porter une imprimerie, à l'aide de laquelle ils répandent un journal philosophique et libéral, intitulé la Trompette de la Grèce, destiné à corrompre l'esprit de ce peuple religieux et même superstitieux, qui, heureusement, est encore peu propre à comprendre et à goûter les doctrines de l'impiété et de l'anarchie.

Ce concert universel d'approbations, données par tous les révolutionnaires, à l'entreprise des Grecs, aurait dû suffire aux hommes monarchiques pour leur faire apprécier le véritable but de cette entreprise ; et ils auraient pu reconnaître, à ce seul caractère, qu'il s'agissait moins de l'affranchissement de la Grèce, que le bouleversement de l'Europe, et qu'on s'occupait moins d'élever un nouveau trône chrétien dans l'Orient, que de diviser et d'affaiblir les anciens trônes chrétiens de l'Occident. Dans une question aussi complexe, aussi obscure que celle du rétablissement projeté d'un empire ou d'un partage de ses provinces, dès que la révolution française, ou, pour mieux dire, européenne, s'était universellement accordée dans sa décision, c'était du moins une prévention suffisante pour porter les ennemis de la révolution à suspendre leur jugement sur cette question. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, que le même étendard puisse jamais rallier les sectaires du libéralisme et les défenseurs des monarchies. Lorsque les mêmes hommes, qui s'intéressaient naguère aux succès du plus atroce de tous les visirs turcs, d'Ali Pacha [l'Albanais Ali Pacha de Janina], uniquement parce qu'il était en révolte, et sans songer aux malheureux chrétiens égorgés pour sa querelle, deviennent tout à coup les défenseurs zélés de ces mêmes chrétiens ; lorsque ceux qui ont abreuvé jusqu'ici de calomnies et d'injures les vertueux apôtres qui relèvent la croix dans les provinces de France, proposent d'aller, les armes à la main, arborer la croix sur les minarets du Bosphore, il est évident qu'ils se dévouent à un ridicule ineffaçable. Or, un intérêt puissant peut seul les y forcer ; il eût été au moins prudent d'approfondir leurs motifs, avant de se ranger sous leurs drapeaux."


Achille de Jouffroy, "Sur le projet d'expulser les Turcs de l'Europe. (Deuxième article.)", Gazette de France, 5 octobre 1821, p. 3-4 :

"Des écrivains distingués jusqu'ici parmi les défenseurs des saines doctrines, emportés tout à coup dans la haine du nom musulman par le zèle qu'ils ont cru louable, et qui n'est, peut-être, que mal éclairé, ont été jusqu'à prétendre que le gouvernement des Ottomans se trouvait hors de la loi commune des nations, ce qui sertit refuser à ce gouvernement le droit politique d'exister sur le globe. Telle est l'assertion que je vais d'abord combattre : qu'on n'oublie pas, en me lisant, que la question religieuse sera traitée ailleurs ; il ne s'agit encore ici que de morale humaine et de droit des gens.

Sous ces deux rapports, le gouvernement ottoman est aussi fondé en droit, tranchons le mot, aussi légitime qu'aucun autre que je connaisse, tant à l'égard de ses sujets dont les Grecs font partie, qu'à l'égard des autres gouvernement.


Je n'ignore pas que je cours le risque de choquer les opinions communes en prononçant le mot légitimité à propos des Turcs. Je prie le lecteur d'observer que je n'attache point à ce mot, dans l'application présente, l'expression du dogme qui régit notre droit public. J'entends seulement ce qui est légal par soi-même, ou bien légalisé par la reconnaissance et l'approbation des gouvernements légalement institués ou reconnus tels.

La conquête, une longue prescription, et une souveraineté solennellement reconnue par des traités, voilà, en général, des titres suffisants pour garantir la possession légitime d'un gouvernement ; autrement il conviendrait de bouleverser, dans l'intérêt de légitimités, pour la plupart éteintes, toute l'Europe et la France elle-même, dont plusieurs provinces, de religion et de langue différentes, ne remontent qu'à une conquête bien postérieure à celle de Constantinople.

Si, à ces titres, vous ajoutez d'autres titres plus forts, tels que ceux provenant d'une donation volontaire ou nécessitée par des circonstances étrangères impérieuses, donation de soi-même faite par un peuple à un souverain, vous aurez, je crois, surabondance de droits légitimes : telle est la situation où se trouve le Sultan par rapport aux habitants de la Grèce proprement dite. Il ne faut que consulter l'histoire pour se convaincre de cette vérité. En 1451, les lieutenants de Mahomet II menaçaient la Morée et l'Archipel ; les Grecs, affaiblis au dernier point par leurs dissensions intestines, mais surtout par l'horrible oppression de leur bas-empire, étaient réduits à un petit nombre ; et, incapables de résister aux nouveaux conquérants, ils appelèrent à leurs secours les Albanais chrétiens qui occupaient l'Acarnanie, et qui avaient remplacé dans ces provinces, les Grecs septentrionaux, dont la race avait depuis long-temps disparu. Ces chrétiens alliés entrèrent dans la Grèce sous la conduite de leur chef Pierre le Boiteux ; dans ces entrefaites, les Grecs conclurent un traité avec les Turcs, qui se retirèrent ; alors les Albanais, quittant le rôle d'alliés et de protecteurs, firent le projet de conquérir la Grèce pour leur propre compte, et résolurent d'asservir ceux qui avaient imploré leur secours. Ils se répandirent dans le Péloponèse, tournèrent leurs armes contre les Grecs, ravagèrent les villes, en firent esclaves les habitants ; et les historiens du temps rapportent que la nation grecque était menacée d'une extermination totale et prochaine, lorsque les Grecs se décidèrent à se remettre, à titre de sujets, sous la protection du Sultan. Son Visir, Turachan, parut dans la Grèce comme un libérateur ; il arracha les tristes débris de la nation grecque au glaive de ses oppresseurs. Il expulsa du plat pays les Albanais, dont les restes se réfugièrent dans le mont Taygete et dans le mont Pholoé, où leur postérité subsiste encore.

Cinq ans après, Mahomet vint lui-même dans le Péloponèse, pour y éteindre le feu de la guerre civile, allumé par les deux frères de Constantin Dracosès, qui régnaient dans ce pays comme grands vassaux du Sultan.
Ce fut alors que Mahomet épousa à Sparte, la fille de Demétrius, l'un des deux princes grecs, voulant resserrer par cette alliance avec l'héritière de la famille des derniers Césars, les liens qui l'attachaient à ses nouveaux sujets.

Depuis ce temps, les Grecs regardèrent l'Empereur de Constantinople comme leur légitime souverain, et celui-ci leur accorda de son côté plusieurs privilèges particuliers, entre autres la liberté entière de leur culte, l'exemption des charges onéreuses de l'état à l'exception des tributs, et la jouissance assurée de tous les biens formant le patrimoine du clergé, jouissance religieusement conservée et intacte jusqu'à ce jour.

Cette convention, par laquelle les Grecs se donnèrent aux Turcs pour se délivrer de l'oppression des chrétiens albanais, fut une convention dans toutes les formes, un traité solennel dans lequel les avantages respectifs des deux parties furent réciproquement reconnus et stipulés. Deux cent soixante-six ans après, lors de la paix de Passarowitz, en 1716, le grand-seigneur fit valoir ce traité pour obtenir la restitution de quelques places de la Morée, dont les Vénitiens s'étaient emparés, et la Hollande et l'Angleterre, médiatrices du traité, reconnurent les droits formels de la Porte-Ottomane à la souveraineté de la Morée, fondés sur la donation de 1451.

Voici qui est plus concluant encore en faveur des droits du gouvernement ottoman à l'égard des Grecs. A l'époque de la paix de 1716, dont nous venons de parler, les principales familles de la Morée négocièrent elles-mêmes avec une activité extrême pour obtenir de rester sous la domination des Turcs, qu'elles préféraient à celle des Vénitiens ; et c'est en récompense des services qu'elles rendirent dans cette négociation, que le grand seigneur leur accorda, dans Constantinople même, des privilèges particuliers ; elles obtinrent auprès du divan tous les emplois administratifs et politiques compatibles avec leur culte, tels que ceux de drogmans, de secrétaires d'ambassades, et exclusivement, de chargés d'affaires auprès de toutes les cours de l'Europe. Elles obtinrent plus encore ; on leur accorda la souveraineté de la Valachie et de la Moldavie, provinces chrétiennes, où l'administration intérieure ne fut point changée par les Ottomans, mais dont les princes ou hospodars furent toujours choisis, depuis lors, parmi ces familles privilégiées. Telle est l'origine de la noblesse grecque connue sous le nom de noblesse du Fanar ; classe qui a acquis, sous la protection de la Porte, des richesses immenses et une puissance très-étendue ; classe qui jouit, sous le gouvernement turc qu'on appelle tyrannique, de plus de privilèges que n'en possèdent les catholiques dans la Grande-Bretagne, qu'on nous représente comme la terre classique de la liberté.

Lorsque l'impératrice Catherine [Catherine II] et l'empereur Joseph II poursuivaient, en 1770, le projet philosophique, et assez peu moral, de se partager la Turquie d'Europe, non seulement les Grecs du Fanar, mais encore ceux de la Morée, se distinguèrent par leur attachement au gouvernement turc. Les manœuvres employées par les puissances chrétiennes pour opérer un soulèvement dans la Grèce, se réduisirent à obtenir l'appui de quelques bandes de voleurs, et d'une escadrille de pirates. Après la guerre, le Grand Seigneur accorda aux Grecs de la Morée quelques nouveaux privilèges en récompense de leur fidélité. Tel est, par exemple, le privilège exclusif de fournir le beurre à la capitale, que les habitants de Prasto, dans l'Argolide, possèdent depuis ce temps.

On peut consulter, pour l'exactitude des faits que je viens de rapporter, les histoires de la Turquie, dont la plupart sont d'autant moins récusables qu'elles ont été écrites par des Grecs. On peut voir, entre autres, Caulaçuzenc, Chalcondile, Cantemir ; les fragments publiés par Striller ; l'Histoire de Venise par Cépion, l'Histoire ecclésiatique de Fleury ; enfin l'excellent ouvrage de M. de Ponqueville, qui a rapporté, dans son Essai sur les Schypetars, l'anecdote de leur invasion dans la Grèce, et de leur défaite par Turachan (chap. 70).

Voilà donc ces Grecs, qui, après avoir cédé deux fois leur pays aux musulmans pour l'arracher à la domination des chrétiens, après avoir trahi les chevaliers de St-Jean à Rhodes et les Vénitiens à Candie, ont opprimé depuis ce temps tous les chrétiens de la Turquie d'Europe, et surtout ceux de communions différentes (2), à la faveur du pouvoir immense qu'ils avaient acquis près du divan ; et qui ont voulu depuis peu, dit-on, user de ce même pouvoir pour renverser le trône du sultan, sous prétexte d'une oppression dont ils étaient eux-mêmes les instruments.

Ce simple précis suffira, j'espère, pour démontrer que les droits du gouvernement ottoman sont assez bien établis vis-à-vis des Grecs, ses sujets
; il reste à considérer sur quelles bases sont fondés ses rapports politiques avec les autres puissances.

Je ne remonterai pas à l'époque des premières invasions des Musulmans ; je ne raconterai pas la hideuse histoire des peuplades grecques du Bas-Empire qui, après s'être entr'égorgées pendant plusieurs siècles, furent soumises par des peuplades armées venues du Caucase, lesquelles subsistent encore sous le nom de Schypetars ou Albanais ; ni comment ces barbares, vainqueurs d'autres barbares, furent subjugués à leur tour par les Ottomans, dans un temps où la barbarie couvrait l'Europe, et où le droit des gens était inconnu.

Les bases de notre droit public actuel ne sont pas fort anciennes ; et la fin du règne brillant de Louis XIV fut le commencement du système qui régit encore les peuples civilisés dans leurs rapports entre eux.

Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis la fin du dix-septième siècle, le gouvernement ottoman fut admis dans l'alliance politique des Etats européens ; il entra de tout son poids dans la balance des intérêts communs, et se distingua sur tous les autres par la bonne foi et l'observation religieuse des traités. Deux exemples suffiront pour faire juger si ce gouvernement, qu'un préjuge profondément enraciné parmi nous flétrit du nom de barbare, a mérité d'être exclu, sans forme de procès, des transactions politiques par lesquelles les Etats reconnaissent mutuellement leur existence légale.

En 1711, le czar Pierre-le-Grand avait violé les capitulations du traité de Carlowitz, en élevant des forteresses sur le Don et sur le Dnieper, en faisant construire une flotte dans la mer d'Asof, et en occupant militairement la Pologne. Après avoir réclamé vainement contre ces infractions, le divan, excité d'ailleurs par le bouillant Charles XII [de Suède] qui s'était réfugié chez les Turcs après sa défaite de Putlawa, déclara la guerre à la Russie. Tout le monde connaît l'issue de cette guerre, l'embarras du czar sur le Pruth, le service que lui rendit Catherine en l'arrachant au désespoir pour conclure un traité de paix ; mais, ce qui est digne de remarque, c'est la bonne foi et la modération des Musulmans : maîtres du czar et de son armée, ils se contentèrent d'exiger que les choses fussent remises dans l'état où les traités antérieurs les avaient placées. Le czar promit de démolir ses nouvelles forteresses, de détruire sa flotte, d'évacuer la Pologne ; et aussitôt les Turcs fournirent à son armée les vivres dont elle manquait : et il eut la liberté de se retirer avec toute son artillerie, ses munitions, ses armes et ses bagages.

On sait que Charles XII, furieux d'un traité qui laissait échapper son ennemi, entra dans la tente du grand-visir et l'accabla de reproches. « N'as-tu pas de honte, lui dit-il, de signer la paix au moment où il dépendrait de toi d'emmener le czar prisonnier à Constantinople ? »

Notre loi, répondit Méhémet d'un ton calme, nous ordonne de faire miséricorde... Eh ! qui gouvernerait son royaume pendant son absence ? Il ne faut pas que tous les rois soient hors de chez eux. »


Le second exemple, plus mémorable encore, et plus rapproché de nous, c'est la conduite que tint le gouvernement ottoman lors du démembrement à jamais honteux de la Pologne. Tandis que les puissances chrétiennes, non intéressées dans ce partage inique, le laissaient paisiblement s'exécuter sous leurs yeux, les malheureux Polonais trouvaient, dans les Turcs, les seuls défenseurs du droit des gens et de la légitimité des empires. Le sultan, après des représentations inutiles aux puissances co-partageantes, déclara la guerre. « Il ne faut pas, disait il, que les plus forts s'emparent des petits au préjudice des traités. » Cette guerre fut malheureuse, mais son motif était pur, désintéressé et il fut reconnu tel par toute l'Europe et par Catherine [Catherine II] elle-même, qui le déclara solennellement dans le traité qu'elle fit avec l'Autriche et la Prusse pour le démembrement de la Pologne. L'historien de cette impératrice, M. Took (Tome 11, page 93), dit formellement que la conduite de la Porte, dans cette guerre, fut droite et irréprochable. Il ajoute néanmoins « qu'il était ridicule que les disciples de Mahomet combattissent dans une guerre qui se faisait sous les drapeaux du Christ. » Pour moi, ce que je trouve de ridicule après la réflexion de l'historien, c'est de voir les puissances chrétiennes, dans le cas dont il s'agit, obligées de recevoir d'un Turc des leçons de justice et de morale.

L'histoire des temps modernes me fournirait bien d'autres exemples à l'appui de la loyauté du gouvernement turc dans ses transactions diplomatiques. Je pense que ceux que j'ai cités seront suffisants pour démontrer que ce gouvernement a du moins le droit de n'être pas exclu, sans motif de sa part, du droit politique des nations, qu'on nomme droit des gens ; ce droit, comme tous les autres, n'est-il pas subordonné aux règles de la justice ? Violer ces règles, sous quelque prétexte que ce soit, ne serait-ce pas scandaliser les nations civilisées ?

Et pour quelle raison, dans le moment où toutes les puissances chrétiennes ont besoin de se tenir embrassées sons la bannière de la morale et la justice, nous propose-t-on de déclarer aux Ottomans une guerre d'expulsion, d'extermination ? Pour soutenir une partie de leurs sujets qui se sont inopinément révoltés pour faire triompher sur le Bosphore les principes que nous réprouvons des bords de l'Ebre à ceux de la Néva ! Les circonstances, dit-on, sont différentes ; les Grecs gémissent sous le poids d'une insupportable oppression. La chose a besoin d'être éclaircie ; mais, en attendant, je veux bien l'admettre sans restriction. Eh bien ! j'accorde que les Grecs, horriblement opprimés, aient eu le droit de se révolter contre le gouvernement oppresseur, pourvu que l'on m'accorde que celui-ci a aussi le droit de se défendre contre les rebelles, et de les châtier s'il le peut. Mais avons-nous le droit, nous, de prendre parti dans cette querelle ? Nos rapports n'ont ils pas eu lieu avec le gouvernement seul, et les Grecs qui viennent de se révolter, ont ils figuré dans nos traités ? La question de droit public reste donc entière ; et tout ce qu'on peut faire légalement pour les Grecs, c'est d'agir en leur faveur auprès du gouvernement qui a été légalement reconnu comme leur souverain.

Tant que la Porte Ottomane, qui a depuis longtemps abandonné tout projet d'ambition, observera religieusement ses traités avec les Etats qui l'avoisinent, l'expulsion des Turcs de l'Europe ne pourra être fondée ostensiblement que sur une des trois raisons suivantes :

1° Parce que le titre en vertu duquel ils jouissent de leur empire, bien que reconnu par toutes les puissances de l'Europe, doit subir aujourd'hui un nouvel examen juridique ; et dans ce cas, l'universalité des hommes jugera qu il n'est peut-être aucune nation moderne dont l'existence soit légalement assurée.

2° Parce que le gouvernement des Turcs est despotique, et qu'une partie de ses sujets est privée de la jouissance de certains droits, à raison de sa séparation du culte dominant ; parce que les droits civils des sujets ne sont pas suffisamment garantis ; enfin parce que le système du gouvernement est barbare et incompatible avec les droits naturels de la raison et de la vérité. D'après ce principe, les moins habiles conviendront qu'on pourra toujours justifier l'invasion d'une armée régénératrice, l'appel d'une minorité factieuse aux secours de l'étranger, et l'intervention armée en faveur de sujets rebelles contre tout gouvernement légalement reconnu.

3° Parce que les Turcs ne sont pas des chrétiens : cette proposition, la plus délicate de toutes, sera examinée dans l'article suivant.

(2) On connaît la haine furieuse qui enflamme les Grecs contre les Latins ou catholiques. Cette haine date de loin. Dans le massacre général qu'ils firent des Latins, sous le règne du jeune Alexis Comnène, ils allèrent chercher leurs ennemis dans le fond de leurs maisons et dans les lieux les plus cachés. Ils massacrèrent tous les malades de l'hôpital des chevaliers de Saint Jean-de-Jérusalem ; ils coupèrent la tête du cardinal Jean, légat du pape ; et, l'ayant attachée à la queue d'un chien, ils la traînèrent ainsi dans les rues de Constantinople. (Voyez Fleury, tomes 86 et 87.)

Lors du siège de Constantinople, on sait que les Grecs, furieux contre les catholiques que Constantin avait appelés à son secours, finirent par prendre parti pour les Turcs. On criait hautement dans les rues et sur les places de la ville investie : » Plutôt un turban qu'un chapeau de cardinal ! » Les Latins, commandés par le Génois Justiniani, furent presque les seuls défenseurs du malheureux Empereur, et périrent avec lui sur la brèche."


Achille de Jouffroy, "Sur le projet d'expulser les Turcs de l'Europe. (Troisième article.)", Gazette de France, 14 octobre 1821, p. 3-4 :


"Je n'avais pas prévu, je l'avoue, que j'aurais à m'occuper, dans le dix-neuvième siècle, du projet d'une croisade religieuse, et je n'aborde pas sans crainte un pareil sujet. Si nous étions encore au temps où le père des fidèles appelait les chrétiens armés sous l'étendard de la croix, je me soumettrais, comme chrétien, à la décision du chef de l'Eglise ; et ma raison se tairait devant la discipline ; mais les circonstances sont différentes. Des écrivains, qui ne sont investis d'aucune autorité religieuse, ont agité cette grave question : je puis donc la discuter, bien que je n'aie pas plus qu'eux de caractère suffisant pour la résoudre. Le silence des légitimes interprètes de la loi divine autorise seul ma témérité.

Le chancelier Bacon écrivit, il y a plus de deux siècles, un ouvrage intitulé : Dialogus de bello sacro. Il est dit dans ce dialogue que les Turcs sont seulement campés en Europe ; que leur gouvernement, n'étant pas chrétien, se trouve hors de la loi des nations chrétiennes ; que celles-ci peuvent et doivent s'armer pour faire aux Turcs une guerre d'extermination, ou au moins pour les expulser de l'Europe. Bacon ne dit pas, du reste, jusqu'où on aurait le droit de repousser l'islamisme, ni si la vallée du Bosphore, limite géographique arbitrairement choisie par les payens pour séparer l'Europe de l'Asie, devrait être respectée par les chrétiens dont la religion embrasse l'univers ; ni enfin si l'on devrait soumettre successivement, au moyen des armées croisées toutes les nations de l'Orient jusqu'aux extrémités de la Chine.

Lorsque Bacon écrivait, les Musulmans formaient une puissance formidable, avide de conquêtes, et qui menaçait sans cesse l'Europe d'une invasion. L'Europe, de son côté, était en proie aux fureurs des guerres religieuses. Le nom de Dieu et les dogmes divers étaient mêlés confusément à toutes les grandes querelles politiques, et servaient de ralliement à tous les partis. L'idée d'une guerre sainte n'avait rien qui étonnât l'opinion populaire. Ces temps ne sont plus : l'esprit public a adopté d'autres maximes, a choisi d'autres bannières ; et l'islamisme, depuis long-temps, n'est plus redoutable à la chrétienté. Loin de là, l'existence de l'empire de Stamboul importe aux intérêts de plusieurs puissances chrétiennes, et sa destruction inopinée serait une cause de trouble entre elles. Il est donc permis de penser que si Bacon écrivait aujourd'hui, il ne soutiendrait plus la cause qu'il soutenait il y a deux siècles ; en tout cas, il la défendrait avec d'autres armes, et il présenterait à coup sûr d'autres motifs.

Cependant M. le vicomte de Bonald a reproduit parmi nous les idées du chancelier Bacon ; il y a ajouté en outre des idées sur la légitimité dont le nom n'était pas, au temps de Bacon, un sujet de dissertations publiques, comme il l'est malheureusement aujourd'hui. J'ai répondu, sous le rapport politique, aux réflexions de honorable et célèbre écrivain : il me reste à examiner le point religieux.

M. de Bonald dit que les Turcs n'ont point d'état légitime, parce que l'état légitime est la civilisation, et que la civilisation n'est autre chose que le christianisme. Après ce raisonnement, il propose de faire aux Ottomans une guerre d'extermination ou au moins d'expulsion, afin d'établir chez eux la civilisation au moyen du christianisme. On voit qu'il s'agit d'une guerre de religion.

Ce serait en effet provoquer expressément, non-seulement une guerre de religion, mais d'innombrables guerres de religion, que d'admettre avec M. de Bonald le principe que « nul Etat n'est légitime si ses chefs ne se conforment pas à la volonté de l'auteur des sociétés. »


Ce principe tend à dispenser de toute subordination humaine et politique, et détruirait jusqu'à l'autorité paternelle ; car, avant de se croire tenu d'obéir, on aurait à examiner, d'après les lumières de sa raison, si le prince, le magistrat, le père, se conforment à la volonté de Dieu et l'interprètent bien. Partout l'obéissance serait suspendue, et tout ordre humain serait renversé. Il ne resterait pour règle de conduite sociale que la croyance religieuse. Telle est la situation ou nous place M. de Bonald : j'ai donc raison de dire que la guerre proposée par lui serait positivement une guerre de religion.

M. Malte-Brun adopte le principe, mais sans en développer les conséquences ; il dit seulement : « Le christianisme rend les hommes libres ; tout peuple doit être libre : donc tout peuple doit être chrétien. » Ce qui semblerait autoriser les peuples qui sont chrétiens à détruire ou à envahir tous ceux qui ne le sont pas.

D'autres écrivains religieux et monarchiques ont publié contre les Turcs d'éloquentes amplifications des textes de Bacon, de M. de Bonald et de M. Malte-Brun. Je rends justice à leurs intentions, à leur zèle pieux et à leurs talents ; mais la poésie du style me touche peu lorsqu'il s'agit des grands intérêts de ce monde et même de ceux de l'autre ; je cherche des raisons et néglige l'éloquence ; je veux être convaincu et non pas séduit.

On propose une croisade ; je veux voir d'abord si une croisade est une entreprise licite ; j'examinerai ensuite quels seraient ses résultats.

Il me sera facile, je crois, de démontrer que toute guerre de religion, dans le sens absolu du mot, est en contradiction manifeste avec l'esprit du christianisme. Je ne suis pas théologien : mais tout chrétien qui a quelque sens peut comprendre la morale de l'Evangile. D'ailleurs, je puis m'appuyer d'autorités nombreuses et imposantes.


Le Fils de Dieu n'a pas paru sur la terre en conquérant armé. Son glaive, c'est la parole ; il a dit à ses apôtres en les envoyant répandre sa lumière chez toutes les nations : « Ne préparez ni sac ni bâton : je vous envoie comme des brebis parmi les loups ; soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes. » (Saint Matthieu.) Jésus-Christ ordonne à Pierre de déposer le glaive ; il s'empresse de guérir la blessure que ce glaive a faite. Une autre fois, il réprimande avec force les fils de Zebédée qui lui proposaient de faire tomber le feu du ciel sur une ville rebelle qui avait refusé de les recevoir.

L'Evangile, considéré sous le rapport politique, est un code de paix. Celui qui a dit : « Mon royaume n'est pas de ce monde, » a condamné d'avance quiconque abuserait de son nom pour renverser par la force des armes les trônes des puissances de ce monde, quelle que soit d'ailleurs leur croyance. Il s'est expliqué plus clairement encore, il a déclaré positivement qu'on ne pouvait se dispenser de reconnaître leur autorité, et de leur payer les tributs. Il a dit : « Rendez à César ce qui est à César ; » or, César n'était ni chrétien, ni juif, ni ami ; il était étranger, conquérant et payen.

L'histoire de l'établissement du christianisme est l'argument le plus victorieux contre les guerres de religion. Les premiers chrétiens n'employèrent jamais la violence, ils furent toujours soumis a l'autorité humaine. Prudents comme des serpents, ils se réunissaient dans les souterrains, et s'abstenaient surtout de prendre part aux démêlés des princes. Doux comme des brebis, ils se laissaient égorger dans les persécutions, et priaient pour leurs bourreaux. Et cependant le christianisme a conquis la terre ; c'est que la vérité n'a pas besoin du secours de la force ; l'imposture seule ne peut s'en passer. Mahomet a fait couler des fleuves de sang pour imposer son code ; et nos apôtres des premiers siècles ont converti l'Europe avec une croix de bois et la parole.

Les croisades du moyen âge ont été assez vengées des calomnies de leurs détracteurs ; mais il est à craindre que l'on n'ait pas suffisamment compris les motifs qui les justifient ; il ne faut pas confondre des résultats politiques avec le moyen pieux qu'on employa pour les obtenir.

L'étendard de Mahomet menaçait l'Europe ; il avait déjà paru dans les plaines de Poitiers. L'islamisme arrivait, porté sur des milliers de lances ; les lances des chrétiens avaient le droit de le repousser. Les divisions politiques affaiblissaient l'Europe, où le droit public était encore presqu'inconnu ; il fallait une bannière commune. La croix fut déployée, et l'Asie rentra dans ses limites. En allant porter la guerre au sein même de l'ennemi, on lui fit perdre l'idée de revenir en Europe ; le christianisme d'occident fut affermi dans les plaines de la Syrie ; voilà l'immense résultat des croisades. On ne doit pas descendre, de ces considérations élevées, à des applications théologiques. Tout fut grand, légitime, saint, dans ces guerres indispensables ; mais il ne faudrait pas conclure de l'exemple de Richard et de Godefroy, que ce serait obéir à Jésus-Christ, dans le siècle où nous sommes, que d'envoyer en enfer l'âme d'un Turc qu'on irait égorger sur son territoire.

Laissez à Dieu le soin d'étendre son empire ; sa parole pénètre peu à peu dans toutes les régions de la terre ; ne tuons point, persuadons : la foi s'inspire-t-elle à coups d'épée ? Fiez-vous donc aux vertueux missionnaires, et ne parlez plus d'armées formidables de croisés. D'ailleurs, ni les circonstances, ni les moeurs ne permettraient d'y songer. (...)

La maxime, « il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, » ne peut avoir d'application que dans les seules circonstances où il y aurait opposition manifeste, inévitable, entre la loi révélée et l'ordre d'un maître. Ainsi on fait très-bien de ne pas quitter sa religion en passant sous la domination d'un conquérant circoncis, et on a le droit de résister, même par la force, à la contrainte qu'il voudrait exercer sur la conscience ; mais aller plus loin, ce serait corrompre le sens du mot, ce serait se mettre en contradiction manifeste avec cet autre précepte : « Obéissez aux puissances. »

M. de Bonald dit : « Les peuples chrétiens se doivent, comme hommes, des secours. » Il me semble qu il y a ici erreur ou inadvertance ; si c'est comme hommes que nous devons des secours, il serait plus conforme aux principes de la Sainte-Alliance d'en fournir au gouvernement ottoman contre ses sujets révoltés. Si c'est comme chrétiens, les catholiques doivent bien vite secourir les Irlandais contre les luthériens.

Après avoir secouru les Grecs schismatiques, il faudrait secourir contre ceux-ci les Grecs du rite latin et les Arméniens ; il faudrait aussi expulser des domaines russes d'Europe et d'Asie les tribus qui ne sont pas chrétiennes. On trouverait des chrétiens à secourir chez les Agwans, au Pégu, dans la Chine ; et les armées croisées seraient fatiguées avant qu'il leur manquât des chrétiens à secourir.

« Mais, dit M. de Ronald, il n'est pas à craindre qu'on abuse beaucoup de ma doctrine ; car nul peuple n'est et ne peut être dans la situation ou se trouvent les Grecs. » M. de Bonald oublie la partie chrétienne de l'Egypte, l'Arménie presque entière ; il suppose obligeamment qu'aucune peuplade chrétienne ne peut être conquise ; enfin il ne s'aperçoit pas qu'il condamne les missionnaires dont l'unique objet est presque toujours de faire qu'il y ait des chrétiens sous le joug des infidèles.

Je n'ignore pas qu'il existe parmi nous une doctrine religieuse professée par un petit nombre d'hommes d'un rare mérite et d'un grand talent, qui y rapportent tout, jusqu'aux combinaisons de leur politique ; cette doctrine tend à réunir tous les hommes sous le joug d'une autorité religieuse unique, universelle ; et ceux qui propagent celle opinion sont persuadés que le genre humain marche vers ce but. Cette idée, plus mystique que raisonnée, est bien faite pour séduire des cœurs religieux et zélés. Mais à moins d'une révélation nouvelle, je crois ce projet fort éloigné encore de son accomplissement. S'il était permis de quitter le ton sérieux dans une matière aussi grave, je dirais à ces nouveaux unitaires, qui désirent l'arrivée du pouvoir théocratique universel : Vous désirez la fin du monde ; car Jésus-Christ a dit à ses disciples : « En vérité, en vérité, vous n'aurez pas fini de convertir toutes les villes d'Israël, avant que le fils de l'Homme arrive pour juger les vivants et les morts. »

Je m'aperçois que l'importante question que je me suis permis de discuter, m'a entraîné bien au delà des bornes que je m'étais prescrites. Je ne l'ai encore envisagée que sous le point de vue général ; il me reste à l'examiner en ce qui touche les circonstances présentes, et la cause des Grecs en particulier. Je crois avoir prouvé jusqu'ici qu'une guerre de religion, entreprise dans le seul intérêt du christianisme, serait réprouvée même par l'esprit du christianisme. Que sera-ce donc, si je prouve qu'aujourd'hui cette guerre que l'on propose, loin d'être utile au christianisme, lui serait pernicieuse ? que sera-ce, si je démontre que la prétendue croisade chrétienne aurait pour inévitable résultat, après l'extermination de plusieurs millions de chrétiens en Europe et en Asie, l'affaiblissement même de la religion chez les peuples de la Grèce ? Comment cette idée n'est-elle pas venue dans l'esprit de ceux qui se proposent de s'allier à tous les impies de l'Europe pour aller porter secours aux Hellènes révoltés ? Si vous pensez qu'une croisade soit nécessaire pour défendre la religion en péril, que n'en faites-vous d'abord une dans vos propres maisons, contre vos étranges auxiliaires, contre les doctrines pernicieuses qui vous assiègent, contre les efforts du déisme et les éditions Touquet ?

Le christianisme, dans la Grèce, abstraction faite du dogme, est plus vigoureux qu'aux rives de la Seine. Avec les secours que vous proposez de lui porter, craignez de l'infecter des miasmes qui vous entourent, qui vous accompagneront dans le voyage. La religion, en Grèce, a plus à perdre qu'à gagner dans le projet que vous méditez en sa faveur. C'est ce que je ferai voir dans l'article suivant."


Achille de Jouffroy, "Sur le projet d'expulser les Turcs de l'Europe. (Quatrième article.)", Gazette de France, 21 octobre 1821, p. 3-4 :


"J'ai dit, dans mon précédent article, que la guerre que l'on proposait d'entreprendre aujourd'hui pour expulser les Turcs de l'Europe, loin de servir les intérêts du christianisme dans la Grèce, pourrait avoir des résultats directement opposés. Cette assertion, que bien des gens pourront trouver hardie, a besoin d'être appuyée de quelques développements. Avant de la juger il faut d'abord se rendre compte de l'état du christianisme en Turquie, du caractère des chefs de la révolte et de la nature de leurs projets. Au seul nom de Turcs, je conçois que des âmes pieuses soient saisies d'une sainte colère et s'imaginent servir la cause du Christ en invoquant une croisade contre les mécréants ; mais si ces honnêtes personnes daignaient approfondir la chose, elles se verraient probablement forcées de convenir, en définitive, que les Turcs d'Europe font bien moins de tort au christianisme que certains libraires de Paris.

C'est une grande erreur que de se représenter le gouvernement ottoman comme fondé sur le système de l'intolérance religieuse : les Turcs barbares sont moins intolérants que ne l'ont été, que ne le sont encore plusieurs sectes chrétiennes de l'Europe civilisée. L'état du christianisme dans la Grèce peut s'apprécier par la situation politique et civile du clergé. De toutes les institutions que possédait la Grèce à l'époque de la conquête, la hiérarchie religieuse est la seule qui fut conservée et qui subsiste encore dans son intégrité ; et les Musulmans ne se bornèrent pas à une simple tolérance, ils restaurèrent cette institution sacrée, lui accordèrent des privilèges et l'investirent d'une autorité qu'elle n'avait pas avant eux. Ils traitèrent avec le clergé en corps comme avec une puissance représentant la nation entière ; ils lui conférèrent le pouvoir civil ; ils appelèrent le patriarche Gennadius dans leur conseil, exaltèrent sa dignité, et l'entourèrent d'honneurs. (Dellaway, 101 : Lechevalier, tome Ier ; Thornton, tome II, etc.)

Ainsi, tandis que les nobles, les princes et les petits souverains de la Grèce turbulente et dégénérée, après s'être trahis mutuellement entre eux au profit des nouveaux conquérants, pour satisfaire de petites ambitions ou de lâches vengeances, tombaient successivement dans le néant et dans l'oubli, le clergé de l'église grecque, qui, sous le Bas-Empire, s'était vu sans cesse exposé aux violences et aux déprédations de l'anarchie, et qui n'avait presque jamais joui de la garantie des droits civils, devint, sous le sceptre des Ottomans, une puissance politique, fut investi du pouvoir judiciaire sur toute sa nation, et se vit assurer enfin le tranquille exercice du culte dominant et la propriété inviolable de tous les biens de l'Eglise.

La nomination du patriarche fut abandonnée aux chrétiens du synode ; mais ces formes libres et légales ne se conservèrent pas long-temps. Les Grecs, qui corrompent tout, les remplacèrent par l'intrigue et la simonie, et le divan fut forcé de s'entremettre dans la nomination du cinquième patriarche. Depuis ce temps cette grande place est mise a l'encan à la mort du titulaire, comme tous les autres emplois de la Grèce.

La grande influence accordée au clergé grec par les Musulmans a conservé le christianisme dans la Grèce. On pourrait même dire qu'elle l'a sauvé ; car les sanglantes querelles du dogme, qui ont accompagné la chute de l'empire d'Orient, ont été, sinon entièrement apaisées, du moins constamment réprimées depuis ce temps.

En investissant l'église grecque d'un grand pouvoir, les Ottomans qui ont, en quelque sorte, commandé la tolérance. Ce sont eux qui protègent à Constantinople les Grecs du rite latin et les Arméniens ; ce sont les Turcs qui défendent les catholiques dans la Morée, à Tyr, à Naxos, contre la fureur de leurs compatriotes ; c'est grâce aux ordres réitérés de ces barbares de Turcs que les Grecs catholiques de l'île de Chio ne sont plus, après leur mort, abandonnés sans sépulture, et livrés sur les rochers aux chiens et aux vautours, traitement que leur faisaient subir, il y a peu d'années, les Grecs schismatiques, à la faveur d'un firman qu'ils avaient acheté ou surpris. Enfin c'est grâce aux Turcs que toutes les sectes et religions sont également tolérées en Turquie. Dans la Valachie et la Moldavie elles sont même protégées à l'exclusion du mahométisme. Les luthériens ont des temples à Bucharest et dans d'autre villes ; les juifs ont leurs synagogues, tandis qu'un Turc n'a pas la permission de s'établir dans le pays, et ne peut y prendre de résidence fixe ; celui que ses affaires amènent dans ces provinces étant obligé de loger dans des khans, ou hôtels particuliers sous la surveillance de la police grecque. (1)

M. de Paw, dans son grand ouvrage sur la Turquie, dit avec raison que si les Turcs étaient expulsés, le premier usage que les Grecs feraient de leur liberté serait d'allumer chez eux une guerre de religion.
Mais quel serait, en définitive, le résultat d'une guerre civile entre les diverses sectes de la Grèce ? Si l'on fait attention à l'esprit d'argumentation naturel aux Grecs, qui, les premiers, enseignèrent jadis publiquement l'athéisme ; si l'on songe à la tendance prétendue philosophique des peuples occidentaux chez lesquels ils viennent puiser aujourd'hui des lumières et implorer des secours ; si l'on observe que les Grecs sont en général avides de richesses et portés à la rapine, et que le clergé y possède d'immenses trésors, on trouvera de justes motifs de craindre qu'abandonnés à eux-mêmes ils ne détruisent les institutions de leur culte, et que le sentiment religieux ne s'affaiblisse parmi eux. Cette crainte, ce n'est pas moi qui l'ai imaginée, et ce n'est pas à moi seul qu'il convient de s'en rapporter à ce sujet ; cette crainte est partagée par tous les Grecs religieux et éclairés, et je pourrais m'appuyer d'autorités nombreuses et respectables ; je me bornerai à citer quelques passages d'une homélie imprimée et publiée il y a peu d'années par un prélat de l'église grecque [Nathanaël Ncokaissareos], et qui a été répandue dans la Grèce, où elle a produit une grande sensation, à l'époque où le projet d'expulser les Turcs était déjà agité par les jeunes Grecs dans nos universités d'Europe. (...)

Il ne faut pas confondre, dans les désastres que l'insurrection des Grecs vient d'attirer sur eux, l'idée d'une persécution religieuse avec celle d'un châtiment politique ; ce n'est pas comme pontifes, ni comme chefs spirituels du culte chrétien, que des évêques ont péri à Constantinople et dans la Morée ; c'est comme administrateurs civils et chefs de révolte, il serait absurde de croire que l'islamisme songeât encore à étendre les conquêtes d'un prosélytisme sanguinaire, dans le moment où toutes les puissances de la chrétienté sont unies par les liens de la paix, et lorsque toutes leurs forces seraient disponibles pour exterminer des barbares qui oseraient faire de la religion un prétexte de proscription contre tonte une portion de leurs sujets.

Mais ceux qui proposent que nous déclarions nous-mêmes aux Turcs cette guerre religieuse, ont-ils bien réfléchi aux suites de ce projet ? Pensent-ils à l'incendie qui dévorerait l'Europe et l'Asie à la seule annonce d'un tel dessein ? Si le désespoir du fanatisme se réunissait, chez le peuple turc, à la barbarie qu'ils lui reprochent eux-mêmes, croiraient-ils pouvoir sauver les chrétiens en Turquie de la fureur des musulmans ? Qui répondra des jours de six cent mille Grecs entourés, en Europe, de plusieurs millions de Turcs armés ? Qui répondra des chrétiens de l'Asie-Mineure, de ceux de l'Egypte et du Bosphore, et de ce peuple arménien qui habite le berceau du monde, peuple nombreux, si intéressant, si doux, et qui mérite, au moins autant que les Grecs de la Morée, la sollicitude des amis de la religion et de l'humanité ?

Ces considérations importantes ne sont rien pour des hommes exaltés qui ont pris parti, dans cet événement, avec une précipitation à jamais déplorable. Repoussant tout à coup les notions de la politique et de l'histoire, ils se sont couvert les yeux pour ne voir aucune des circonstances principales de la question. Se repliant en eux mêmes, ils n'aperçoivent, dans le for intérieur de leur intelligence, qu'une croix et un croissant, et ils se persuadent qu'ils font preuve de profondeur en résolvant le problème par ces deux symboles. Le vulgaire adopte aisément une conclusion qui lui épargne la peine de raisonner et même celle de réfléchir ; et parmi nous la légèreté et l'ignorance ont déjà consacré deux épithètes pour désigner ceux qui s'occupent de ce sujet. Prenez parti pour ou contre la révolte, et la stupidité commune, sans discuter vos raisons, vous affublera de d'une de ces deux épithètes : vous serez infailliblement ou un Turc ou un Grec. C'est ainsi que les questions les plus graves et les plus difficiles sont jugées chez les Athéniens modernes. (1)

Pour moi, qui (on voudra bien me l'accorder), avant d'être Turc ou Grec, suis homme, chrétien et Français, c'est à ces trois titres que j'ai cru pouvoir me permettre de former et de publier mon opinion sur les affaires de la Grèce. Comme homme, j'ai déploré une tentative hasardée, intempestive, fondée sur les faux principes qui ont déjà causé les malheurs de l'Europe, et dont le résultat serait toujours déplorable, n'eût-il coûté que la tranquillité et la vie de quelques innocents. Comme chrétien, j'ai repoussé l'idée que l'on pût aller servir la religion dans la Grèce, en y portant les semences de l'athéisme puisé dans l'école de nos philosophes. Comme Français, les considérations les plus pressantes m'ont déterminé à prendre parti contre la guerre proposée.

J'ai vu que la prospérité dont jouit la France depuis le retour de son roi légitime, prospérité jusqu'ici inconnue, et que les esprits les plus aveuglés par les passions ne sauraient méconnaître, était le résultat de la paix produite par la restauration. J'ai vu que la tranquillité intérieure tenait à la paix extérieure, et le bonheur des gouvernés à l'union qui existe entre les gouvernants. J'ai vu que ces biens dont nous jouissons pourraient être compromis dans un événement préparé, prôné, protégé ouvertement par les éternels ennemis de la paix des empires, par les fauteurs et les sectaires des révolutions. J'ai vu que la guerre en question pourrait apporter, dans les rouages compliqués de la politique européenne, des embarras qui risqueraient d'en troubler l'harmonie. J'ai vu les craintes des hommes d'état et la joie des jacobins ; j ai redouté la guerre, et j'ai pris parti pour la paix dans l'intérêt de mon pays, de la monarchie, et de ses institutions naissantes. (...)

(1) Je pourrais aussi opposer symboles à symboles, et épithètes à épithètes ; je montrerais l'étendard du jacobinisme déployé en faveur des Grecs, et l'étendard des monarchies protégeant les Turcs, j'appellerais perturbateurs de la paix publique ceux qui approuvent la révolte, et défenseurs de l'ordre social ceux qui la blâment ; et il me serait facile de tout réduire à la conclusion suivante, dont les termes peuvent paraître assez mal sonnants, mais qui n'en est pas moins de la dernière évidence : c'est que la cause des Grecs étant celle de la révolution européenne, la cause des Turcs, dans les circonstances présentes, se trouve être celle de la civilisation."


Achille de Jouffroy, Avertissement aux souverains sur les dangers actuels de l'Europe, Paris, Hivert, 1831, p. 27-29 :


"En fait de combinaisons politiques, la révolution est plus habile que vous. Quand vos cabinets se hasardent à se placer vis-à-vis d'elle sur le théâtre des négociations, le seul rôle qu'ils puissent jouer, c'est celui de dupes. Non moins hypocrite qu'audacieuse, elle se charge de tous les autres ; elle prend tous les déguisements. Il y a dix ans, lorsque l'alliance resserrée des monarques du nord lui inspirait un juste effroi, elle fit éclore au loin une diversion, aussi embarrassante qu'inattendue ; l'insurrection de la Grèce fut une bombe lancée contre les congrès. La révolution prit alors le masque de la ferveur religieuse ; ces mêmes hommes qui, obéissant à leur nature, de tous temps comme aujourd'hui ont renié le culte, brisé les croix, et sur qui l'eau du baptême semble n'avoir produit que les convulsions de l'hydrophobie, étaient devenus tout-à-coup de pieux missionnaires, des croisés dévots et pleins d'ardeur. Ils imploraient l'appui des monarques chrétiens en faveur des forbans de l'Archipel et des franc-maçons du Péloponèse, métamorphosés par eux en martyrs de la foi. Que de niais, parmi les honnêtes gens de l'Europe, ont favorisé, par leurs bruyantes clameurs, cette célèbre mystification des temps modernes ! En obéissant à cette fausse impression, les souverains ont compromis leur cause ; ils ont servi, non les Grecs qui, pris en masse, ne s'accommodent pas mieux du joug de M. Capo-d'Istria [Ioánnis Kapodístrias] que de celui d'un pacha ; non la religion, qui avait moins à craindre du fanatisme turc que des doctrines philosophistes des Haiteristes [membres de la société secrète Filikí Etería], et de celles qu'importent dans la Grèce les Philhellènes sortis des écoles matérialistes de l'occident ; les souverains n'ont servi que les desseins de leur implacable ennemie, la révolution, laquelle, par reconnaissance, les a comblés d'éloges, et a décoré du nom de victoire brillante l'injuste agression commise à Navarin.

La question de la Grèce, une fois soulevée, devait entraîner la guerre de Turquie ; les révolutionnaires l'avaient prévue. Pendant quatre années, que d'efforts n'ont-ils pas faits pour la provoquer ? A les entendre, la civilisation exigeait que l'empire ottoman fût expulsé du sol de l'Europe ; la Russie devait y acquérir, presque sans peine, des avantages immenses, une immortelle gloire. Or, quels résultats attendaient-ils de cette guerre ? l'affaiblissement d'une des puissances les plus redoutables aux révolutions du midi. Faire dépenser à la Russie ses armées, ses trésors, c'était épuiser de sang le coeur même de la Sainte-Alliance, dont l'Autriche et la Prusse formaient les bras. Pendant que les monarchiques guerriers du nord se fondaient au soleil d'Andrinople, les séïdes de la conjuration contre les monarchies se félicitaient, et, pleins d'espérance, se recrutaient sur les bords de la Seine, de la Tamise et de l'Escaut.

Monarques européens, voilà de grandes fautes, que des fautes plus grandes encore ont nécessairement suivies !.. Une fois embarqués dans les eaux de la révolution, vous naviguez côte à côte avec elle ; vous vous résignez à assister, sous l'humble pavillon d'une neutralité forcée, aux victoires qu'elle remporte sur les membres de votre propre famille."
 

Voir également : Charles-Marie d'Irumberry de Salaberry

Joseph Arthur de Gobineau

L'insurrection grecque de 1821 : les massacres de Turcs dans le Péloponnèse

Intolérance grecque-orthodoxe vis-à-vis des populations non-orthodoxes

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

L'antisémitisme sanglant des nationalistes grecs

François-Athanase Charette de La Contrie 

Louis XVI et Selim III

La turcophilie française au temps de Louis XIV

vendredi 12 août 2022

Charles-Marie d'Irumberry de Salaberry


Aristocrate et homme de lettres, Charles-Marie d'Irumberry de Salaberry quitta la France en 1790, et effectua un voyage en Allemagne, dans les Empires des Habsbourg et des Ottomans, et en Italie. Il rejoignit ensuite l'armée des émigrés, partit pour l'Angleterre et participa à la guerre de Vendée. Après la pacification de la Vendée (1800), le comte de Salaberry resta en France, résidant dans sa propriété de Fossé. Il siégea comme député ultra-royaliste sous la seconde Restauration (1815-1830).


Charles-Marie d'Irumberry de Salaberry, Voyage à Constantinople, en Italie, et aux îles de l'Archipel, par l'Allemagne et la Hongrie, Paris, Crapelet, 1798 :


"Le plus beau soleil a commencé la plus belle des journées [à Istanbul]. Déjà la voix claire des muésins, montés sur les minarets, annonce qu'il va être midi. Les canons tonnent sur tous les vaisseaux, et les échos, répétant le son à l'infini, confondent à l'oreille cent coups de canon différents. Trois saïques dorées, armées de treize rangs de rameurs, sont parties de la pointe du sérail. Dans la première sont des officiers du sultan ; la seconde porte un bostandgi agenouillé respectueusement devant la saïque impériale. L'or et la pourpre brillent sur le tandelet qui la distingue. Le bruit uniforme et cadencé de toutes ces rames levées à-la-fois, la rapidité avec laquelle elles fendent les flots ; l'affluence, le silence, l'empressement de cette multitude vers le lieu où les saïques abordent, tout annonce Neptune prenant possession de l'empire des mers, ou le grand-seigneur allant un vendredi à la mosquée d'Ejub.

Un beau jour couvre le port de saïques. Ces petites nefs, aussi élégantes que légères, aussi rapides que jalouses sont conduites par les bateliers les plus adroits et les plus vigoureux qu'on puisse voir. On ne sait lequel admirer le plus de la grâce, de la promptitude ou de la force avec laquelle ils rompent ces courants continuels. Ce ne sont point ces efforts, ces grands mouvements qui étonnent dans les rameurs maltois. Les bateliers turcs assis, le jarret tendu sur une traverse, remuent à peine le corps mais ils développent et ramènent comme des ailes d'oiseau, les énormes avirons qui se croisent sous leurs bras nerveux. Accoutumés dès l'enfance à ce pénible exercice, leurs muscles ont pris toute leur croissance sous leurs vêtements larges et commodes. Au reste, un jeune Turc, malgré son ample habillement, a tout autant de grâce et plus de noblesse qu'un jeune européen. Cette barbe donne aussi plus de fierté à l'âge viril, et plus de dignité à la vieillesse.

Un rapprochement, ce me semble assez piquant, c'est de songer que le batelier qui vous conduit aujourd'hui, sera peut-être grand-visir dans six mois. Ce qui est sûr, c'est que si vous le lui demandez, il répondra : inshallah, Dieu le sait ; et ce qui l'est pour le moins autant, c'est que sa fierté n'augmenterait pas plus que son mépris pour vous : de ces deux côtés-là il n'a rien à acquérir.

Que deviendraient, cependant, les nations de l'Europe si un marchand de riz ou de savon devenait premier ministre, un batelier chancelier, et un laquais général d'armée ? L'ignorance universelle fait qu'il est à-peu-près égal que les choix se fassent ainsi ou autrement en Turquie. Pour gouverner un pays pareil, la connaissance la plus essentielle est celle des hommes : or, elle est de tous les pays et de tous les états ; c'est une science, mais il n'en faut pas pour l'acquérir. Ce qui est au moins aussi sûr, c'est que si les Turcs étaient mieux nous serions plus mal. Où prendrait-on un autre peuple, qui eût une complaisance aussi passive de fermer les yeux sur ses ressources et sur sa position, pour nous en laisser profiter ? C'est une belle idée sur le papier, que de voir les Russes à Constantinople y rétablir l'empire grec. Mais ceux qui forment de si beaux plans, ignorent que les Grecs modernes sont comme sont ces vins, dont il ne reste que la lie ; qu'ils n'ont conservé des Grecs anciens que les vices sur lesquels ils ont enchéri ; qu'ils sont deux fois plus fanatiques que les Turcs, s'il est possible, et qu'ils seraient, par cette raison, mille fois plus cruels, s'ils devenaient, je ne dis pas maîtres, mais plus libres. Déjà notre commerce à Constantinople se ressent des établissements des Russes en Crimée : il se trouve réduit à la consommation locale depuis que ce pays est en leur pouvoir. Désirons que le traité de commerce que nous devons à madame S... subsiste entre la Russie et la France, mais ne souhaitons pas de la voir à Constantinople, et croyons qu'il vaut beaucoup mieux que les Turcs y soient pour eux et pour nous." (p. 159-162)


Charles-Marie d'Irumberry de Salaberry, Histoire de l'empire ottoman depuis sa fondation jusqu'à la paix d'Yassi en 1792, tome IV, Paris, Le Normant, 1813 :


"N° VII, pag. 116. — Qu'il serait désormais l'unique héritier de tous les pachas, et de ceux de ses sujets qui laisseraient une riche succession.

Ce fut, sans doute, ce firman d'Amurath III qui a jeté dans l'erreur l'anglais Ricaut et le président de Montesquieu.

Ce dernier dit, dans l'Esprit des Loix : « En Turquie, lorsqu'un homme meurt sans enfant mâle, le Grand-Seigneur a la propriété, et les filles n'ont que l'usufruit. » (Liv. V, chap. XIV.)

Sans en appeler au fait, répond l'ambassadeur anglais Porter, le sens du chapitre intitulé les Femmes aurait fait connaître au savant président de Montesquieu avec quelle précision le prophète a fixé et déterminé l'ordre des successions dans les familles, soit pour les hommes, soit pour les filles et les femmes, et par conséquent combien les propriétés des particuliers sont assurées par la loi, combien elles sont hors des atteintes et au dessus du pouvoir des sultans. (Voyez Porter, Observations sur la relig., les lois, le gouv. et les mœurs des Turcs.)

Il est constant qu'il y a en Turquie une jurisprudence qui établit des droits d'hérédité ; et c'est, comme le dit Porter, d'après les termes du Coran qu'elle est réglée. Mahomet dit, dans la Sura, ou au quatrième chapitre des femmes : Les garçons auront autant que deux filles ; s'il n'y a que des filles, et qu'il y en ait plus de deux, qu'on leur donne les deux tiers de l'hérédité du défunt, et la moitié s'il n'y a qu'une fille.

La doctrine du Coran sur l'hérédité est suivie, puisque la question suivante fut présentée au muphti.

Dem. Zeïd venant à mourir et laissant trois femmes, quatre fils et une fille ; si de l'héritage de Zeïd, consistant en soixante-douze portions, on en donne trois à chaque femme, quatorze à chacun des enfants, et sept à la fille, la distribution sera-t-elle bonne ?

Rep. Oui : Dieu sait le meilleur.

On paie au sultan trois pour cent des biens qu'un frère hérite de son frère mort sans enfants.
Au défaut de parents aussi proches, les biens passent au plus proche. Quand il ne reste que des femmes, elles entrent en possession des biens, et héritent des maisons, des jardins, mais non des terres labourables de quelque étendue, lesquelles sont dévolues au sultan, et ont coutume d'être données en fiefs militaires. S'il ne se présente pas d'héritier même éloigné, les biens tombent au trésor impérial. Il fut cependant établi sagement par Soliman, d'après les observations de Loufti-Pacha, que les biens seraient mis en séquestre pendant sept ans.

Il règne une jurisprudence conforme au système féodal, et qui a lieu pour les personnes de la cour, pour les ministres qui sont au service du souverain.
Ceux-là possèdent leurs offices aux conditions féodales, plusieurs même à titre de fiefs. Ainsi, par un consentement tacite, ils y entrent à la condition que la succession du fief et de leurs autres biens tombera entre les mains du prince.

Le droit de propriété est respecté du sultan, non-seulement pour les sujets turcs, mais encore pour les autres nations sujettes. (Litt. des. Turcs, t. I, ch. V ; Etude de la loi sur les divisions et successions d'hérédité.)" (p. 231-233)


Charles-Marie d'Irumberry de Salaberry, Essais sur la Valachie et la Moldavie, théâtre de l'insurrection dite Ypsilanti, Paris, Simonot, 1821 :


"Ainsi, presque tout le territoire appartient au clergé, aux boyards ou au Prince, et les Valaques et les Moldaves sont, sur leur sol natal, les Ilotes modernes. Cependant l'insurrection Ypsilanti ne les appelle pas pour s'armer contre leurs prêtres grecs ; leur religieuse superstition s'y oppose : elle ne les arme pas contre leurs boyards et leur Prince : elle trouverait l'obstacle de l'obéissance, qui est devenue chez eux une seconde nature et qui n'est que la conséquence des principes religieux qui, pour le même but de la paix terrestre et du salut éternel, ordonnent partout la soumission aux bons comme aux mauvais princes.

Sans doute les richesses, dans la Moldavie et la Valachie sont entre les mains du clergé, des hospodars et des boyards : sans doute ses premiers tyrans sont ses maîtres et ses princes : mais le peuple semble ne vouloir que recourir à la protection et à l'intervention de la Porte, pour que le joug de ses oppresseurs qui ont son langage, sa religion, son origine, pèse moins violemment sur lui. Les Valaques et les Moldaves, à les considérer comme Nation, placés entre les Turcs et leurs boyards et hospodars, préféreraient sans doute une indépendance absolue et des uns et des autres ; mais éloignés qu'ils sont d'être maîtres de l'alternative, ils verraient plutôt des protecteurs dans les Musulmans ; et voilà où la tactique monstrueuse des faiseurs de révolutions se trahit dès le début dans ses odieuses pensées ; c'est que les premiers excès des malheureux qui ont suivi le rebelle Ypsilanti, se sont portés en pleine paix sur les Turcs habitants ou négociants de Galacz, aux risques certains d'attirer sur la population entière, la juste colère des Ottomans, leurs légitimes souverains, qui, le fer et la flamme à la main, confondront les innocents avec les coupables. Tant il est vrai que les révolutionnaires français, entrepreneurs attitrés de toutes les insurrections contre toute autorité légitime, n'ont pour but que d'embraser partout où il peut y avoir incendie, quelque soit le choix des moyens, l'invraisemblance des prétextes, l'injustice de la cause, ou l'incertitude du succès ; tous les éléments sont bons ; ils font nombre : toutes les substances sont bonnes, si elles font feu.

Ce n'est pas contre les richesses du clergé grec, ce n'est pas contre l'opulence, la tyrannie, l'insolence et la cupidité des boyards et des hospodars, que l'insurrection Ypsilanti s'annonce vouloir pratiquer le plus saint des devoirs ; c'est contre l'autorité légitime de la Porte-Ottomane, parce que le mot d'ordre des Croisés modernes ; Radicatix, Libéralès, Sandistes, Libéraux, Carbonari, Grecs purs, Grecs métis, ne consiste que dans ces mots de la langue révolutionnaire : Guerre à tout ce qui est légitime, Guerre universelle à toute Légitimité. Ce boulevard de l'ordre social renversé, chacun au gré, ou au mécompte de son ambition, de son orgueil, de sa haine, de sa férocité, de son avarice, et tous au mécompte de leur démence, chercheront sans le trouver, leur lot dans les ruines et sous les cendres ; car ce sont-là toutes les passions ennemies de l'ordre ; ce sont-là toutes les passions qu'arment contre toute autorité légitime, le petit nombre d'hommes, et la détestable espèce d'hommes qui préparent les révolutions, et menacent les trônes : « Les événements de l'Italie, l'insurrection qui a éclaté dans les principautés turques, sont sorties du même atelier infernal. » (Moniteur du 20 mars 1821).

Grâces soient rendues aux pères des peuples assemblés à Laybach, grâces soient rendues aux Souverains unis par la Sainte-Alliance, le dogme de la Légitimité est universellement reconnu. L'Europe le fera respecter partout ; son salut est là ; car hors de la légitimité, tout est ruines parce que tout est crime. La légitimité n'est pas l'Ordre, mais l'ordre en est la fin : le bonheur et le repos des peuples en sont les heureux fruits. Hors de la légitimité on ne rencontre que le chaos : toutes les notions du juste et de l'injuste sont confondues : tous les devoirs sont dénaturés ; il n'y a plus rien de vrai, et l'on arrive à dire : La Patrie est le sol. Oui, la Patrie est le sol, et n'est plus que le sol. Le jour où la Révolution prononça le divorce de la France avec la légitimité, le jour où la Révolution fit tomber la tête du Roi Martyr, la Patrie émigra avec ses Princes, ses généraux, ses officiers, avec les magistrats du royaume ; hors de France, la Patrie s'arma à l'armée de Condé ; en France elle s'arma dans la Vendée, à Lyon, dans le midi ; ou périt dans les prisons ou sur les échafauds par les ordres, par les mains des prétendus patriotes qui se dirent la nation. La Patrie fut tellement réduite au sol, que lorsque les enfants rebelles qui avaient renié la Légitimité, lorsque les Révolutionnaires républicains furent forcés, par leurs propres excès, à demander un Roi, ils ne le trouvèrent pas sur la Patrie réduite au Sol : ils ne le trouvèrent pas parmi les Français : et ils se choisirent un chef dont le sang, dont le nom était étranger ; ils se choisirent un Corse !..." (p. 25-29)

"Aussi cet esprit superstitieux, ce fanatisme religieux étaient-ils le moyen puissant, seul capable d'ameuter les Valaques et les Moldaves : aussi ce moyen local est-il le seul que l'habileté révolutionnaire a voulu qu'on employât. Partout son adresse savante a trouvé ou créé des éléments de destruction ; partout elle a le soin réfléchi de les employer de telle ou telle nature, suivant les mœurs, les préjugés, l'esprit des différents peuples qu'elle a jugés bons et mûrs pour l'insurrection. Peu importe que les soi-disant Grecs de la Grèce proprement dite parlent corrompue la langue de Miltiade, qu'ils ne rappellent pas plus les Athéniens et les Thébains que les Valaques et les Moldaves ne représentent les Daces. A Sétine et à Calamata, les envoyés insurrectionnels habillés en médecins français font lever le Grec moderne au nom de la croix des Gennadius et des Paléologues, mêlés aux noms d'Agesilas, de Thémistocle et de Philopemen. En Valachie et en Moldavie, où le Grec esclave des Grecs ne sait même pas que son pays s'appelait la Dacie, il fallait employer d'autres fourberies, faire jouer d'autres ressorts : aussi ce ne sont point des intérêts de leur existence qu'on a jugé utile de leur parler, c'est des intérêts de leur religion ; c'est leur conscience qu'on effraie, c'est leur esprit superstitieux qu'on s'est appliqué à frapper. Les stupides, mais fanatiques chrétiens grecs qui ont l'imprudence de se rendre à la voix de l'insensé qui les ameute, font le serment le plus religieux rédigé et confectionné à Paris par les mêmes sycophantes qui crient en France : « A bas les prêtres ! » et attaquent tous les jours ouvertement et impunément la religion. Le crédule Grec du Danube et du Pruth jure en qualité de chrétien orthodoxe et de fils de la sainte Eglise catholique, apostolique, non romaine, au nom de Dieu tout puissant, de notre Seigneur Jésus-Christ et de la sainte Trinité, de rester fidèle à sa religion et à sa patrie ; il jure de s'unir à tous ses frères chrétiens pour la liberté de sa patrie, de répandre jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa religion et sa patrie, de mourir avec ses frères pour la liberté de sa religion et de sa patrie ; de tuer son propre frère, s'il le trouvait traître à sa patrie ; d'obéir à son chef pour la défense de sa patrie ; de ne pas regarder derrière lui, jusqu'à ce qu'il ait chassé l'ennemi de sa patrie et de sa religion. Il jure de prendre les armes en toute occasion où il apprendra qu'un corps de chrétiens marche contre leurs tyrans ; de regarder toujours les Turcs avec haine et mépris ; de ne pas quitter les armes que sa patrie ne soit libre et ses ennemis détruits ; de répandre son sang pour vaincre les ennemis de sa religion, ou de mourir martyr pour Jésus-Christ. Il jure enfin par le mystère de l'Eucharistie ; il se soumet à être privé des sacrements à sa dernière heure, s'il ne remplit pas toutes ces promesses faites devant l'image de notre Seigneur Jésus-Christ.

En écoutant cette terrible formule, on croirait tous les chrétiens grecs menacés par la Porte dans leur religion et leur croyance ; on croirait qu'il a paru un fetfa portant que les églises de Bucharest et d'Yassi seront changées en mosquées ; mais ce n'est ni dans sa religion ni dans l'exercice de son culte que le Moldave ni le Valaque sont opprimés, sont inquiétés : la religion n'est que le prétexte, la croix n'est que le mot de ralliement, le signe insurrectionnel des sujets contre leurs maîtres, contre les Turcs non comme musulmans, mais comme pouvoir légitime ; ici la Croix est la révolte, le Croissant est la légitimité ; ici la croisade révolutionnaire se dit religieuse, pour se recruter, pour avoir un nom imposant, pour cacher son nom de famille, pour cacher son but odieux. Là comme partout le moyen est la révolte, et le but le triomphe du principe du mal contre le principe du bien. Le principe du bien est tout pouvoir légitime, sans en excepter la légitimité en turban : c'est contre la légitimité des sultans que le principe du mal, l'esprit révolutionnaire entreprend ici le combat à outrance, non pour la religion, mais sous son masque ; car en France, dans la mère-patrie, c'est en blasphémant que l'esprit révolutionnaire attaque la légitimité des Rois.

Ici le crime, s'offre à la fois sous une face odieuse et sous une face ridicule. Représentez-vous l'armée valaque et moldave en bataille chaque chrétien affublé d'un pantalon, habit et veste noire à lizerés blancs, et d'un bonnet à tête de mort, avec des os en croix : certes, le prince greco-moldave enflammant au nom de la religion ces soldats pies, vous semble moins le prince Ypsilanti à la tête de combattants, que le révérend père Ypsilanti à la tête d'une confrérie grecque de pénitents noirs ; mais le prince Ypsilanti appelle sous ses drapeaux les crédules Valaques et Moldaves au nom de la patrie ! En vain avez-vous cru savoir jusqu'à quel point on peut tromper le peuple ? Ypsilanti appelle les Valaques et les Moldaves à défendre la patrie, à arroser de leur sang la patrie, et lui-même est de la propre famille des tyrans abhorrés de cette patrie : il est de la race des Hospodars [Aléxandros Ypsilántis était un Grec, issu de l'aristocratie phanariote et petit-fils d'un hospodar] ; Jannaki, l'un d'eux du nom d'Ypsilanti, fut empalé par ordre de la Porte, en 1737." (p. 45-49)
 

Voir également : Joseph Arthur de Gobineau

L'insurrection grecque de 1821 : les massacres de Turcs dans le Péloponnèse

Intolérance grecque-orthodoxe vis-à-vis des populations non-orthodoxes

Le nettoyage ethnique, principe fondateur du stato-nationalisme grec

L'antisémitisme sanglant des nationalistes grecs

François-Athanase Charette de La Contrie 

Louis XVI et Selim III

La turcophilie française au temps de Louis XIV

mardi 9 août 2022

Jean-Jacques-Régis de Cambacérès



Jean-Jacques-Régis de Cambacérès (alors archichancelier de l'Empire français), lettre à Napoléon Ier, 1er décembre 1806, source : Jean Jacques Régis Cambacérès, Lettres inédites à Napoléon, 1802-1814 (publiées par Jean Tulard), tome I : "Janvier 1802-Juillet 1807", Paris, Klincksieck, 1973, p. 395 :


"Sire,

L'Ambassadeur Ottoman
a fait demander hier à me voir. Je l'ai reçu de suite, et il m'a remis avec beaucoup de respect, le petit sac rouge ci-joint, qu'il m'a dit renfermer une lettre de Sa Hautesse [le sultan Selim III] pour Votre Majesté Impériale et Royale.

Il m'a pareillement remis pour le Prince de Bénévent
[Talleyrand (ministre des Relations extérieures)] trois dépêches, l'une du nouveau Reis effendi [ministre des Affaires étrangères ottoman], l'autre de lui-même, et la troisième du Général Sébastiani [ambassadeur à Istanbul]. Je les adresse aujourd'hui au Prince de Bénévent. Il paraît que ces différentes lettres ont été longtemps à arriver de Constantinople ; en sorte que l'Ambassadeur connait peu le dernier état des affaires.

Seulement il m'a fait remarquer que le Grand Seigneur, avait écrit à Votre Majesté, à l'issue du (mot illisible), et même de la cour, en sorte qu'il n'avait point reçu le duplicata de la dépêche, et qu'il avait été par conséquent impossible de la traduire.

L'Ambassadeur m'a dit que d'après la conférence que j'eus avec lui, suivant les intentions de Votre Majesté, il avait écrit à Constantinople mais il croit que les gens de loi de ce pays là
[c'est-à-dire les oulémas], sont peu portés à la guerre."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 22 décembre 1806, source : ibid., tome I, p. 413-414 :

"Sire,

J'ai reçu hier les deux lettres que V.M. a bien voulu m'écrire de Posen le 11 du courant. Elles me prescrivent différentes mesures que je chercherai à remplir avec zèle et exactitude [Napoléon lui avait demandé de faire traduire en turc et en arabe les bulletins de la Grande Armée, et de faire écrire et imprimer une brochure intitulée Un vieil Ottoman à ses frères (un appel contre la Russie)].

L'Ambassadeur Ottoman viendra ce matin me voir. Je lui expliquerai tout ce qu'il doit écrire à son Gouvernement d'après les intentions de V.M. Je doute qu'il puisse faire les frais d'un courrier. S'il me fait cette difficulté, j'écrirai à M. d'Hauterive [responsable des archives du ministère des Relations extérieures] d'y pourvoir.

La brochure que V.M. désire doit être une espèce d'adresse. Ainsi ce sera moins un ouvrage diplomatique qu'un ouvrage de sentiment. Je tenterai d'atteindre le but que V.M. désire. Mais quinze jours, c'est bien peu de temps pour composer et traduire. Il m'a été impossible de lire une partie de l'intitulé que V.M. veut donner à l'ouvrage ; je lis bien Ottoman à ses frères ; mais le mot qui précède, m'a paru indéchiffrable ?

La traduction des bulletins de la Grande Armée pendant cette campagne et la campagne dernière et le tirage à six mille exemplaires, emploieront beaucoup de temps. Je vais charger de ce travail M. Marcel. J'écris aujourd'hui au Général Canclaux et je lui demande des détails sur l'organisation de ses Bataillons."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 23 décembre 1806, source : ibid., tome I, p. 414 :

"Sire,

J'ai eu une conférence avec l'Ambassadeur Ottoman, dans laquelle je lui ai fait connaître dans quel esprit il devait écrire à sa cour, d'après les intentions de V.M. Il ignorait l'entrée des Russes à Jassy ainsi que le blocus de Choczin et de Bender ; comme il a peu de relations avec son Gouvernement, je l'ai trouvé, ainsi que dans notre dernière entrevue, tout à fait ignorant de ce qui se passe dans son pays. Au surplus, cet Ambassadeur que je crois l'ami de la France, m'a paru infiniment touché de ce que je lui ai dit, de la part de V.M. sur l'affection qu'elle porte au Sultan Selim, et sur sa détermination de secourir ce monarque, si, de son côté, le Gouvernement Ottoman, prend un peu plus de vigueur.

Le courrier qui a porté la lettre de S.H. [Sa Hautesse] pour V.M., étant encore à Paris, sera expédié, sous trois jours, avec la dépêche de l'Ambassadeur."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 26 décembre 1806, source : ibid., tome I, p. 417 :

"Votre Majesté, par sa lettre du 11 du courant, m'a prescrit de faire traduire en turc et en arabe tous les bulletins de la Grande Armée pendant cette campagne et la campagne dernière, de les faire tirer à 6.000 exemplaires et d'en envoyer un très grand nombre à Constantinople. J'ai eu l'honneur de répondre à votre Majesté le 22 du courant que je chargerais M. Marcel de m'indiquer des traducteurs. L'état de maladie où il s'est trouvé l'ayant empêché de sortir pendant quelques jours, il est venu hier seulement me porter sa réponse, en voici les résultats :

Les deux seuls interprètes capables de traduire en turc, sont MM. Kieffer et Belletête, tous les deux employés aux Relations extérieures.


A l'égard de la traduction arabe, M. de Sacy s'en chargerait, en se faisant aider par un juif de Barbarie [côte du Maghreb] nommé Naggar, et par M. Raige membre de la commission d'Egypte. Il faut plus de deux mois pour l'exécution du travail dont les frais d'impression monteraient à 16.000 francs. D'après ce compte rendu de M. Marcel, j'ai écrit à M. d'Hauterive et l'ai invité à charger MM. Kieffer et Belletête de faire appeler M. Marcel, à l'effet de régler avec lui la dépense de l'impression, présumant que l'intention de Votre Majesté serait qu'elle fut acquittée sur les fonds affectés au département des relations extérieures.

M. d'Hauterive vient de me répondre que MM. Kieffer et Belletête s'occuperaient sans délai et sans interruption du travail qu'on leur demandait. Mais que l'usage de la langue écrite en Turquie étant extrêmement difficile ils estimaient que leur traduction pourrait n'être pas bonne, et que ce travail ne serait bien fait qu'à Constantinople, sous la direction de M. Ruflin, le seul non Musulman qui sache bien écrire en Turc. Ils ont ajouté qu'il y avait à Constantinople une imprimerie appartenant au Grand Seigneur, qui avait souvent servi aux légations étrangères.

Dans cet état de choses je supplie Votre Majesté de me faire savoir si elle ne préférerait point de suivre l'avis de MM. Kieffer et Belletête, qui est aussi celui de M. d'Hauterive, ce qui aurait l'avantage, d'assurer un meilleur travail, d'épargner des frais et les embarras du transport. En attendant, je manderai à M. d'Hauterive de faire diligence."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 6 janvier 1807, source : ibid., tome I, p. 424-425 :

"Sire,

Aussitôt que la rédaction de l'ouvrage destiné à être répandu parmi les Musulmans a été terminée, M. de Sacy pour l'Arabe, et MM. Kieffer et Belletête pour le Turc, ont commencé la traduction.


Celle de l'Arabe est finie et l'on a dû aujourd'hui à l'imprimerie impériale en achever la composition. La moitié de la version turque est faite, et l'on compose à mesure de sorte que j'ai l'espérance de pouvoir, jeudi prochain, transmettre un certain nombre d'exemplaires à Votre Majesté. A mesure que le tirage avancera, il en sera envoyé jusqu'à la concurrence du nombre que Votre Majesté a désiré. Il en sera en outre adressé un pareil nombre à M. le Prince de Bénévent, dans le cas où il aurait quelque occasion de les expédier directement pour Constantinople.

MM. d'Hauterive et de Sacy m'ont assuré que si le texte français accompagnait les versions turque et arabe, cette circonstance pourrait chez les Ottomans être un obstacle à la publication et même à la lecture de l'ouvrage. Je n'ai point balancé d'après cette observation à faire supprimer le texte français.

J'avais d'abord eu le dessein de faire imprimer les deux versions sur la même page en deux colonnes. Les mêmes personnes m'ont fait observer que cet acollement de deux textes en langues différentes n'était point usité chez les orientaux ; et d'après leur avis j'ai ordonné d'imprimer les deux versions à la suite l'une de l'autre.

Une troisième observation relative au titre de l'ouvrage m'a tenu plus longtemps dans le doute. J'avais cru (et il est possible que des caractères un peu effacés m'aient induit en erreur) que le titre indiqué par Votre Majesté était Muzil Othoman à ses frères. Quelques informations que j'avais prises sur ce nom de Muzil m'avaient laissé dans l'incertitude et je le regardais comme un nom propre, choisi indifféremment pour désigner l'auteur supposé de l'adresse.

MM. de Sacy et Marcel, ainsi que les traducteurs ont remarqué que le nom est étranger chez les Orientaux et qu'il n'a point d'analogie avec leur langue.


Il leur a semblé qu'un titre qui donnerait au premier coup d'œil un air étranger à la pièce la diminuerait et en détruirait entièrement l'effet. Ils regardent le mot de Muzil comme une altération du mot Muezzin qui est le titre de l'Iman chargé d'appeler les Musulmans à la prière et de les avertir en cas de danger. Dans cette acception, il leur a paru qu'il convenait très bien au sens de l'adresse.

Les motifs allégués par des personnes versées dans les langues et dans les usages des Orientaux, m'ont paru assez forts pour me décider à suivre leur indication.


Relativement aux frais d'impression, M. Marcel m'avait fourni un devis basé sur la supposition que l'ouvrage ne devait former que deux feuilles. Dans cette hypothèse la totalité de la dépense pour 10.000 exemplaires montait à 2335 Francs.

Quant au transport, M. d'Hauterive profitera d'un courrier qu'il doit expédier à M. le Prince de Bénévent vers le moment où l'ouvrage sera prêt, il le fera passer par Vienne et le chargera des exemplaires destinés pour ce Prince.


Le Général Andréossy
[ambassadeur à Vienne] saisira la première occasion pour acheminer jusqu'à la Capitale de l'Empire Ottoman les exemplaires qui y doivent être versés.

Le courrier ordinairement expédié au Prince Vice-Roi d'Italie
[Eugène de Beauharnais] portera les exemplaires qui lui sont destinés. Le Prince en recevra un autre mille pour Venise d'où le Consul Général de France les fera facilement passer dans les échelles du Levant.

Il en sera aussi expédié à Livourne et à Naples, où l'on peut trouver des occasions fréquentes pour les mêmes destinations.

L'agent des relations extérieures à Marseille se trouvant en ce moment à Paris recevra les exemplaires qui doivent partir de cette ville, et les fera passer à ses commis en leur donnant les instructions nécessaires pour qu'ils soient répartis dans les bâtiments qui font voile pour le Levant.

D'après ces dispositions, j'ai la satisfaction de voir qu'il sera possible d'effectuer assez promptement le transport, en faisant usage des voies de communications habituelles, et sans donner lieu à des frais, auxquels il aurait été difficile de subvenir, vu que M. d'Hauterive qui dans l'absence du Ministre désigne les bureaux, n'a point d'autorisation pour expédier des courriers extraordinaires.

D'ailleurs, l'entrée des Russes en Moldavie aurait rendu incertain le passage de ce courrier expédié directement à Constantinople."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 18 janvier 1807, source : ibid., tome I, p. 430 :

"Sire,

J'ai reçu les diverses lettres que V.M. m'a fait l'honneur de m'écrire de Varsovie, les 3 et 4 du courant. J'y vois avec un grand intérêt que V.M. est en bonne santé, et satisfaite de l'état présent des choses.

L'Ambassadeur Ottoman était chez moi, lorsque le courrier est arrivé. Il a tressailli, en apprenant que le Grand Seigneur était décidé à se défendre et que déjà les Turcs étaient entrés à Bucharest."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 25 janvier 1807, source : ibid., tome I, p. 436 :

"Par sa lettre du 12, V.M. a la bonté de m'annoncer que les Russes s'éloignent toujours à grandes marches, et que les choses s'animent entre eux et les Turcs. J'ai fait part à l'Ambassadeur de cette dernière circonstance."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 30 janvier 1807, source : ibid., tome I, p. 439 :

"V.M. dans sa lettre du 18, a la bonté de me dire qu'elle a reçu une lettre du 6. Cette dépêche contenait divers détails relatifs à la traduction des Bulletins de la Grande Armée en langue turque, V.M. ne me donnant aucun ordre à cet égard, on continuera la traduction et la réimpression."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 3 février 1807, source : ibid., tome I, p. 442 :

"L'Ambassadeur Ottoman est venu me voir hier. Sa visite avait plusieurs objets :

1° Il est venu m'annoncer officiellement que la guerre était déclarée par la Porte à la Russie ; que les causes de cette guerre avaient été reconnues justes par les Ministres de la Loi et que la Nation entière voulait y prendre part.

2° Il m'a appris que le Grand Seigneur avait envoyé un Ministre à V.M. qui était chargé de communications importantes.

On a écrit de Constantinople à l'Ambassadeur que V.M. était satisfaite de lui. Il a été fort touché de cet avis et m'a prié de vous transmettre l'hommage de sa respectueuse reconnaissance.

J'ai promis à l'Ambassadeur que je remplirais son vœu."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 8 avril 1807, source : ibid., tome I, p. 490 :

"Tandis que nous avons ici des nouvelles très satisfaisantes de Constantinople qui nous parviennent par des lettres de Mad. Sebastianis et de M. de la Tour-Maubourg, on se plait à répandre des bruits désastreux, tels que l'expulsion de Sultan, la proclamation d'un successeur qui a fait la paix avec l'Angleterre, la mort ou le renvoi de tous les Français. J'ai dit au Ministre de la police [Fouché] de remonter à la source de ces bruits dont quelques auteurs sont indiqués, et à qui il est bon de donner un avertissement.

Je l'ai en même temps invité à faire mettre dans les petits journaux, des articles rassurants.
"


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 15 avril 1807, source : ibid., tome I, p. 498 :

"Les pièces relatives à la déclaration de guerre de l'Angleterre à la Porte ne me sont jamais parvenues. Je viens de faire dire au rédacteur du Moniteur de se les procurer et de les publier dans son journal.

Dans la seconde lettre de Votre Majesté, elle a la bonté de me confirmer les bonnes nouvelles que nous avions déjà de la Porte, et qui se trouvent en détails dans l'écrit officiel que M. Maret [Hugues-Bernard Maret (chef de cabinet de Napoléon)] vient de m'adresser et qui paraîtra aujourd'hui dans le Moniteur, ainsi que le 69e bulletin."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 2 juillet 1807, source : ibid., tome I, p. 560 :

"Le bruit s'est répandu qu'il y avait eu à Constantinople une révolution à la suite de laquelle le grand seigneur avait perdu sa couronne [Selim III avait été renversé par les janissaires] et son neveu [en réalité son cousin Mustafa IV] avait été proclamé Empereur. Il parait que le bruit est venu de Vienne."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 3 juillet 1807, source : ibid., tome I, p. 561 :

"V.M. ne me dit rien ni sur la guerre ni sur la paix. Ici l'on sait par des lettres particulières que les hostilités ont cessé et que les Russes ont demandé la paix.

Il est fort question aussi d'une révolution qui, dit-on, a eu lieu à Constantinople. Cette nouvelle inquiète l'Ambassadeur Ottoman."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 6 juillet 1807, source : ibid., tome I, p. 563 :

"Le 85e bulletin paraîtra aujourd'hui dans le Moniteur, en me l'envoyant M. Maret me confirme la nouvelle de la révolution qui vient d'avoir lieu à Constantinople. Il ajoute que cet évènement ne parait point changer les dispositions que les Turcs avaient manifestées."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 22 juillet 1807, source : ibid., tome I, p. 573 :

"M. Marcel vient de remettre un exemplaire destiné à V.M., de la traduction en langue arabe des bulletins de la grande armée pendant la guerre contre l'Autriche. V.M. se souvient que par sa lettre du 11 décembre, elle a ordonné la traduction de ces bulletins, et de ceux de la campagne dernière, tant en turc qu'en arabe.

Déjà dans le courant du mois de mai, j'ai eu l'honneur de vous envoyer, Sire, la version en turc ; voici celle en arabe que je remets au courrier. On s'occupe de traduire et d'imprimer les bulletins de la glorieuse campagne à laquelle la paix vient de mettre fin. Comme le changement survenu dans les circonstances, pourrait en apporter dans l'exécution des premiers ordres de V.M. j'ai demandé à M. Marcel de me faire un rapport sur l'état du travail. Voici ce qui résulte de ce rapport.

L'impression du 1er volume de la traduction en turc des bulletins de la grande armée pendant la dernière campagne, est sur le point d'être terminée. A l'égard de la traduction en arabe, elle tire à sa fin, mais n'a point encore été remise à l'Imprimerie Impériale, en sorte que si V.M. donne un contre-ordre, il ne pourrait porter que sur cette partie ; et pour l'impression seulement."


Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, lettre à Napoléon Ier, 14 mai 1813, source : ibid., tome II : "Avril 1808-Avril 1814", 1973, p. 896 :

"Le ministre de la Guerre [le général Clarke] a appris par le duc d'Abrantès [le général Junot (gouverneur des Provinces illyriennes)] que les Turcs avaient attaqué et pris le fort de Crettin en Croatie [dans le contexte où les troupes du sultan Mahmut II remettaient la main sur la Serbie après la fin de la huitième guerre russo-turque (1806-1812)]. Cet événement de la part de toute autre Nation que les Turcs semblerait nous constituer dans un état de guerre ; mais des irruptions semblables ont souvent lieu en temps de paix, même malgré les pachas."
 

Voir également : Napoléon Bonaparte

La France des Bonaparte et la Turquie

Joseph Fouché

Bertrand Barère

Maximilien de Robespierre

Louis Antoine de Saint-Just