jeudi 8 juillet 2021

Les Circassiens : de la révolution jeune-turque aux révoltes anti-kémalistes



Alexandre Toumarkine, "L'intégration des immigrants du Caucase du Nord-ouest dans l'Empire ottoman (de la fin du XIXe siècle au début du XXe siècle)", in A. Sumru Özsoy (dir.), Proceedings of the Northwest Caucasian Linguistics, 10-12 October 1994, Oslo, Novus, 1997, p. 136-137 :


"En 1908, dans la foulée de la révolution jeune turque, la promulgation d'une nouvelle Constitution - qui rétablit en fait la Constitution très libérale de 1876 - donne la possibilité aux Tcherkesses, comme aux autres citoyens, de créer des associations et des journaux. Cette même année, ils créent l'Association d'Union et d'Entraide Tcherkesse (Çerkes Ittihad ve Teavun Cemiyeti) qui publie, de 1911 à 1913, un journal intitulé Guaze ("le guide" en adyghe ) en langues turque et adyghe. Ce club, ou se côtoient une pléiade de généraux, des professions libérales, des intellectuels et des étudiants tcherkesses, et son organe d'expression, développent une idéologie - le "circassianisme" ou en turc çerkeslik - prônant à la fois, contre l'assimilation, la préservation (voire la redécouverte) de l'identité circassienne en exil et la libération militaire d'un Caucase du Nord qui deviendrait indépendant. L'idée du retour, à terme, sur les terres des ancêtres, apparaît comme un devoir sacré. En 1914, est fondée l'Association de Diffusion de l'Education au sein des Caucasiens à Istanbul (Istanbul'da Kafkasyalılar Arasında Nesr-i Maarif Cemiyeti) et 1918 voit naître l'Association d'Entraide des Femmes Tcherkesses (Çerkes Kadınları Teavun Cemiyeti) qui publie après-guerre une revue, Diyane ("notre mère" en adyghe), elle aussi en turc et en adyghe. Ces deux associations sont très significatives, car elles témoignent de la "modernité" d'une communauté qui vivait quelques décennies auparavant dans le cadre d'une société rurale et montagnarde traditionnelle du Caucase du Nord. Elles renvoient au souci, on pourrait presque dire à l'obsession, d'éducation, d'instruction, de pédagogie de ces immigrés, qui vont jusqu'à envoyer, en 1910-1912, des équipes d'enseignants tcherkesses dans le Caucase du Nord-Ouest pour y fonder des écoles. La deuxième association, qui a à son actif la création de la première et seule école primaire tcherkesse (Çerkes örnek ilkokulu) de Turquie, fait partie des nombreuses sociétés de femmes créées à partir de 1908, dans la mouvance du Comité Union et Progrés, et luttant pour l'émancipation féminine.

Pendant la première guerre mondiale, les Tcherkesses sur-représentés dans les milieux militaires ottomans, se montrent actifs sur tous les fronts et en particulier à l'est contre l'armée russe. Caressant un temps le rêve de voir leur programme politique devenir réalité, ils doivent y renoncer après-guerre. Ils jouent néanmoins encore un rôle important, dans la guerre d'Indépendance qui déchire alors l'Empire ottoman. On les retrouve autant chez les partisans du padishah que du côté des Kemalistes. Parmi ceux qui sont attachés à la légitimité du Sultan, il y a d'abord des militaires (soulèvement d'Anzavour Ahmet dans l'été 1919), mais aussi de nombreux Tcherkesses de l'Anatolie du Nord-ouest (soulèvements à Bolu, Adapazarı et Düzce en 1920) et du centre (émeutes à Yozgat en 1920). Aux cotés de Mustafa Kemal, on trouve des hommes tels que Rauf Bey, fils d'un amiral circassien [abkhaze], héros de la première guerre mondiale [plutôt de la Première Guerre balkanique] et chef de la délégation turque à l'armistice de Moudros, ou Bekir Sami Bey (Koundoukhov). Ce dernier, Ossète, fils d'un général de l'armée russe ayant émigré dans l'Empire ottoman et servi lors du siège de Kars en 1878, est un ancien diplomate et gouverneur de Van, Bursa, Trabzon, Beyrouth et Alep. Par l'intermédiaire de Rauf Bey, Kemal a gagné l'appui de bandes armées tcherkesses commandées par trois frères : Rashid, Tawfik et Ethem, fils d'un fermier de la région de Balıkesir. Les bandes de Çerkes Ethem [issu de l'Organisation Spéciale] offrent aux Kemalistes une aide militaire précieuse contre les Grecs mais aussi pour mater les révoltes... circassiennes de Düzce et Yozgat. A la suite de désaccords profonds avec les Kemalistes qui se méfient de sa puissance militaire et de son prestige, Çerkes Ethem entre en conflit ouvert avec l'armée régulière et finit par s'enfuir en Grèce en janvier 1921. La figure de Çerkes Ethem devient dès lors, et jusqu'à nos jours, dans le discours politique et l'historiographie officielle turque le traître par excellence."


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 290 :


"Quant à Enver, il estimait que l'armée faisait un front commun pour la défense d'Edirne et que le sort des armes leur serait favorable. A l'opposé de Cemâl, il envisageait une offensive et la prise immédiate d'Edirne208. Lors de l'enterrement de Nazim Paşa209, il tint les propos suivants :

...« Ne croyez pas que l'armée soit divisée à l'heure actuelle. Sur la question d'Edirne, elle n'a qu'une seule opinion. Certes, il y a toujours des officiers unionistes et des officiers de la Ligue [militaire]. Mais il ne s'agit pas en ce moment d'une question de parti ; il s'agit d'une question nationale... Notre armée est dix fois meilleure en ce moment qu'au début des hostilités. Elle sera mieux commandée d'abord ; nous allons renouveler son haut commandement. Et puis maintenant, tous nos hommes sont aguerris et instruits. Ils ont tous au moins tiré quarante cartouches. Nous avons des munitions plus qu'il n'en faut. Et, cette fois, nos hommes ne mourront pas de faim... »210. (...)

208 L'Allemagne qui était redevenue la conseillère attitrée du gouvernement jeune-turc ne cessait de lui prodiguer des conseils de résistance à outrance et de reprise des hostilités. Elle appuyait cette politique par l'envoi d'armes, de munitions, d'effets militaires et de nouvelles fournitures que l'industrie allemande venait de consentir à crédits. Grâce à une avance consentie par la finance allemande, tous les fonctionnaires, qui, depuis le 14 janvier 1913 n'avaient pas touché leur solde auraient pu être payés. Cf. S.H.A.T., 7N1638, Constantinople, rapport n° 560 du 30 janvier 1913.

209 Des rumeurs faisaient état que les volontaires circassiens [çerkes] et lazes (Nazim Paşa [ministre de la Guerre et membre de l'Entente libérale] était d'origine çerkes) s'étaient révoltés et avaient exigé qu'on leur remette le corps de leur ancien ministre pour lui offrir les funérailles convenables. Cf. ibid.

210 S.H.A.T., 7N1638, Constantinople, rapport n° 559 du 25 janvier 1913."


Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016, p. 136-137 :


"Les officiers du Comité Union et Progrès et les officiels provinciaux, juges, gouverneurs de régions, gouverneurs de districts [kaymakams], généralement membres du Comité Union et Progrès cherchent à embrigader des groupes de volontaires et de réfugiés. Ils sont affectés dans Teşkilat-ı Mahsusa ou au service de différentes organisations gouvernementales liées au Comité Union et Progrès, comme l'Association de la Défense Nationale [Milli Müdafaa Cemiyeti] qui dispose d'un certain nombre d'antennes. Par exemple, une force composée de volontaires levés entre Ordu et Ünye, sur les rives de la mer Noire, est envoyée combattre les Russes et les Arméniens dans le Caucase. Des groupes de volontaires sont aussi recrutés pour servir dans la marine par l'intermédiaire de l'Association de la Marine Nationale [Milli Donma Cemiyeti]. D'anciens réfugiés musulmans ayant fui la domination russe, s'engagent comme volontaires pour se battre contre elle, de peur d'y être chassés en cas de victoire russe. Les anciens musulmans du Caucase et les Lazes sont recherchés pour combattre sur le front du Caucase. L'Etat ottoman essaie aussi de mobiliser des Circassiens originaires du Nord du Caucase installés en Anatolie et en Syrie, pour leur connaissance de la géographie de ces montagnes. Leur mobilisation peut être motivée par l'espoir que l'Empire ottoman regagnera le contrôle de ces territoires.

De plus, les Circassiens sont très présents dans l'armée ottomane depuis la période hamidienne et ils constituent un groupe musulman très fiable, employés dans l'armée régulière, la gendarmerie ou les forces irrégulières du maintien de l'ordre. Les Circassiens continueront à assurer ces services dans les forces armées après la révolution Jeune Turque de 1908 et leur relation à l'Etat devient encore plus étroite. Pendant la Première Guerre mondiale, ils sont très impliqués dans Teşkilat-ı Mahsusa, dont certains de ses hommes forts sont d'origine circassienne, tels Eşref Kusçubasızade et Yakub Cemil qui sont très actifs non seulement sur le front du Caucase mais aussi dans les provinces arabes. Les liens étatiques étroits avec les communautés locales d'origine circassienne suscitent un élan en faveur du volontariat.

A cet égard, les notables ou chefs paramilitaires circassiens, même emprisonnés, sont recherchés car ils entraîneront à leur suite un nombre important d'hommes en armes à la loyauté assurée [les armées occidentales recrutaient également des condamnés dans les prisons, pendant la Première Guerre mondiale]."


Fuat Dündar, "La politique d'installation des minorités musulmanes par Union et Progrès (1913-18)", conférence : "Türkei : Emanzipation vom Nationalismus ?", Bâle, 14-16 octobre 2004 :

"Les Tcherkesses

Il est important de souligner qu'on rencontre presque aucun des éléments tcherkesses parmi les muhadjîrs balkaniques de 1913 et l'année suivante, mais plutôt ils sont tcherkesses de Syrie. La majorité d'entre eux s'était installée le long des lignes de chemin de fer de Bagdad – Hedjaz, pour les protéger contre les tribus arabes. En raison du climat, les conditions de vie et surtout les attaques répétées des Bédévies [Bédouins], un grand nombre des Tcherkesses voulait toujours partir en Anatolie. Une demande qui touche directement la sécurité des lignes et surtout la sécurité des villes saintes de la Mecque et de la Médine. Le comité ne pouvait l'accepter. Mais avec le déclenchement de la rébellion arabe, le premier convoi tcherkesse arrive à Urfa en novembre 1916. A l'égard de cet événement de facto, le Comité les installe plutôt à Urfa, Diyarbekir, Ma'mûret-ül-azîz, Maras, Elbistan et Mardin, c'est-à-dire juste quelques dizaines de kilomètres de l'armée russe qui avance rapidement."


Paul Dumont, "La révolution impossible : Les courants d'opposition en Anatolie, 1920-1921", Cahiers du monde russe et soviétique, volume 19, n°1-2, janvier-juin 1978, p. 147-151 :


"Pour certaines personnalités politiques, l'Armée verte constituait, par ailleurs, le point de départ d'une sorte de conspiration visant à créer une opposition prétendument "de gauche" face à Mustafa Kemal. Au moment de la création de l'Armée verte, le leader de la résistance anatolienne n'avait guère pressenti la manoeuvre et avait cautionné Hakkı Behiç et ses camarades. Il ne se rendra compte de sa bévue que vers le milieu de l'été 1920, lorsque le caractère insidieux des activités de l'Armée verte se manifestera au grand jour.

C'est l'adhésion de Çerkeş Edhem à l'organisation qui semble avoir constitué le principal facteur de rupture entre Mustafa Kemal et l'Armée verte. Çerkeş Edhem était le chef d'importantes troupes de francs-tireurs dans la région de Salihli, en Anatolie occidentale. Il avait rendu de nombreux services au Gouvernement d'Ankara, notamment en éliminant les bandes antinationalistes d'Anzavur et en étouffant les soulèvements de Düzce et de Balıkesir. En juin 1920, il avait été chargé par Mustafa Kemal d'aller écraser la révolte des Çapanoğlu dans leur "fief" de Yozgat. Considéré par les milieux nationalistes comme un véritable héros de la résistance anatolienne, il avait commencé à adopter à cette époque une attitude hautaine et agressive vis-à-vis du Gouvernement d'Ankara. Après l'écrasement du premier soulèvement de Yozgat (fin juin 1920), Çerkeş Edhem deviendra pour Mustafa Kemal un dangereux rival dont l'influence ne cessera de croître au sein de la Grande Assemblée nationale.

C'est vraisemblablement vers la fin du mois de juin ou au début du mois de juillet 1920, lors d'un de ses passages à Ankara, qu'il avait adhéré à l'Armée verte. Entre ses mains et entre celles de ses frères, le député de Saruhan Reşid bey et le capitaine Tevfık bey, la société secrète prit l'allure d'une redoutable machine de guerre visant à saper les fondements du pouvoir kémaliste. Devant le péril, Mustafa Kemal ne tarda pas à réagir. Dès qu'il eut la conviction que certains éléments de l'Armée verte complotaient contre lui, il convoqua Hakkı Behiç et lui demanda de dissoudre l'organisation.


En dépit des protestations de Hakkı Behiç, les membres du comité central d'Ankara semblent avoir accepté de s'incliner. Les activités de l'organisation furent mises provisoirement en veilleuse. Mais le relais fut pris par la section d'Eskişehir qui avait été créée peu de temps auparavant.

Cette section était animée par un certain Behram Lutfi, directeur de l'école secondaire de Sivrihisar, et par Mustafa Nuri, un instituteur qui se prétendait également journaliste. Ce Mustafa Nuri, qui semble avoir eu un faible pour la boisson, affichait dans ses moments d'ivresse une grande sympathie pour le bolchevisme. L'organisation mise en place par les deux hommes prenait appui sur les troupes d'Edhem (qui comptaient notamment un bataillon "bolchevik" commandé par un certain İsmail Hakkı) et aussi, selon toute vraisemblance, sur quelques éléments du prolétariat d'Eskişehir. Cette ville, un des centres essentiels de l'industrie militaire kémaliste, était depuis le printemps de l'année 1920 le quartier général de Şerif Manatov, le représentant de la République bachkire en Anatolie. Manatov y avait donné des conférences sur le socialisme et y avait constitué, à en croire un rapport du Foreign Office, une "petite bande d'extrémistes" comprenant un certain nombre de notables de la ville. Il y a tout lieu de penser que c'est parmi les disciples du propagandiste bolchevik que l'Armée verte d'Eskişehir avait recruté l'essentiel de sa clientèle.

Bientôt, Eskişehir devint un actif foyer d'agitation. Çerkeş Edhem y disposait d'une imprimerie, une des plus modernes d'Anatolie. Il ne tarda pas à avoir son propre journal.
Un premier organe, l'Arkadaş (L'Ami) fut fondé par Mustafa Nuri vers la fin du mois d'août. Ce journal fut remplacé dès le 13 septembre par le Seyyare-i Yeni Dünya (Le Nouveau Monde des Forces mobiles) dirigé par Mustafa Nuri et Arif Oruç. Ce dernier, un journaliste imprégné d'idées socialistes, prétendait donner au Yeni Dünya une coloration islamo-bolchevique. Mais en réalité, le journal semble avoir été surtout consacré à la propagande personnelle d'Edhem. A côté du Seyyare-i Yeni Dünya, dont le tirage était de 3 000 exemplaires (chiffre important pour l'époque), la section d'Eskişehir de l'Armée verte propageait également toutes sortes de tracts et de brochures. C'est à Eskişehir que fut publié notamment un ouvrage du cheikh Servet, intitulé Asr-u saadetten bir yaprak (Une page de l'âge d'or). L'objet du livre, destiné à fournir des arguments aux militants de l'Armée verte, était de démontrer, moyennant maintes subtilités théologiques, que les préceptes du bolchevisme étaient identiques à ceux de l'Islam.

Mustafa Kemal ne pouvait guère demeurer indifférent à toute cette effervescence. Ce n'était pas tant les fracassantes prises de position pro-bolcheviques de Çerkeş Edhem et de ses acolytes qui l'inquiétaient que le caractère séditieux de ce qui se tramait à Eskişehir. Les troupes irrégulières d'Edhem — une quinzaine de détachements comptant au total près de trois mille hommes — pouvaient à tout moment se retourner contre le pouvoir kémaliste et le mettre en péril. Par ailleurs, le Seyyare-i Yeni Dünya, qui était imprimé dans de bien meilleures conditions que le Hakimiyet-i Milliye (La Souveraineté nationale), l'organe officieux du Gouvernement d'Ankara, constituait aux mains d'Edhem une arme redoutable. Mustafa Kemal n'avait pas encore réussi à s'imposer pleinement à l'opinion anatolienne (les révoltes antinationalistes de l'année 1920 montraient, bien au contraire, qu'il y avait un énorme travail à accomplir dans ce domaine). La propagande du Seyyare-i Yeni Dünya en faveur d'Edhem et de ses troupes ne pouvait que porter atteinte à son crédit.

Il convenait donc d'agir avec célérité et détermination. Dès le début du mois de septembre, des mesures législatives avaient été prises, prévoyant des peines de prison et de bannissement pour les fauteurs de troubles. Vers la fin du même mois, Mustafa Kemal convoqua les responsables de l'Armée verte qui avaient, depuis quelque temps, repris leurs activités à Ankara et leur ordonna de dissoudre sans délai l'organisation. Le 4 octobre, la loi sur les Associations fut amendée de manière à donner au Gouvernement le droit d'interdire les organisations dangereuses pour la sûreté de l'Etat.

Il fallait veiller toutefois à ne pas vexer les Bolcheviks qui, par le biais de Şerif Manatov, cautionnaient l'Armée verte. La suppression pure et simple de l'organisation, à un moment où le Gouvernement d'Ankara abordait une phase particulièrement délicate de ses relations avec la République des Soviets, risquait de porter une grave atteinte au rapprochement turco-russe. Au demeurant, il ne faisait aucun doute que les militants bolchevisants de l'Armée verte, sûrs de l'appui soviétique, refuseraient une telle suppression et continueraient à poursuivre clandestinement leurs activités. De là, sans nul doute, l'idée de créer un parti communiste dûment reconnu, qui regrouperait tous les éléments subversifs et dont la mise en place constituerait un évident témoignage de bonne volonté vis-à-vis de la Russie soviétique.

Le parti communiste turc fut officiellement constitué le 18 octobre 1920, avec à sa tête quelque-uns des anciens dirigeants de l'Armée verte, notamment Hakkı Behiç. Le moment était à présent venu de tenter de neutraliser Edhem et ses supporters d'Eskişehir. Peu de temps après la création de la nouvelle organisation, Mustafa Kemal somma Edhem en termes aimables mais résolus de s'y rallier et de transférer son journal, le Seyyare-i Yeni Dünya, à Ankara. Bien entendu, ce déménagement concernait également l'imprimerie. Nous ne savons pas comment Edhem réagit à cette demande. Mais une chose est certaine : vers la mi-novembre, l'imprimerie d'Eskişehir était déjà démontée et transportée à Ankara. Une fraction de l'équipe du Seyyare-i Yeni Dünya, Arif Oruç notamment, avait accepté de rejoindre le parti communiste. Il semble qu'Edhem, qui se croyait et se disait l'homme de Moscou, se soit lui aussi résolu à entrer dans l'organisation officielle, tout en continuant à comploter de concert avec un certain nombre d'éléments clandestins.

Après son transfert à Ankara, le Seyyare-i Yeni Dünya fut placé sous la direction de Hakkı Behiç et joua, pendant quelque temps, le rôle d'organe du parti communiste officiel. Il paraissait tous les jours sauf le samedi (à la différence du Hakimiyet i Milliye qui ne paraissait que trois fois par semaine) et était sous-titré "Journal communiste de Turquie". Les quelques numéros épars dont nous disposons (à partir du 22 novembre 1920) continuent d'accorder une grande place aux exploits des troupes d'Edhem. La tendance pro-bolchevique du journal était illustrée par un certain nombre d'informations relatives à la Russie soviétique : situation politique et sociale, communiqués des opérations de guerre, etc. Les éditoriaux, signés soit par Hakkı Behiç, soit par Arif Oruç, étaient généralement consacrés à l'actualité politique. Au total, un journal bien peu subversif, mais qui de toute évidence était demeuré fidèle au "camarade" Edhem.

Prudent, Mustafa Kemal avait procédé par étapes, car il devait compter avec une importante opposition parlementaire. Dans un premier temps, il avait obtenu la dissolution de l'Armée verte. Il avait ensuite réussi à attirer Edhem dans le parti communiste officiel et à faire transférer le Seyyare-i Yeni Dünya à Ankara. Il y a tout lieu de croire qu'Edhem avait considéré ce déménagement comme un fait positif, susceptible d'accroître son prestige auprès de l'opinion anatolienne. Il ne restait plus, pour le chef du pouvoir national, qu'à détruire les "forces mobiles" qui faisaient la puissance de son rival.

Dès la fin du mois de novembre, il prit un certain nombre de mesures pour contraindre les troupes d'Edhem à s'incorporer dans l'armée régulière. Edhem et ses frères, le député de Saruhan Reşit bey et le capitaine Tevfik bey, sans aller jusqu'à la révolte ouverte, étaient cependant décidés à ne pas céder. Les pourparlers, les échanges de menaces, les discussions devant la Grande Assemblée — où Edhem disposait de nombreux supporters (près du quart des députés, semble-t-il) — se prolongèrent pendant tout le mois de décembre. Mais autour des rebelles, l'étau ne cessait de se resserrer. Bientôt Edhem n'eut d'autre ressource que de tenter de provoquer, par l'entremise du neveu d'Arif Oruç, Nizamettin Nazif, un soulèvement "bolchevik" dans la région d'Eskişehir. De façon plus réaliste, il s'efforça également de fomenter une grève des cheminots, de manière à paralyser les transports de troupes kémalistes. Parallèlement, son frère Reşit bey fit appel à des provocateurs qu'il chargea de corrompre les officiers et les soldats de l'armée régulière. Mais ces diverses mesures s'avérèrent totalement inefficaces. De toute évidence, les troupes kémalistes, reprises en main et restructurées par İsmet pacha, étaient les plus fortes.

Le 26 décembre, Mustafa Kemal publia un communiqué officiel interdisant à quiconque de recruter des bandes de francs-tireurs, sous quelque prétexte que ce soit. Le texte précisait que les contrevenants seraient poursuivis pour atteinte à la sûreté du Gouvernement de la Grande Assemblée. Ce communiqué parut le 29 décembre dans le Seyyare-i Yeni Dünya. Le lendemain, le journal changeait de nom : le terme seyyare disparaissait du titre. Le Yeni Dünya n'était plus l'organe des "forces mobiles". Désormais, plus un mot à propos d'Edhem. Arif Oruç et Hakkı Behiç, qui conservaient la direction du journal, multipliaient par contre les articles concernant "l'univers communiste".

Bien que la situation fût sans issue, Edhem refusera de se soumettre à l'ultimatum de Mustafa Kemal. Jusqu'au dernier moment, il semble avoir espéré un soulèvement populaire en sa faveur. Il comptait également — selon toute vraisemblance — sur une intervention de la mission bolchevique qui s'était installée à Ankara au début du mois d'octobre. Mais le soulèvement populaire n'eut pas lieu et les Russes ne firent rien pour venir en aide aux rebelles. Au début du mois de janvier, les troupes d'Edhem, cernées de toutes parts, se débandèrent. Certains détachements rejoignirent l'armée régulière. D'ultimes combats se déroulèrent à Gediz le 5 janvier. Définitivement vaincus, Edhem et ses frères réussirent à prendre la fuite accompagnés de quelques-uns de leurs partisans et trouvèrent refuge chez les Grecs, pour lesquels cette trahison constituait une extraordinaire aubaine."


Gotthard Jäschke, "Mustafa Kemal et la proclamation de la République en Turquie", Orient, n° 27, 1963, p. 38 :

"Quoiqu'il [Kemal] ne lui accordât pas pleine liberté d'agitation, comme l'avait demandé Upmal-Angarskiy, délégué provisoire du gouvernement soviétique, il tolérait tacitement le mouvement limité d'une « cinquième colonne », étant donné que celui-ci ne pouvait devenir dangereux à cause de l'immunité du paysan turc contre les idées bolcheviques. C'est seulement après la trahison du tcherkesse Edhem compromettant le Parti communiste turc que Mustafa Kemal fut obligé de prendre des mesures rigoureuses. Il les motiva dans son discours du 8 janvier 1921 dans les termes suivants : « Ces traîtres osent tromper nos amis à Moscou par leur couleur, leur forme et leur costume communistes, tout en feignant qu'une révolution volcanique immédiate soit possible dans notre pays. Toutefois les bolcheviques ont reconnu que ces gens là ne sont que des dilettantes qu'on ne devrait pas prendre au sérieux »."


Verax, "Quelques maîtres du destin. — Mustapha Kémal", Revue des deux Mondes, 1er octobre 1930, p. 609-610 :


"(...) en avril 1920, Mehmed VI laisse arrêter à Constantinople, par les Anglais, tous les patriotes qui ont sa sympathie [Kemal], et met hors la loi les leaders nationalistes. Mustapha quitte alors l'armée et constitue à Angora un nouveau gouvernement dont il prend la présidence (1).

A partir de ce jour, son attitude se précise : il prend nettement position contre Stamboul. Cependant les Grecs, renforcés par de nouveaux contingents venus d'Athènes, dessinent une première offensive et Mehmed, de plus en plus affolé, recrute dans les bas-fonds de Constantinople des milliers de spadassins qui ravagent l'Anatolie et fomentent des révoltes contre les unionistes. Journées difficiles où Kémal a besoin de tout son courage et de sa confiance dans l'avenir pour ne pas désespérer, tant la situation est précaire. Aux côtés des Grecs, dont les troupes ont déjà atteint Afioum-Kara-Hissar, se trouvent nombre de traîtres turcs à la solde de l'étranger et plusieurs milliers de Circassiens commandés par Tcherkess Edhem, qui se sont détachés des troupes nationales. Il doit leur tenir tête, mais il lui faut aussi faire front contre l'armée du Khalife et négocier avec les Alliés qui lui demandent de déposer les armes ; rien ne le décourage, rien ne l'arrête, et il entame une lutte épique avec des moyens infimes. Le 6 janvier 1921, Ismet Pacha, un de ses meilleurs lieutenants, bat les Grecs près d'Eskichehir. Ce premier succès suivi d'autres, en mars et en avril, n'empêche pas quelques revers, Kémal ne pouvant exploiter ses victoires, faute de matériel. Juillet marque enfin l'instant décisif de la campagne. (...)

(1) Le premier meeting de l'Assemblée générale élue et constituée en avril 1920, eut lieu quelques jours après l'excommunication civile et religieuse des partisans de Mustapha Kémal.
"


Paul Gentizon, Mustapha Kemal ou L'Orient en Marche, Paris, Bossard, 1929, p. 13 :

"Entrant lui-même en lice, il [Mehmet VI] organise contre les patriotes d'Anatolie une véritable arme de répression, l'armée du califat. Les troupes manquant, il ordonne des levées. Personne ne se présentant, il fait recruter des milliers de bravi dans les bas-fonds de Constantinople. Et c'est là l'arme du commandeur des Croyants ! Ces traîtres lancés aux côtés des Grecs contre les forces nationales, fomentent des révoltes à Ismit, Bolou, Ada-Bazar, Konia, ravagent le pays et s'en vont détruire les lignes télégraphiques jusqu'aux environs d'Angora. Cependant, comme un bloc d'acier, les forces nationales résistent à ces assauts. Mehmed VI tente alors un suprême effort. Reprenant la méthode hamidienne opposant aux Turcs les allogènes de l'empire, il s'efforce de détacher les contingents circassiens des troupes nationales. Il y réussit. En 1921, des milliers de soldats circassiens qui avaient combattu jusqu'alors pour la cause d'Angora entrent en rébellion ouverte sous la direction de leurs chefs, Tcherkess Edhem et ses frères, et se rallient aux Grecs.

Ainsi, jusqu'au bout et sans répit, Mehmed VI Vahideddine lutta ouvertement contre ses frères de race [il était de mère abkhaze]. Toujours hypnotisé par la politique hamidienne d'impérialisme religieux, il ne saisit nullement l'importance du mouvement national qui se donnait comme but d'assurer la Turquie sa véritable indépendance. Appréhendant la perte de son trône, il sacrifia les intérêts de sa patrie à ceux de sa dynastie. Il admit sans révolte la déchéance de son pays. C'est pourquoi il accepta de pactiser avec l'étranger, l'ennemi, et finalement se disqualifia aux yeux de la nation."


"Nouvelles en trois lignes : Etranger", Le Matin, 5 mars 1921,
p. 3 :

"—  Athènes : On mande de Smyrne que Ebhref bey [Kuşçubaşı Eşref], imitant l'exemple d'Edhem bey [Çerkez Ethem], dissout ses bandes kemalistes et se rend aux Grecs. (Havas.)"


"Affaires d'Orient", Le Gaulois, 7 mars 1922, p. 3 :


"Une dépêche de Londres annonce que le premier régiment des Irish Guards, actuellement à Windsor, a reçu l'ordre de partir pour Constantinople le 22 avril.

On mande de Smyrne qu'un détachement circassien composé de 400 fantassins et de 150 cavaliers a été formé par les soins du club circassien de cette ville. Il est placé sous le commandement d'Edhem bey et coopérera avec les troupes grecques contre les kemalistes.

D'autre part, l'agence Reuter apprend que le télégramme suivant a été reçu à Londres, de source grecque semi-officielle :

« Les journaux grecs signalent l'existence à Smyrne d'un fort mouvement pour la préparation des moyens propres à empêcher le retour de l'Asie-Mineure sous la domination turque. Au cours d'une réunion tenue sous la présidence de l'archevêque de Smyrne, celui-ci a, incité les hommes à l'enrôlement volontaire il a proposé que les classes riches contribuassent à atteindre le but poursuivi par l'abandon d'un cinquième de leur fortune. » "


Joëlle Dalègre, "Citoyens hellènes de religion musulmane", in Michel Bozdémir (dir.), Islam et laïcité. Approches globales et régionales, Paris, L'Harmattan, 1996, p. 174 :


"Ces éléments conservateurs [de Thrace occidentale] ont été renforcés car se sont réfugiés en Grèce des ennemis politiques de M. Kemal, des Circassiens qui avaient aidé l'armée grecque dans sa guerre contre la Turquie entre 1920 et 1922, le dernier seyh-ül-islam ottoman Mustafa Sabri [issu de l'Entente libérale], 12 des fameux 150 ennemis politiques de M. Kemal exclus de toutes les amnisties et condamnés à l'exil [l'ancien ministre Mehmet Ali Gerede (figurant sur cette liste) a en fait pu revenir en Turquie à la fin des années 30], d'autres ennemis ou déserteurs moins importants ne figurant pas sur cette liste ; tous ont utilisé la Thrace comme base arrière pour diriger leur contre-propagande avec la tolérance des autorités grecques qui ne pouvaient que l'apprécier, vu les rapports entre les deux pays."


"En Turquie", Le Peuple (organe quotidien du syndicalisme), 30 août 1927, p. 3 :


"Capture d'une bande d'agitateurs

Angora, 29 août. — L'Agence Anatolie publie la note suivante :

Une bande commandée par Hadji Sami
[Selim Sami Bey, frère de Kuşçubaşı Eşref] et composée de traîtres et de fugitifs, agissant contre la Turquie, soutenue et armée à l'extérieur par certains milieux, avait été envoyée en Turquie pour préméditer un attentat politique. Au moment où cette bande venant de Samos se rendait à Koucheada, elle a été entièrement capturée le 24 courant entre Djunis et Bezdaghan.

Le chef de bande, Hadji Sami, et son frère Ahmed ont péri dans la rencontre."


"Dans le Proche-Orient", Le Temps, 14 octobre 1927, p. 1 :

"Les rapports turco-grecs

Notre correspondant particulier à Constantinople nous écrit :

Les relations turco-grecques font l'objet d'un important article dans le Milliet. Le journal relève en premier lieu que la bande tcherkesse d'Hadji Sami, qui chercha à attenter à la vie de Moustapha Kemal, s'est organisée d'abord en Grèce, à Athènes, et de là passa à Samos avant de débarquer sur le rivage anatolien. La légation turque à Athènes attira, dès cette époque, l'attention du gouvernement hellénique sur l'activité de ces Tcherkesses et demanda que des mesures fussent prises à leur égard. Le gouvernement d'Athènes répondit qu'il n'autoriserait jamais la formation d'une pareille bande, mais à la même date Hadji Sami et ses acolytes quittaient Samos pour prendre pied en Anatolie. Se basant sur ces faits, l'article conclut que la Turquie est en droit de formuler à la Grèce deux demandes : 1° celle de ne plus accorder le droit d'asile aux Tcherkesses qui cherchent à attenter à la vie de Moustapha Kemal ; 2° celle de mettre fin à l'activité, en Thrace occidentale, des personnes figurant sur la liste des 150 indésirables écartés de Turquie en vertu du traité de Lausanne. Il s'agit ici des traîtres à la cause turque qui, réfugiés à Gumuldjina, Dédéagatch et autres villes, sont devenus instituteurs, muftis avec l'assistance du gouvernement hellénique. Les uns même publient des journaux se livrant à de violentes attaques contre la République turque. Sur ce dernier point, le Milliet conclut que le gouvernement d'Athènes devrait mettre fin à cet état de choses en transportant ces indésirables loin de la Thrace occidentale, c'est-à-dire loin des frontières turco-grecques."
 

Voir également : La négation de la déportation tsariste des Circassiens et le rôle joué par les Arméniens dans l'expansion russo-tsariste

Le Caucase au XIXe siècle : les transplantations tsaristes d'Arméniens (en provenance de Perse, de Turquie et de Crimée)

L'immigration des muhacir dans l'Empire ottoman déclinant

La diaspora circassienne et abkhaze en Turquie

XIXe siècle : problème agraire et question arménienne dans l'Empire ottoman

Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions

La révolution jeune-turque et les minorités ethno-religieuses

La lutte des Jeunes-Turcs contre l'esclavage dans l'Empire ottoman

Kuşçubaşı Eşref, les Grecs et les Arméniens

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Les Lazes dans l'Empire ottoman tardif et au début de la République turque

Enver Paşa (Enver Pacha) et l'indépendance du Nord-Caucase (1918)

La question grecque-pontique

L'armée qui a ruiné les espoirs des nationalistes grand-grecs

Contre le kémalisme : le rapprochement entre les dachnaks, les nationalistes kurdes et les réactionnaires ottomans

mercredi 7 juillet 2021

Les Lazes dans l'Empire ottoman tardif et au début de la République turque



Alexandre Toumarkine, Les Lazes en Turquie (XIXe–XXe siècles), Istanbul, Isis, 1995 :


"La guerre turco-russe de 1853-56 n'est pas non plus à ce propos, exempte d'ambiguïté. S'il est fort possible que les irréguliers « Lazes » (?) placés sous le commandement d'Ali Pacha à Ardahan, ne soient pas de vrais Lazes, il est en revanche établi que les "Lazes" participant à la défense de Kars sont tous en fait des Géorgiens musulmans. Nous savons par ailleurs que fut constitué à Batum, pendant cette guerre, un corps de 20.000 montagnards du Lazistan, volontaires pour combattre les Russes. Batum n'est pas une ville laze, mais la proximité des zones lazophones rend probable une participation substantielle de vrais Lazes à sa défense. Enfin, dans le compte-rendu de la mission effectuée en Anatolie du nord-est en octobre 1856 par le capitaine Mircher, on retrouve des confusions désormais familières : la zone "laze" s'étendrait de Bayburt à Batum, et les Adjares, pourtant Géorgiens musulmans, serait une des tribus lazes. (...)

En 1876, on signale sans plus de précisions que des volontaires du Lazistan, enrôlés pour combattre le soulèvement serbe et monténégrin paradent à Trébizonde. Mais, avec la guerre turco-russe de 1877-1878, c'est désormais Batum qui devient l'enjeu essentiel de la région.

En avril 1877, lorsque la guerre éclate, un contingent d'irréguliers « Lazes » est levé à Trébizonde. En juin, les premiers contacts avec l'avant-garde russe, près de Batum, démontrent la valeur militaire de ces irréguliers se battant presque sur leur sol. La guerre terminée, la Russie impose notamment, par le traité de San Stefano (3 mars 1878), la cession de Batum par les Turcs. Sur place, on ne semble pas se résoudre à cet abandon. Ainsi, le consul de France à Trébizonde, Amédée Querry, écrit à son ministre Waddington : "On dit que les Lâzes auraient fait demander à la Porte de chiffrer la part d'indemnité de guerre que représente Batoum et se seraient offert à en payer les montants". Les « Lazes » avaient restitué les armes (des fusils Martini qui leur avaient été distribués au début de la guerre) contre la promesse qu'aucune parcelle de leur territoire ne serait cédée à la Russie ; s'estimant trahis, ils se tournent en vain vers le consulat anglais, demandent l'assistance de deux navires de guerre de la Royal Navy, et se déclarent prêts à combattre sous pavillon britannique ! L'armée russe ayant franchi la frontière et l'armée régulière ottomane gardant une stricte neutralité, un conseil de beys « lazes » décide, en août, une improbable levée de 60.000 hommes et une contre-offensive sur le Çoruh, sous pavillons britannique et français, avant de se rétracter devant les recommandations d'apaisement qu'ils reçoivent de toutes parts, et le constat amer de leur isolement. En fait, le rapport quantitatif entre soldats irréguliers et réguliers dans l'armée ottomane a désormais basculé au profit de ces derniers. Par ailleurs, dans cet exemple, l'acception du terme "laze" ne semble plus être ethnique ni vaguement régionale, mais plutôt administrative : ces « Lazes » sont vraisemblablement les habitants (musulmans) d'un sandjak du Lazistan qui, depuis une quinzaine d'années, dépasse largement les contours du pays laze. Il est néanmoins probable, vu la proximité des lignes russes, que de nombreux beys authentiquement lazes se soient mêlés aux Géorgiens musulmans de Batum pour imaginer ce vain et irréaliste baroud d'honneur contre la Russie." (p. 27-28)


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :


"En raison des difficultés financières, l'emploi de la réserve au sein de l'armée active se pratiquait en temps de guerre comme en temps de paix à cause des troubles presque incessants dans l'Empire. A l'instar des hommes de l'armée active, les réservistes passaient leur temps de service quasiment sous les drapeaux. Ce n'était pas sans poser problème, car ils formaient des bataillons distincts dans l'armée active, nuisant à son homogénéité. Par ailleurs, leur mobilisation continuelle en temps de paix imposait une charge très lourde aux musulmans, puisqu'elle privait les familles de la plupart des hommes de vingt-cinq à trente-deux ans et les enlevait sans cesse à leurs occupations. Ces appels répétés à leurs services suscitaient le mécontentement qui se manifestait par la désertion en masse des hommes de la réserve, surtout en pays difficile (Lazistan, Dersim)24. Lors de la période de tension entre l'Empire ottoman et la Grèce, en 1868-1869, on mobilisa quatre-vingt bataillons de réservistes [redîj]. (...)

24 Les montagnes sauvages du Lazistan et le massif du Munzur dağ, dans le Dersim, habités par des Kurdes [Zazas] insoumis, servaient de refuge aux déserteurs qui s'échappaient d'Erzincan, l'ancien quartier du 4e corps d'armée, qui fut transféré ensuite à Erzurum." (p. 27-28)

"A Adana, les désertions de recrues chrétiennes étaient nombreuses [sous le second régime constitutionnel ottoman]. Du 1er avril au 1er juillet 1912, 423 chrétiens s'embarquèrent à Mersin pour l'étranger. La désertion était particulièrement sensible dans certaines régions, telles la Syrie et le Lazistan. De nombreuses personnes continuaient à payer la taxe d'exonération." (p. 48)


Alexandre Toumarkine, op. cit. :

"Lorsque la Turquie, le 12 novembre 1914, entre dans le conflit européen, elle se retrouve derechef confrontée à son traditionnel ennemi russe. Sur le front de Transcaucasie, les troupes turques, aidées par cinq à six mille irréguliers « lazes » et adjares, passent immédiatement à l'offensive. La campagne de novembre 1914 voit les armées russes abandonner successivement Borçka, Artvin et Ardanuç ; le jour de Noël, Ardahan est prise à son tour, sans coup férir. Le général Elshin, commandant de Batum, qui conduisait les armées russes sur ce front, est alors remplacé par le général Lyakhov, qui lance une rapide contre-offensive (reprise de Sarıkamış le 31 décembre 1914). Les irréguliers « lazes », baptisés "légion géorgienne" [cette légion comprenait également des Géorgiens chrétiens-orthodoxes], sont cantonnés dans le port laze de Hopa138.

La guerre se porte rapidement au cœur du pays laze. En février, Hopa est prise ; les Russes progressent en mars 1915 jusqu'à Arhavi, où le front se stabilise jusqu'au printemps 1916. En février de la même année, pour bloquer à Trébizonde les renforts acheminés d'Istanbul à destination d'Erzerum, une vigoureuse offensive terre-mer est menée par le général Lyakhov. Devant cette double pression, les Turcs décrochent pour se replier d'abord à Arhavi, puis à Vitse (aujourd'hui Fındıklı). Pour contourner la défense turque bien campée à Vitse, les Russes réalisent un audacieux débarquement à Atina début mars, prenant les troupes ennemies à revers. Le 8 mars, l'armée russe occupe Rize. Désormais, les combats des irréguliers de la région se limitent à des opérations de guérilla, visant particulièrement les trains et voies ferrées.

Paradoxalement, alors que la guerre ravageait leur contrée, les Lazes semblent donc n'avoir joué dans la défense de leur littoral qu'un rôle mineur, en regard de la contribution des forces régulières. L'anecdote militaire revêt probablement ici une grande portée symbolique. Les "vrais" et "faux" Lazes, auxiliaires irréguliers de l'armée ottomane, jadis indispensables à la défense des marches de l'Empire, s'en sont remis progressivement à l'armée régulière quant à leur sécurité et à l'intégrité de leur territoire. Au delà de la disparition des Lazes comme acteurs de l'histoire militaire, analogue à leur effacement du jeu politique (chute des derebey) puis de la carte administrative (redécoupage de 1921), les Lazes ont en fait eu à s'adapter, dès le XIXe siècle, aux mutations de la société ottomane, et se sont donc trouvés précocement confrontés à l'émergence de la Turquie moderne. (...)

138 Cf. ibid., p. 294. D. M. Lang, dans A Modern Hisrory of Georgia, p. 185, signale qu'après l'échec d'un raid d'irréguliers sur Batum (avril 1915), les Russes se livrent en représailles à des massacres dans la vallée du Çoruh." (p. 28-29)


Odile Moreau, La Turquie dans la Grande Guerre. De l'Empire ottoman à la République de Turquie, Saint-Cloud, Soteca/14-18, 2016 :

"Par ailleurs, les gouverneurs locaux jouent un rôle central dans la mobilisation de ces volontaires [réfugiés], agissant à la fois comme des médiateurs et des organisateurs, tel le gouverneur d'Izmir qui organise une force volontaire de cent hommes constituée en majorité de Lazes, de Géorgiens musulmans [Adjars] et d'Abkhazes, des immigrés originaires de Batum. En outre, certains réfugiés organisent leurs propres bandes armées, tel Şeyh Şâmilzade Kâmil du Daghistan qui réunit trois cents volontaires à Bursa [Brousse] pour combattre sur le front du Caucase." (p. 137-138)


Fuat Dündar, "La politique d'installation des minorités musulmanes par Union et Progrès (1913-18)", conférence : "Türkei : Emanzipation vom Nationalismus ?", Bâle, 14-16 octobre 2004 :

"les Lazes

Les Lazes, comme les Géorgiens [Adjars], connaissent bien la région du Caucase et ont la réputation d'être des guerriers braves. Pour cela le comité a composé les bandes lazes pour les charger au Causasse [Caucase].

Malgré quelques désobéissances constatées, les Lazes ne sont pas considérés comme très dangereux [à la différence des rebelles arméniens qui collaboraient avec l'armée russe et commettaient des massacres de civils musulmans]. Si bien que les fuyards lazes peuvent s'installer dans des lieux stratégiques du côté de la Mer noire, dans les habitations anciennement chrétiennes."


Alexandre Toumarkine, op. cit. :

"Avec la campagne victorieuse des troupes russes au Lazistan, en 1915-1916, s'ouvrit pour les Lazes une longue période d'incertitude politique qui ne prit réellement fin qu'en 1921. De 1916 à 1918, sous domination russe, le Lazistan fut englobé dans une "République grecque" qui ressuscitait en quelque sorte l'ancien Empire grec de Trebizonde. Cette construction politique s'effrita en 1917 à mesure que la Russie impériale implosait, pour finalement s'effondrer le 3 mars 1918 avec la signature de la paix de Brest-Litovsk, par laquelle la Russie rétrocédait à l'Empire ottoman Kars, Ardahan et Batum. Depuis janvier 1918, l'armée turque était passée à l'offensive contre les Russes et les Arméniens. Le 12 mars 1918 elle reprenait Erzerum à ces derniers. Mais, tandis que la guerre faisait rage dans le nord-est de l'Anatolie et en Transcaucasie, c'est à Paris, à la Conférence de la Paix de 1919, que se jouait l'avenir des peuples de la région.

Le Lazistan était devenu, à la faveur des négociations de 1919, l'objet des convoitises grecque, arménienne et géorgienne. Le projet grec d'un Etat indépendant sur le littoral de la mer Noire ("l'Etat du Pont") fut rapidement abandonné après un accord gréco-arménien. Il était désormais question de faire du vilayet de Trébizonde un des éléments d'une "Arménie Intégrale" allant de la Cilicie à la Transcaucasie — ce à quoi la délégation géorgienne répliquait en arguant de la légitimité historique, ethnique et culturelle de sa revendication sur une "Géorgie turque" qui englobait le Lazistan. Sur le sens de cet irrédentisme géorgien, le publiciste Georges Véchapèli fournit dans son ouvrage La Géorgie turque... des informations précieuses. L'auteur souligne ainsi, avec quelque raison, "que la grande majorité de la population du territoire convoité par les Grecs et les Arméniens est composée de Lases, qui parlent la même langue que les Géorgiens-Mingréliens et qui ont conservé tous leurs traits typiques. Prétendre que les Lases sont partisans de l'orientation grecque ou arménienne serait donc absolument méconnaître le principe même des nationalités."

Georges Véchapèli se livre à une complète réécriture de l'histoire régionale. Pour lui, la chute des derebey lazes et adjares était impliquée par "la décision de soumettre complètement les contrées géorgiennes occupées, d'y introduire une administration absolument turque et de les turquiser". Faisant fi de la loyauté attestée des Lazes vis-à-vis de l'Empire pendant les guerres turco-russes, et de la volonté de rester ottomans manifestée par les muhacir [réfugiés musulmans] après 1878, l'auteur mettait en avant une communauté de destin prétendument désirée par les Lazes et par tous les Géorgiens musulmans ou chrétiens. Ainsi, prenant prétexte de l'existence, dans la célèbre épopée géorgienne médiévale de Chota Roustaveli, Le Chevalier à la peau de tigre, d'un prince Fridon qui possède "un château au bord de la mer et (mène) une vie de militaire et de négociant", Georges Véchapèli allait jusqu'à en faire le premier héros légendaire Laze !

En définitive, ni les Arméniens, ni les Géorgiens n'obtinrent gain de cause pendant les négociations, et ce fut sur le terrain que se décida le sort du Lazistan.


En 1919, le littoral oriental de la mer Noire méridionale est l'objet d'une véritable course de vitesse entre Grecs et musulmans. On trouve ainsi à Trébizonde et à Samsun des antennes de l'Association grecque Pontos dont le siège se situe à Istanbul. A Trébizonde, siège un Comité de la défense des Droits (...des Grecs) et, à Constantinople, une Ligue pour  la Décentralisation de Trébizonde et de sa région qui dispose de sous-comités à Ofi et au Lazistan. Face à cet activisme grec, un autre comité s'est constitué à Trébizonde, avec pour but de sauvegarder les droits de la population musulmane régionale et d'empêcher les Grecs de la subjuguer. Pour les musulmans, le seul choix est le soutien à la lutte turque pour la "libération nationale". La rumeur court dans la région que "tous les membres influents de l'ancien régime Union et Progrès qui veulent échapper au jugement et aux poursuites des Alliés se cachent au Lazistan" et l'on évoque même à mots couverts la présence possible d'Enver Pacha lui-même dans la région201. Face aux prétentions arméniennes, on redoute un soulèvement musulman à Rize202.

Lorsqu'à partir de juillet 1919, Mustafa Kemal prend la tête de la résistance turque, le soutien semble massif parmi les « Lazes » dont on affirme qu'ils approvisionnent en armes de contrebande les troupes kémalistes203.


Pourtant, parce que l'appellation "Laze" semble être à l'époque étendue, non seulement aux habitants de l'ancien sandjak, mais plus largement aux musulmans du littoral oriental de la mer Noire méridionale, il faut se garder de toute conclusion hâtive concernant une participation réelle et substantielle des vrais Lazes au mouvement kemaliste204.

Cette confusion sémantique marque encore les polémiques en décembre 1921, lorsqu'éclate, aux alentours de Trébizonde et de Rize, une révolte (fomentée par les Grecs ?) qui conduit des dizaines d'insurgés, les "bandes du Pont", à gagner la montagne pour y mener une guérilla. On va jusqu'à affirmer qu'une fraction de "Lazes" a suivi le mouvement par fidélité à une filiation grecque205 ! C'est dans ce contexte confus que s'inscrit le défi lancé à l'identité laze par le nationalisme turc des kémalistes. (...)

201 A. G., 7. N., 1649, Rapport d'un agent secret sur la situation à Batoum, Trebizonde... (22/04 /1919 ), non paginé, point n° 2 : Lazistan. Un exemple accréditant l'idée d'un Lazistan terre d'asile du Comité Union et Progrès (C. U. P.), est fourni par T. Z. Tunaya, op. cit., p. 456. L'auteur évoque une "Association pour le Progrès National des Lazes" (Lâz Tekâmül-i Milli Cemiyeti), fondée le 30 mars 1919. L'emploi du mot "progrès" ne peut être innocente. Quant au mot "Laze", il ne revêt probablement pas ici de signification ethnique.

202 A. G ., 7. N ., 1649, Télégramme des Affaires Etrangères sur la situation au Caucase (29/03/1919), non paginé.

203 Cf. W. E. D. Allen, art. cit., p. 141 .

204 A. G. ZN., 1649, Rapport sur la côte d'Anatolie du capitaine de corvette Picard (17/06/1917), non paginé. On trouve dans ce document mention de 200 comitadjis "lazes" dans la région de Samsun.

205 Cf. Bulletin périodique de la presse turque [B. P. P. T.], n° XXI (1922), pp. 6-7." (p. 60-62)


J. Maury, "La question ottomane : Entre Constantinople et Angora", La Petite République, 10 février 1922 :

"Cependant, afin de comprendre le mouvement anatolien, il faut considérer un ensemble de faits que nous résumons.

A la fin de janvier 1919, les Anglais refoulent sur Trébizonde une armée de 15.000 Turcs qui tient encore au Caucase. Au cours de sa retraire, celle-ci soulève la Transcaucasie et l'Azerbaïdjan. En même temps, les anciens membres du comité Union et Progrès agissent. Nouri-Pacha, le frère de lait [sic] d'Enver, dirige, à Bakou, le mouvement azerbaidjanais. Chevfik-Pacha [Yakup Şevki Subaşı], l'ancien chef de la 9e armée, soulève et enrôle les Kurdes et les Lazes ; Naïl-Bey opère en Arménie. Le comité Union et Progrès s'appelle Tédjedoudd (rénovation)." (p. 1)

 
Alexandre Toumarkine, op. cit. :

"Comme le rappelle Paul Dumont, on est, en Turquie, en présence d'un "nationalisme de consolidation. Dans un pays où le problème des minorités reste encore préoccupant — non plus celui des minorités chrétiennes [...quasiment disparues...], mais celui des minorités musulmanes [...] — il vise à laminer les différences, les particularismes, les aversions réciproques, et à inculquer à tous les citoyens turcs de quelque origine qu'ils soient, le sentiment d'appartenir à une grande nation, une et indivisible".

On étudiera la confusion volontairement entretenue par le pouvoir kémaliste entre vrais et faux Lazes, sur la mise en garde que constitue le procès du "complot d'Izmir" en 1926, avant d'analyser plus généralement les facteurs et les agents de l'assimilation.

Un des biographes de Mustafa Kemal, Harold Armstrong, rappelle que le général s'était entouré d'une garde personelle [personnelle], dite "garde laze", commandée par un certain Topal Osman Ağa. Ces Lazes n'étaient autres que des Turcs du littoral pontique, vêtus d'une tenue noire et chaussés de bottes, qui ressemblaient, ainsi accoutrés, à des Cosaques ou à certains Caucasiens. Leur chef tenait son surnom d'une blessure à la jambe reçue pendant la guerre des Balkans, qui l'avait rendu boiteux (topal). Mi-chef de guerre, mi-chef de bande, après s'être brillamment illustré à la bataille de la Sakarya contre les Grecs, (en août et septembre 1921), il avait mené la répression de la "révolte du Pont" de décembre 1921 Ce faux Laze turbulent, natif de Giresun, devint gênant lorsqu'il assassina, le 27 mars 1923, une des figures centrales de l'opposition, Ali Şukrü Bey, député de Trébizonde et propriétaire du journal Tanin. Au Lazistan, l'émotion fut intense et l'on demanda des comptes au pouvoir, soupçonné, au mieux, de laxisme et au pire de complicité. Topal Osman Ağa et ses hommes de la "garde laze" furent traqués et abattus210. On ne sait pas si les Lazes eux-mêmes jouèrent un rôle quelconque dans ce fâcheux épisode, mais l'anecdote a le mérite de nous éclairer sur ce qu'on entendait à l'époque par "laze". Il n'était plus simplement question des « Lazes » habitants d'un sandjak d'ailleurs disparu en 1921 ni a fortiori des Lazes ethniques. Il semble donc que le terme n'ait correspondu dans ce contexte qu'à un type psychologique plus encore que régional : un personnage intrépide, habile au maniement des armes, et à la fierté quelquefois ombrageuse.

Le 18 juin 1926, parut dans la presse le communiqué officiel suivant : "Un attentat qui devait être perpétré à Izmir au cours d'un voyage du Président de la République, ayant été découvert, les organisateurs de ce complot ont été arrêtés la veille de l'arrivée du Président dans cette ville et leurs bombes et autres engins saisis".

La personnalité des exécutants doit retenir notre attention. Le chef, Ziya Khourşid, originaire de la région de Rize, était un ex-député du Lazistan, membre de l'opposition. Les deux hommes de main étaient un muhacir géorgien venu de Batum à Istanbul, modeste cordonnier parlant mal le turc, nommé Gurci Yusuf, et un certain Laze Ismaël, petit malfrat laze d'Atina, emprisonné en 1915 pour l'attaque d'une bijouterie dans le grand Bazar d'Istanbul. Parmi leurs complices figurait un Crétois musulman, originaire de Resmo et nommé Şevki Bey.

L'instruction du procès, savamment orchestrée par le Gâzi lui-même, déboucha sur la mise en cause d'une pléiade d'opposants de tous bords et notamment d'Unionistes célèbres tels que le Dönme Cavid Bey, ancien ministre des finances. Derrière l'évidente opération d'épuration politique dont ce complot fournissait le prétexte, il y avait une autre dimension majeure qu'il ne faudrait pas escamoter. Le procès se voulait aussi, et l'opinion le comprit ainsi, une ultime mise en garde politique à l'adresse des minorités musulmanes non turques. A l'approche du procès, une proclamation caractéristique fut d'ailleurs publiée par le Foyer Turc de Trébizonde dans le journal Cumhuriyet du 17 juin 215. On y lisait un appel à proscrire le terme de Lazistan, inventé par "l'ancien sultanat et des impérialistes qui exploitaient les idées antipatriotiques de l'ancien régime". Quant au terme Laz, il devait être pris comme une épithète signifiant "brave", "courageux", et non comme une désignation ethnique, puisque les personnes ainsi désignées étaient en fait des "Turcs de pure race". "Des dénominations comme Laze Mehmet, Laze Huseyn, qui [émaillaient] les rapports de police, [devaient] donc être abandonnées et pour éviter toute interprétation tendancieuse, le terme même de Laze [devait] être impitoyablement banni."

François Georgeon rappelle, à ce propos, que le Congrès de 1926 des Foyers Turcs [qui auront des relations de plus en plus compliquées avec le régime kémaliste] fut largement consacré aux problèmes posés par les muhacir non turcs. Ainsi, le délégué d'une des sous-sections (celle de Kandira) de la province de Kocaeli, qui comptait de nombreux muhacir, Tcherkesses, Géorgiens et Lazes, s'offusqua du fait que ces muhacir aient gardé une mentalité conservatrice et constata avec amertume que "malgré l'existence depuis plusieurs années de Foyers Turcs dans la province, la loi en vigueur (restait) le Coran". Quant aux Lazes en général, les délégués des Foyers Turcs de la côte de la mer Noire niaient leur existence comme groupe ethnique spécifique. Et si l'on se rapporte à la confusion qui affectait alors le sens du terme "laze", cette turquisation décrétée devient du coup moins aberrante qu'elle ne pourrait le paraître au premier abord. Car le projet des Foyers Turcs n'est pas tant de "turquifier" des minorités non turques qui seraient par là reconnues comme telles, que d'assimiler à la nation turque des populations supposées lui être ethniquement apparentées. Répondant aux inquiétudes et aux vœux des Foyers Turcs, une vigoureuse politique d'assimilation devait être mise en œuvre par le pouvoir kémaliste. En 1920, Mustafa Kemal, s'adressant au Parlement, s'était voulu très explicite sur la question de savoir qui était turc. Pour lui, la nation turque englobait non seulement les Turcs vivant en Turquie, mais aussi tous les musulmans de Turquie, Tcherkesses, Kurdes, Lazes, Arabes ou de toute autre origine. Cette position de principe se heurtait pourtant à une réalité moins homogène : aux musulmans non turcs qui se plaignaient d'être considérés avec méfiance ou dédain, on répondait en leur reprochant de préférer à leur nationalité turque une seconde allégeance à leur communauté d'origine. C'est pour sortir de cette impasse que fut menée avec un certain succès une politique d'assimilation dont on étudiera, à travers son application aux Lazes, les facteurs et les instruments.

Le premier facteur d'assimilation a trait aux valeurs nationales et à la religion. Considérés par les Turcs comme des musulmans pieux, voire tatillons, et ayant fait preuve d'une fidélité sans faille depuis un siècle et demi de guerres, les Lazes offraient de ce point de vue toutes les garanties, n'ayant jamais, au demeurant, nourri d'espérance séparatiste.


Le facteur suivant est d'ordre socio-économique : les Lazes, et particulièrement les réfugiés et les émigrés, étaient considérés par la population turque comme des hommes travailleurs, industrieux et méritant, le cas échéant, leur réussite économique.

Le troisième facteur est directement conditionné par les deux premiers : comme cela a été évoqué plus haut, l'endogamie n'est pas, pour la communauté laze, une règle absolue. Tout naturellement, les mariages intercommunautaires se multipliaient à mesure que les Lazes s'ouvraient à d'autres univers socio-économiques.


Le dernier facteur est institutionnel et procède de la volonté politique mise en œuvre par le gouvernement. Au premier abord, la position officielle était claire : les Lazes (comme les autres musulmans non turcs) étaient de nationalité turque. La véritable pierre d'achoppement aurait dû être la langue. On se plaignait, en Turquie, du fait que les musulmans non-turcs persistaient à converser dans leur langue maternelle — ce reproche était peu pertinent dans le cas des Lazes, dont le bilinguisme était depuis longtemps avéré. Pour le reste, une loi de 1930 avait fixé la règle : l'utilisation d'une autre langue que le turc était interdite pour l'usage officiel, y compris dans l'éducation, et pour les publications Le laze, langue non écrite, ne tombait pas sous le coup de ces interdictions. La turquification des noms patronymiques s'étant généralisée naturellement dès le XIXe siècle, la seule transformation manifeste en pays laze fut la turquification des noms de village opérée vers 1930.

Parmi les trois instruments classiques de l'assimilation (éducation, économie, service militaire), les deux derniers trouvèrent dans les traditions lazes d'émigration et de bravoure militaire des adjuvants précieux. Il semble bien que les Lazes aient eu le "profil" idéal pour une assimilation. De fait, celle-ci fut une belle réussite pour le pouvoir, sans être exempte pour autant de quelques dérapages, particulièrement dans la Turquie de l'après-Kemal [dans le contexte des visées soviétiques sur les provinces du Nord-Est]. (...)

210 Cf. ibid., pp. 2-3. Certains auteurs , tel Harold Armstrong, écrivirent à l'époque, sur la foi des informations colportées sur cette ténébreuse affaire, qu'Osman Ağa avait cherché à s'emparer de Mustafa Kemal pour le tuer... Ce n° du B. P. P. T., p. 3, rappelle que cette confusion provenait d'une homonymie avec un lieutenant de gendarmerie intervenu dans l'affaire et nommé Kemal Bey ! (...)

215 On évoquait souvent à l'époque la "question circassienne", soulevée par l'agitation des Tcherkesses et les exactions qu'on leur imputait. La figure emblématique de la déviance de certains musulmans non turcs reste celle du fameux Ethem le Tcherkesse. A la tête de bandes politiquement incontrôlées, il avait, en 1920, sauvé militairement les kemalistes alors aux abois, avant de se heurter à eux. Dans ses bandes, on comptait nombre de muhacir non turcs. Au-delà du sens politique de ce mouvement, on peut peut-être s'interroger sur la corrélation éventuelle entre les populations musulmanes non turques et le combat dénaturé de certains groupes armés passés au banditisme organisé." (p. 63-67)


Voir également : Caucase : Arméniens et Géorgiens face à l'Islam

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mardi 6 juillet 2021

Enver Paşa (Enver Pacha) et la question géorgienne



Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 131-133 :


"La Révolution de 1908 a inspiré d'autres sujets russes avec des objectifs plus particuliers que la révolution mondiale. Il s'agissait notamment d'un groupe de séparatistes géorgiens qui sont arrivés cette année-là à Istanbul. Parmi eux se trouvait l'archimandrite Nicolas, l'ancien chef du plus grand monastère de Géorgie. Il a commencé à écrire des appels au nouveau gouvernement en 1909, décrivant l'Empire ottoman comme le sauveur de la Géorgie de "l'oppression et la sauvagerie de la Russie". Ses appels n'ont pas suscité beaucoup de réactions. Mais il a vu le déclenchement de la guerre, à l'été 1914, comme une occasion pour la Géorgie de gagner son indépendance. En août, lui et plusieurs collègues géorgiens ont créé un comité nationaliste à Trabzon. Dans ses demandes d'une assistance ottomane, Nicolas a prédit que l'apparition de soldats ottomans à l'intérieur de la Géorgie déclencherait une rébellion populaire anti-russe menée, parmi tout le peuple, par les 3.000 ecclésiastiques de Géorgie. Il a commencé à travailler avec la Teşkilât-ı Mahsusa pour organiser une rébellion à l'intérieur de la Géorgie, en menant une propagande anti-russe et en stockant des armes. Les Allemands et les Ottomans ont envisagé une invasion amphibie à cinquante kilomètres au nord de Batoumi, estimant qu'une zone fortement géorgienne accueillerait des forces anti-russes. Le déclenchement des hostilités russo-ottomanes a toutefois interrompu les préparatifs à l'intérieur de la Géorgie, et les Allemands et les Ottomans ont finalement abandonné le plan d'invasion comme logistiquement irréalisable.

L'une des propositions de Nicolas était d'établir sur le sol ottoman une Légion géorgienne qui lutterait pour un Etat géorgien indépendant. Financée par les Allemands et déployée aux côtés de l'armée ottomane, la légion était un mélange de chrétiens et de musulmans, et comptait environ 600 hommes recrutés parmi les prisonniers de guerre et les réfugiés. Les observateurs allemands croyaient que les Ottomans étaient hostiles à la légion et qu'ils ont cherché à la saper dès le départ. La correspondance ottomane, cependant, montre clairement que ce jugement est exagéré. Les hauts dirigeants ottomans étaient préoccupés par les frontières envisagées pour une Géorgie indépendante – en particulier, ils ne voulaient pas qu'elle englobe Kars, Ardahan, Elisavetpol ou Aleksandropol (Giumri) – mais après que les Géorgiens eurent renoncé à toute revendication sur ces territoires, les deux parties ont signé des accords de coopération. L'utilisation par la légion des exercices militaires russes et l'incapacité des officiers à comprendre le turc ont causé des problèmes techniques dans l'intégration de l'unité dans l'armée ottomane, mais les officiers ottomans affectés à travailler avec la légion ne considéraient pas ces incompatibilités comme insurmontables. Bahaeddin Şakir, au début de la guerre, était enthousiasmé par les Géorgiens chrétiens en tant qu'alliés. D'autres, cependant, regardaient la légion avec méfiance. Son utilisation d'un drapeau géorgien plutôt que de l'étendard ottoman a irrité certains. Le gouverneur de Trabzon a d'ailleurs qualifié les Géorgiens de vauriens fainéants qui rêvaient d'une longue guerre pour continuer à toucher la paye des Allemands. Pour faire bonne mesure, il ajouta dans ses plaintes que, mis à part leur paresse et leur flânerie, leur incapacité en tant que chrétiens à offrir des prières pour le sultan soulignait leur inutilité. Les commandants des deuxième et troisième armées, Vehib et Mahmud Pachas respectivement, s'accordèrent à dire que les Géorgiens présentaient peu d'utilité, une opinion que certains Allemands en vinrent à partager. Enver a pris note des critiques. Il a ordonné que les Géorgiens soient autorisés à conserver leur drapeau, mais a souligné que la Légion géorgienne devrait être utilisée à des fins ottomanes et non géorgiennes.

Des recrues géorgiennes de la légion étaient occasionnellement envoyées en mission secrète à l'intérieur de la Géorgie. En avril 1917, cependant, les Ottomans ont dissous la légion.
La raison de la décision n'est pas connue mais découle très probablement des frictions entre les Allemands et les Ottomans au sujet du contrôle de la légion. Les Ottomans se méfiaient intensément de tout ce que les Allemands faisaient sur et autour de leur territoire. Les Ottomans trouvaient la légion peu utile et trop proche des Allemands, qui non seulement la finançaient mais étaient aussi très proches de son chef géorgien, le prince Giorgi Machabelli. Machabelli avait éclipsé Nicolas en tant que chef de file géorgien et, en 1918, se disputerait avec les diplomates ottomans sur l'avenir de la Géorgie et de l'Anatolie orientale."


Jean Loris-Mélicof, La Révolution russe et les nouvelles Républiques transcaucasiennes : bolchévisme et antibolchévisme, Paris, Félix Alcan, 1920, p. 110-112 :


"L'armée russe en dissolution d'un côté, l'avance des troupes turques de l'autre côté,  l'accroissement de l'anarchie dans le pays et le réveil national de différents peuples de Caucasie créèrent des conditions favorables à l'opposition des Turcs, encouragés par leurs coreligionnaires caucasiens.

D'autre part, la délégation du colonel Haritonoff, qui était allée en Perse pour consulter les alliés, apporta comme réponse qu'il était impossible de compter sur leur concours, sauf au point de vue financier.

Pour ces raisons, quand, le 17 novembre 1917, le général en chef des armées turques, Vehib Pacha, adressa au général en chef des armées du Caucase, Prejevelsky, la proposition de conclure l'armistice entre la Russie et les empires centraux, ce dernier y donna son consentement, étant donné l'état d'esprit sur tous les fronts russes.


L'action militaire a cessé le 17 décembre 1917, et, à Erzinghan, furent conclues les conditions d'armistice, d'après lesquelles les contractants se promettaient de ne pas dépasser leurs lignes stratégiques jusqu'à la conclusion de la paix définitive, avec cette mention que les Turcs n'avaient pas le droit d'opérer des changements dans les groupements des armées. Cela fut fait pour que les Turcs n'envoient pas les armées devenues libres contre les Anglais. Le traité de Brest-Litovsk n'ayant pas été reconnu, parce que traité bolchevik, par la Transcaucasie, il fut décidé de se guider sur le traité d'Erzinghan.

Dans une nouvelle lettre, Vehib Pacha demandait, au nom du commandant en chef Enver Pacha, de quelle manière il serait possible de rétablir des rapports réguliers avec le gouvernement du Caucase, dans le but d'établir des relations pacifiques entre les deux pays traitants. Il promettait en même temps d'envoyer à Tiflis, à cet effet, une délégation spéciale. Un peu plus tard, le 15 janvier 1918, Vehib Pacha communiquait que les délégués des empires centraux réunis à Brest-Litovsk étaient prêts à faire tous leurs efforts pour reconnaître l'indépendance du gouvernement de Transcaucasie, qui pouvait compter sur le succès s'il envoyait ses délégués à Brest. Le Commissariat, solidairement avec les représentants du centre du pays et des Conseils nationaux, répondit qu'ils voulaient être d'accord, sur la question de la paix, avec l'opinion et avec d'autres unités autonomes de la Russie, elles aussi intéressées dans ces questions ; ils ne pouvaient, par conséquent, donner leur réponse définitive que dans trois semaines, tout en reconnaissant le principe de la conclusion de la paix. Cette réponse a été inspirée par l'influence de différents milieux et notamment des Arméniens, qui pensaient que, pendant ce laps de temps, le bolchevisme s'affaiblirait et qu'on pourrait créer un nouveau front de résistance. Par la même décision, le Commissariat fixait la conférence pour le 1er février, avec la participation de l'Ukraine et de l'Union de la Russie Sud-Est, également intéressées à la conclusion de la paix.

Pour différentes raisons, ces deux formations politiques n'ont pas envoyé de délégués."


Wladimir S. Woytinsky, La démocratie géorgienne, Paris, Félix Alcan, 1921, p. 116-117 :

"Le 1/14 janvier 1918, le Commissariat Transcaucasien reçut d'Enver-Pacha la proposition d'entrer en négociations pour la conclusion d'une paix définitive. La Transcaucasie commençait à espérer qu'une entente avec la Turquie lui épargnerait l'invasion de ses troupes.

Avant que la question ne vînt en discussion devant le Commissariat, son président E. Guéguetchori, communiqua au Centre Régional des Soviets, organe central des organisations révolutionnaires et démocratiques de Transcaucasie, la proposition d'Enver-Pacha. Les représentants de la démocratie firent au général turc la réponse suivante :

« Désirant conclure la paix sur des bases acceptables pour la démocratie russe, nous croyons nécessaire de vous informer que, faisant partie de la République Russe, nous ne pouvons entamer des pourparlers qu'après avoir reçu à cet effet les pleins pouvoirs de la Constituante Panrusse qui vient de se réunir. Nos députés sont autorisés par nous à aborder sans délai la discussion de votre proposition et la réponse vous en sera communiquée immédiatement ».

Telle fut la conduite de la démocratie transcaucasienne le 4/17 janvier 1918, à  l'heure même où, à Pétrograd, la Constituante recevait son arrêt de mort, où le palais de Tauride était envahi par les bolcheviks et où les rôles étaient déjà distribués entre marins, gardes rouges et chasseurs lettons pour le jour suivant, marqué d'une croix noire sur les pages de l'histoire russe !

Le 5 janvier, au milieu des vociférations d'une foule excitée, résonnèrent dans la Constituante Panrusse les paroles d'Irakly Tsérételli sur le mortel danger qui menaçait la Révolution. Dans la nuit du 5 au 6, la Constituante fut dissoute par les bolcheviks. Le Centre régional des Conseils de Transcaucasie, en recevant cette nouvelle, vota la résolution suivante :

« La dissolution de l'Assemblée Constituante a rompu le dernier lien qui assurait l'unité de la Russie et de toute la démocratie révolutionnaire ».

En fait, l'unité de la Russie n'existait déjà plus à cette époque. La Transcaucasie restait dorénavant seule en face des Turcs. Le Commissariat Transcaucasien est contraint d'entrer en pourparlers avec Enver-Pacha. Cependant, il s'efforce de coordonner sa politique avec celle des Etats voisins, surgis sur les ruines de la Russie : l'Ukraine, le Don, le Kouban et le Caucase Septentrional."


Paul Gentizon, La résurrection géorgienne, Paris, Ernest Leroux, 1921, p. 179-182 :

"J'ai beaucoup connu M. Tchenkeli, l'un des meilleurs spécialistes en politique étrangère du Caucase. Il n'occupe à cette heure aucun poste officiel, mais le rôle qu'il a joué, pour l'indépendance de la Géorgie a été des plus importants ; il fut l'âme des négociations difficiles avec les Turcs et Allemands en 1918, avant la victoire alliée. Comme membre du gouvernement transcaucasien, il fut envoyé d'abord à Trébizonde à la tête d'une délégation de Géorgiens, Tatares et Arméniens, qui devait tenter d'éviter l'application des articles du traité du traité de Brest-Litowsk, concernant le Transcaucase «. La Russie n'a pas le pouvoir de traiter pour nous », disait-il aux délégués Turcs qui exigaient la reconnaissance immédiate du traité. Les pourparlers ne réussirent pas et la Diète transcaucasienne ayant rappelé la délégation, la guerre fut virtuellement ouverte avec la Turquie, et la Transcaucasie. Les troupes d'Enver Pacha occupèrent Batoum et la moitié de l'Arménie sans qu'aucune force importante ait pu leur être opposée. Les pourparlers reprennent alors à Batoum, tandis que les Turcs avançant toujours arrivent jusqu'à cinquante kilomètres de Tiflis. C'est alors que l'Allemagne cherche à jouer entre les deux partis le rôle de conciliateur ; elle voyait d'ailleurs avec inquiétude des corps de troupes turques de Mésopotamie où les Anglais dominaient cependant la situation quitter ce front pour celui du Caucase. L'Allemagne demanda donc l'arrêt de l'avance turque vers Tiflis, tandis que la désagrégation de la Transcaucasie commençait du fait de l'occupation d'une grande partie de l'Arménie et de l'attitude favorable des Tatares à l'égard des Turcs qui ne se montraient nullement empressés d'ailleurs d'obéir aux injonctions des officiers du Kaiser. La Géorgie se voit alors forcée de déclarer son indépendance tandis que l'Allemagne qui croit trouver dans sa médiation de grands avantages échelonne alors devant les troupes turques des postes de ses propres soldats avec des drapeaux allemands qui sont plantés sur les routes. Les Ottomans n'osèrent se heurter à leurs alliés et l'Allemagne sauva de cette façon la Géorgie de l'invasion turque sans qu'il y ait eu de sa part un acte de dévouement ou de charité quelconque en faveur de ce petit pays. M. Tchenkeli avait conduit toutes ces négociations et il faut avouer qu'il le fit avec une habileté remarquable. Car telle fut l'heureuse destinée de la Géorgie : elle eût à disposition, en abondance, en ces heures critiques où les dangers s'amoncelaient de son côté au long de ses frontières, des hommes de caractère, de haute capacité morale et intellectuelle, et formés déjà aux luttes politiques par leur attitude d'hostilité contre le tsarisme. Une pléiade de ces hommes d'état de grande valeur, énergiques, tenace et forts du principe sacré que les petites nations aussi bien que les grandes ont droit à la vie, pénétrés de l'idée que la conservation de la nationalité n'est nullement contraire à la démocratie, surent improviser en quelques semaines une administration, et organiser en quelques mois leur peuple en un état libre, indépendant, donnant dès la première heure des preuves irrécusables de sa vitalité."


Enrico Insabato, "Le réveil turco-tartare II. Cui prodest ?", Le Caucase (Organe de la pensée nationale indépendante), n° 4/11, avril 1938, p. 13 :


"Mais revenons au mémorandum [mémorandum anti-turc des mencheviks géorgiens, envoyé à plusieurs régimes autoritaires et anticommunistes (Allemagne, Italie, Japon, Pologne)] en examinant quelques points qui suffisent pour éclairer les raisons qui ont déterminé sa conception.

Il y est dit que l'armée d'Enver Pacha disloqua la fédération transcaucasienne. Ses auteurs oublient probablement que le traité de Brest-Litovsk attribuait à la Turquie les territoires géorgiens jusqu'à Batoum, celui-ci y compris ? Il est vrai que les Géorgiens protestèrent, mais il est vrai aussi que les Turcs agissaient en conformité avec ce traité. Ce que le mémorandum tait, c'est que la Turquie était favorable à la Fédération transcaucasienne.

Pour créer l'irréparable entre la Turquie et la Géorgie, n'y eut-il pas le ministre des Affaires étrangères Gueguetchkori avec une de ses interpellations dans le parlement de Tiflis, en vertu de laquelle il exigeait l'élimination des éléments musulmans du Parlement et du gouvernement caucasiens, parce qu'ils étaient douteux pour l'idée socialiste du parti menchévik ?


Admettons que l'armée d'Enver ait vraiment provoqué la dislocation de la fédération transcaucasienne, qu'est-ce que la Turquie de Kémal peut avoir à y faire ? Ne fut-ce pas Kémal qui à peine arrivé au pouvoir, offrit aux menchéviks géorgiens une alliance et une collaboration contre le péril russe ? Et ne fut-ce pas le menchévik Noé Ramichvili, ministre de l'Intérieur et de la Guerre qui, au nom de son gouvernement, répondit officiellement que « La nation géorgienne ne voulait rien avoir de commun avec un général rebelle et ses bandes » ?

Et pourquoi, en 1920, quand par suite de la victoire de l'armée géorgienne sur les bandes russes à Gandja éclata la révolution contre les bolchéviks et que les Azerbaïdjaniens attendaient le secours des Géorgiens, Noé Jordania donna l'ordre aux troupes géorgiennes de rentrer dans les frontières, trahissant ainsi les engagements pris envers les mêmes Azerbaïdjaniens ?"


Voir également : Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

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Le soutien allemand au nationalisme grand-géorgien (1918)

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Le tournant "panturquiste" de 1918 ? Un "répit" pour les Arméniens  

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Le général Friedrich Kress von Kressenstein et les Arméniens 

Le général Hans von Seeckt et les Arméniens

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Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d'Arménie (1918)

Le conflit entre les premières Républiques d'Arménie et de Géorgie

Berlin, 1942 : rencontre entre Nuri Killigil (frère d'Enver Paşa) et Alexandre Khatissian (dachnak)