jeudi 8 juillet 2021

Les Circassiens : de la révolution jeune-turque aux révoltes anti-kémalistes



Alexandre Toumarkine, "L'intégration des immigrants du Caucase du Nord-ouest dans l'Empire ottoman (de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle)", in A. Sumru Özsoy (dir.), Proceedings of the Northwest Caucasian Linguistics, 10-12 October 1994, Oslo, Novus, 1997, p. 136-137 :


"En 1908, dans la foulée de la révolution jeune turque, la promulgation d'une nouvelle Constitution - qui rétablit en fait la Constitution très libérale de 1876 - donne la possibilité aux Tcherkesses, comme aux autres citoyens, de créer des associations et des journaux. Cette même année, ils créent l'Association d'Union et d'Entraide Tcherkesse (Çerkes Ittihad ve Teavun Cemiyeti) qui publie, de 1911 à 1913, un journal intitulé Guaze ("le guide" en adyghe ) en langues turque et adyghe. Ce club, ou se côtoient une pléiade de généraux, des professions libérales, des intellectuels et des étudiants tcherkesses, et son organe d'expression, développent une idéologie - le "circassianisme" ou en turc çerkeslik - prônant à la fois, contre l'assimilation, la préservation (voire la redécouverte) de l'identité circassienne en exil et la libération militaire d'un Caucase du Nord qui deviendrait indépendant. L'idée du retour, à terme, sur les terres des ancêtres, apparaît comme un devoir sacré. En 1914, est fondée l'Association de Diffusion de l'Education au sein des Caucasiens à Istanbul (Istanbul'da Kafkasyalılar Arasında Nesr-i Maarif Cemiyeti) et 1918 voit naître l'Association d'Entraide des Femmes Tcherkesses (Çerkes Kadınları Teavun Cemiyeti) qui publie après-guerre une revue, Diyane ("notre mère" en adyghe), elle aussi en turc et en adyghe. Ces deux associations sont très significatives, car elles témoignent de la "modernité" d'une communauté qui vivait quelques décennies auparavant dans le cadre d'une société rurale et montagnarde traditionnelle du Caucase du Nord. Elles renvoient au souci, on pourrait presque dire à l'obsession, d'éducation, d'instruction, de pédagogie de ces immigrés, qui vont jusqu'à envoyer, en 1910-1912, des équipes d'enseignants tcherkesses dans le Caucase du Nord-Ouest pour y fonder des écoles. La deuxième association, qui a à son actif la création de la première et seule école primaire tcherkesse (Çerkes örnek ilkokulu) de Turquie, fait partie des nombreuses sociétés de femmes créées à partir de 1908, dans la mouvance du Comité Union et Progrés, et luttant pour l'émancipation féminine.

Pendant la première guerre mondiale, les Tcherkesses sur-représentés dans les milieux militaires ottomans, se montrent actifs sur tous les fronts et en particulier à l'est contre l'armée russe. Caressant un temps le rêve de voir leur programme politique devenir réalité, ils doivent y renoncer après-guerre. Ils jouent néanmoins encore un rôle important, dans la guerre d'Indépendance qui déchire alors l'Empire ottoman. On les retrouve autant chez les partisans du padishah que du côté des Kemalistes. Parmi ceux qui sont attachés à la légitimité du Sultan, il y a d'abord des militaires (soulèvement d'Anzavour Ahmet dans l'été 1919), mais aussi de nombreux Tcherkesses de l'Anatolie du Nord-ouest (soulèvements à Bolu, Adapazarı et Düzce en 1920) et du centre (émeutes à Yozgat en 1920). Aux cotés de Mustafa Kemal, on trouve des hommes tels que Rauf Bey, fils d'un amiral circassien [abkhaze], héros de la première guerre mondiale [plutôt de la Première Guerre balkanique] et chef de la délégation turque à l'armistice de Moudros, ou Bekir Sami Bey (Koundoukhov). Ce dernier, Ossète, fils d'un général de l'armée russe ayant émigré dans l'Empire ottoman et servi lors du siège de Kars en 1878, est un ancien diplomate et gouverneur de Van, Bursa, Trabzon, Beyrouth et Alep. Par l'intermédiaire de Rauf Bey, Kemal a gagné l'appui de bandes armées tcherkesses commandées par trois frères : Rashid, Tawfik et Ethem, fils d'un fermier de la région de Balıkesir. Les bandes de Çerkes Ethem [issu de l'Organisation Spéciale] offrent aux Kemalistes une aide militaire précieuse contre les Grecs mais aussi pour mater les révoltes... circassiennes de Düzce et Yozgat. A la suite de désaccords profonds avec les Kemalistes qui se méfient de sa puissance militaire et de son prestige, Çerkes Ethem entre en conflit ouvert avec l'armée régulière et finit par s'enfuir en Grèce en janvier 1921. La figure de Çerkes Ethem devient dès lors, et jusqu'à nos jours, dans le discours politique et l'historiographie officielle turque le traître par excellence."


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 290 :


"Quant à Enver, il estimait que l'armée faisait un front commun pour la défense d'Edirne et que le sort des armes leur serait favorable. A l'opposé de Cemâl, il envisageait une offensive et la prise immédiate d'Edirne208. Lors de l'enterrement de Nazim Paşa209, il tint les propos suivants :

...« Ne croyez pas que l'armée soit divisée à l'heure actuelle. Sur la question d'Edirne, elle n'a qu'une seule opinion. Certes, il y a toujours des officiers unionistes et des officiers de la Ligue [militaire]. Mais il ne s'agit pas en ce moment d'une question de parti ; il s'agit d'une question nationale... Notre armée est dix fois meilleure en ce moment qu'au début des hostilités. Elle sera mieux commandée d'abord ; nous allons renouveler son haut commandement. Et puis maintenant, tous nos hommes sont aguerris et instruits. Ils ont tous au moins tiré quarante cartouches. Nous avons des munitions plus qu'il n'en faut. Et, cette fois, nos hommes ne mourront pas de faim... »210. (...)

208 L'Allemagne qui était redevenue la conseillère attitrée du gouvernement jeune-turc ne cessait de lui prodiguer des conseils de résistance à outrance et de reprise des hostilités. Elle appuyait cette politique par l'envoi d'armes, de munitions, d'effets militaires et de nouvelles fournitures que l'industrie allemande venait de consentir à crédits. Grâce à une avance consentie par la finance allemande, tous les fonctionnaires, qui, depuis le 14 janvier 1913 n'avaient pas touché leur solde auraient pu être payés. Cf. S.H.A.T., 7N1638, Constantinople, rapport n° 560 du 30 janvier 1913.

209 Des rumeurs faisaient état que les volontaires circassiens [çerkes] et lazes (Nazim Paşa [ministre de la Guerre et membre de l'Entente libérale] était d'origine çerkes) s'étaient révoltés et avaient exigé qu'on leur remette le corps de leur ancien ministre pour lui offrir les funérailles convenables. Cf. ibid.

210 S.H.A.T., 7N1638, Constantinople, rapport n° 559 du 25 janvier 1913."


Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 136-137 :


"Les officiers du Comité Union et Progrès et les officiels provinciaux, juges, gouverneurs de régions, gouverneurs de districts [kaymakams], généralement membres du Comité Union et Progrès cherchent à embrigader des groupes de volontaires et de réfugiés. Ils sont affectés dans Teşkilat-ı Mahsusa ou au service de différentes organisations gouvernementales liées au Comité Union et Progrès, comme l'Association de la Défense Nationale [Milli Müdafaa Cemiyeti] qui dispose d'un certain nombre d'antennes. Par exemple, une force composée de volontaires levés entre Ordu et Ünye, sur les rives de la mer Noire, est envoyée combattre les Russes et les Arméniens dans le Caucase. Des groupes de volontaires sont aussi recrutés pour servir dans la marine par l'intermédiaire de l'Association de la Marine Nationale [Milli Donma Cemiyeti]. D'anciens réfugiés musulmans ayant fui la domination russe, s'engagent comme volontaires pour se battre contre elle, de peur d'y être chassés en cas de victoire russe. Les anciens musulmans du Caucase et les Lazes sont recherchés pour combattre sur le front du Caucase. L'Etat ottoman essaie aussi de mobiliser des Circassiens originaires du Nord du Caucase installés en Anatolie et en Syrie, pour leur connaissance de la géographie de ces montagnes. Leur mobilisation peut être motivée par l'espoir que l'Empire ottoman regagnera le contrôle de ces territoires.

De plus, les Circassiens sont très présents dans l'armée ottomane depuis la période hamidienne et ils constituent un groupe musulman très fiable, employés dans l'armée régulière, la gendarmerie ou les forces irrégulières du maintien de l'ordre. Les Circassiens continueront à assurer ces services dans les forces armées après la révolution Jeune Turque de 1908 et leur relation à l'Etat devient encore plus étroite. Pendant la Première Guerre mondiale, ils sont très impliqués dans Teşkilat-ı Mahsusa, dont certains de ses hommes forts sont d'origine circassienne, tels Eşref Kusçubasızade et Yakub Cemil qui sont très actifs non seulement sur le front du Caucase mais aussi dans les provinces arabes. Les liens étatiques étroits avec les communautés locales d'origine circassienne suscitent un élan en faveur du volontariat.

A cet égard, les notables ou chefs paramilitaires circassiens, même emprisonnés, sont recherchés car ils entraîneront à leur suite un nombre important d'hommes en armes à la loyauté assurée [les armées occidentales recrutaient également des condamnés dans les prisons, pendant la Première Guerre mondiale]."


Fuat Dündar, "La politique d'installation des minorités musulmanes par Union et Progrès (1913-18)", conférence : "Türkei : Emanzipation vom Nationalismus ?", Bâle, 14-16 octobre 2004 :

"Les Tcherkesses

Il est important de souligner qu'on rencontre presque aucun des éléments tcherkesses parmi les muhadjîrs balkaniques de 1913 et l'année suivante, mais plutôt ils sont tcherkesses de Syrie. La majorité d'entre eux s'était installée le long des lignes de chemin de fer de Bagdad – Hedjaz, pour les protéger contre les tribus arabes. En raison du climat, les conditions de vie et surtout les attaques répétées des Bédévies [Bédouins], un grand nombre des Tcherkesses voulait toujours partir en Anatolie. Une demande qui touche directement la sécurité des lignes et surtout la sécurité des villes saintes de la Mecque et de la Médine. Le comité ne pouvait l'accepter. Mais avec le déclenchement de la rébellion arabe, le premier convoi tcherkesse arrive à Urfa en novembre 1916. A l'égard de cet événement de facto, le Comité les installe plutôt à Urfa, Diyarbekir, Ma'mûret-ül-azîz, Maras, Elbistan et Mardin, c'est-à-dire juste quelques dizaines de kilomètres de l'armée russe qui avance rapidement."


Paul Dumont, "La révolution impossible : Les courants d'opposition en Anatolie, 1920-1921", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 19, n°1-2, janvier-juin 1978, p. 147-151 :


"Pour certaines personnalités politiques, l'Armée verte constituait, par ailleurs, le point de départ d'une sorte de conspiration visant à créer une opposition prétendument "de gauche" face à Mustafa Kemal. Au moment de la création de l'Armée verte, le leader de la résistance anatolienne n'avait guère pressenti la manoeuvre et avait cautionné Hakkı Behiç et ses camarades. Il ne se rendra compte de sa bévue que vers le milieu de l'été 1920, lorsque le caractère insidieux des activités de l'Armée verte se manifestera au grand jour.

C'est l'adhésion de Çerkeş Edhem à l'organisation qui semble avoir constitué le principal facteur de rupture entre Mustafa Kemal et l'Armée verte. Çerkeş Edhem était le chef d'importantes troupes de francs-tireurs dans la région de Salihli, en Anatolie occidentale. Il avait rendu de nombreux services au Gouvernement d'Ankara, notamment en éliminant les bandes antinationalistes d'Anzavur et en étouffant les soulèvements de Düzce et de Balıkesir. En juin 1920, il avait été chargé par Mustafa Kemal d'aller écraser la révolte des Çapanoğlu dans leur "fief" de Yozgat. Considéré par les milieux nationalistes comme un véritable héros de la résistance anatolienne, il avait commencé à adopter à cette époque une attitude hautaine et agressive vis-à-vis du Gouvernement d'Ankara. Après l'écrasement du premier soulèvement de Yozgat (fin juin 1920), Çerkeş Edhem deviendra pour Mustafa Kemal un dangereux rival dont l'influence ne cessera de croître au sein de la Grande Assemblée nationale.

C'est vraisemblablement vers la fin du mois de juin ou au début du mois de juillet 1920, lors d'un de ses passages à Ankara, qu'il avait adhéré à l'Armée verte. Entre ses mains et entre celles de ses frères, le député de Saruhan Reşid bey et le capitaine Tevfık bey, la société secrète prit l'allure d'une redoutable machine de guerre visant à saper les fondements du pouvoir kémaliste. Devant le péril, Mustafa Kemal ne tarda pas à réagir. Dès qu'il eut la conviction que certains éléments de l'Armée verte complotaient contre lui, il convoqua Hakkı Behiç et lui demanda de dissoudre l'organisation.


En dépit des protestations de Hakkı Behiç, les membres du comité central d'Ankara semblent avoir accepté de s'incliner. Les activités de l'organisation furent mises provisoirement en veilleuse. Mais le relais fut pris par la section d'Eskişehir qui avait été créée peu de temps auparavant.

Cette section était animée par un certain Behram Lutfi, directeur de l'école secondaire de Sivrihisar, et par Mustafa Nuri, un instituteur qui se prétendait également journaliste. Ce Mustafa Nuri, qui semble avoir eu un faible pour la boisson, affichait dans ses moments d'ivresse une grande sympathie pour le bolchevisme. L'organisation mise en place par les deux hommes prenait appui sur les troupes d'Edhem (qui comptaient notamment un bataillon "bolchevik" commandé par un certain İsmail Hakkı) et aussi, selon toute vraisemblance, sur quelques éléments du prolétariat d'Eskişehir. Cette ville, un des centres essentiels de l'industrie militaire kémaliste, était depuis le printemps de l'année 1920 le quartier général de Şerif Manatov, le représentant de la République bachkire en Anatolie. Manatov y avait donné des conférences sur le socialisme et y avait constitué, à en croire un rapport du Foreign Office, une "petite bande d'extrémistes" comprenant un certain nombre de notables de la ville. Il y a tout lieu de penser que c'est parmi les disciples du propagandiste bolchevik que l'Armée verte d'Eskişehir avait recruté l'essentiel de sa clientèle.

Bientôt, Eskişehir devint un actif foyer d'agitation. Çerkeş Edhem y disposait d'une imprimerie, une des plus modernes d'Anatolie. Il ne tarda pas à avoir son propre journal.
Un premier organe, l'Arkadaş (L'Ami) fut fondé par Mustafa Nuri vers la fin du mois d'août. Ce journal fut remplacé dès le 13 septembre par le Seyyare-i Yeni Dünya (Le Nouveau Monde des Forces mobiles) dirigé par Mustafa Nuri et Arif Oruç. Ce dernier, un journaliste imprégné d'idées socialistes, prétendait donner au Yeni Dünya une coloration islamo-bolchevique. Mais en réalité, le journal semble avoir été surtout consacré à la propagande personnelle d'Edhem. A côté du Seyyare-i Yeni Dünya, dont le tirage était de 3 000 exemplaires (chiffre important pour l'époque), la section d'Eskişehir de l'Armée verte propageait également toutes sortes de tracts et de brochures. C'est à Eskişehir que fut publié notamment un ouvrage du cheikh Servet, intitulé Asr-u saadetten bir yaprak (Une page de l'âge d'or). L'objet du livre, destiné à fournir des arguments aux militants de l'Armée verte, était de démontrer, moyennant maintes subtilités théologiques, que les préceptes du bolchevisme étaient identiques à ceux de l'Islam.

Mustafa Kemal ne pouvait guère demeurer indifférent à toute cette effervescence. Ce n'était pas tant les fracassantes prises de position pro-bolcheviques de Çerkeş Edhem et de ses acolytes qui l'inquiétaient que le caractère séditieux de ce qui se tramait à Eskişehir. Les troupes irrégulières d'Edhem — une quinzaine de détachements comptant au total près de trois mille hommes — pouvaient à tout moment se retourner contre le pouvoir kémaliste et le mettre en péril. Par ailleurs, le Seyyare-i Yeni Dünya, qui était imprimé dans de bien meilleures conditions que le Hakimiyet-i Milliye (La Souveraineté nationale), l'organe officieux du Gouvernement d'Ankara, constituait aux mains d'Edhem une arme redoutable. Mustafa Kemal n'avait pas encore réussi à s'imposer pleinement à l'opinion anatolienne (les révoltes antinationalistes de l'année 1920 montraient, bien au contraire, qu'il y avait un énorme travail à accomplir dans ce domaine). La propagande du Seyyare-i Yeni Dünya en faveur d'Edhem et de ses troupes ne pouvait que porter atteinte à son crédit.

Il convenait donc d'agir avec célérité et détermination. Dès le début du mois de septembre, des mesures législatives avaient été prises, prévoyant des peines de prison et de bannissement pour les fauteurs de troubles. Vers la fin du même mois, Mustafa Kemal convoqua les responsables de l'Armée verte qui avaient, depuis quelque temps, repris leurs activités à Ankara et leur ordonna de dissoudre sans délai l'organisation. Le 4 octobre, la loi sur les Associations fut amendée de manière à donner au Gouvernement le droit d'interdire les organisations dangereuses pour la sûreté de l'Etat.

Il fallait veiller toutefois à ne pas vexer les Bolcheviks qui, par le biais de Şerif Manatov, cautionnaient l'Armée verte. La suppression pure et simple de l'organisation, à un moment où le Gouvernement d'Ankara abordait une phase particulièrement délicate de ses relations avec la République des Soviets, risquait de porter une grave atteinte au rapprochement turco-russe. Au demeurant, il ne faisait aucun doute que les militants bolchevisants de l'Armée verte, sûrs de l'appui soviétique, refuseraient une telle suppression et continueraient à poursuivre clandestinement leurs activités. De là, sans nul doute, l'idée de créer un parti communiste dûment reconnu, qui regrouperait tous les éléments subversifs et dont la mise en place constituerait un évident témoignage de bonne volonté vis-à-vis de la Russie soviétique.

Le parti communiste turc fut officiellement constitué le 18 octobre 1920, avec à sa tête quelque-uns des anciens dirigeants de l'Armée verte, notamment Hakkı Behiç. Le moment était à présent venu de tenter de neutraliser Edhem et ses supporters d'Eskişehir. Peu de temps après la création de la nouvelle organisation, Mustafa Kemal somma Edhem en termes aimables mais résolus de s'y rallier et de transférer son journal, le Seyyare-i Yeni Dünya, à Ankara. Bien entendu, ce déménagement concernait également l'imprimerie. Nous ne savons pas comment Edhem réagit à cette demande. Mais une chose est certaine : vers la mi-novembre, l'imprimerie d'Eskişehir était déjà démontée et transportée à Ankara. Une fraction de l'équipe du Seyyare-i Yeni Dünya, Arif Oruç notamment, avait accepté de rejoindre le parti communiste. Il semble qu'Edhem, qui se croyait et se disait l'homme de Moscou, se soit lui aussi résolu à entrer dans l'organisation officielle, tout en continuant à comploter de concert avec un certain nombre d'éléments clandestins.

Après son transfert à Ankara, le Seyyare-i Yeni Dünya fut placé sous la direction de Hakkı Behiç et joua, pendant quelque temps, le rôle d'organe du parti communiste officiel. Il paraissait tous les jours sauf le samedi (à la différence du Hakimiyet i Milliye qui ne paraissait que trois fois par semaine) et était sous-titré "Journal communiste de Turquie". Les quelques numéros épars dont nous disposons (à partir du 22 novembre 1920) continuent d'accorder une grande place aux exploits des troupes d'Edhem. La tendance pro-bolchevique du journal était illustrée par un certain nombre d'informations relatives à la Russie soviétique : situation politique et sociale, communiqués des opérations de guerre, etc. Les éditoriaux, signés soit par Hakkı Behiç, soit par Arif Oruç, étaient généralement consacrés à l'actualité politique. Au total, un journal bien peu subversif, mais qui de toute évidence était demeuré fidèle au "camarade" Edhem.

Prudent, Mustafa Kemal avait procédé par étapes, car il devait compter avec une importante opposition parlementaire. Dans un premier temps, il avait obtenu la dissolution de l'Armée verte. Il avait ensuite réussi à attirer Edhem dans le parti communiste officiel et à faire transférer le Seyyare-i Yeni Dünya à Ankara. Il y a tout lieu de croire qu'Edhem avait considéré ce déménagement comme un fait positif, susceptible d'accroître son prestige auprès de l'opinion anatolienne. Il ne restait plus, pour le chef du pouvoir national, qu'à détruire les "forces mobiles" qui faisaient la puissance de son rival.

Dès la fin du mois de novembre, il prit un certain nombre de mesures pour contraindre les troupes d'Edhem à s'incorporer dans l'armée régulière. Edhem et ses frères, le député de Saruhan Reşit bey et le capitaine Tevfik bey, sans aller jusqu'à la révolte ouverte, étaient cependant décidés à ne pas céder. Les pourparlers, les échanges de menaces, les discussions devant la Grande Assemblée — où Edhem disposait de nombreux supporters (près du quart des députés, semble-t-il) — se prolongèrent pendant tout le mois de décembre. Mais autour des rebelles, l'étau ne cessait de se resserrer. Bientôt Edhem n'eut d'autre ressource que de tenter de provoquer, par l'entremise du neveu d'Arif Oruç, Nizamettin Nazif, un soulèvement "bolchevik" dans la région d'Eskişehir. De façon plus réaliste, il s'efforça également de fomenter une grève des cheminots, de manière à paralyser les transports de troupes kémalistes. Parallèlement, son frère Reşit bey fit appel à des provocateurs qu'il chargea de corrompre les officiers et les soldats de l'armée régulière. Mais ces diverses mesures s'avérèrent totalement inefficaces. De toute évidence, les troupes kémalistes, reprises en main et restructurées par İsmet pacha, étaient les plus fortes.

Le 26 décembre, Mustafa Kemal publia un communiqué officiel interdisant à quiconque de recruter des bandes de francs-tireurs, sous quelque prétexte que ce soit. Le texte précisait que les contrevenants seraient poursuivis pour atteinte à la sûreté du Gouvernement de la Grande Assemblée. Ce communiqué parut le 29 décembre dans le Seyyare-i Yeni Dünya. Le lendemain, le journal changeait de nom : le terme seyyare disparaissait du titre. Le Yeni Dünya n'était plus l'organe des "forces mobiles". Désormais, plus un mot à propos d'Edhem. Arif Oruç et Hakkı Behiç, qui conservaient la direction du journal, multipliaient par contre les articles concernant "l'univers communiste".

Bien que la situation fût sans issue, Edhem refusera de se soumettre à l'ultimatum de Mustafa Kemal. Jusqu'au dernier moment, il semble avoir espéré un soulèvement populaire en sa faveur. Il comptait également — selon toute vraisemblance — sur une intervention de la mission bolchevique qui s'était installée à Ankara au début du mois d'octobre. Mais le soulèvement populaire n'eut pas lieu et les Russes ne firent rien pour venir en aide aux rebelles. Au début du mois de janvier, les troupes d'Edhem, cernées de toutes parts, se débandèrent. Certains détachements rejoignirent l'armée régulière. D'ultimes combats se déroulèrent à Gediz le 5 janvier. Définitivement vaincus, Edhem et ses frères réussirent à prendre la fuite accompagnés de quelques-uns de leurs partisans et trouvèrent refuge chez les Grecs, pour lesquels cette trahison constituait une extraordinaire aubaine."


Gotthard Jäschke, "Mustafa Kemal et la proclamation de la République en Turquie", Orient, n° 27, 1963, p. 38 :

"Quoiqu'il [Kemal] ne lui accordât pas pleine liberté d'agitation, comme l'avait demandé Upmal-Angarskiy, délégué provisoire du gouvernement soviétique, il tolérait tacitement le mouvement limité d'une « cinquième colonne », étant donné que celui-ci ne pouvait devenir dangereux à cause de l'immunité du paysan turc contre les idées bolcheviques. C'est seulement après la trahison du tcherkesse Edhem compromettant le Parti communiste turc que Mustafa Kemal fut obligé de prendre des mesures rigoureuses. Il les motiva dans son discours du 8 janvier 1921 dans les termes suivants : « Ces traîtres osent tromper nos amis à Moscou par leur couleur, leur forme et leur costume communistes, tout en feignant qu'une révolution volcanique immédiate soit possible dans notre pays. Toutefois les bolcheviques ont reconnu que ces gens là ne sont que des dilettantes qu'on ne devrait pas prendre au sérieux »."


Verax, "Quelques maîtres du destin. — Mustapha Kémal", Revue des deux Mondes, 1er octobre 1930, p. 609-610 :


"(...) en avril 1920, Mehmed VI laisse arrêter à Constantinople, par les Anglais, tous les patriotes qui ont sa sympathie [Kemal], et met hors la loi les leaders nationalistes. Mustapha quitte alors l'armée et constitue à Angora un nouveau gouvernement dont il prend la présidence (1).

A partir de ce jour, son attitude se précise : il prend nettement position contre Stamboul. Cependant les Grecs, renforcés par de nouveaux contingents venus d'Athènes, dessinent une première offensive et Mehmed, de plus en plus affolé, recrute dans les bas-fonds de Constantinople des milliers de spadassins qui ravagent l'Anatolie et fomentent des révoltes contre les unionistes. Journées difficiles où Kémal a besoin de tout son courage et de sa confiance dans l'avenir pour ne pas désespérer, tant la situation est précaire. Aux côtés des Grecs, dont les troupes ont déjà atteint Afioum-Kara-Hissar, se trouvent nombre de traîtres turcs à la solde de l'étranger et plusieurs milliers de Circassiens commandés par Tcherkess Edhem, qui se sont détachés des troupes nationales. Il doit leur tenir tête, mais il lui faut aussi faire front contre l'armée du Khalife et négocier avec les Alliés qui lui demandent de déposer les armes ; rien ne le décourage, rien ne l'arrête, et il entame une lutte épique avec des moyens infimes. Le 6 janvier 1921, Ismet Pacha, un de ses meilleurs lieutenants, bat les Grecs près d'Eskichehir. Ce premier succès suivi d'autres, en mars et en avril, n'empêche pas quelques revers, Kémal ne pouvant exploiter ses victoires, faute de matériel. Juillet marque enfin l'instant décisif de la campagne. (...)

(1) Le premier meeting de l'Assemblée générale élue et constituée en avril 1920, eut lieu quelques jours après l'excommunication civile et religieuse des partisans de Mustapha Kémal.
"


Paul Gentizon, Mustapha Kemal ou L'Orient en Marche, Paris, Bossard, 1929, p. 13 :

"Entrant lui-même en lice, il [Mehmet VI] organise contre les patriotes d'Anatolie une véritable arme de répression, l'armée du califat. Les troupes manquant, il ordonne des levées. Personne ne se présentant, il fait recruter des milliers de bravi dans les bas-fonds de Constantinople. Et c'est là l'arme du commandeur des Croyants ! Ces traîtres lancés aux côtés des Grecs contre les forces nationales, fomentent des révoltes à Ismit, Bolou, Ada-Bazar, Konia, ravagent le pays et s'en vont détruire les lignes télégraphiques jusqu'aux environs d'Angora. Cependant, comme un bloc d'acier, les forces nationales résistent à ces assauts. Mehmed VI tente alors un suprême effort. Reprenant la méthode hamidienne opposant aux Turcs les allogènes de l'empire, il s'efforce de détacher les contingents circassiens des troupes nationales. Il y réussit. En 1921, des milliers de soldats circassiens qui avaient combattu jusqu'alors pour la cause d'Angora entrent en rébellion ouverte sous la direction de leurs chefs, Tcherkess Edhem et ses frères, et se rallient aux Grecs.

Ainsi, jusqu'au bout et sans répit, Mehmed VI Vahideddine lutta ouvertement contre ses frères de race [il était de mère abkhaze]. Toujours hypnotisé par la politique hamidienne d'impérialisme religieux, il ne saisit nullement l'importance du mouvement national qui se donnait comme but d'assurer la Turquie sa véritable indépendance. Appréhendant la perte de son trône, il sacrifia les intérêts de sa patrie à ceux de sa dynastie. Il admit sans révolte la déchéance de son pays. C'est pourquoi il accepta de pactiser avec l'étranger, l'ennemi, et finalement se disqualifia aux yeux de la nation."


"Nouvelles en trois lignes : Etranger", Le Matin, 5 mars 1921,
p. 3 :

"—  Athènes : On mande de Smyrne que Ebhref bey [Kuşçubaşı Eşref], imitant l'exemple d'Edhem bey [Çerkez Ethem], dissout ses bandes kemalistes et se rend aux Grecs. (Havas.)"


"Affaires d'Orient", Le Gaulois, 7 mars 1922, p. 3 :


"Une dépêche de Londres annonce que le premier régiment des Irish Guards, actuellement à Windsor, a reçu l'ordre de partir pour Constantinople le 22 avril.

On mande de Smyrne qu'un détachement circassien composé de 400 fantassins et de 150 cavaliers a été formé par les soins du club circassien de cette ville. Il est placé sous le commandement d'Edhem bey et coopérera avec les troupes grecques contre les kemalistes.

D'autre part, l'agence Reuter apprend que le télégramme suivant a été reçu à Londres, de source grecque semi-officielle :

« Les journaux grecs signalent l'existence à Smyrne d'un fort mouvement pour la préparation des moyens propres à empêcher le retour de l'Asie-Mineure sous la domination turque. Au cours d'une réunion tenue sous la présidence de l'archevêque de Smyrne, celui-ci a, incité les hommes à l'enrôlement volontaire il a proposé que les classes riches contribuassent à atteindre le but poursuivi par l'abandon d'un cinquième de leur fortune. » "


Joëlle Dalègre, "Citoyens hellènes de religion musulmane", in Michel Bozdémir (dir.), Islam et laïcité. Approches globales et régionales, Paris, L'Harmattan, 1996, p. 174 :


"Ces éléments conservateurs [de Thrace occidentale] ont été renforcés car se sont réfugiés en Grèce des ennemis politiques de M. Kemal, des Circassiens qui avaient aidé l'armée grecque dans sa guerre contre la Turquie entre 1920 et 1922, le dernier seyh-ül-islam ottoman Mustafa Sabri [issu de l'Entente libérale], 12 des fameux 150 ennemis politiques de M. Kemal exclus de toutes les amnisties et condamnés à l'exil [l'ancien ministre Mehmet Ali Gerede (figurant sur cette liste) a en fait pu revenir en Turquie à la fin des années 30], d'autres ennemis ou déserteurs moins importants ne figurant pas sur cette liste ; tous ont utilisé la Thrace comme base arrière pour diriger leur contre-propagande avec la tolérance des autorités grecques qui ne pouvaient que l'apprécier, vu les rapports entre les deux pays."


"En Turquie", Le Peuple (organe quotidien du syndicalisme), 30 août 1927, p. 3 :


"Capture d'une bande d'agitateurs

Angora, 29 août. — L'Agence Anatolie publie la note suivante :

Une bande commandée par Hadji Sami
[Selim Sami Bey, frère de Kuşçubaşı Eşref] et composée de traîtres et de fugitifs, agissant contre la Turquie, soutenue et armée à l'extérieur par certains milieux, avait été envoyée en Turquie pour préméditer un attentat politique. Au moment où cette bande venant de Samos se rendait à Koucheada, elle a été entièrement capturée le 24 courant entre Djunis et Bezdaghan.

Le chef de bande, Hadji Sami, et son frère Ahmed ont péri dans la rencontre."


"Dans le Proche-Orient", Le Temps, 14 octobre 1927, p. 1 :

"Les rapports turco-grecs

Notre correspondant particulier à Constantinople nous écrit :

Les relations turco-grecques font l'objet d'un important article dans le Milliet. Le journal relève en premier lieu que la bande tcherkesse d'Hadji Sami, qui chercha à attenter à la vie de Moustapha Kemal, s'est organisée d'abord en Grèce, à Athènes, et de là passa à Samos avant de débarquer sur le rivage anatolien. La légation turque à Athènes attira, dès cette époque, l'attention du gouvernement hellénique sur l'activité de ces Tcherkesses et demanda que des mesures fussent prises à leur égard. Le gouvernement d'Athènes répondit qu'il n'autoriserait jamais la formation d'une pareille bande, mais à la même date Hadji Sami et ses acolytes quittaient Samos pour prendre pied en Anatolie. Se basant sur ces faits, l'article conclut que la Turquie est en droit de formuler à la Grèce deux demandes : 1° celle de ne plus accorder le droit d'asile aux Tcherkesses qui cherchent à attenter à la vie de Moustapha Kemal ; 2° celle de mettre fin à l'activité, en Thrace occidentale, des personnes figurant sur la liste des 150 indésirables écartés de Turquie en vertu du traité de Lausanne. Il s'agit ici des traîtres à la cause turque qui, réfugiés à Gumuldjina, Dédéagatch et autres villes, sont devenus instituteurs, muftis avec l'assistance du gouvernement hellénique. Les uns même publient des journaux se livrant à de violentes attaques contre la République turque. Sur ce dernier point, le Milliet conclut que le gouvernement d'Athènes devrait mettre fin à cet état de choses en transportant ces indésirables loin de la Thrace occidentale, c'est-à-dire loin des frontières turco-grecques."
 

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