vendredi 29 octobre 2021

La révolution jeune-turque ou le glas de l'"invisibilisation" des femmes



Philippe de Zara, Mustapha Kémal, dictateur, Paris, Fernand Sorlot, 1936, p. 63-64 :


"(...) les Jeunes-Turcs, élèves têtus et maladroits de la « république une et indivisible », étaient idéologiquement opposés à toute décentralisation. Le combat devint donc inévitable entre eux et les allogènes. Combat également contre l'Islam. Non pas l'Islam du Coran, mais contre ces innombrables traditions plus tyranniques que le Padischah lui-même, plus impératives que les Sourates du livre sacré, et contre lesquelles la volonté réformatrice des Califes les mieux intentionnés s'était trouvée débile. Le haut clergé musulman se déclarait pourtant prêt à interpréter le Coran selon les nécessités modernes : il y avait quatre-vingts ulémas députés au Parlement. Mais la foule, modelée par des souvenirs et des usages millénaires n'admettait pas cette élasticité, et à chaque rescrit réformateur du cheikh-ul-islam, criait au sacrilège et à la trahison. Abdul-Hamid utilisait avec délices cet état d'âme qui flattait son rêve panislamique. Les Jeunes-Turcs ne pouvaient, même à Constantinople, se montrer dans la rue avec leurs femmes, leurs sœurs ou leurs filles, sans être aussitôt molestés par le peuple irrité de voir violer les secrets du harem."


Enver Bey, lettre (en français) à une amie allemande (sans doute la soeur de Hans Humann), Cyrénaïque, 28 septembre 1912, source : M. Şükrü Hanioğlu, Kendi Mektuplarında Enver Paşa, Istanbul, Der Yayınları, 1989, p. 192-193 :


"Je me rapelle juste maintenant que cette leçon que vous m'aviez donnée m'a beaucoup servi pour réussir à dominer et à applatir tant de difficultés. Vous êtes vraiment prophète dans ma vie. Les Arabes, les officiers, même les camarades les plus jaloux de moi sont devenus mes meilleurs instruments et aides, seulement parce que je les traite avec la paix de l'âme [concept stoïcien] et le Gleichgewicht [équilibre] que vous exigez. Ma patrie doit vous être bien reconaissante. J'admire beaucoup nos bédouines dans leur bravour, mais quant à leur beauté, Dieu préserve. Mais quand même par un ordre général j'ai permis aux officiers de se marier ici. --- Merci, pour l'article de la "Zukunft". Muharrem Bey est un ami à moi et un bon patriote. Un jour viendra, bon gré mal gré, que nos femmes auront la même place dans la vie sociale que les vôtres. Outre cela elles garderont aussi tous les bénéfices que la loie islamique leur réserve au point du droit de vie vis-à-vis de l'homme. Mais dans cette nouvelle vie sociale je regrette que cela sera seulement une petite partie de nos femmes qui en profitera. Et les autres, c'est à dire la grande masse, en souffrira énormément comme on souffre maintenant en Europe les basses classes et un peu aussi les moyens. Mais comme je vous dis puisque l'Europe nous est supérieure par sa civilisation et que nous l'imiteront nécessairement pour conserver notre existence, les vices de cette civilisation nous viendront malheureusement aussi [Abdullah Cevdet écrivait qu'il fallait "saisir" la civilisation européenne "avec ses roses et ses épines"]. Mais Inschallah nous serons un peu plus prudents pour conserver à nos femmes un peu de l'ancienne vie."


Georges Rémond (correspondant de guerre de L'Illustration), Avec les vaincus. La campagne de Thrace (octobre 1912-mai 1913), Paris, Berger-Levrault, 1913, p. 336-339 :


"J'ai voulu mettre à la dernière page de ce livre de défaite et d'humiliation la figure de cette fiancée deux fois sanglante, mais qui ne douta pas de son amour, qui fut jalouse de le garder intact et qui l'emporta avec elle dans la mort. Celle-là n'a pas été vaincue. Je ne sais si, dans le cimetière du petit village de Macédoine, où Aziz bey [l'officier Aziz Ali al-Misri] fit écrire le nom de Mitro [son amoureuse bulgare, violée et égorgée par des comitadjis de la même ethnie qu'elle] et le sien, il reste rien aujourd'hui de la pierre qu'il lui éleva ; qu'importe ? Elle peut dormir tranquille, sûre d'être immortelle dans ce cœur qu'elle a façonné à jamais.

Tandis que j'écoutais le récit d'Aziz bey, il me semblait que ce fût elle qui nous guidât à travers le sable du désert, enveloppée dans cette forme blanche qui flottait devant nous, silencieuse et toujours présente dans la nuit, près de la tête de nos chevaux.

Et je songeais combien il est nécessaire que de telles images accompagnent les soldats. Sans elles, que deviendraient-ils devant la mort ? C'est la « Dame » des chevaliers, la Dulcinée de Don Quichotte, « la Blonde », « la Noire » des troupiers français, évoquée sans cesse dans toutes les conversations, dans tous les refrains, divine, sublime ou grossière tour à tour et selon l'âme de chacun, mais toute-puissante.

« Une amie de France est avec toi », me disait un jour mon petit interprète arabe durant une étape de l'interminable traversée de la Grande Syrte, tandis qu'une hirondelle à la poitrine ensanglantée voletait autour de ma tête et ne voulait pas me quitter.

Chacun de nous l'a vue galoper à côté de son cheval, empruntant la forme d'un grand levrier blanc, ou bondir la nuit autour de soi, suspendue entre ciel et terre, pareille à une flamme, ou venir s'asseoir, compagne muette, ange gardien, au seuil de sa tente.

Elle est là au moment du danger, défendant qu'on soit lâche. C'est elle que contemplent encore les yeux qui vont se clore et qu'ils cherchent à enfermer sous leurs paupières. Réunissant sous de mêmes traits le visage de la femme aimée et celui de la Patrie, c'est à elle que les mourants adressent leur dernière pensée.

Plus fortement que jamais j'ai senti l'impérieuse nécessité de sa présence lorsque je parcourais, après la bataille des 17 et 18 novembre devant Tchataldja, cette vallée sans abri du Karasou, ces pentes nues et pelées, véritables glacis qui montent aux forts d'Ilèré Tabia et de Bakchaïchkeuï. Là, durant deux jours, tout l'effort des soldats bulgares s'était épuisé à faire un pas, un pas encore, un seul pas de plus en avant. Là des hommes de chair et d'os, c'est-à-dire sujets à la peur comme tous les autres hommes, avaient subi l'ouragan de la mort multiforme, omniprésente, roulant sur eux en avalanche, et avaient marché contre elle.

En un tel instant, ce n'est plus l'instrument matériel, si parfait soit-il, qui joue et agit seul. Tout est remis à la force morale qui sublime le cœur. Les antiques figures de l'amour et de la mort s'affrontent l'une l'autre et se disputent la victoire. La nécessité d'une telle présence, je l'éprouvais encore à regarder passer ces malheureux soldats turcs sans une femme pour les accompagner ou les embrasser. Qu'est-ce donc qui ferait briller leurs yeux dans le combat, y mettrait une flamme, donnerait des traits vivants à la Patrie ?

Un jeune officier turc me disait un jour : « Toute notre décadence, toute notre défaite proviennent de l'absence de la femme dans notre société. »


C'est la parole la plus profonde que j'aie entendue sur la Turquie. Une société, une civilisation se jugent par le rôle qu'y joue la femme et le rang qu'elle y occupe.


Et, pensant à la guerre future, la nôtre, prochaine sans doute, où se déciderait le sort de l'Europe et auprès de laquelle celle-ci n'aurait été qu'un jeu d'enfants, aux images aussi belles que celles de Mitro, plus belles encore, qui nous y soutiendraient, au poids formidable de force morale que, par elles, nous y porterions avec nous, je ne doutais pas de la victoire !"


"Les dames musulmanes du téléphone à Constantinople et leur directrice anglaise", L'Illustration, n° 3712, 18 avril 1914, p. 303 :

"Photographie communiquée par le « Servet-I-Funoun ».

Sous l'énergique direction de ses jeunes ministres, la Turquie va, chaque jour, se transformant. Les voyageurs ne reconnaissent plus Constantinople bien tenue, propre, parcourue de magnifiques tramways, éclairée à l'électricité, moderne enfin et de plus en plus, hélas ! pour le désespoir des artistes et des amoureux d'un passé extraordinaire qu'évoquait chaque détail d'un incomparable décor.

Il y a un mois, le téléphone s'y installait à son tour, et, prodigieuse innovation, des dames et des jeunes filles musulmanes, parlant les trois langues indispensables ici, turc, français et grec, étaient chargées de ce service difficile. Sous la direction d'une dame anglaise (la compagnie est anglo-franco-américaine), qui les a formées, quinze de ces jeunes femmes sont aujourd'hui des téléphonistes accomplies. Mais comment appliquer sur de petites oreilles les récepteurs du casque téléphonique, avec le voile traditionnel ? Il a fallu sacrifier le voile. On s'y est résigné. La photographie que voici, et qui représente, groupées autour de leur chef de service, sept des jeunes filles composant la première équipe, montre d'ailleurs que la plupart n'avaient pas à redouter de se montrer à visage découvert. Cependant d'autres équipes achèvent de s'instruire. Leur directrice et institutrice dit n'avoir jamais eu d'élèves plus appliquées, plus minutieuses, plus intelligentes. On s'en doutera en voyant ici leurs charmants visages. Mais il y a mieux : le public joint ses éloges à ceux du professeur, et se déclare parfaitement satisfait, enchanté. Grande merveille. Il faut venir en Orient pour entendre célébrer les louanges des « demoiselles du téléphone »."


"Dames vendeuses turques", L'Illustration, n° 3718, 30 mai 1914, p. 488 :


"Nous montrions récemment de jeunes Turques métamorphosées en téléphonistes, — et, qui mieux est, en téléphonistes aimables. Voici qu'on vient de voir, à Constantinople, la première vente de charité.

Elle s'est tenue à l'hôpital Hamidié, fondé dans le quartier de Chichli par les dames ottomanes.

Les fondatrices et leurs amies avaient installé là, dans un pavillon encore inoccupé, des comptoirs, — tout comme en un de nos « bazars ». Elles y sollicitaient avec entrain les acheteurs et les acheteuses conviés par elles, selon la formule mondaine. Et toutes avaient laissé tombé de leurs visages, si longtemps mystérieux, le voile traditionnel ; c'était pour les pauvres et pour les malades."


"Un coin du voile", L'Illustration, n° 3719, 6 juin 1914, p. 491 :


"Nous avons publié, la semaine dernière, une photographie d'une vente de charité organisée dans un pavillon de l'hôpital de Chichli, à Constantinople. Elle montrait les jolies vendeuses turques à leurs comptoirs, comme des Parisiennes, et, fait plus frappant, dévoilées. Notre excellent correspondant à Constantinople, Georges Rémond, qui assistait à cette réunion mondaine, souligne, mieux que nous ne l'avions pu faire, dans les notes dont il accompagne une autre photographie qu'il a prise lui-même, toute l'importance de l'innovation — on pourrait dire de la révolution véritable — qui vient de se produire ainsi dans les mœurs turques :

Constantinople, 27 mai.

Sous la haute protection de Mme Djemal pacha, femme du ministre de la Marine, une vente de charité a été organisée dernièrement à Constantinople par des dames turques, vente où des hommes, Turcs et européens, étaient invités. C'est la première fois qu'un tel événement se produit en Turquie et peut-être en doit-on marquer soigneusement la date. Il a provoqué de nombreux applaudissements et, plus encore, je pense, de désapprobations, mais, en tout cas, suscité beaucoup d'espoir. Dorénavant, deux partis bien tranchés se trouvent en présence : d'une part, celui qui proclame l'impérieuse nécessité d'une transformation complète de la société turque en cette matière, de l'autre, les partisans irréductibles de l'ancienne tradition.

L'importance de telles questions peut à peine être soupçonnée en France. Des pratiques comme le port du voile, une certaine forme du vêtement ou de la coiffure sont dictées ici non seulement par la coutume mais par la religion, toute-puissante en ce pays, et qui en constituait jusqu'ici à peu près la seule force sociale. Or, les pratiques n'ont-elles pas dans la vie courante infiniment plus d'importance que les dogmes même, qui demeurent lointains et comme inaccessibles, tandis qu'elles sautent aux yeux de tous ? Les changements qu'Enver pacha, en Cyrénaïque puis en Thrace, apporta à la coiffure des soldats, le fait que des femmes turques ont pu se montrer sans leur voile, comptent plus dans la vie de ce peuple que tels ou tels grands événements politiques. Il n'y a pas de nation forte ou seulement viable sans vie sociale, et point de vie sociale possible en un pays où les femmes demeurent à demi-cloîtrées et voilées. Une conception si étrange du rôle de la femme a séparé les Turcs du reste de l'univers et contribué pour une bonne part à susciter contre eux les préjugés dont ils se plaignent, avec raison, dans bien des cas. Mais quelques-uns, les meilleurs, commencent à le comprendre : c'est par la société, par les femmes, c'est par des mœurs communes, bien plus que par la diplomatie, les journaux, le commerce ou tout autre moyen, que s'établissent les liens, les amitiés, les alliances, que s'éclaircissent les malentendus.

Que valent, en un tel cas, les arguments des partisans du passé ? On discute sur des textes incertains du Coran, textes qui ne sont pas partout appliqués. De telles prescriptions ne pèsent guère, en effet, que sur les citadines ; dans les campagnes ou au désert, les femmes musulmanes se cachent peu ou point. Pour moi, je les ai vues combattre à côté de leurs maris, de leurs frères et de n'importe quels hommes de tribu, apportant l'eau sur la ligne de feu, encourageant les guerriers, maniant le sabre et le fusil et ne craignant pas de montrer leur visage. On objecte encore la longue habitude, les dangers pour la morale et celui de heurter un sentiment très puissant et quasi inconscient qui, sous des apparences, repose, avant tout, sur l'égoïsme masculin jaloux de son droit de propriétaire exclusif et qui ne veut pas qu'on le lui arrache.

Sans doute ! Mais tout progrès se paie au prix de durs efforts, et il convient de risquer pour gagner. De bons marins et de bons soldats ne suffisent pas : il faut encore à la Turquie une société qui puisse frayer avec celle des autres nations, sans quoi le fossé qui la sépare de celles-ci ne sera jamais comblé.

Revenons aux dames turques de la vente de charité de Chichli. Elles furent charmantes de grâce et d'amabilité. « C'est à ses femmes qu'on connaît un peuple et qu'on en juge », me disait un jour le commandant Aziz bey. Nous le savons de reste, nous qui devons aux femmes françaises le meilleur et le plus exquis de notre civilisation. A voir les femmes turques, on ne peut que mieux apprécier la Turquie. C'est bien grand péché que de nous les cacher si soigneusement. 

G. R."
 

Voir également : Contre-révolution de 1909 : les femmes en péril

La lutte des Jeunes-Turcs contre l'esclavage dans l'Empire ottoman

Le lieutenant-colonel Foulon et les Grecs

La position équivoque des Arméniens, notamment dachnaks, durant les Guerres balkaniques (1912-1913)

Guerres balkaniques (1912-1913) : les exactions bulgares contre les populations juives

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs

Halide Edip Adıvar : féministe, musulmane, nationaliste turque

La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

L'intensification des réformes ottomanes sous le gouvernement de Talat Paşa (1917-1918)

Anatolie ottomane : les "acquisitions" de jeunes filles kurdes/zazas par des hommes arméniens (chrétiens)

Ce que cache le pathos sur les "Arméniens cachés" (expression ridicule puisqu'il s'agit de descendants partiels d'orphelins arméniens)

1918 : la traite des femmes (notamment arméniennes) chez les soldats russes

Féminisme et nationalisme turc

Visages turcs (années 30) 

Le maréchal Abdül Reşid Dostum, "Mon Ami" : un seigneur de guerre atypique en Afghanistan

Le statut de la femme turque au Moyen Age

vendredi 22 octobre 2021

Le but suprême des Jeunes-Turcs : faire de la Turquie ottomane une puissance moderne et indépendante


Alcide Ebray, "La Turquie après la guerre", L'Eclair, 8 mars 1916, p. 1-2 :

"Genève, février 1916.

Au mois d'avril dernier, j'avais écrit pour le Soleil du Midi un article sur la situation de la France vis-à-vis de la Turquie pendant et après la guerre.

La censure en estima la publication inopportune. Elle voulut bien reconnaître que le point de vue auquel je me plaçais pouvait être « rationnel » ; mais elle craignit que mon article ne pût faire douter du résultat des opérations militaires en cours.

C'est qu'en effet, en ce mois d'avril 1915, je doutais de l'aboutissement de l'entreprise contre Constantinople, l'affaire des Dardanelles me paraissant déjà s'acheminer vers un avortement, d'après les indications qui m'étaient fournies par des gens renseignés. J'en entrevoyais les conséquences plus générales quant à l'issue qu'aurait la guerre pour l'Empire ottoman.

Aussi, contrairement à ce qu'on racontait couramment sur le « suicide » de la Turquie et sur son « partage » comme conséquence de la guerre, indiquais-je qu'il serait peut-être plus prudent d'envisager la survivance, le maintien et même, peut-être, le renforcement de cet Empire, et de préparer sur cette base la reprise des rapports franco-turcs.


On conviendra qu'aujourd'hui l'objection faite à mon article d'il y a dix mois n'existe plus. Sans vouloir aucunement le répéter, sous une autre forme, je me permettrai d'en rappeler ce qu'il pouvait avoir de « rationnel » parce que j'y suis naturellement amené par le sujet que je compte traiter dans cette lettre. Il s'agit d'une fort intéressante correspondance de Constantinople que publie le Berliner Tageblatt sur les rapports turco-allemands après la guerre et, en général, sur l'attitude de l'Empire ottoman vis-à-vis des puissances.

J'ajouterai que j'avais écrit mon article d'avril dernier après des conversations avec certains Ottomans francophiles, qui croyaient, comme moi, à la survivance de l'Empire, qui craignaient que la guerre n'y ruinât l'influence de la France, surtout sa culture, et qui se préoccupaient du moyen de l'empêcher. Sur ce moyen, ils étaient d'accord avec ce que je disais dans mon article.

Je commençais par faire remarquer que la situation de la France vis-à-vis de la Turquie n'était pas du tout analogue à sa situation vis-à-vis des autres puissances belligérantes, et que, si la guerre devait creuser à l'avenir un fossé entre les deux pays, les intérêts français en souffriraient beaucoup plus en Orient que cela ne serait le cas en Europe, par suite d'une animosité irréconciliable entre la France et l'Allemagne ou entre la France et l'Autriche.

La Turquie, disais-je, l'Orient en général, étaient pour ainsi dire un domaine de culture française. La France y était traditionnellement aimée, d'autant plus que son influence y était purement intellectuelle, morale, désintéressée, à l'encontre de celle d'autres puissances, qui ne cherchaient qu'à « exploiter » la Turquie. Le français était devenu la langue commune à tous les Orientaux, qui parlaient des langues nationales différentes.

Et je demandais : « Tout cela va-t-il donc être compromis, ou même perdu, par une vague de haine à la suite de la guerre actuelle ? »

Pour que tout cela ne fût ni perdu, ni même compromis, j'indiquais que, du côté français, il fallait faire preuve d'équité en ce qui concerne la situation où s'était trouvée la Turquie, et de modération dans les polémiques à son égard. J'allais presque jusqu'à plaider les circonstances atténuantes.


Avant de poursuivre, je citerai le passage suivant d'un article paru récemment dans la Tribune de Genève, sous la plume de Mme Berthe-Georges Gaulis, dont le mari était une autorité dans les affaires d'Orient, et qui en parle elle-même avec compétence :

« Aux premiers temps de la guerre, deux formules courantes circulaient dans les chancelleries alliées : le partage de la Turquie, le démembrement de l'Autriche. Elles se propagèrent au dehors avec une rapidité regrettable. L'Allemagne, toujours prête à utiliser les fautes de ses adversaires, ne manqua pas d'expliquer aux puissances condamnées qu'il n'était de salut qu'auprès d'elle. La Turquie s'inclina, l'Autriche trouva la force de supporter une longue série d'infortunes. Sans l'épouvantail du démembrement, peut-être son moral aurait-il fléchi devant un autre épouvantail : celui de l'annexion. »


Pour en revenir à ma thèse, je disais que la Turquie n'était, sans nécessité, en guerre avec la France que par un contre-coup malheureux de la politique des alliances, dont une des conséquences était « de mettre aux prises des pays qui ne demanderaient qu'à être amis, qui pourraient l'être s'ils étaient isolés, mais qui sont alliés à leurs ennemis réciproques. »

Cela était si vrai, ajoutais-je, que les Turcs ne témoignaient pas à ce qui était français la même hostilité qu'aux deux autres puissances — l'Italie était alors encore neutre — avec lesquelles ils étaient en guerre. Pour terminer mon plaidoyer, je disais que la Turquie aurait fort bien pu rester neutre, mais que, du moment qu'elle ne l'avait pas voulu, il ne fallait pas être surpris outre mesure du parti qu'elle avait pris. Son amitié traditionnelle pour la France ne pouvait pas lui faire oublier que la Russie était son ennemie traditionnelle, ni que l'Angleterre était en Egypte...

Etant donc admise la vraisemblance du maintien de l'Empire ottoman, je disais que cet Empire serait d'autant plus disposé, après la guerre, à reprendre ses anciennes relations amicales avec la France, que celle-ci aurait compris, pendant la guerre, qu'elle n'était qu'accidentellement son ennemie. Voici quelle était la dernière phrase de mon article, destiné au Soleil du Midi :

« Ce but désirable serait d'autant plus facilement atteint si la France, après la guerre, donnait aux autres puissances l'exemple de la sagesse, en respectant dans tout l'Orient l'indépendance de populations qui veulent emprunter à l'Occident ce dont elles ont besoin, mais qui repoussent ses empiètements. »


J'attire l'attention sur ces derniers mots, car les indices se multiplient que les Turcs, tout en faisant bon accueil aux Occidentaux, veulent rester maîtres chez eux. C'est ainsi qu'un de nos confrères prêtait récemment ces paroles à Salomon Effendi, directeur du Tanine :

« Nous aspirons à nous dégager peu à peu de la tutelle étrangère qui pesait si lourdement sur la Turquie. Cette guerre est pour nous une guerre d'émancipation. »


Du côté de ceux qui veulent le « démembrement » de la Turquie, un argument courant consiste à dire que, si on la laisse subsister, elle deviendra fatalement une dépendance allemande, qu'il n'y en aura plus chez elle que pour les Allemands.

Cela me ramène, un peu tard, à mon sujet, à la lettre que le Berliner Tageblatt vient de publier de son correspondant à Constantinople, M. Emile Ludwig.

Ce correspondant constate, en le regrettant, que, sauf en ce qui concerne la réorganisation des administrations publiques, les Allemands ne peuvent pas compter jouir, après la guerre, d'une situation privilégiée en Turquie.

« La Turquie, dit-il, — Talaat bey et Halil bey me l'ont confirmé à plusieurs reprises — n'a réellement qu'un seul but en faisant la guerre, c'est d'obtenir son indépendance : devenir indépendante de toutes les grandes puissances qui, jusqu'à présent, se sont combattues chez elle et sur elle, indépendante aussi, par conséquent, de ses alliés, qui resteront pourtant des amis. »


Et, plus loin :

« Que cette belle et vraiment édifiante aspiration à l'indépendance, qui anime la jeune Turquie, est destinée non seulement à secouer pour toujours le joug de l'ennemi, mais aussi à réduire l'ami au rôle de conseiller, — voilà ce dont on ne s'est pas d'abord rendu compte dans certains milieux.

« Maintenant, il est vrai, les Allemands savent que le renforcement de la Turquie, tel que la politique allemande le veut et le favorise, comporte en même temps une aspiration à s'émanciper de tout le monde. Toutes les Capitulations sont supprimées, répètent constamment les ministres et politiciens turcs, et l'on est obligé de reconnaître qu'ils ne sont pas disposés à ne faire que demi-besogne en faveur de ceux qui, pendant la guerre, leur ont appris à faire besogne entière. »


Ailleurs encore :

« Il ne faudrait pas trop compter sur des faveurs qui nous seraient accordées après la paix, du fait de notre alliance militaire. D'après les déclaration du ministre, il n'y aura pas de traitement de préférence. Libre compétition sur une base européenne, sans préférence pour personne, tel a été le mot d'ordre du ministre. C'est avec quoi il faut compter. »


Le correspondant allemand termine ainsi sa lettre :

« La situation des Allemands en Turquie, après la guerre, sera certainement favorable... Mais on devrait se garder d'espérances irréalisables. Nous n'obtiendrons pas de privilèges par rapport aux autres nations. Ce n'est pas pour cela que la Turquie devient maîtresse chez elle. »


Pour conclure moi-même, je dirai que, puisque les chances seront égales pour tous, ceux-là auront peut-être d'autant plus de facilité pour faire valoir leurs intérêts, qu'ils ne se présenteront pas comme réclamant une récompense due pour des services rendus."


"Rapports avec les Alliés et les Neutres", Bulletin périodique de la presse allemande, n° 8, 19 mai 1916, p. 3 :

"Qu'il s'agisse du voyage de la délégation allemande à Constantinople ou de la visite des députés bulgares à Berlin, qu'il s'agisse des fêtes de Varsovie le trois mai ou des discussions sur les fortifications des îles Aland, les Allemands ont toujours une préoccupation première, mettre en avant leur désintéressement. L'idéalisme allemand veut s'épancher sur le monde entier. L'Allemagne n'a jamais eu l'idée d'exploiter politiquement ou économiquement ses deux nouvelles alliées, la Turquie et la Bulgarie. Elle veut leur félicité politique et une honnête collaboration économique, rien de plus. Quelquefois cependant ses protestations rencontrent des oreilles incrédules, par exemple en Turquie.

Dans tout l'article consacré par la Kölnische Ztg, 3.5, à la visite des Allemands à Constantinople, transpire une appréhension : calmer l'inquiétude méfiante des Turcs envers une Allemagne se comportant de plus en plus en maîtresse de l'empire ottoman. On verra que Halil Bey prend bien soin de remarquer qu'il s'agit d'un traité défensif réciproque, que les journaux allemands, comme sur un mot d'ordre, parlent de parité de droits et parité de devoirs.

Le discours d'Halil Bey au gala de Constantinople a surpris, Halil Bey a dit : « Par l'alliance avec l'Allemagne, la Turquie a été délivrée de la tutelle de l'Europe. Elle est entrée dans la Triple Alliance sur la base d'aide réciproque contre tout danger. »
L'Allemagne ne pense pas un instant, disent en substance les journaux allemands, à jouer le rôle joué jusqu'ici par la Russie, l'Angleterre et la France. L'Allemagne ne prendra pas la Turquie en tutelle. A l'Allemagne il faut une Turquie indépendante, consolidée à l'intérieur et qui réponde aux avances allemandes « sans préjugés et sans défiance ».

Les anciennes capitulations vont être remplacées par des conventions modernes, dont la première vient d'être conclue avec l'Allemagne. Halil Bey n'en a pas dévoilé le contenu, mais il a indiqué que les sujets des deux pays jouiront des mêmes droits (Donc, remarque la Kölnische Volksztg, les consuls allemands en Turquie n'auront pas plus de droits que les consuls turcs en Allemagne). Halil Bey a d'ailleurs ajouté avec satisfaction : « Nos relations avec l'Allemagne sont établies sur le modèle des relations franco-anglaises ».

La Turquie, par la grâce de l'Allemagne, est devenue une grande puissance moderne, ou plutôt elle est proclamée telle. Car une évolution aussi magnifique ne s'accomplira pas en un jour. Au traité de paix, il faudra donner aux Allemands en Turquie les mêmes droits qu'aux Turcs en Allemagne.

La Kreuzztg, 3.5, proteste que Bassermann n'a pas parlé en français. Elle établit avec grand souci d'exactitude que les ordres conférés aux députés allemands sont pour le moins équivalents des ordres conférés en Allemagne. Ces ordres équivalent à une manifestation politique de la bienveillance de Sa Majesté le Sultan pour l'alliance avec l'empire allemand. « Pour aujourd'hui, nous nous contenterons de ces choses surtout extérieures. » " 

 

Voir également : Les reculs et les renoncements d'Abdülhamit II

L'indignation d'Ahmet Rıza devant les lâchetés du sultan Abdülhamit II

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

Les ressources humaines dans l'Empire ottoman tardif : d'Abdülhamit II aux Jeunes-Turcs

La volonté réformatrice de Talat Bey

Le patriotisme respectable des unionistes

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme du couvre-chef

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme de la langue (écrite) ottomane

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Talat Paşa (Talat Pacha) et les relations internationales

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

Ainsi parle le Turc : la participation à la Première Guerre mondiale vue par les hauts dignitaires ottomans

Le "rêve" géopolitique d'Ernst Jäckh pendant la Première Guerre mondiale

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ? 

Le capitaine Hans Humann et les Arméniens

La politique industrielle des Jeunes-Turcs

Le nationalisme économique et les minorités non-musulmanes dans l'Empire ottoman : un point de vue allemand

Comité Union et Progrès : le congrès de septembre-octobre 1916

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs

Première Guerre mondiale : le problème des orphelins musulmans dans l'Empire ottoman 

Première Guerre mondiale : l'image de Talat Paşa (Talat Pacha) dans la presse étrangère

L'intensification des réformes ottomanes sous le gouvernement de Talat Paşa (1917-1918)

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

mercredi 13 octobre 2021

L'intensification des réformes ottomanes sous le gouvernement de Talat Paşa (1917-1918)



"Attitude des partis", Bulletin quotidien de presse étrangère, n° 350, 14 février 1917, p. 5 :


"Turquie. — On avait annoncé prématurément l'entrée de Djavid Bey, comme ministre des Finances, dans le nouveau cabinet turc. L'homme d'Etat ottoman, à l'activité duquel fut due la conclusion récente des traités germano-turcs, a séjourné à Berlin depuis de longs mois et vient à peine de regagner Constantinople, sur l'invitation de Talaat Pacha. Le sens du remaniement ministériel qui se poursuit est de faire place, dans le cabinet, à des représentants du Comité Union et Progrès. Tout le monde approuve la nomination de Talaat au poste de Grand-Vizir. Le maintien d'Enver Pacha au ministère de la Guerre est une garantie de la persistance des directions politiques conformes aux vues allemandes. Le ministre du Commerce Nessimy Bey reçoit, à titre provisoire, le portefeuille des Affaires Etrangères, tandis que le titulaire antérieur de ce département, Halil Bey, personnalité très favorablement considérée à Berlin, devient ministre de la Justice et président du Conseil d'Etat. Le projet favori de Halil est la réforme du régime judiciaire turc. Il se propose de laïciser le droit civil ottoman par l'édiction d'une sorte de Code civil libéré des traditions religieuses, selon l'esprit des peuples occidentaux. On se demande toutefois, si le Cheik-ul-Islam, ministre des Vakoufs, se prêtera à cette réorganisation, qui fait partie du programme jeune-turc. En toute hypothèse, l'ancien triumvirat Talaat, Enver et Djavid se trouve reconstitué, et l'on prévoit que le grand ministère sera complété par l'appel de Djabulad Bey. Il n'y a lieu d'attacher aucune importance à la formation française des principales personnalités de la combinaison, à l'exception d'Enver. L'union germano-turque est un indissoluble mariage de raison, que la communauté des intérêts a favorisé, et que la révélation brutale des convoitises ententistes a achevé de sceller. B. Z. am Mittag, 10.2."


"En Turquie", La Dépêche coloniale et maritime, 17 août 1917 :


"Voici d'abord le discours de Talaat Pacha [le 15 février 1917] où celui-ci fait connaître son programme politique à la suite de l'abandon du pouvoir par Saïd Halim Pacha :

Confiants dans la patience de la nation qui supporte depuis plus de deux ans les horreurs de la guerre avec résignation et courage, nous commençons nos fonctions.

Notre pays qui, de tout temps, était exposé aux difficultés et complications intérieures s'est, depuis plus de deux ans, vu astreint à faire des sacrifices sans pareils dans l'histoire. Et nos ennemis qui, par leur conduite, projettent de nous enlever l'existence et de nous faire disparaître, déclarent aujourd'hui avoir l'intention de nous chasser jusque dans l'intérieur de l'Anatolie.

Mais nous, tant qu'il y aura en vie un homme ottoman nous n'abandonnerons jamais Constantinople. Nous continuerons, en parfait accord avec nos braves alliés, à nous battre jusqu'à notre victoire. Nous sommes convaincus que le peuple ottoman qui a pris un fort contact avec la civilisation occidentale et qui a contracté avec les puissances centrales une alliance pour la mort ou pour la vie ne pourra jamais s'arrêter indifférent devant les exigences de la nouvelle civilisation. Or, nous sommes résolus à marcher dans ce chemin jusqu'à ce que notre but soit atteint.

Notre premier désir maintenant est de garantir à chaque Ottoman la jouissance des droits que lui accorde la Constitution et, de cette façon, nous garantissons à la Constitution la souveraineté de ce pays.

Notre programme économique sera d'accroître l'agriculture par tous les moyens en notre pouvoir.


Notre politique extérieure sera de rester fidèle à nos alliés et de resserrer nos liens cordiaux avec les nations neutres.
"


"Arabie", Correspondance d'Orient, n° 180, 25 décembre 1917, p. 370 :


"L'Islam et le Programme du parti Union et Progrès. — Au cours d'un discours lu au meeting du Comité de l'Union et Progrès, on a fait allusion à la création d'une commission concernant les droits de famille, en relations avec la transformation des tribunaux religieux en tribunaux civils, ainsi que la modification de certaines questions telles que mariage, divorce, testaments, héritages, qui ne se trouve pas dans le code civil ottoman. On mentionne aussi que les réformes à apporter aux tribunaux Chéria avaient été étudiées, notamment un projet de loi préparé pour mettre fin aux difficultés causées par les différends se produisant entre les juges civils et les juges religieux et pour étendre aux juridictions religieuses les avantages accordés aux personnes passibles de la juridiction civile.

Tout cela est examiné dans un article de tête du journal arabe de la Mecque, la Qibla (3 octobre) qui déplore l'idée « hérérétique » [hérétique] de vouloir abolir la juridiction des tribunaux Chéria (compétents en tous cas se rapportant, au statut personnel), et de placer ces derniers sous la coupe du ministère de la justice. La Qibla qui considère que c'est là le comble de l'infamie du régime Unioniste, insiste sur ce fait, que toutes contrées musulmanes placées sous la domination chrétienne laissent subsister les tribunaux Chéria. Comme les Turcs ne se proposent pas d'abolir les tribunaux religieux des sujets chrétiens de la Turquie, ceux-ci seraient dans une meilleure situation que les musulmans. Cette mesure, ajoute l'article, est évidemment un nouveau pas vers la décadence de l'Islam, dans les pays soumis au joug ottoman."


Evdokimos Dourmoussis (un Grec smyrniote), Le principe de la liberté des contrats dans le droit occidental (Droit romain, Code civil français) et dans le droit musulman (Code civil ottoman) : Etude de droit comparé, précédée d'une introduction philosophique et suivie de propositions relatives à la réforme du code civil ottoman (Medjellé), Université de Genève, 1917, p. 302, note 2 :


"C'est avec satisfaction que nous apprenons qu'on a fait en Turquie les premiers pas vers la sécularisation du Droit par l'abolition de tribunaux religieux (Mehakimi Chériyé)  qui étaient jusqu'à présent une juridiction indépendante du Ministère de la justice.

« La Chambre ottomane vient de voter d'urgence une loi relative à l'unification des Cours de justice dans l'empire ottoman. Les tribunaux de Chéri (législation musulmane) et leurs annexes qui relevaient jusqu'ici du Cheik-ul islam dépendront désormais du ministre de la justice. Une section spéciale est instituée à la Cour de cassation pour examiner, en cas de recours, les arrêts et titres de propriété émanant des tribunaux de Chéri. Cette loi a été décidée par le Congrès général du partie [parti] Union et Progrès qui eut lieu en automne. La presse de la capitale turque est unanime à célébrer le vote en une seule séance de la Chambre, et d'y reconnaître un grand pas de modernisation. »

Voir Tribune de Genève, 7 mars 1917. L'unification de la juridiction en Turquie.

Nous espérons que cette mesure de réforme sera suivie par d'autres, de façon à ce que la jurisprudence en Turquie soit complètement libérée de l'influence de la théologie, ainsi que nous le défendons dans cet ouvrage."


"Turquie", Correspondance d'Orient, n° 182, 25 janvier 1918, p. 51 :


"La polygamie turque chancelle. — D'après le Kœlnische Zeitung, la femme turque qui, jusqu'ici, ne jouissait d'aucun droit, est maintenant l'égale de l'homme en ce qui concerne le mariage. On sait que l'Islam autorise la polygamie. La nouvelle loi ne l'abolit pas, mais la femme n'en possède pas moins désormais le droit, au moment de la conclusion du mariage, de poser cette condition que lorsque le mari voudra conclure une nouvelle union (deuxième, troisième ou quatrième), la première (deuxième on troisième) se trouvera annulée de ce fait. De plus, le mari sera obligé de pourvoir à l'entretien de sa femme et de lui verser une certaine somme ou de lui payer une rente lorsque le mariage sera rompu."


Jean Albert Mazard, Le Régime des capitulations en Turquie pendant la guerre de 1914, Alger, J. Gaudet, 1923, p. 109 :

"L'esprit « novateur » du législateur de 1917 se manifeste encore plus profondément dans la réglementation de l'article 38. Aux termes de celui-ci, la femme peut poser, au moment de la célébration du mariage et comme condition de validité de ce dernier, que son époux ne prendra pas une autre femme. Dans le cas où le conjoint contreviendrait à cette clause du contrat, le premier ou le second mariage serait annulé, suivant le choix de la première épouse. Cette disposition, qui tend à limiter la polygamie dans l'Empire ottoman, a été regardée comme une des plus grandes réformes sociales."


Albert Cohen (docteur en droit de l'Université de Paris et avocat à Istanbul), "Turquie : Notice sur le mouvement législatif en Turquie de 1914 à 1919", Annuaire de législation étrangère, 2e série, 17e année, 1920, p. 263-265 :


"DROIT CIVIL. (...)

Décret-loi du 25 octobre 1917, sur le mariage et le divorce. (Voy. la traduction de ce décret dans la Revue de Turquie, août 1918, supplément, p. 10.) Il a été abrogé par le décret-loi du 19 juin 1919 [sous le gouvernement de Damat Ferit Paşa, membre de l'Entente libérale].

DIVERS. (...)

Loi du 21 février 1917, sur l'adoption du calendrier grégorien dans l'Empire à partir du 1er mars 1917."


Ahmed Saki (docteur en droit et avocat), "La femme musulmane et ses droits. Etude juridique (suite). II", Revue de Turquie : Questions économiques, n° 2, juin 1918, p. 68 :


"La loi pose ce principe : le mariage n'est pas considéré accompli et conclu par simples fiançailles ; par conséquent en cas de mort d'un des fiancés le survivant n'a pas droit à sa succession et est considéré tout à fait comme étranger. Ce principe est général et applicable pour tous les sujets ottomans. L'âge de capacité pour conclure un mariage est 18 ans pour l'homme et 17 pour la femme. Celui qui n'a pas 18 ans révolus peut se marier avec l'autorisation du juge qui est appelé à se prononcer sur son aptitude pour conclure mariage. La jeune fille qui veut se marier mais qui n'a pas 17 ans révolus peut obtenir l'autorisation du juge et cela sur le consentement de son tuteur ; dans le cas où ce dernier refuse son consentement sans raison plausible le juge autorise le mariage.

La loi prend en considération les degrés de parenté pour lesquels le mariage est défendu chez les musulmans, chrétiens et israélites. Il nous paraît utile de relever que les prescriptions religieuses à cet effet sont précisées dans la loi par des chapitres spéciaux. L'obligation de publier les mariages avant leur conclusion nous paraît d'une haute portée au point de vue sociologique.

L'article 38 est de nature à produire des effets salutaires pour l'harmonie dans les relations familiales chez les musulmans ; car d'après sa teneur, la femme musulmane a le droit de stipuler dans le contrat de mariage qu'en cas où son époux conclut un second mariage, le premier ou, si elle le veut, le second, sera nul. Ce principe peut être ainsi conçu : la femme est libre de stipuler d'avance son divorce dans le cas où son époux conclut un second contrat ou bien de le proclamer nul par anticipation. C'est un point très important pour restreindre la polygamie qui, nous l'avons déjà dit, n'est que tolérée et non pas ordonnée par le Chériat. La femme n'a donc qu'à user de ce droit lors de la conclusion de son mariage, pour éviter le malheur d'avoir une rivale.

La question de mésalliance est prévue par la loi : ainsi le tuteur d'une jeune fille qui a contracté mariage à son insu peut le faire annuler par le juge si la position et la condition sociales du mari n'équivalent ou ne se rapprochent — lors du mariage — de celles de l'épouse.

Selon la nouvelle loi, le mari n'a pas le droit de loger dans la maison conjugale aucun de ses parents, sans le consentement de sa femme, excepté son enfant mineur — ; quant à la femme, elle est soumise à cette clause même pour ses enfants.


Ainsi que les mariages, les divorces doivent être portés à la connaissance du juge.

Toute incapacité corporelle, maladies ou infections constituent des causes légales de séparation.

Les cas de mésintelligence entre conjoints sont étudiés par des arbitres élus par eux. Le juge décide le divorce si les arbitres trouvent que toute réconciliation du ménage est impossible.

La femme peut demander le divorce :

1° dans les cas où son mari s'absente plus de quatre ans et si le lieu de son séjour est inconnu ;

2° si le mari, parti à la guerre, ne rentre pas une année après la démobilisation.

Ces circonstances permettent à la femme musulmane de se marier une seconde fois et le retour du premier mari ne provoque point l'annulation du second contrat de mariage.


La loi règle toutes les questions de divorce et de séparation de corps selon les prescriptions religieuses des sujets non musulmans. On ne pourra donc prétendre que les prescriptions nouvelles sont en contradiction avec les principes religieux des chapitres spéciaux déterminant les règles particulières à suivre à l'égard des intéressés non musulmans. L'article 155 a une haute portée en ce qui concerne la conception du législateur : d'après sa teneur, toutes les dispositions de la loi sont applicables pour tous les sujets, musulmans ou non musulmans, tant qu'il n'y a pas d'articles spéciaux réglant les cas particuliers à résoudre. Nous pouvons donc avancer, sans crainte d'être contredit, que l'esprit de la loi en question n'admet que des exceptions déterminées par son texte même ; il nous est agréable de relever que cette disposition est appelée à mettre fin à une série de fausses interprétations à tendance qui portent presque toujours de grands préjudices aux intéressés non musulmans ; ainsi les procédures anciennes sont simplifiées et les intéressés chrétiens et israélites n'auront plus à souffrir des formalités lentes et très coûteuses pour recourir, en fait de mariage, à la tutelle administrative de leur Eglise ; il est évident que cette simplification est de nature purement administrative et n'a aucune tendance restrictive en ce qui concerne le cérémonial prescrit par la religion pour la consécration et la validité religieuse du mariage.

Nous croyons utile d'ajouter, pour finir, que par cette loi, la base des relations de la famille musulmane est consolidée et que la législation ottomane peut se réjouir d'avoir réuni et codifié, tant pour les musulmans que pour les non-musulmans, les dispositions pouvant réglementer d'une manière uniforme et équitable les questions de mariage, si importantes pour le développement de l'organisme social."


Dj. Nizami, "Le droit musulman et la religion.", Revue de Turquie : Questions économiques, n° 3, juillet 1918, p. 100 :


"Ainsi dans les limites indiquées, c'est-à-dire à la seule condition de ne pas ordonner ce que le Chériat défend, le Souverain peut légiférer comme il l'entend, en considération des besoins du temps et des conditions du milieu.

C'est ainsi que la polygamie qui est permise par le Chériat (dans certaines limites) est subordonnée dans la nouvelle loi ottomane sur le mariage à de nouvelles restrictions qui la rendent presque impossible. Cette question a été résolue conformément aux besoins de notre époque, et cela sans violer le Chériat. On prohiberait même totalement et formellement la polygamie qu'il n'y aurait là aucune violation des prescriptions religieuses, puisque la religion permet au Souverain de défendre ce qu'elle-même n'a pas défendu.

Le prophète lui-même a dû régler certaines choses par des lois positives. Il a eu une véritable loi budgétaire qui était modifiée conformément aux besoins du temps.

Par exemple, dans le budget de Mahomet, à la rubrique des dépenses, figuraient des allocations accordées à certaines personnes ; Omar supprime ces allocations, donc modifie la loi budgétaire du prophète. En dépit des protestations des personnes lésées, il n'y a là aucune violation du Chériat. Le budget composé par Mahomet n'a été qu'une loi. Dans cette loi le prophète prévoyait certaines dépenses. Omar les supprime, usant ainsi de son imperium. C'est là un exemple frappant pour démontrer le caractère essentiellement changeant de la loi. Même la loi posée par Mahomet est abrogée et remplacée et cela peu après sa mort, parce que les conditions ont, elles aussi, changé.

Dans cette question d'allocations Omar répond aux protestataires : « Ee prophète vous a versé ces sommes pour vous initier à l'Islamisme' Mais depuis, Dieu a assuré le règne de l'Islam et on n'a plus besoin de pareilles choses. » Par sa réponse Omar veut dire que la cause, la raison n'existant plus, la loi doit aussi disparaître.

La religion accorde donc une très large latitude au législateur.


Comme conclusion nous devons dire que le Coran est la base fondamentale du droit musulman ; mais le droit musulman n'est pas pour cela un droit divin. S'il en était ainsi, il aurait été immuable.

Mais il a évolué avec le temps, il s'est adapté aux mœurs des peuples qui se sont convertis à l'Islamisme et il est encore susceptible de bien des changements.


En ce moment en Turquie on prépare un vrai Code civil qui introduira dans le droit ottoman plusieurs innovations. La partie concernant le mariage est déjà prête. Dans l'élaboration de ce code les commissions entre lesquelles la tâche a été répartie, font preuve d'un grand esprit de tolérance en utilisant les opinions des docteurs et des juristes appartenant à toutes les sectes et en s'inspirant des besoins actuels.

Le domaine réservé au législateur est immense. L'unique limite à sa compétence est de ne pas pouvoir ordonner ce que la religion a défendu. Cette limitation n'est pas du tout grave, car aucune législation n'aura besoin d'ordonner ce que la religion défend, cette défense étant toujours d'une valeur morale supérieure. Nous terminons notre article par cette prescription qui résume tout : Le Souverain est maître dans tout ce qui est permis (par la religion)."


Djevad Nizami, "Le Droit de Famille", Supplément à la Revue de Turquie, août 1918, p. 1-2 :


"Nous nous proposons, dans cette introduction, de faire ressortir les innovations apportées dans le domaine du droit familial par la loi que nous publions ci-après :

S'agit-il là d'une nouvelle loi en abrogeant et remplaçant une autre qui a régi les rapports de mariage et de divorce jusqu'à ce jour ? Nous pensons que la loi en question, tout en étant nouvelle, ne remplace pas une loi devenue inapplicable par suite du changement des conditions ; elle comble plutôt un vide. Car jusqu'à ce jour l'Empire ottoman ne possédait pas de loi positive régissant les rapports de famille. Ce domaine n'était régi que par des prescriptions juridico-religieuses. Il n'existait pas de règles fixes et précises pour conditionner des actes civils d'une si haute importance tels que le mariage et le divorce. C'était le chaos !

C'était le chaos au point de vue juridique bien entendu. En fait, un ordre aussi parfait qu'ailleurs régnait aussi chez nous. Une institution sociale comme le mariage, l'institution sociale la plus importante entre toutes, doit nécessairement être assujettie à des règles stables. La coutume et la religion assuraient plus ou moins cette stabilité et cet ordre.

Mais il n'en reste pas moins vrai que le besoin d'une législation se faisait de plus en plus sentir. Surtout des tribunaux offrant des garanties d'impartialité et de compétence étaient indispensables. Les droits et les charges dérivant du mariage devaient être établis clairement et la procédure en cette matière devait perdre son caractère mystérieux.

Jusqu'à ce jour les conflits relevaient des tribunaux religieux. Pour ce qui concerne les Musulmans, les jugements étaient rendus par les tribunaux du Chéri chargés d'appliquer les prescriptions juridico-religieuses contenues dans les livres de « Fikh ». Mais le Fikh ne posant que les principes tout à fait généraux, le juge devait choisir entre plusieurs interprétations possibles et cela suivant ses penchants. Le justiciable pouvait s'adresser à un autre magistrat qui pouvait opiner de façon diamétralement opposée. On pouvait ainsi renouveler une instance qui devrait être close par un arrêt. Le justiciable était ainsi tenté de suspecter la loyauté du juge. Cette situation éloignait bien des personnes savantes et honorables de la fonction de Kadi, et la magistrature tombait dans des mains de moins en moins aptes.

La loi que nous voulons étudier répond donc à un réel besoin.

Elle s'inspire des coutumes établies sous l'empire de la nécessité. Mais elle puise aussi ses prescriptions dans les doctrines des docteurs les plus célèbres et les plus compétents. Elle pose des principes très modernes et même hardis, sans craindre de scandaliser les fanatiques qui persistent à vouloir éterniser l'ancien état de choses et qui, pour toute excuse, n'ont que leur profonde ignorance.

Ce qui frappe encore dans la loi, c'est qu'on y a inséré des dispositions spéciales concernant les non-musulmans, chaque fois que cela a été jugé nécessaire par les spécialistes non-musulmans eux-mêmes. On a donc fait preuve d'un esprit de tolérance et d'un désir d'entente tout à fait dignes de respect. Dans un pays composé de divers éléments il faut que le législateur respecte, dans les limites du possible, les traditions et les besoins spéciaux de chaque élément. Cela est d'une politique très sage et très noble. C'est en tenant compte des particularités de chaque race, en faisant de part et d'autre les concessions nécessaires qu'on arrivera à s'entendre entre les peuples de l'Empire.

La nouvelle loi institue le mariage civil. Jusqu'à ce jour les non-musulmans avaient, le mariage religieux et les musulmans une sorte d'union libre contractuelle. La présence de deux témoins suffisait pour conclure l'union conjugale ; aucune autre formalité n'était requise. (...)

Après ces quelques considérations générales, nous tenons à examiner la loi d'un peu plus près. Mais dans cet examen nous ferons surtout ressortir les innovations. C'est pour cela que nous passerons sous silence des chapitres et même des titres entiers.

De la capacité de contracter mariage.


Jusqu'à ce jour les personnes (homme ou femme) ayant quinze ans révolus pouvaient valablement contracter mariage. Il est évident que les familles fondées par des enfants ne pouvaient avoir aucune base solide. On l'a bien reconnu et la nouvelle loi dispose que l'homme avant dix-huit ans révolus et la femme avant dix-sept ans révolus ne peuvent contracter mariage. En reculant ainsi la limite d'âge on augmente les chances d'entente et de bonheur et surtout de sérieux dans les ménages.

Le mariage des mineurs.


Jusqu'ici les parents pouvaient contraindre leurs enfants mineurs à se marier. Cette contrainte était surtout employée contre les filles.

Mahomet n'a pas admis qu'on mariât la femme contre son gré. Mais il faut distinguer entre la femme capable et la mineure. Cette dernière peut être l'objet du droit de contrainte « djabr » ; son père a le droit de lui imposer le mariage. Le djabr était justifié par le désir de maintenir toute la famille dans la dépendance complète du père. Le père employait souvent son droit de contrainte dans un but politique : pour nouer des relations d'amitié avec des tribus voisines ou pour empêcher que ses enfants ne pussent lui créer des embarras avec des voisins, ennemis, en contractant des mariages d'inclination.

C'est pour cela qu'on voit dans les pays musulmans tant de ces mariages précoces, imposés par les pères en vue de certains intérêts plus ou moins avouables.


Dans la nouvelle loi on supprime ce droit de contrainte en disposant que le mineur avant dix-sept ans révolus et la mineure avant neuf ans révolus ne peuvent être mariés par personne (art. 7).


Le mariage des fous.


est de même prohibé par la loi, sauf en cas de nécessité (art. 9). Jusqu'à ce jour les fous pouvaient se marier et vu le caractère héréditaire des affections mentales, ces sortes de mariages ne servaient qu'à engendrer la dégénérescence de la race. C'est là une prohibition d'une très grande valeur sociale.

De la conclusion du mariage.


La nouvelle loi ordonne la présence du juge lors de la conclusion du mariage, pour rédiger et enregistrer le contrat du mariage. Cela est une innovation très importante. Jusqu'ici le mariage conclu simplement devant deux témoins était valable. On a beaucoup abusé de cette largeur du Chériat, de sorte que le mariage est devenu une sorte d'union libre contractuelle. Avec la loi actuelle c'est le mariage civil qui est institué (art. 37).


Mais le mariage reste toujours un contrat. Comme tous les autres actes contractuels, il est susceptible de conditions. Mahomed recommande d'une manière expresse de respecter toutes les conditions, spéciales insérées dans un contrat de mariage.

Les conditions stipulées par les contractants ne doivent naturellement pas contredire à l'essence du mariage. On ne pourrait par exemple pas stipuler une union temporaire ou une union sans dot.

(.....Evitez la débauche. Donnez à celles (femmes) dont vous avez joui la dot promise suivant la loi. Cet engagement accompli, tous les accords que vous ferez ensemble seront licites. Chapitre IV, verset 28 du Coran.)

Donc on peut s'unir avec la condition d'observer la monogamie.


L'article 38 admet la validité de cette condition. Cet article supprime la polygamie sans en avoir l'air. Car les femmes ne manqueront pas d'insérer cette clause dans leur contrat de mariage, aucune femme ne tenant à avoir une rivale et partager la tendresse de son mari.

Depuis quelques années beaucoup de femmes instruites inséraient cette condition dans leur acte de mariage, sans que cela soit prévu par une loi. L'usage s'en établissait de plus en plus. Le législateur n'a fait que constater et fixer un courant produit par les besoins et les idées de notre temps. Il a tout de même fait acte de courage, parce qu'il lui a fallu affronter les protestations de beaucoup de fanatiques ignorants qui y voient un sacrilège.

La polygamie n'a jamais été ordonnée par Mahomed ; elle n'a été que tolérée et cela pour des raisons climatériques et morales que nous nous proposons d'exposer dans un article spécial."


"Exposé des motifs de l'Arrêté sur les mariages et les divorces.", Supplément à la Revue de Turquie, août 1918, p. 4-8 :


"Le Medjellé ne contenant pas des dispositions sur le droit de famille, il a fallu appliquer dans ce domaine les prescriptions religieuses de chacune des différentes communautés, et les juges ignorant ces prescriptions, on a dû accorder le droit de juridiction aux chefs religieux des non-musulmans dans les questions de mariage, de divorce et d'entretien des épouses, qui en est un effet.

Il est inutile de dire combien d'inconvénients il y a à confier le droit de juridiction, qui est un élément de la souveraineté, aux corps qui ne sont pas soumis à un contrôle sérieux du gouvernement, et qui n'ont pas, comme les tribunaux publics, des moyens et des méthodes offrant des garanties aux individus. Le fait que les non-musulmans sont exposés à subir des jugements arbitraires dans leurs procès concernant le mariage, le divorce et l'entretien de l'épouse, parce que les prescriptions auxquelles ils sont soumis ne sont pas stables et connues par tout le monde, et d'autre part, malgré que les tribunaux religieux (chérïé) offrent les mêmes garanties que les tribunaux publics, les juges ne pouvant pas posséder les connaissances spéciales et le savoir étendu pour faire un choix entre les différentes opinions des docteurs et tirer ainsi un jugement du « Fikh » et le fait de trouver préalablement une base pour le jugement étant impossible, il est nécessaire de régler par une loi et sans le moindre retard, les questions du droit familial. La première solution qui se présente à l'esprit est de poser des règles générales applicables à tous les Ottomans, musulmans et non-musulmans, et s'inspirant uniquement des besoins du pays, de la nation et du siècle ; mais cette solution ne correspond ni aux besoins des musulmans, ni à ceux des non-musulmans, ni à la situation. Le fait de bouleverser en un instant les traditions d'un peuple dont le droit matrimonial a été soumis, pendant des siècles aux prescriptions religieuses, et cela sans gradation ni sélection, priverait la loi de toute influence morale, et porterait un grand coup à sa chance d'application. Surtout qu'il est possible de trouver parmi les opinions des docteurs de différentes sectes, des prescriptions qui correspondraient aux besoins actuels des musulmans, et d'appuyer ainsi la loi, pour les musulmans, sur les principes du « Fikh », et de tirer en même temps, pour les non-musulmans les prescriptions nécessaires de leurs doctrines religieuses, et de poser ainsi des règles générales applicables à tout le monde et s'il y a parmi ces prescriptions générales, des points qui ne correspondent pas aux prescriptions religieuses des non-musulmans, il est possible de disposer qu'elles ne seront pas applicables à ces derniers, et d'insérer des dispositions exceptionnelles chaque fois que cela sera nécessaire ; de cette façon on aura respecté leurs lois religieuses et évité tous les inconvénients ; c'est de ces principes qu'on s'est inspiré dans l'élaboration de l'arrêté qu'on a rédigé, et dans la fixation des dispositions concernant les non-musulmans, on a eu recours aux connaissances des spécialistes.

Pour expliquer la nature et le degré de correspondance aux besoins actuels et religieux de la forme adoptée pour régler les conflits dérivant de la conclusion et de la dissolution du mariage et pour déterminer les autorités judiciaires compétentes, il est nécessaire de recourir à l'histoire. (...)

Par ces changements fondamentaux, les Romains ont été amenés, afin qu'on ne puisse pas nier le mariage devant le juge, d'exiger que la conclusion du mariage soit attestée par écrit. Pendant longtemps, spécialement après l'invasion de l'Empire romain par les barbares, il n'existait pas d'autre preuve que ces attestations écrites ou des témoignages individuels qui n'étaient pas toujours dignes de confiance. Au début de son apparition le christianisme n'a produit aucune modification sur le mode de conclusion du mariage qui était basé simplement sur le consentement des parties, mais plus tard, profitant de l'influence et de l'étendue qu'il a acquise, il a réussi à faire consacrer par les Gouvernements la nécessité de l'intervention de l'Eglise dans les mariages. Suivant ce mode adopté par l'Eglise, la présence d'un chef spirituel était nécessaire, mais il n'était pas indispensable que le mariage soit consacré par le prêtre lui-même. Les parties concluent toujours le mariage par leur consentement mutuel et le prêtre n'assiste à la conclusion qu'en qualité de témoin officiel. Mais dans l'application les prêtres ont dépassé la limite de leurs attributions, en consacrant l'union au nom de l'Eglise, et ils ont ainsi fait naître la croyance populaire que l'union matrimoniale ne pouvait être créée que par l'Eglise. Et le refus du prêtre pour une cause quelconque, de consacrer le mariage, a donné naissance, suivant l'influence plus ou moins grande de l'Eglise, à différentes doctrines sur la validité ou la non-validité des unions conclues en son absence. Pour faire disparaître ces complications les Etats d'Occident ont été obligés d'insérer des dispositions explicites sur ce point. Si on examine les dispositions légales concernant cette question on voit que chez les nations occidentales, ou bien le mariage civil exclusivement est considéré comme mariage légal tout en tolérant le mariage religieux mais sans aucune valeur légale, ou bien on y a inséré dans la loi en même temps que les dispositions régissant le mariage civil, les prescriptions qui régissent le mariage religieux et en laissant les gens libres de choisir entre les deux modes ; toutefois on y a appliqué la méthode qui consiste à inscrire la conclusion du mariage dans les registres, ou bien tout en n'admettant que le mariage religieux on a soumis l'enregistrement à certaines règles déterminées. Dans l'élaboration de la partie de notre Code civil, concernant les droits de famille, il a été jugé à propos de suivre une voie moyenne. Pendant que la suffisance ou la non-suffisance du consentement des parties dans la conclusion de l'union étaient discutées parmi les autres nations, l'islamisme a tranché la question d'une façon qui ne permet aucune discussion en proclamant la souveraineté du consentement ; et tout en respectant la croyance répandue parmi certains non-musulmans d'après laquelle la consécration du mariage par les chefs spirituels est indispensable, on a considéré que dans la doctrine religieuse même le prêtre ne doit assister à la conclusion de l'union que comme un simple témoin, et en prenant en considération que chez les Israélites la présence des chefs spirituels n'est pas une condition de validité de l'union ; on a statué que le juge ou son représentant sera toujours chargé de rédiger les contrats de mariage des musulmans, et des israélites, et qu'il les enregistrera, et on a disposé que pour les chrétiens le mariage sera consacré par les chefs spirituels en présence du délégué du juge mais avec cette réserve que si les chefs religieux se refusent à consacrer l'union pour des causes illégales, la conclusion du mariage devant le juge sera valable ; et de cette façon on a assuré la régularité des actes tout en respectant les prescriptions religieuses.

Une fois que les règles régissant le droit familial auront acquis force de loi et que le public aura le moyen de les comprendre et les juges de les appliquer avec facilité, on n'aura plus besoin du droit de juridiction accordé aux chefs spirituels sous certaines nécessités. Parmi les nations occidentales possédant un Code civil, il n'y en a aucune qui ait accordé le droit de juridiction dans ce domaine aux tribunaux religieux, et même les tribunaux religieux qui ont cette compétence doivent soumettre leurs jugements à la ratification des tribunaux locaux et ainsi leur droit est limité ; d'ailleurs en dehors du fait que la forme ancienne dépassait de beaucoup les besoins réels, sa conservation après qu'elle est devenue inutile par l'élaboration du Code civil, porterait atteinte aux droits de souveraineté et elle aurait pour résultat de priver une partie des citoyens, c'est-à-dire les non-musulmans, des garanties qu'offrent les tribunaux et cela serait contraire à l'égalité proclamée par notre Constitution et à la politique de justice et d'égalité qui a toujours été suivie par le gouvernement ottoman, et pour ces raisons on a inséré dans la loi que le droit de juridiction des chefs religieux est aboli et on les a ainsi déchargés des fonctions qui n'ont plus leur raison d'être et on leur a procuré le moyen de s'occuper plus activement de leurs fonctions religieuses.

On n'a pas jugé nécessaire de motiver les dispositions générales, dans l'exposé, vu que l'on s'y est basé sur les prescriptions religieuses consacrées et codifiées et sur les opinions des docteurs vénérables de la secte (Hanifa) qui ont été admises comme règles de conduite par la section de Fetvas et les dispositions concernant les peuples non-musulmans étant aussi conformes aux prescriptions admises et appliquées par les patriarcats et les grand rabbinats, on ne les a également pas motivées. Pourtant, les opinions des docteurs d'autres sectes ayant été jugées sur certains points plus modérées et plus conformes aux besoins actuels, on les a préférées, et dans l'exposé tout eu mentionnant leurs auteurs on a sommairement indiqué les raisons de cette préférence.

A propos de la capacité de contracter mariage. Imam Ebou-Youssouf et Imam Mohammed sont d'avis que l'adolescence des gens qui ont atteint leur quinzième année, que ce soient des garçons ou des filles, peut être proclamée par jugement, même si les signes de puberté ou de nubilité ne se sont pas déclarés et que leur union est valable ; Imam Malik, Imam Chafïï et Imam Ahmed professent la même opinion. Des art. 986 et 987 du Medjellé sont basés sur les paroles des personnes précitées.

Quoique ceux qui sont adultes à quinze ans forment la majorité, le fait de soumettre à la majorité ceux dont la constitution physique n'est pas assez développée, a pour conséquence d'accorder à ces derniers des droits et de les charger comme contrepartie de ces droits de devoirs disproportionnés à leurs capacités.
D'ailleurs tout en fixant la majorité à quinze ans révolus, le Chériat dit qu'on ne se pressera pas d'accorder au mineur le droit de disposer de ses biens avant que les signes de puberté ne se soient déclarés, et de cette façon il agit avec circonspection dans l'attribution des droits et des devoirs. Mieux les personnes qui constituent une famille comprennent les devoirs conjugaux, plus la famille est solide et plus ses relations avec les autres familles sont sincères. Par contre en déclarant par jugement les personnes de quinze ans majeures pour la seule raison qu'elles ont atteint cet âge et en leur accordant le droit de contracter mariage, on méconnaît l'importance du mariage.

Dans ce domaine ce sont les filles qui méritent le plus de pitié. A l'âge où les garçons passent leur temps à jouer dans les rues, on charge les filles de la fonction sociale la plus importante, c'est-à-dire de devenir mère et de diriger les affaires de famille. Une jeune fille, dont la constitution physique n'est pas assez développée, en devenant mère, perd jusqu'à la fin de ses jours l'équilibre de ses nerfs, contracte toutes sortes de maladies, et l'enfant qu'elle met au monde est faible et nerveux et ne sert qu'à former une nouvelle cause de la décadence de la nation musulmane.

Mais Ibn Abbas et ses disciples ont fixé la majorité à dix-huit ans et certains docteurs l'ont même fixée à vingt-deux ans. Il y en a qui admettent même vingt-cinq ans. Le grand Imam, conformément à l'opinion d'Ibn Abbas et par précaution, a fixé le majorité à dix-huit ans pour les garçons et à dix-sept ans pour les filles, et pour porter un remède à un des plus grands maux de notre pays, on a rédigé l'art. 5 sur cette base.

Le mariage des filles adultes prétendant avoir atteint la nubilité, a été subordonné à l'autorisation des parents ou tuteurs conformément à l'opinion d'imam Mohammed. En outre, conformément aux paroles de tous les docteurs, la capacité de mariage des adolescents et adolescentes qui prétendent avoir atteint la puberté et la nubilité, est laissée à l'appréciation du juge, et les art. 5 et 6 sont rédigés dans cet esprit.

Le mariage du mineur et de la mineure. — Le mariage du mineur et de la mineure a été subordonné, jusqu'à aujourd'hui, à l'autorisation des parents ou tuteurs conformément aux doctrines des quatre chefs, mais vu le changement des conditions, on a jugé nécessaire d'adopter un autre système. C'est que malgré que le devoir des parents consiste, surtout de nos jours où la lutte pour la vie est si dure, à élever leurs enfants de façon à ce qu'ils soient victorieux dans cette bataille et puissent fonder une famille régulière, chez nous, les parents, en général, négligent l'éducation de leurs enfants et les élèvent dans le seul but de voir leur bonheur et d'en faire leurs héritiers, les fiancent dès le berceau. Comme conséquence, les malheureux sont mariés avant d'avoir ouvert les yeux pour voir le monde et on jette les bases de leurs futurs malheurs le jour de leur mariage. La plupart des familles fondées par des gens qui n'ont pas fréquenté l'école, et sans compter qu'ils ne connaissent pas leur langue, qui ignorent les premières notions de la religion, sont comme les enfants morts-nés, elles sont condamnées à la dissolution dès le premier jour du mariage. C'est là une des causes de la fragilité des familles dans notre pays. Pour se faire une idée sur les procès dérivant de ces sortes de mariages il suffit de voir les chapitres du Fikh qui subordonnent le mariage des mineurs au consentement des parents ou des grands-parents, ou des tuteurs, et les chapitres qui concernent le droit d'option accordé aux mineurs et mineures qui ont atteint la puberté et la nubilité, ou bien il faut examiner les registres des tribunaux religieux. Par contre, Ibn Chirmé et Ebou Bekr-el-Assam sont d'avis que le droit de tutelle, n'ayant pour but que les intérêts des mineurs, et que dans certaines choses, comme l'acceptation des donations l'exercice de la tutelle n'ayant pas de raison d'être, et que de même les mineurs n'ayant aucun besoin naturel ni religieux de se marier, ils ont émis l'opinion que personne n'avait le droit de marier les mineurs avant qu'ils aient atteint l'âge adulte, surtout que le mariage n'est pas un acte provisoire, mais forme un lien qui doit durer toute la vie, ils ont ajouté que si leur mariage conclu par leurs parents ou tuteurs était valable, personne ne pourrait intervenir après le mariage pour limiter leur conduite. Les malheureuses expériences faites depuis des siècles confirmant les opinions sus-mentionnées, on s'en est inspiré dans la rédaction de l'art. 7.

Le mariage de la majeure.
— Suivant la religion admise, la majeure a le droit de contracter mariage. Les parents ou tuteurs ont le droit de protester seulement dans des cas limités. Mais au lieu de dissoudre une famille déjà constituée sur la protestation des parents ou tuteurs, il est préférable et plus conforme aux intérêts des parties d'aplanir ces sortes d'empêchements avant de conclure l'union. Dans la doctrine malikite, lorsque la majeure demande de contracter mariage, le juge se renseigne auprès des voisins. Si elle a un parent ou tuteur, il l'informe et il demande son avis. Et s'il juge que les protestations du tuteur ne sont pas fondées, il nomme un représentant pour conclure le mariage de la majeure. En effet, en informant le tuteur et en demandant son avis on évite l'inconvénient sus-mentionné et c'est pour cela que l'art. 8 a été rédigé dans le sens que la majeure, après autorisation, pourra s'adresser au juge et que le parent ou tuteur sera informé de la requête.

Le mariage du fou et de la folle. — La doctrine hanéfite admet le mariage du fou et de la folle par leurs parents, mais le but du mariage n'est pas uniquement de satisfaire des besoins physiques, il entraîne plusieurs conséquences matérielles et morales. La folie empêchant la compréhension de ces conséquences, et d'ailleurs vu le caractère héréditaire de la folie, le mariage de personnes atteintes de ce mal ne produirait aucun effet utile à la société. Dans la doctrine Chafïï le mariage du fou et de la folle par leurs parents est en principe illégitime, mais on le tolère en cas de nécessité. Cette opinion ayant été plus conforme aux idées juridiques et sociales de notre temps, on a rédigé l'art. 9 dans ce même sens.

L'échelle de parenté. — La doctrine admise comprend dans l'échelle des parents en dehors des ascendants directs, encore toutes sortes de parents et alliés. Mais comme on l'a dit dans le paragraphe précédent, dans cet exposé on a adopté les opinions d'Abou Bekr-el-Assam et d'Ibn Chirmé en statuant que les mineurs ne peuvent être mariés par personne et que les fous ne peuvent l'être qu'en cas de nécessité ; par conséquent la tutelle dans le mariage a été limitée à l'opposition à propos de la parité. D'autre part Imam Mohammed a accordé le droit de tutelle dans le mariage aux parents et au juge. Comme on l'a dit au début, Abou Youssouf aussi, suivant l'opinion régnante, est de cet avis. On prétend même que le grand Imam n'admet dans le mariage que la tutelle des parents. Pour ces raisons l'art. 10 a été rédigé conformément à l'opinion d'Imam Mohammed et en accord avec les besoins de la cause. (...)

Le mariage par contrainte.
— Selon la doctrine admise le mariage par contrainte est valable. Mais l'expérience de plusieurs siècles démontre que cette façon de procéder n'a servi qu'à encourager les scélérats et à ruiner l'honneur et la dignité de plus d'une famille honorable. Que de fois d'honnêtes filles enlevées, ont été mariées de force à des scélérats, et toutes les tentatives faites par leurs familles pour les délivrer restaient infructueuses et souvent de grands malheurs ont résulté de cet état de choses. Or, en suivant la parole d'imam Chafïï qui considère le mariage par contrainte comme nul, on met un terme à tous ces maux et l'art. 57 a été rédigé dans cet esprit.

La polygamie étant tolérée et non ordonnée par la religion et dans les choses permises le Souverain ayant le droit de légiférer à sa guise, on a eu l'idée de la prohiber ou du moins de la subordonner au consentement de la première femme. Mais le Chériat ne tolère la polygamie qu'en vue de prévenir la prostitution et de servir à l'accroissement de la population et pour d'autres causes semblables ; aussi le besoin de tolérer la polygamie, surtout à notre époque où le nombre des femmes est plus du double de celui des hommes est aussi grand qu'à l'origine de l'Islam. En outre, il est humainement impossible qu'une femme consente à un second mariage de son mari, de sorte que subordonner la chose au consentement de la femme équivaut à la prohibition et ainsi on évite les conflits qui pourraient en résulter. L'art. 38 a été rédigé dans cet esprit. Mais il résulte du même article que si la femme ne stipule pas dans le contrat de mariage son intention de ne pas admettre le partage du mari, on en conclura à son consentement. En outre, en cas de polygamie on exige que le mari traite toutes ses femmes avec justice et égalité, mais de nos jours il est difficile de satisfaire à cette condition, et cela prévient ainsi les inconvénients qui pourraient dériver du fait de la polygamie. Pour ces raisons on n'a pas jugé nécessaire de prohiber la polygamie et on s'est contenté de rédiger l'art. 38 en remplaçant la prohibition par la condition susmentionnée."


"Revue de la Presse", Revue de Turquie : Questions économiques, n° 6, octobre 1917, p. 178-181 :

"Deux points attirent spécialement notre attention dans la presse du dernier mois. Le rapport du Comité Union-Progrès lu à la séance d'ouverture du Congrès de ce parti, et le nouvel emprunt conclu en Allemagne, avec une combinaison faisant intervenir la vente en Turquie de Bons du Trésor allemands.

Nous nous occuperons d'abord du premier de ces points, qui est, sans contredit, de beaucoup le plus important, puisqu'il résume, d'une part, l'activité exercée par le parti au pouvoir durant l'année écoulée, et qu'il expose, d'autre part, les projets de ce parti pour l'avenir. Nous laisserons de côté l'action politique, qui ne nous intéresse pas ici, pour essayer de donner une idée de tout ce qui a été fait dans le domaine économique ; il nous faut reconnaître que les résultats sont vraiment remarquables, étant donné surtout les difficultés inhérentes à la situation actuelle.

Dans l'article qu'il consacre à ce rapport, le Tanine dit entre autres :

Pour la première fois, et au moment des plus terribles calamités, nous voyons le gouvernement marcher avec calme vers un but déterminé et exécuter, dans l'espace d'une année, les œuvres qu'il avait décidé d'exécuter durant cette année. C'est là un phénomène qu'on n'avait pas encore vu dans notre pays.


Nous citons à peu près textuellement les extraits du rapport touchant aux questions qui intéressent la Revue de Turquie :

Les préoccupations militaires absorbant la plus grande partie du temps et des efforts du gouvernement, il est très heureux de constater quand même que le courant de progrès qui se fait sentir dans les réformes administratives et économiques n'a été arrêté en rien.

L'un des traits caractéristiques de notre époque est de considérer certaines institutions financières, économiques et scientifiques comme mesure de l'indépendance et de la capacité civilisatrice des nations. Ces institutions financières et économiques sont les banques et sociétés fondées avec des capitaux nationaux, et, parmi les institutions scientifiques, les plus importantes sont les universités. Il n'est pas besoin de démontrer que les nations chez lesquelles ces institutions sont fortes et bien organisées avanceront continuellement dans la voie de la civilisation. Eh bien, le fait d'avoir créé, durant l'année écoulée, une banque de crédit national au capital de 4 millions de livres et plus de 40 sociétés anonymes avec des capitaux atteignant un total de 7 à 8 millions, prouve un réveil national qui montre la grandeur des étapes accomplies dans le pays vers une indépendance financière et économique, ce qui nous permet de regarder vers notre avenir avec une entière confiance.

Afin d'augmenter la production agricole, il a été donné une grande importance à l'amélioration des méthodes d'exploitation.
On a acheté et fait venir jusqu'à présent 20 400 charrues mécaniques, 106 tondeuses, 1750 cribles mécaniques, 500 faucheuses, 47 faucheuses lieuses, 9 tracteurs, 4 pompes centrifuges. De plus, on a commandé encore 1o pompes centrifuges, 10 forges ambulantes, 10 ateliers ambulants, 40 charrues moteurs et tracteurs, et des charrues et tracteurs en grandes quantités. L'école de mécaniciens fondée l'année dernière a été d'une grande utilité pour enseigner à la population l'emploi de ces machines. L'agrandissement de cette école a été décidé pour cette aimée, ainsi que la fondation d'une école semblable à Konia.

La loi sur le service agricole promulguée l'année dernière dans le but de compenser le manque de main-d'œuvre causé par la guerre générale, et de tirer le meilleur parti de la main-d'œuvre existante, a donné d'excellents résultats.

Cette organisation, qui relie le gouvernement central aux paysans des plus petites divisions administratives, qui étudie leurs besoins, leurs aspirations et les communique au gouvernement sans les déformer, s'est affirmée, par l'introduction dans le pays de machines aratoires modernes et par la formation de coopératives agricoles, un moyen très efficace pour l'encouragement de l'agriculture. Grâce à elle il a été distribué près de 8 millions de kilogr. de graines pour semence, et il a été cultivé plus de 40 millions de deunums qui donneront 4 millions de tonnes. Il sera très bon de conserver cette organisation après la guerre et de la perfectionner aussi rapidement que possible.

La lutte contre les sauterelles, entreprise depuis deux ans, a donné cette année les meilleurs résultats ; grâce à une énergique destruction, les dégâts n'ont même pas atteint 2 %.

Pour l'amélioration de la terre et des méthodes d'exploitation, les études relatives à la fondation de quatre instituts d'expérience et de démonstration, d'une station de machines agricoles et à l'installation d'un système d'irrigation sur une petite échelle ont été terminées.

Pour augmenter l'activité de la Banque agricole et pour aider efficacement les cultivateurs, les modifications nécessaires seront accomplies. La première partie des études relatives à l'industrie et à l'organisation de la statistique commencées l'année dernière a été terminée en ce qui concerne les vilayets de Constantinople, d'Aïdin, de Hudavendighiar et est actuellement sous presse.

La loi concernant les pouvoirs à conférer et les mesures favorables à l'établissement de fabriques de sucre a été élaborée et soumise au Sénat. On est en train de préparer les bases d'une modification et d'un élargissement de la loi pour l'encouragement de l'industrie, modification qui sera en rapport avec nos besoins agricoles. On prépare également un code industriel qui contiendra les prescriptions relatives à l'industrie. Prenant en considération l'importance de la question des poids et mesures dans la vie économique, on établira un système stable et basé sur les données de la science.

Pour compenser les pertes occasionnées par la guerre dans les transports maritimes on a autorisé la construction de près de 150 bateaux d'un jaugeage ne dépassant pas 500 tonnes. Le bois nécessaire à la construction de ces navires sera fourni gratuitement. Pour assurer l'avenir du commerce maritime on a commencé l'élaboration d'un projet de loi relatif à ce commerce.

Malgré l'action néfaste de la guerre sur le développement de l'industrie minière, on peut dire que l'année qui vient de s'écouler est, à ce point de vue, la meilleure de cette période. En effet, durant la première année de guerre on avait octroyé, pour les exploitations minières, 18 permis de recherches ; durant la deuxième, 39, tandis que cette année on en a donné 86 et, de plus, six concessions. La guerre actuelle a redoublé l'importance militaire, politique et économique du bassin d'Héraclée, qui contient les seules mines de houille de l'Empire ottoman. Comme ce bassin n'est pas une mine que l'on peut rapidement exploiter et épuiser, et comme la force motrice nécessaire à la plupart des entreprises économiques doit être extraite de ce bassin il a fallu assurer une exploitation extrêmement économique et régulière et fixer et déterminer les droits des administrateurs et du gouvernement ; pour cela il a été rédigé un projet de loi dont l'étude par le Conseil d'Etat est près d'aboutir.

Jusqu'à ce que nous ayons formé des spécialistes pour les mines, les mesures nécessaires ont été prises pour faire venir un ingénieur des mines pour le bassin d'Héraclée, deux inspecteurs pour étudier les mines de l'Empire ottoman, soit au point de vue des règlements miniers, soit au point de vue des nécessités scientifiques, et trois spécialistes cartographes pour relever les cartes du bassin d'Héraclée et des mines de Lulé-tachi. L'on a également commencé des études et classifications au point de vue des services que nos mines pourraient rendre à notre industrie.

Par la loi mise en vigueur à partir du 9 mai 1333 et relative à la protection et l'accroissement de nos forêts il a été mis un terme aux dévastations causées par la négligence ; l'on s'occupe du plan d'un aménagement de 86 000 hectares pour les forêts d'Ismidt et il a été décidé de commencer l'année prochaine l'aménagement des forêts de Karassi. Les études relatives à l'installation dans dix livas d'une pépinière et d'un dépôt de semences, comme ceux d'Ismidt, ont été terminées. Pour la formation de fonctionnaires de second ordre, on a fondé à Hendek et à Angora, des écoles pratiques de forêts. Pour l'amélioration et la multiplication du bétail, on s'est procuré des étalons de race qui ont été distribués dans les livas et vilayets ; on a travaillé à compléter le cadre des haras d'Azizié et l'on s'est occupé de l'installation d'un parc de moutons de 500 têtes. On a pris les mesures nécessaires pour l'organisation de cinq stations de lutte contre les maladies des animaux. De plus, on a envoyé aux institutions scolaires d'Europe 45 élèves pour les instruire dans les différentes branches économiques.

Cependant, on songe à faire venir une commission de spécialistes pour l'étude des richesses extérieures et intérieures de notre sol et des capacités agricoles et économiques de notre pays.


L'organisation fondamentale de l'instruction publique a été complétée et les règlements de l'enseignement supérieur et secondaire ont été élaborés d'après les expériences fournies depuis trois ans par l'application de cette organisation. Il faut encore augmenter le nombre des écoles primaires et secondaires et des écoles normales de filles et de garçons ; mais on a jugé nécessaire d'élargir les budgets, soit pour réaliser ce point vital, soit pour terminer les opérations nécessaires à l'achat de terrains destinés à donner à l'université, dont le règlement vient d'être réformé et perfectionné, un bâtiment digne de son attribution ; car, ainsi que nous l'avons dit plus haut, l'université est la pierre de touche des aptitudes d'une nation. On a envoyé en Europe des milliers de jeunes gens appartenant à diverses administrations pour leur permettre de se perfectionner dans la science et l'industrie. De plus, on a envoyé en Allemagne 500 élèves, pris dans les orphelinats fondés pour les fils des soldats tombés sur le champ de bataille ; 300 de ces jeunes gens travaillent dans les usines et 200 dans les mines. 500 autres partiront prochainement afin d'y étudier l'agriculture dans les fermes.

Il a été combiné un programme pour les études scientifiques préliminaires des chemins de fer qu'en raison de leur importance économique ou militaire on construira prochainement et qui, avec les ports, et les lignes déjà existantes, formeront les voies principales du pays ; et l'on a commencé la construction de deux lignes importantes au point de vue militaire et dont les études définitives ont été préalablement terminées.

Les études définitives des autres lignes comprises dans le programme sont, en raison de leur importance capitale, poursuivies. Parmi ces études, celles des lignes d'Oktchi-guelu-Guonan- Tchanak-kalé (200 km.), celles de la ligne de Diarbekir (125 km.) et celles du vilayet d'Andrinople seront terminées dans le courant de cette année, et l'on commencera leur construction. On a également achevé les études préliminaires et commencé les études définitives d'une ligne étroite de 250 km. de longueur, qui, au point de vue du programme, est d'une importance secondaire, mais qui desservira les immenses salines de Kodja Hissar, dont l'exportation annuelle est de 30 à 40 millions, qui assurera un grand profit en transportant et par le fait même en augmentant la production en céréales de la plaine de Himané, qui passera par Séraï Enine (ligne de Konia), par la saline Yavchan de Kodja Hissar et qui aboutira à la ligne d'Angora.

Venons maintenant aux lignes construites par les sociétés concessionnaires. Avec l'aide active et financière du gouvernement, leur construction a été grandement avancée ; les parties les plus difficiles ont même été achevées et les transports publics ont commencé.


Quant aux ports, qui au point de vue économique doivent compléter les services des chemins de fer, il est nécessaire d'en faire des études en rapport avec les lignes de chemins de fer, mais, vu les difficultés de l'époque, on n'a commencé que les études du port de Constantinople, qui sont près d'être terminées.

La petite quantité de revenus et d'allocations, et le manque de moyens techniques et de construction ont été compensés en partie par l'activité militaire. Dans l'espace de l'année écoulée, on a nivelé sur les routes publiques et dans les vilayets 2 181 000 mètres cubes sur une longueur de 2231 km., on a nivelé des fossés et des banquettes, et l'on a passé au cylindre des chaussées de 314 km. de long ; l'on a couvert des chaussées de 336 km. de long et l'on a préparé 175 000 mètres cubes de pierres. En outre, on a construit ou préparé 2109 ponts et ouvertures, fait des murs de soutènement (avec ou sans mortier) d'un volume de 49 000 mètres cubes, sur une longueur de 3842 km. et des murs de recouvrement d'une superficie de 8645 mètres carrés et d'une longueur de 3842 km.

Quant aux travaux publics autres que routes et chemins de fer, les entreprises de ce genre se sont bornées cette année aux questions hydrauliques. La commission scientifique spéciale envoyée à ce sujet a commencé les études définitives de l'irrigation de la plaine d'Adana et de la plaine de Syrie, et du dessèchement du marais qui se trouve entre les vilayets de Syrie et de Beyrouth.

Les opérations sur le Nilufer ont été commencées.

Les projets de loi relatifs aux travaux publics concernant les chemins de fer et chaussées et assurant les moyens techniques et financiers nécessaires à leur exécution dans un avenir prochain, sont rédigés. Les programmes y relatifs contenant les règlements à faire mettre en vigueur à la prochaine réunion de la chambre seront présentés à la séance suivante du congrès.

Prenant en considération la pénurie d'hommes de science qui entrave les progrès des travaux publics dans notre pays, on s'est occupé de perfectionner et d'agrandir l'école supérieure des ingénieurs. On ne se contentera plus de former des ingénieurs de ponts et chaussées mais encore on réformera le règlement de l'école dans un sens qui permettra de former des ingénieurs compétents dans toutes les branches : machines, électricité, mines, architecture.


Quant à l'emprunt de 56 millions de livres, tous les journaux sont unanimes à reconnaître l'excellence de cette mesure. L'avantage sur lequel ils insistent tout particulièrement est que cette combinaison évitera une nouvelle inondation de papier-monnaie sur le marché. Ils espèrent encore quelle arrêtera la dépréciation de la monnaie turque, et mettra une limite à la spéculation effrénée sur les denrées, les bijoux, et les immeubles, spéculation contre laquelle le Tanine s'est en vain efforcé de prévenir ses lecteurs, par une série d'articles consacrés à ce sujet."


"Informations.", Revue de Turquie : Questions économiques, n° 1, mai 1918, p. 24 :


"Les femmes turques dans la vie économique, — Le Ministre de l'Instruction publique vient d'autoriser l'inscription d'étudiantes aux cours commerciaux de l'Ecole de commerce. Une section spéciale a été organisée dans ce but ; le cours dure une année et, sur la proposition du ministre du Commerce, il a été entendu que des situations seront procurées aux étudiantes qui auront passé les examens de sortie."

Voir également : La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

Les ressources humaines dans l'Empire ottoman tardif : d'Abdülhamit II aux Jeunes-Turcs

Contre-révolution de 1909 : les femmes en péril

La lutte des Jeunes-Turcs contre l'esclavage dans l'Empire ottoman

La volonté réformatrice de Talat Bey

Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme du couvre-chef

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme de la langue (écrite) ottomane

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Talat Paşa (Talat Pacha) et les relations internationales

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

Ainsi parle le Turc : la participation à la Première Guerre mondiale vue par les hauts dignitaires ottomans

Le "rêve" géopolitique d'Ernst Jäckh pendant la Première Guerre mondiale

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ? 

La politique industrielle des Jeunes-Turcs

Le nationalisme économique et les minorités non-musulmanes dans l'Empire ottoman : un point de vue allemand

Comité Union et Progrès : le congrès de septembre-octobre 1916

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs

Première Guerre mondiale : le problème des orphelins musulmans dans l'Empire ottoman 

Première Guerre mondiale : l'image de Talat Paşa (Talat Pacha) dans la presse étrangère

Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens 

Le comte Johann Heinrich von Bernstorff et les Arméniens

La déportation des Arméniens : une mesure conjoncturelle et temporaire

Féminisme et nationalisme turc 

Le développement accéléré des infrastructures sous Kemal Atatürk