lundi 26 avril 2021

Les contacts de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Allemagne après la guerre



Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016, p. 113-114 :


"Cemal Pacha était encore une fois le type étrange du triumvirat. Il était pour une raison quelconque en litige avec Talat Pacha et les deux ont rapidement pris des chemins séparés. D'après son enregistrement par la police, Cemal (se faisant passer pour l'ingénieur bosniaque Cevdet Ahmed Halid) s'est d'abord installé en Suisse le 19 novembre, puis a déménagé à Munich en mars 1919 sous le nom de famille de Babowitsch. Le 6 avril 1919, la République soviétique bavaroise est proclamée à Munich. Ainsi, Cemal n'a pas non plus manqué la révolution. Cemal était l'ami de certains membres du Cercle George (George-Kreis) depuis les années de guerre. Le Cercle George était un réseau romantique-nationaliste d'hommes de lettres voués au mentorat charismatique du poète allemand Stefan George [futur émigré anti-nazi, qui déclinera la proposition de Goebbels de présider l'Académie des arts]. Cemal est resté chez l'historien Erich von Kahler [futur émigré anti-nazi] à Heidelberg pendant une courte période au début de 1919. Les Kahler ont même présenté Cemal à Stefan George et les deux ont discuté de questions philosophiques liées aux structures étatiques. Surtout, le professeur Arthur Salz [futur émigré anti-nazi] du Cercle George a aidé Cemal à s'installer à Munich. A Munich, Arthur Salz a demandé à Cemal de mettre à l'abri Rosa Meyer-Leviné, l'épouse d'Eugen Leviné, le chef du Parti communiste de Munich et de la République soviétique à Munich, qui se cachait de la police. Rosa Meyer-Leviné a dans ses mémoires : « Mon hôte était un Turc, un homme d'une certaine distinction, dont l'amitié avec Salz datait de l'alliance militaire germano-turque. Il occupait en tant que sous-locataire un appartement luxueux, avec un domestique dévoué. » Ce sont ces réseaux autour d'Arthur Salz et d'autres comme Paul Weitz [journaliste libéral, censé être un "témoin allemand du génocide arménien"] qui ont probablement permis à Cemal de se faire entendre à nouveau. Dans la Frankfurter Zeitung [journal libéral], Cemal a déclaré qu'il n'était « pas responsable des atrocités arméniennes » et qu'il a même puni ceux qui en étaient responsables. La rédaction, la traduction et la publication posthume des mémoires de Cemal Pacha étaient toutes liées à Arthur Salz. Apparemment, Cemal avait également d'autres bonnes relations à Munich, de sorte qu'il était considéré comme un « invité d'honneur » semi-officiel du maire de la ville, du directeur de la police et du Conseil des soldats de l'Etat. La raison du déménagement de Cemal de la Suisse vers l'Allemagne après l'arrivée de sa famille était principalement pour des motifs financiers. Après avoir déménagé à Munich, Cemal a écrit dans une lettre :

La vie à Munich est incroyablement bon marché. Surtout si vous prenez en considération la différence entre les francs suisses et la monnaie allemande, vous pourriez dire que vous vivez ici presque gratuitement. Ma femme et moi-même, deux enfants et un domestique, nous restons ensemble comme cinq personnes dans trois chambres d'une maison d'hôtes. Bien que le loyer comprend l'hébergement et les repas, nous payons moins d'une centaine de marks par jour. Selon le taux d'argent d'aujourd'hui, cela fait 15 francs, trois francs par personne.


L'inflation et d'autres facteurs économiques accompagnés de raisons politiques étaient une pression importante qui rendait l'Allemagne d'après-guerre plutôt attrayante pour les révolutionnaires musulmans et les revanchards de différente couleur qui venaient en Allemagne."

Voir également : Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

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