samedi 1 mai 2021

Ainsi parle le Turc : la participation à la Première Guerre mondiale vue par les hauts dignitaires ottomans



George Abel Schreiner, La détresse allemande, Paris, Hachette, 1918, p. 199-202 :


"J'ai eu l'occasion de m'entretenir de la participation de la Turquie à la guerre avec sa majesté le Sultan Mahmed Rechad Khan V, Ghazi, Calife de tous les croyants, etc., etc., etc. Il m'avait demandé de lui raconter le désastre du Bouvet et de l'Irrésistible, dont j'avais été le témoin le 18 mars, et j'étais à lui en faire le récit.

— Oui, interrompit le vieillard, ils nous refusent le droit à l'existence. Mais nous avons le droit de vivre, et nous combattons volontiers pour le défendre. J'ai toujours été très pacifique. J'ai horreur du sang, et c'est de tout mon coeur que je vous dis que j'ai infiniment de pitié pour tous ces hommes qui ont péri avec leurs vaisseaux. Il est bien cruel de mourir lorsque l'on est si jeune ! Mais que voulez-vous que nous fassions ? Les Russes veulent le Bosphore, notre ville, les Dardanelles, qui n'ont rien de commun avec la Russie. Si quelqu'un pouvait y avoir droit plus que nous-mêmes, ce seraient les Grecs, car c'est à eux que nous l'avons pris. Mais nous ne céderons rien qu'après avoir lutté aussi énergiquement que jamais les Osmanlis ont lutté.

Sur quoi, comme Scheherazade, je poursuivis mon récit.

Said Halim Pacha, qui était alors grand-vizir, me tint un langage analogue, mais en des termes plus diplomatiquement précis.

— L'heure de la Turquie était venue, me dit-il. Il n'était pas possible que la conflagration n'eût pas pour conséquence d'amener la flotte alliée aux Dardanelles, et la flotte russe au Bosphore. C'eût été l'écrasement de l'empire ottoman. Les gouvernements de l'Entente nous offraient de nous garantir pour trente ans l'intégrité de notre territoire. Des garanties ! des garanties ! Nous savons ce qu'en vaut l'aune. Lorsque la Turquie reçoit une nouvelle garantie, c'est signe infaillible qu'on va violer quelque engagement. Nous sommes saturés de garanties. Nous nous sommes rangés du côté des Allemands parce qu'ils ne nous en offraient aucune.

Il me disait ces choses dans le plus pur anglais d'Oxford dont jamais homme ait usé. Said Halim est Egyptien de naissance, et remonte au Prophète par la lignée d'Ayesha.

Enver Pacha, le Prussien de l'empire ottoman, ministre de la guerre, généralissime, chef du parti jeune-turc, apôtre, pangermaniste, et que sais-je encore ! me parla de même en diverses circonstances.

— C'est absurde, parfaitement absurde, me disait-il dans son allemand coupant et sifflant. Nous ne combattons pas du tout pour les Allemands. Nous combattons pour nous-mêmes. Notez-le bien. On nous disait que nous pouvions rester neutres, nous n'en avons rien cru. C'était absurde. Les Russes voulaient Constantinople, nous les connaissons bien. Ils l'auraient eu. Il s'agissait pour nous de perdre tout, ou de gagner tout. Je suis pour gagner tout. J'ai jeté dans l'affaire 5 000 officiers de la vieille école. Il faut gagner la partie. Le pays est saigné à blanc, c'est vrai. Trop de guerres ; d'abord la guerre balkanique, puis la guerre italienne, puis celle-ci. Mieux vaut aller au diable avec les Allemands que d'accepter les bonnes grâces de l'Entente. Ceux qui ne nous aiment pas n'ont qu'à se passer de nous. Nous n'avons pas besoin qu'on nous aime. Qu'on nous laisse tranquilles. Il se peut que nous y laissions notre peau. En ce cas, nous montrerons au monde comment le Turc sait périr, drapeaux déployés. C'est la dernière chance de salut, pour la Turquie.

Je demandai à Talaat bey, qui était alors ministre de l'Intérieur, et qui est aujourd'hui grand-vizir, de résumer pour moi la Turquie. Il sort de la classe la plus modeste. Lorsque survint la révolution turque de 1908, il était employé des télégraphes, à Salonique, à 150 francs par mois. Il vit sa chance, et depuis il a fait bon ménage avec dame Occasion. Ce n'est pas un paquet de nerfs comme Enver Pacha, son frère jumeau en jeune-turquisme. Il est pesant, bon caractère, nuque épaisse, obstiné, subtil.

— Très bien, cher frère, me dit-il dans le plus pur français levantin. Je ne puis pas précisément vous dire que la guerre soit très populaire chez tout le monde. Ils ont trop vu de guerres, et de révolutions, et de désordres, et d'impôts, et d'exploitations par les concessionnaires, et de choses de ce genre. Je crois volontiers que je penserais comme eux, si j'étais Grec ou Arménien. Mais je suis Turc. Nous autres Turcs, nous avons compris que la guerre européenne serait pour nous le dernier coup. Les Russes veulent Constantinople et les détroits. Les Italiens veulent la Cilicie, sans songer le moins du monde que la prétention des Grecs a le pas sur la leur. Je pense que la Thrace, dans le partage de nos dépouilles, serait allée aux Bulgares, et que l'Angleterre aurait pris tout le reste, c'est-à-dire un assez gros morceau. Quand on en est là, on fait de son mieux. C'est ce que nous faisons. L'effort est énorme, cher frère, mais il n'y a pas moyen de faire autrement. Nous ne sommes pas disposés à renoncer : nous jouerons la partie jusqu'au bout, comme il faut. Nous avons confiance dans les Allemands. Il y a des gens qui ne les aiment pas. On dit que ce sont des alliés terribles. Jusqu'à présent nous ne nous en sommes pas mal tirés avec eux. Nous avons aboli les capitulations, ce qui est quelque chose. Nous espérons bien qu'après la guerre nous serons les maîtres du Bosphore et des Dardanelles comme nous ne l'avons plus été depuis les temps du grand-vizir Köprulu. Ce sera encore dur, d'ici là ; mais nous tiendrons bon. Après cela, nous tâcherons, avec les Allemands, de tirer parti de nos ressources naturelles. Nous comptons construire des chemins de fer et des usines, irriguer partout où c'est possible, et créer les meilleures écoles d'agriculture du monde. Mais nous veillerons à ce que les progrès de la Turquie profitent aux Turcs. Nous ne voulons plus que l'étranger soit maître de la gestion de notre dette publique, nous ne voulons plus de monopole du tabac.

Ainsi parle le Turc. Lorsqu'il s'agit de l'empire ottoman, on ne peut guère parler d'un état d'esprit collectif, car il y a là plus de races encore qu'en Autriche-Hongrie, sans un haut personnage central pour les dominer et les tenir assemblées. Le vieux Sultan est un mythe pour les bons deux tiers de la population ottomane. Aux yeux des Grecs et des Arméniens il n'est guère qu'un haut fonctionnaire comme les autres." 

Voir également : La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

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