lundi 3 mai 2021

L'amitié entre Hans Humann et Enver Paşa (Enver Pacha)



Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :


"L'Allemagne, à cette époque, commence également à considérer l'archéologie comme un domaine dans lequel peut s'affirmer le prestige national. Jusqu'à la fin du 19ème siècle, l'intérêt des archéologues se concentrait sur la Grèce antique et sur la mise en valeur de ses liens avec la culture allemande. Au moment de l'accession au trône de Guillaume II, les chercheurs se tournent vers l'Orient antique. En 1878, le Musée de Berlin lance son premier projet archéologique dans l'Empire ottoman, à Pergame, sous la direction de Carl Humann54. L'intensification des relations entre l'Allemagne et l'Empire ottoman à la fin des années 1880 donne une impulsion à ces recherches. (...)

54 Carl Humann (1839-1896) était à l'origine un ingénieur. Après les fouilles de Pergame, il restera jusqu'à la fin de sa vie à Izmir. Il est le père de Hans Humann, qui entretiendra comme nous le verrons une amitié privilégiée avec Enver et qui occupera le poste d'attaché pendant la Grande Guerre. Sa fille, par ailleurs, est amie avec celle de Hamdi bey, directeur des musées ottomans entre 1881 et 1910." (p. 14)

"Le personnage d'Enver est lié à la question de l'entrée de l'Empire ottoman dans la guerre aux côtés des puissances centrales. En ce sens, l'historiographie a souvent expliqué cette question par le fait qu'Enver était sous l'influence de l'Allemagne. Même si cette vision, qui présente la politique d'Enver de manière réductrice, a été corrigée, il nous semble essentiel pour notre sujet de revenir sur « le cas Enver », pour reprendre les termes de l'ambassadeur allemand.

Enver est né en 1881 à Istanbul, la même année que Mustafa Kemal (Atatürk). Il a grandi à Monastir, puis a poursuivi son éducation à l'école militaire d'Istanbul dont il est sorti en 1902 avec le grade de capitaine d'état-major. Nommé à la 3ème armée postée en Macédoine, il a rejoint en 1906, comme beaucoup d'autres officiers de cette armée, la Société ottomane de la Liberté fondée à Salonique, qui reprendra bientôt le nom de Comité union et progrès. Enver a alors été chargé de fonder un groupe à Monastir, où se trouvaient les quartiers généraux de la 3ème armée, et a effectué la liaison entre les deux comités. Après avoir pris le maquis lors des révoltes qui ont mené à la révolution de juillet 1908, il est devenu l'un des « héros de la liberté ». Il a également participé à la libération d'Istanbul en 1909 sous le commandement de Mahmud Şevket pacha, puis a été envoyé en Allemagne comme attaché militaire où il est resté deux ans. Il est présenté par Şevket Süreyya Aydemir, auteur de la biographie la plus détaillée sur lui, comme étant un grand admirateur de l'Allemagne, de Guillaume II et de l'armée allemande. Son séjour à Berlin reste cependant peu connu. Selon Aydemir, comme « héros de la liberté » et comme « possible leader militaire », il a eu droit à des égards particuliers de la part des autorités allemandes, et a été reçu par le Kaiser. A part quelques lettres adressées à sa fiancée ou à sa soeur, nous disposons en réalité de très peu de témoignages d'Enver sur son séjour en Allemagne. Quoiqu'il en soit, Enver y a noué des contacts personnels, en particulier avec Hans Humann et avec sa soeur44.

De Tripolitaine, où il a été chargé d'organiser la résistance des Arabes, il a envoyé des lettres45 à une amie allemande, dans un français parfois approximatif. Certaines de ces lettres ont été transmises à Ernst Jäckh, qui lui-même en a fait publier dans la presse dans le but de gagner l'opinion allemande à la cause ottomane durant la guerre de Tripolitaine. Pendant la Première Guerre mondiale, par ailleurs, un certain nombre d'entre elles, soigneusement choisies, seront publiées sous forme d'un ouvrage intitulé Enver Pascha Um Tripolis en 1918. Ainsi les partisans d'un rapprochement de l'Allemagne avec l'Empire ottoman ont contribué à faire d'Enver une légende. Il faut dire que le personnage s'y prête, et toutes les sources s'accordent à le décrire comme un jeune homme beau, élégant, fin, qui comme certains s'en étonnent, reste fidèle à ses fiançailles avec l'une des très jeunes nièces du Sultan bien qu'il soit très courtisé en Allemagne. Pour parfaire le tableau, Enver, préoccupé par son image, n'hésite pas à porter la moustache à la manière de Guillaume II. (...)

44 Hans Humann, né à Izmir, était le fils d'un ingénieur allemand. Il a travaillé pour l'ambassade allemande à Istanbul, et a été attaché militaire pendant la Guerre.


45 Hanioğlu, Şükrü, Kendi Mektuplarında Enver Paşa, op. cit. L'historien Hanioğlu, qui a eu accès aux archives personnelles de Ernst Jäckh conservées à l'Université de Yale, a retrouvé les lettres d'Enver écrites entre mars 1911 et septembre 1913. La plupart sont en français, certaines aussi en allemand. Elles présentent l'intérêt d'apporter des renseignements sur la personnalité d'Enver, et, pour notre sujet plus précisément, sur ses prises de position concernant l'Allemagne. La destinataire de ces lettres était probablement la soeur de Hans Humann." (p. 117-118)

"Toutefois, les relations entre les autorités allemandes et Enver, après que celui-ci est nommé ministre de la Guerre au début de l'année 1914, sont tendues. Le Kaiser, notamment, a fortement condamné le coup d'Etat de 1913, durant lequel le ministre de la Guerre a été tué. Par ailleurs, Mahmud Muhtar Pacha, l'un des ennemis personnels d'Enver, a été nommé ambassadeur à Berlin, et Guillaume II semble très bien s'entendre avec lui. Surtout, au-delà de cette querelle personnelle, la politique allemande de cette période est ambiguë, et le Kaiser semble soudain vouloir se rapprocher de la Grèce.

Dans l'une de ses lettres datée du 17 août 1913, Enver écrit ainsi : « Je suis touché, chère amie, de la sympathie que l'Allemagne privée nous montre. Mais l'Allemagne officielle n'a pas les mêmes sentiments ! Quand même je prévois que l'Allemagne officielle finira aussi par nous être favorable pour sauvegarder son intérêt. »


Wangenheim est conscient de ce problème, et note dans un rapport envoyé à la Wilhelmstrasse :
« Il est prévu qu'Enver bey vienne bientôt à Berlin pour se faire à nouveau opérer. Cela me donne l'occasion de revenir encore une fois sur le 'cas Enver'. J'ai appris de source sûre qu'Enver continue à penser qu'il n'a pas mérité la disgrâce de Berlin. » Or, ajoute t-il, « cet aspect ne peut nous laisser indifférents en ce qu'Enver, au cas où il reste en vie, va sans aucun doute jouer un grand rôle en Turquie, et que nous ressentirons alors son antipathie. » Ainsi, il recommande « de tirer profit du séjour d'Enver à Berlin pour l'attirer à nouveau quelque peu vers nous. Ceci dit, il faudrait que ce rapprochement se fasse prudemment, de manière à ce qu'il ne paraisse pas intentionnel. » Insistant sur la nécessité de rester discret, il précise : « Le seul fait que des membres de l'ambassade se soient enquis de sa santé pendant sa grave maladie semble avoir éveillé sa méfiance, ainsi que j'ai pu en conclure d'une remarque légèrement ironique. »

L'ambassadeur souligne par ailleurs qu'un jeune frère d'Enver, du nom de Kâmil61, est parti à Berlin faire des études de physique, et ajoute : « D'après ce que je sais, il a l'intention d'étudier pendant cinq ans en Europe pour ensuite devenir fonctionnaire d'Etat dans le domaine de l'électricité, un poste qui est en ce moment occupé par un Arménien. Kâmil (...) s'est laissé convaincre d'aller à Berlin par le lieutenant capitaine Humann, commandant de la Loreley et ami d'Enver. Eu égard à de futures commandes, il serait bon d'attirer l'attention de l'industrie électrique sur Kâmil. Il habite chez un compatriote nommé Hakki qui travaille pour la Deutsche Bank. »


Ce détail est intéressant parce qu'il nous montre qu'Enver avait de solides contacts en Allemagne.
Il semble aussi que Humann et Enver, dans le cadre de la politique nationaliste des unionistes, aient eu dès cette date pour projet d'élaborer un programme pour envoyer de jeunes Turcs en Allemagne étudier le génie civil et électrique afin de remplacer les Arméniens qui dominaient dans cette branche. Le frère d'Enver, Kâmil bey, a ainsi été l'un des premiers à partir, d'abord à Lausanne puis ensuite à Berlin pour qu'il ne subisse pas l'influence française. Humann lui fit par ailleurs rencontrer l'industriel Walther Rathenau. (...)

61 Kâmil [Killigil] est le plus jeune frère d'Enver." (p. 120-121)


George Abel Schreiner, La détresse allemande, Paris, Hachette, 1918 :

"Voici comment les choses se passaient en Bulgarie. Dans ce pays, essentiellement agricole, sur une population totale de 5 millions et demi d'habitants, 90 pour cent devaient normalement leur subsistance à la culture et à l'élevage. Les produits alimentaires étaient le plus clair de son exportation, si bien qu'il put dans une certaine mesure remédier à la disette allemande et austro-hongroise. La direction du bureau allemand d'achats de Sofia était confiée à un officier que je connaissais, le capitaine Westerhagen, qui possédait jadis une banque dans Wall street. Il achetait toutes sortes de victuailles, blé, seigle, orge, pois, fèves, pommes de terre, beurre, oeufs, lard, viande de porc, mouton, et, de plus, des peaux brutes, de la laine, du lin, du poil de chèvre, du foin et des fourrages. Inversement, il importait en Bulgarie les produits manufacturés qui y étaient demandés, instruments de ferme de fer ou d'acier, machines agricoles, fers de construction, quincaillerie, machines de toute sorte, verrerie, papier, instruments, appareils et fournitures de chirurgie, matériel de chemin de fer, produits pharmaceutiques, produits chimiques. Lorsque les produits alimentaires acquis par le capitaine Westerhagen n'étaient pas indispensables à l'armée, ils allaient à la population civile. Il achetait tout ce qui lui tombait sous la main, tant et si bien que les Bulgares s'en trouvaient gênés à de certaines heures. En ce cas, il suffisait à l'état-major bulgare de suspendre pour un temps tout achat du bureau, ce qui avait pour contrecoup immédiat que les Allemands suspendaient leurs propres importations. D'où parfois des frottements, que le plénipotentiaire militaire allemand, le colonel von Massow, eut parfois quelque peine à adoucir. Mais, en somme, tout le système fonctionnait sans accrocs.

Il en était de même en Turquie. Les Allemands avaient à Constantinople un de leurs hommes les mieux doués, un homme plein d'intelligence, d'énergie, d'adresse et de persévérance, le capitaine de corvette Humann, fils de l'archéologue connu qui a fouillé Pergame et d'autres villes d'Asie Mineure. Le capitaine était né à Smyrne, et il était lié de longue date avec Enver Pacha, aujourd'hui ministre de la guerre, et vice-généralissime de l'armée ottomane. Elevé en Orient, Humann connaissait à fond le peuple auquel il avait affaire, et lisait dans l'âme turque comme dans un livre ouvert. Il avait ce grand avantage d'être considéré comme un demi-Turc, étant né en Turquie. Il avait le titre officiel de commandant de la base navale allemande de Constantinople et d'attaché naval. En fait il était l'alpha et l'oméga de toutes les relations germano-ottomanes.

La situation n'avait jamais cessé d'être tendue entre Turcs et Allemands. Les Turcs ne voyaient pas de raison d'aller vite en besogne, alors que les Allemands étaient, à leur sentiment, dans une précipitation perpétuelle. Les Turcs avaient une tendance naturelle à tout faire avec nonchalance et sans beaucoup d'ordre ; les Allemands prétendaient obtenir d'eux qu'en toutes matières, économique, militaire et diplomatique, toutes choses fussent toujours tenues en ordre parfait. Les officiers allemands n'avaient pas toujours la main légère, ni le tact qu'il fallait, et il en résultait de l'irritation. Et, qui pis est, les Turcs eurent toujours l'impression d'être exploités. Enfin les Allemands se refusaient impitoyablement à distribuer des bakchiches aux fonctionnaires de leurs alliés.

Tout cela aurait pu tourner fort mal sans le capitaine Humann. Il était à tu et à toi avec Enver Pacha, et, lorsqu'il surgissait quelque grosse difficulté, il avait vite fait d'appeler son ami au Harbiyeh Nasaret de Stamboul, et de remettre toutes choses à flot. Si Turcs et Allemands n'en sont pas venus aux mains au cours de la première année de guerre, c'est à Humann qu'ils le doivent. Son influence était si grande que le successeur du baron de Wangenheim à l'ambassade de Constantinople, le prince de Metternich, en prit ombrage, et le fit rappeler à Berlin, où il resta à ronger son frein au ministère de la Marine jusqu'au jour où les choses eurent si bien empiré à Constantinople qu'il fallut bien se résigner à l'y renvoyer, bien que l'empereur fût fort monté contre lui : le capitaine Humann n'est pas de naissance noble, et, en ces jours-là, les aristocrates qui sont les maîtres de la Prusse n'étaient pas encore disposés à accepter de bon gré qu'un roturier, quelle que fût sa valeur, se vît confier un rôle qui revenait de droit à un homme bien né.

Bien que les achats ne rentrassent pas officiellement dans ses fonctions, Humann dut fréquemment y mettre la main. J'ai eu connaissance de 120 000 livres de laine dûment achetées par les Allemands, mais que les Turcs se refusaient à lâcher parce qu'après coup ils étaient mécontents du prix qu'on les leur payait. L'affaire en était venue au point d'être délicate au possible. Chacun s'obstinait. L'ambassadeur, après maintes vaines tentatives, considérait le cas comme désespéré ; Humann fut appelé, et arrangea tout.

Ce ne fut pas l'unique affaire qui ait causé des frottements entre les alliés. Les marchandises qui parvinrent à remonter le Danube le firent bien plus souvent grâce à des relations personnelles qu'en vertu des traités. Tout était affaire de personnes, surtout lorsque les Turcs n'avaient pas un besoin urgent d'armes et de munitions. Du fait même que l'Allemagne était la clef de voûte de l'Europe centrale il résultait que les membres secondaires de la combinaison se montraient volontiers récalcitrants dans toutes les matières qui touchaient à leurs droits et à leur souveraineté." (p. 181-184)


Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016 :


"Au cours de l'été 1919, Enver Pacha arriva également dans un salon politique de premier plan à Neubabelsberg, près de Berlin. De mai à juillet 1919, Enver put envoyer des lettres depuis sa cachette, vraisemblablement en Crimée, aux adresses de son vieil ami Hans Humann et de sa sœur Maria Sarre (mariée au directeur du musée d'art islamique, le professeur Friedrich Sarre), à Berlin. Hans Humann et Maria Sarre étaient les enfants de Carl Humann, ingénieur et archéologue allemand, qui avait découvert le temple de Pergame. Ainsi, Hans et Maria avaient passé leur enfance dans la colonie d'expatriés allemands de l'Empire ottoman. Les Humann/Sarre et Enver devinrent amis de la famille car Enver était attaché militaire à Berlin de 1909 à 1911. Les lettres d'Enver, de ces années, à la sœur de Humann, Marie Sarre, sont une source importante sur son développement intellectuel et un sujet de potins sur une laison amoureuse. En tant que fier impérialiste allemand et expert de l'Empire ottoman, Hans Humann a servi d'attaché naval dans l'Empire ottoman et a joué un rôle clé dans les relations germano-ottomanes pendant la Première Guerre mondiale.

Bien que la lettre d'Enver à Maria Sarre et Hans Humann soit absente, Hans Humann a demandé au général von Seeckt, en tant que « bon vieux mentor » d'Enver, de lui donner quelques conseils sur sa « solitude » actuelle. Concernant la position politique d'Enver, Humann a commenté :


Dans son buen retiro involontaire actuel, il n'entend probablement que des voix turques ou bolcheviques. Chacunes sont en partie superficielles, en partie non indépendantes d'une tendance indésirable. Il aura ce biais en tant qu'homme d'Etat ou du moins l'acquerra.


Une fois arrivé à Berlin, Enver a d'abord séjourné au sanatorium de Sinn avec Talat Pacha, mais a rapidement trouvé refuge dans la Villa Sarre à Neubabelsberg, qui appartenait à son couple d'amis Maria et Friedrich Sarre. La Villa Sarre était un lieu de rencontre populaire des orientalistes, militaristes, impérialistes et de nombreuses autres personnalités publiques à Berlin. Un contemporain a écrit :

Chez les Humann, de nombreuses politiques ont été élaborées, notamment en ce qui concerne la Turquie. Je me souviens que l'ancien conseiller privé [le père de Maria Sarre, Carl Humann] était un grand connaisseur de la situation en Orient et que des diplomates entraient et sortaient de chez lui. Et maintenant, à la [maison de] la famille Sarre, les anciennes relations se poursuivent et les ficelles politiques se tissent.


Le fils de Maria et Friedrich, Hans Sarre, a écrit dans ses mémoires, comment Enver Pacha se cachait dans une chambre d'amis dans le grenier de sa maison d'enfance. Bien que les enfants aient vite appris ce qui se passait, la présence d'Enver a été gardée secrète. Sa nourriture était apportée dans sa chambre et Enver quittait rarement ses quartiers. Chaque fois qu'il croisait les enfants dans le couloir, Enver avait l'habitude de se masquer le visage, de manière espiègle, avec ses mains." (p. 154-156)

"Alors que les plans étaient en cours d'élaboration pour le vol vers Moscou, Hans Humann a écrit une lettre au général Hans von Seeckt le 19 septembre 1919, qui expliquait la possibilité d'une route terrestre via la région de la Baltique. Dans cette lettre, Humann mentionne un ami commun de Constantinople (encore une fois) du nom de Said Emin Efendi, un soi-disant « confident et émissaire d'Enver Pacha », qui désire voyager incognito à Moscou pour des raisons politiques. Nul autre qu'Enver lui-même. Curieusement, Enver était déjà au courant des fausses rumeurs sur son sort et espérait utiliser ces rumeurs comme une tromperie. Humann a expliqué :

Il insiste avec une grande ténacité sur l'incognito absolu. La raison n'est pas son désir de sécurité personnelle, mais la délibération selon laquelle cela sert les intérêts politico-militaires de la Turquie actuelle pour tromper les Anglais sur sa localisation actuelle. Les Anglais le croient en Anatolie et orientent leurs mesures en conséquence. Cette condition lui paraît avantageuse et souhaitable.

Le plan de Humann était d'envoyer Enver Pacha à travers la Prusse orientale et les Etats baltes en Russie. Humann espérait l'aide de responsables militaires allemands, toujours en poste dans la région, qui avaient établi des contacts avec le front de l'Armée rouge. Par conséquent, il avait besoin d'une lettre de recommandation ou peut-être même du soutien du général von Seeckt qui avait été le chef d'état-major des bataillons du Nord ayant des liens avec les troupes dans les Pays baltes. Le 1er octobre 1919, Seeckt a été nommé chef du Truppenamt (Bureau des troupes) nouvellement fondé, une organisation de camouflage pour l'état-major allemand, ce qui était formellement interdit par le traité de Versailles. Humann suggéra à Enver de contacter le général Rüdiger von der Goltz qui était alors en poste à Joniškis dans le nord de la Lituanie. Là, Enver passait la frontière avec l'aide de Goltz ou seul. Le général von der Goltz était dans la région de la Baltique depuis le début de 1919, d'abord en tant que gouverneur militaire et plus tard en tant que commandant des Freikorps, où il a combattu de manière agressive le gouvernement soviétique letton.

Dans la même lettre, Humann a déclaré qu'il avait été nommé nouveau directeur du Bureau du renseignement naval, qui devait bientôt être uni avec le renseignement de l'armée au sein d'un Bureau conjoint du renseignement militaire. Le travail de renseignement, comme l'écrit Humann, était son « ancienne expertise » (altes Arbeitsgebiet). Le rôle de Humann dans le rapprochement germano-soviétique initial en 1919, en particulier dans sa position de chef du Bureau du renseignement naval dans l'organisation du vol d'Enver Pacha à Moscou, requiert de l'attention.

En ce qui concerne les préparatifs du voyage d'Enver Pacha, le général von Seeckt n'était associé que de manière distante au début. Comme Humann demanda l'aide du général von Seeckt, Seeckt était, selon son journal, en congé et non à Berlin, mais une lettre de référence pour le général von der Goltz était encore en quelque sorte préparée. Il n'y a aucune source qui indique qu'Enver a eu des contacts avec le général von Seeckt jusqu'à la fin octobre 1919. Cela contredit l'opinion commune selon laquelle le général von Seeckt était l'homme qui tirait les ficelles concernant la fuite d'Enver à Moscou en 1919. Néanmoins, il est certain que le général von Seeckt devint plus tard l'allié allemand le plus important d'Enver à Berlin. Cela étant dit, Seeckt fut en effet l'un des premiers militaristes à envisager l'idée d'une coopération germano-russe (avant même l'arrivée d'Enver à Berlin)." (p. 201-203)

"De plus, l'Auswärtiges Amt, comme Humann l'a découvert lors d'une réunion avec Otto Göppert, avait des objections quant à l'envoi de Radek avec Enver à Moscou, parce que le gouvernement allemand pourrait être compromis. Alors que Humann a reçu une douche froide de la part de l'Auswärtiges Amt, il a beaucoup apprécié le ministre social-démocrate de la Défense Gustav Noske, laissant entendre qu'il était disposé à coopérer. « Travailler avec Noske est très agréable », a expliqué Humann, car il « comprend avec une extrême facilité, et a non seulement beaucoup de courage, mais aussi la responsabilité et la détermination typiques de la < rage de perfection > [en français dans le texte] du savoir-faire allemand. » L'aide allemande officielle aux projets de voyage d'Enver à Moscou était limitée et n'a jamais été une politique gouvernementale entièrement officielle, mais elle a atteint les étages supérieurs de Berlin. Pourtant, elle est restée comme une conspiration confidentielle et semi-officielle d'un groupe de fonctionnaires d'Etat de haut rang.

Hans Humann lui-même a rencontré Radek à la mi-octobre. Humann a parlé avec Radek des possibilités de conclure un accord pétrolier entre la Russie soviétique et la Turquie afin d'affaiblir la Grande-Bretagne, ce qui implique que la Russie soviétique était de plus en plus un partenaire éligible pour l'ancien régime allemand. Les plans de Hans Humann pour transporter Enver à Moscou étaient également une affaire de famille. Dans les coulisses, sa sœur Maria Sarre a pris les choses en main. Plus tard, elle admettra qu '« elle avait été pratiquement l'initiatrice de l'entreprise ». Quant au pilote, le lieutenant Hans Hesse, connu sous le nom d'« aviateur de Bagdad » (Bagdadflieger) pour avoir volé de Berlin à Bagdad, il était ami avec les Sarre depuis son enfance. Un jour, Maria Sarre lui a demandé s'il accepterait de faire voler Enver Pacha à Moscou. Après s'être entretenu avec Enver au sanatorium de Sinn, Hesse s'est rendu dans sa ville natale de Dessau pour rejoindre les Junkers-Werke, l'une des principales compagnies aériennes allemandes, où il entretenait de bonnes relations avec son fondateur et directeur." (p. 204-205)

"Les problèmes persistants qui gênaient leur arrivée à Moscou devenaient de plus en plus un fardeau pour leur entreprise politique. Lorsque Cemal Pacha a dit à Cavid Bey, à la fin de février, qu'il avait décidé d'accompagner Enver Pacha lors de sa prochaine tentative de vol à Moscou, Cavid les a exhortés à se dépêcher, car « il n'y avait pas de temps à perdre dans l'état actuel de la politique ». « Notre ami E. [alias Enver] est toujours à Berlin », écrivait le même jour Hans Humann et se plaignait que « c'est est un grand dommage, étant donné la situation au Proche-Orient et dans l'Orient russe, qu'aucun de ces matadors ne soit là. » « Enver a déclaré à un ami il y a environ deux mois », a rapporté Lord Kilmarnock à Londres depuis Berlin, « que toutes les mines seraient posées en juin et qu'il serait possible d'allumer la mèche en septembre. » En effet, les dirigeants jeunes-turcs manquaient à l'action. Les troubles au Moyen-Orient avaient commencé à s'accumuler. Après son arrivée à Moscou, leur nouveau camarade Karl Radek a été nommé nouveau secrétaire du Comité exécutif de l'Internationale communiste, ce qui était certainement une opportunité prometteuse pour de futures collaborations avec les bolcheviks. Tout se mettait en place, et seulement eux étaient à la traîne. Mais une fois à Moscou, pensaient-ils, ils rattraperaient leur retard et atterriraient au sommet." (p. 231)

"De Russie, Enver a envoyé d'autres messages au lieutenant Tschunke et au lieutenant Fischer de l'état-major du général Seeckt, à Ago von Maltzan de l'Auswärtiges Amt, et enfin et surtout à Hans Humann (traçant le réseau de ses relations à Berlin). Le 12 août, les responsables de l'Armée rouge ont emmené Enver et ses compagnons de voyage à Grodno (Hrodna en Biélorussie) en voiture. De là, ils ont voyagé en voiture-lits via Minsk et Smolensk jusqu'à Moscou. D'après une lettre qu'il a écrite à Talat après avoir traversé la frontière russe, il a dit que son voyage avait été « très facile et confortable ». « Quoi qu'il en soit, loué soit Allah, il est enfin arrivé », a été la réaction de Talat." (p. 251)

"Enver lui-même retourna en Allemagne en octobre 1920, afin d'organiser la livraison d'armes pour la Turquie. A Berlin, Enver a rencontré Hans Humann et le professeur Friedrich Sarre, ainsi que quelques officiers militaires à la Villa Sarre. L'informateur de l'Auswärtiges Amt, Paul Weitz, a recommandé « de ne pas soulever le sujet dans le cabinet » et de ne pas avoir « de connection directe ou indirecte » avec Enver, car les responsables alliés étaient déjà au courant de la présence d'Enver à Berlin. Si possible, Enver devrait être empêché de livrer des armes depuis l'Allemagne. Le plan d'Enver était d'organiser des transports d'armes et d'uniformes vers l'Anatolie via la Russie et Bakou. Pour cela, il faisait des investigations sur les contrôles alliés des navires dans la mer Baltique. En réaction, les autorités allemandes ont décidé l'expulsion d'Enver d'Allemagne." (p. 256)

"Les milieux sociaux cosmopolites-revanchards du Berlin d'après-guerre, ainsi que les anciens réseaux militants de la Teşkilat-ı Mahsusa et du Bureau allemand des renseignements pour l'Orient, continuaient à publier des publications de propagande, malgré l'érosion constante des fonds et du soutien gouvernementaux en Allemagne.

Officieusement, cependant, le soutien des revanchards allemands aux activités de propagande anti-britanniques n'avait pas disparu. Le crédit pour la distribution de Liwa-el-Islam [revue du Club oriental de Talat à Berlin] par la Deutsche Allgemeine Zeitung au niveau national et mondial revient au vieil ami d'Enver, Hans Humann. Après avoir perdu son poste de chef du renseignement militaire à la suite du putsch de Kapp, Humann a trouvé un emploi en tant que directeur de la Deutsche Allgemeine Zeitung. Le 4 juin 1920, le magnat industriel et homme politique national-libéral Hugo Stinnes avait acheté le journal. Anciennement connu sous le nom de Norddeutsche Allgemeine Zeitung (renommée le 18 novembre 1918), c'était un journal semi-officiel avec l'Auswärtiges Amt comme l'un de ses actionnaires. La Deutsche Allgemeine Zeitung était l'un des observateurs attentifs de la Turquie et affichait des positions très fortement turcophiles. Il y avait aussi d'autres personnages intéressants qui n'appartenaient peut-être pas idéologiquement aux milieux sociaux irrédentistes-revanchards du Berlin d'après-guerre, mais faisaient toujours partie des réseaux autour des Jeunes-Turcs et de leurs amis militaristes allemands, tels que l'orientaliste social-démocrate Friedrich Schrader [censé être un "témoin allemand du génocide arménien"] qui connaissait les dirigeants du CUP de Constantinople et a travaillé comme journaliste pour la Deutsche Allgemeine Zeitung. Selon l'en-tête d'une lettre, le célèbre expert du Moyen-Orient de l'Auswärtiges Amt, Otto Günther von Wesendonk, était également employé par la Deutsche Allgemeine Zeitung." (p. 324-325) 

 

Sur Hans Humann : Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver

Le capitaine Hans Humann et les Grecs

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Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires   

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Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

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Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

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La rivalité entre Enver et Kemal : une réinterprétation communiste