dimanche 25 avril 2021

La victoire germano-ottomane de Gallipoli/Çanakkale



Le capitaine de vaisseau (de réserve) Gouton, "L'affaire des Dardanelles", Cols Bleus, n° 2072, 17 mars 1990, p. 30-31 :


"Les faits sont bien connus. Deux navires allemands, le croiseur de bataille Goeben et le croiseur léger Breslau, après avoir bombardé Bône et Philippeville le 4 août 1914, font du charbon à Messine et échappent aux croiseurs anglais de l'amiral Milne. Ils se présentent à l'ouvert des Dardanelles le 10 août au matin, et les Turcs acceptent de les laisser passer le soir. Le 16 août, ils mouillent à Istanbul, acclamés par une foule en délire.

L'Allemagne a obtenu ce qu'elle voulait : le verrouillage des Dardanelles à son profit. Ce succès est l'aboutissement d'une longue action diplomatique de Berlin, et de longs atermoiements des Alliés.


Ceux-ci, dès lors, doivent envisager le passage en force, car la libre disposition des détroits est absolument vitale pour la Russie. En effet, la guerre que l'on pensait être courte sera au contraire longue. Les avis divergent quant à la durée du conflit, mais tous s'accordent sur un point : il faudra passer l'hiver et le printemps avant de pouvoir entamer l'action que l'on espère décisive. La Russie, à l'évidence, ne pourra pas soutenir cette guerre longue. Elle manque d'équipements, d'armes, de munitions, que son industrie insuffisante ne peut lui fournir. Par contre, elle a en abondance des vivres et du pétrole, mais ne peut les faire parvenir aux Alliés qui en ont, eux, le plus urgent besoin. Le Transsibérien n'a pas la capacité voulue pour acheminer ces tonnages considérables (la guerre russo-japonaise l'a bien montré), et d'ailleurs, le Japon est réticent. Les ports de la mer Blanche sont bloqués par les glaces d'hiver, sauf Mourmansk, mais de toute façon le chemin de fer n'arrive pas encore à la mer. Le passage par le golfe Persique est impossible, car si les Anglais le contrôlent avant de s'emparer rapidement de la Mésopotamie, il n'y a pas de liaisons commodes et de capacité suffisante avec la Russie.

Après des actions diplomatiques auprès du gouvernement turc, dont un ultimatum exigeant le renvoi des navires allemands, les Alliés perdent la partie. Le 1er novembre, la guerre sainte (Djihad) est proclamée [cette proclamation est en fait postérieure à l'entrée en guerre]. Le 6 novembre, les Alliés déclarent la guerre à la Turquie. Après les palabres, la parole est donc aux canons.

L'action militaire

Les Alliés (c'est-à-dire essentiellement les Anglais et les Français) mettront plus de deux mois pour se mettre d'accord sur le principe d'une intervention militaire.
Le War Council du 24 février 1915 en définit enfin les modalités : une opération combinée mer-terre, avec attaque par de nombreux cuirassés. Le programme est le suivant : destruction des forts de l'entrée, dragage du vestibule (de Koum Kaleh à Dardanos), destruction des forts des « Narrows » (Dardanos et Tchanak Kaleh), dragage des Narrows, passage des navires et remontée de la mer de Marmara pour enfin mouiller à Istanbul. On tient pour négligeable la présence du Goeben face à seize cuirassés, et l'on peut penser que, sous le feu des canons, le gouvernement turc se soumettra aux exigences des Alliés.

Le combat du 18 mars est décisif. Les forces en présence sont à la mesure de l'enjeu. Du côté des Alliés, seize cuirassés, dont le super-dreadnought tout neuf Queen Elizabeth, dont les huit canons de 380 doivent forcer la victoire (les cuirassés portent en tout 246 pièces, allant du 138 au 380) ; côté turc, on compte au moins 240 pièces lourdes, dont de nombreux obusiers très dangereux pour les navires, d'innombrables pièces légères de campagne, neuf barrages de mines et une batterie de tubes lance-torpilles. Les forts turcs sont pour l'essentiel de vieux ouvrages en pierre, mais il y a quelques forts modernes et surtout de très nombreuses fortifications de campagne en terre.

Après neuf heures de canonnade, l'escadre alliée se retire, ayant perdu trois navires, le français Bouvet et les anglais Irresistible et Océan ; quatre autres au moins sont hors de combat, les français Suffren et Gaulois, les anglais Invincible et Agamemnon. Il y a plus de huit cents morts et disparus.

Force est donc, pour les Alliés, d'inverser les termes de l'intervention : ce ne sera plus une attaque navale soutenue par l'Armée mais une attaque terrestre soutenue par la Marine. Le débarquement est prévu le 25 avril.

Après de longues discussions sur le choix du point de débarquement, les Alliés décident d'attaquer à l'extrême pointe de la presque'île de Gallipoli, sur quatre plages, avec deux diversions,
l'une au nord de la presqu'île à Auzac, l'autre sur la côte d'Asie à Koum Kaleh. Le débarquement, après bien des pertes, permet quand même aux Alliés de s'accrocher mais, malgré tous les efforts, la tête de pont ne dépassera jamais cinq kilomètres de profondeur. Le 10 août, le constat d'échec est inévitable. Un dernier assaut est encore tenté du 21 au 27 août, mais déjà la Bulgarie se range aux côtés de l'Allemagne, la Serbie est envahie et la Grèce, pourtant vigoureusement sollicitée, reste neutre. Le repli du corps expéditionnaire est entamé ; dès le 10 septembre, il y a 10 000 hommes à Salonique. L'évacuation, décidée le 23 novembre, s'effectuera du 10 décembre 1915 au 9 janvier 1916, à peu près sans pertes, sous le nez des Turcs qui ne réagissent pas. L'Armée se réfugie à Salonique qui se transforme en camp retranché. C'est de là que partira l'offensive victorieuse qui amènera les Français et les Serbes sur le Danube en octobre 1918. Il ne se passera plus rien aux Dardanelles jusqu'en 1918.

La défaite — car c'est une défaite — est consommée.


Les causes de l'échec

Elles sont multiples et parfois proviennent d'erreurs souvent anciennes.

Parmi les raisons politiques, il faut citer la mésentente entre les Alliés, en particulier l'opposition multi-séculaire des Anglais et des Russes sur la question des Détroits. Par ailleurs, les négociations destinées à empêcher la Turquie d'entrer en guerre furent mal suivies par les gouvernements alliés, si bien qu'Enver Pacha, chef des Jeunes Turcs au pouvoir depuis 1908, poussa l'Empire Ottoman à l'alliance avec l'Allemagne. Ensuite les Britanniques, en ne s'emparant pas des Détroits, alors mal défendus, dès la déclaration de guerre en août 1914, commirent une lourde erreur stratégique. Tactiquement, le lieu du débarquement du 25 avril fut mal choisi. Par ailleurs, les cuirassés engagés dans l'attaque navale n'étaient pas adaptés au tir contre la terre. Ils n'avaient ni les pièces, ni les projectiles, ni les conduites de tir, ni les instruments de navigation voulus. Les Alliés ne possédaient pas non plus de flotte de débarquement moderne. Faute de temps pour en construire une, ils durent improviser. Ce qui explique, outre les mines, les pertes très élevées du 25 avril.

Les pays de l'Entente avaient sous-estimé en outre l'hostilité de l'Empire Ottoman à l'égard du Royaume-Uni et de la Russie et la valeur des troupes turques. La résistance opposée par les forts aux cuirassés alliés fut telle que ceux-ci abandonnèrent le combat dès le 18 au soir, alors que les chances de vaincre le lendemain étaient grandes. Après la présomption, ce fut le découragement.

Enfin, l'unité de commandement ne fut jamais réalisée, ni entre Alliés, ni même entre terriens et marins. Dans ces conditions, face à une armée turque bien commandée, encadrée par des spécialistes allemands et se battant sur son sol, l'échec n'était pas surprenant. D'autant plus qu'à aucun moment les gouvernements alliés n'accordèrent à ce « théâtre extérieur » l'importance qu'il méritait."


L'aspirant de Saint-Blanquat, "La tragédie des Dardanelles (1915)", Cols Bleus, n° 2315, 19-26 août 1995, p. 10 :

"Quand la première guerre mondiale éclate, en juillet 1914, la Turquie hésite à se lancer dans le conflit. L'Allemagne, avec laquelle elle entretient des rapports étroits, va mettre fin à ses atermoiements. Le soir du 10 août 1914, les croiseurs allemands Goeben et Breslau pénètrent dans les Dardanelles, bloquant ainsi toute tentative alliée de ravitailler en armes et en munitions la Russie en difficulté. Le bombardement sur Odessa des bâtiments allemands contraint la Russie, impuissante, à lancer un ultimatum à la Turquie qui prend alors le parti des empires centraux.

C'est autour de trois hommes, Mustapha Kemal (futur Ataturk), Enver Pacha et Liman von Sanders que s'organisent les troupes qui forceront les Alliés à se retirer à partir de novembre 1915 de la presqu'île de Gallipoli. Les opérations de rembarquement ont duré jusqu'en février 1916.

Dès février 1915, les forces navales franco-britanniques commencent à bombarder les forteresses du détroit. Ces dernières résistent si bien que l'amirauté britannique décide une attaque navale de grande envergure, pour le 18 mars. Une importante flotte anglo-française est alors rassemblée devant l'île de Mondros (90 bâtiments et 22 000 marins). Jusqu'au 17 mars, les bâtiments alliés vont canonner les forts turcs et draguer les champs de mines.

Le 18 mars, à 9 h, une division anglaise de cuirassés se met en place à l'entrée des détroits et tire à longue portée sur les forts turcs, en particuliers sur celui de Canakkale. A midi, la division française commandée par l'amiral Guépratte entre en action et remonte la première les détroits. Elle doit être relevée après treize heures par une division anglaise. Durant tout l'après-midi l'échange de tirs est incessant entre la flotte et les défenses turques. C'est au cours de ces manœuvres que le Bouvet coule après avoir heurté une mine. Mais il n'est pas le seul martyr de la tragédie et, lorsque le soir, l'amiral de Robeck donne l'ordre de se retirer, le bilan est lourd pour les Alliés. Sur 16 cuirassés engagés, 3 sont coulés et 4 sont hors de combat.

Pour effacer cet échec, une action combinée des troupes de débarquement à terre et des bâtiments en mer est organisée. Le débarquement a lieu le 25 avril sur les plages de Kabatepe.
Mais un fort courant déporte les bateaux plus au Nord. Les troupes australiennes et néo-zélandaises se lancent à l'assaut des collines. Mustapha Kemal, à la tête des troupes ne permettra jamais aux Alliés de progresser et après six mois de combat et de lourdes pertes des deux côtés, le corps expéditionnaire est désengagé."


Le capitaine M. Larcher (Maurice Larcher), "La guerre turque dans la guerre mondiale. Campagne des Dardanelles (1915)", Les Archives de la Grande Guerre et de l'histoire contemporaine, tome XIV, 1922, p. 1453-1454 :


"La campagne des Dardanelles avait été très coûteuse pour les deux adversaires. En ce qui concerne seulement les armées de terre, les Alliés avaient perdu :

Anglais : 119.700 tués, blessés et disparus (sur 469.000 hommes engagés).

Français : 30.000 hommes (sur 120.000 engagés).

Ensemble des Alliés : environ 120.000 hospitalisations pour maladie.

Les Alliés avaient échoué, malgré ces sacrifices, principalement parce que leur expédition avait été improvisée à la hâte, sans renseignements sur les forces puissantes rassemblées par les Turcs sous les murs de Constantinople, et avec un mépris de l'adversaire que l'armée turque prouva être injustifié en 1915 ; mais ils étaient en mesure de réparer leurs pertes.

L'effort des Alliés n'avait en outre pas été stérile : il avait consommé une partie importante des meilleures ressources humaines de la Turquie, ses contingent Anatoliens. La campagne avait absorbé les 2/3 des divisions turques ; les Turcs avaient engagé 700.000 hommes, leurs pertes au feu avaient dépassé 200.000 hommes (1). La Turquie, se voyait contrainte de combler ces vides en faisant appel au recrutement arabe de qualité médiocre ; elle était dans la nécessité de demander à l'Allemagne un appui de plus en plus étendu, et elle supportait difficilement le contrôle allemand. La campagne des Dardanelles précipita l'usure de l'Empire Ottoman. Elle n'affaiblit pas sensiblement les Alliés. Son retentissement sur le sort de la Russie, l'intervention des Etats Balkaniques et l'issue de la guerre légitimait de tels sacrifices. (...)

(1) Le général Liman indique 218.000 hommes, dont 66.000 morts et 42.000 blessés récupérés ; cette indication est à vérifier ; elle parait ne concerner que les pertes de la 5e armée turque, et seulement ses pertes au feu. Les Alliés admettaient en 1916 que les Turcs avaient engagé aux Dardanelles 700.000 hommes et en avaient perdu 50 0/0."

Sur la bataille des Dardanelles : Halil Bey Menteşe : "nous tiendrons la tête haute, comme il convient à une nation noble et indépendante"

24 avril 1915 : l'arrière-plan géostratégique d'une descente de police

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Henri Gouraud

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Voir également : Les ressources humaines dans l'Empire ottoman tardif : d'Abdülhamit II aux Jeunes-Turcs

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque

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