vendredi 9 avril 2021

Karl Radek et les Jeunes-Turcs


Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 245-246 :

"Après la chute de Bakou, les inquiétudes des bolcheviks au sujet des Ottomans ont commencé à se dissiper. Avec les Allemands en retraite à l'Ouest, les Bulgares chancelants et les Ottomans vaincus en Palestine, il était clair que les puissances centrales avaient perdu la guerre. Les bolcheviks ont donc adopté une position plus agressive. Le 20 septembre [1918], l'ambassadeur soviétique en Allemagne, Adolf Ioffé, remit à son homologue ottoman à Berlin une note du commissaire aux Affaires étrangères Thitcherine. Dans celle-ci, Tchitcherine accusait l'armée ottomane d'avoir "terrorisé" la population de Kars, Ardahan et Batoumi, et déclarait que le plébiscite était en violation du traité de Brest-Litovsk et donc invalide. Thitcherine a en outre critiqué les Ottomans pour s'être associés à des bandits pour occuper une "république soviétique", ce qui signifiait l'Azerbaïdjan, et pour s'être emparés de Bakou en violation de leur déclaration. Le traité de Brest-Litovsk était, déclara-t-il, désormais caduc entre la Russie soviétique et l'Empire ottoman. Le commissaire informa à son tour Berlin, avec grandiloquence, que "les cercles gouvernementaux russes et le peuple russe" ont été déçus par l'incapacité de l'Allemagne à retenir les Ottomans comme convenu. Simultanément, le bolchevik Karl Radek a déployé ses talents de propagandiste dans les pages du journal Izvestiia pour attaquer les Ottomans pour avoir volé Bakou. Cherchant à élargir le fossé entre Berlin et Istanbul, il a affirmé que les Ottomans convoitaient la Crimée et a souligné à quel point ils étaient un piètre allié pour les Allemands, évoquant même la possibilité qu'ils désirent changer de camp pour l'Entente. Il s'est également assuré d'attirer l'attention sur le fait que l'armée ottomane, et non une quelconque force azerbaïdjanaise, avait pris Bakou. L'Armée de l'Islam du Caucase d'Enver avait obscurci les événements et brouillé les perceptions, mais en fin de compte, elle n'avait trompé personne."


Karl Radek, "Un salon politique", Krasnaya Nov, n° 10, octobre 1926 :


"Deux de mes premiers invités [dans la prison de Moabit, à Berlin, en 1919] étaient l'ancien grand vizir Talaat Pacha, chef du gouvernement jeune-turc, et son ministre de la Guerre Enver Pacha, le héros de la défense de Tripoli. Après la déroute de la Turquie, ils ont vécu semi-illégalement à Berlin — l'Entente exigeait leur extraditionet ils planifiaient l'organisation de la poursuite de la défense de la Turquie. Enver, ayant fui illégalement après la déroute, à travers la Russie soviétique vers l'Allemagne, a été le premier à faire comprendre aux militaristes allemands que la Russie soviétique était une force mondiale nouvelle et croissante avec laquelle ils devraient compter, s'ils voulaient vraiment lutter contre l'Entente. Je connaissais Talaat depuis Brest-Litovsk. Là, je l'avais vu à la table des vainqueurs. Ici dans la prison de Berlin, comme un homme brisé, il a rappelé qu'il était le fils d'un télégraphiste et lui-même un ancien télégraphiste, et n'arrêtait pas de dire que l'Orient musulman ne pouvait se libérer de l'esclavage qu'avec le soutien des masses populaires et une alliance avec Russie soviétique. Ils ont décrit leurs relations avec Kemal Pacha, qui dirigeait la défense de la Turquie après sa défaite dans la guerre mondiale, de façon à suggérer que, alors que Kemal aurait été contraint de se dissocier du régime déchu des Jeunes-Turcs, il n'y avait pas divergences essentielles entre eux, et ils lui organisaient une aide à l'étranger. J'ai essayé de les persuader d'aller en Russie, ce qu'Enver Pacha a fait plus tard. Talaat Pacha a été tué par des Arméniens pour se venger des massacres inhumains. Nous avons discuté de la question arménienne à plusieurs reprises. Talaat n'a pas défendu sa politique, mais a souligné que, entourés de tous côtés par l'Entente qui utilisait les Arméniens comme un élément de désordre interne, ils étaient contraints de recourir aux mesures les plus brutales. Je dois dire que Talaat m'a impressionné en tant qu'homme doté d'une grande intelligence innée et d'une grande force de volonté ; il parlait un mélange d'allemand et de français approximatifs. Enver Pacha, s'exprimant librement en français et en allemand, de tempérament nerveux, donnait l'impression d'un homme instable qui avait complètement perdu l'équilibre et se battait plus pour sa position personnelle que pour son pays [il n'est pas impossible que Radek ait reconsidéré cette rencontre à l'aune du "retournement" ultérieur d'Enver]."

Source : https://www.marxists.org/archive/radek/1926/november/ch08.html


Karl Radek, "La Question d'Orient", Bulletin communiste, n° 21, 29 juillet 1920, p. 15-16 :


"Dans son livre sur les conséquences économiques de la paix de Versailles, Keynes écrit qu'au cours de la conférence de la Paix il avait l'impression que toutes tes décisions de Wilson, de Clemenceau, de Lloyd George n'étaient que des fantômes, des figures de rêve ; que tous ces maîtres du destin de l'humanité n'étaient que des pantins dont l'histoire maniait les ficelles. Les Alliés vont bientôt avoir l'occasion de se convaincre par l'expérience turque combien l'histoire se moque d'eux et les ballotte à sa guise.

Les Alliés ont condamné à mort la Russie des Soviets, et la Russie des Soviets vit, elle se libère, elle brise ses chaînes dans la lutte pour son existence, et elle détruit les fondements de la réaction occidentale.

Les Alliés n'ont pas condamné à mort l'impérialisme allemand, qui est déjà vaincu devant l'histoire, mais ils ont condamné le peuple allemand aux travaux forcés. Des cruautés de la guerre civile, un nouveau peuple allemand est né un prolétariat allemand devenu force révolutionnaire, comme un Samson à qui jamais nulle Dalila ne coupera la chevelure, comme un Samson qui lorsqu'il se lèvera ébranlera les piliers sur lesquels repose entièrement la paix victorieuse des Alliés.

Les Alliés ont condamné à mort, non pas le vieux nationalisme turc, mais le peuple turc lui-même. Ils voulaient en faire un peuple sans pays. Mais ce peuple, composé de paysans que n'a pas touchés la culture moderne, s'est soulevé et a pris les armes.


Les Alliés ne voulaient pas soumettre seulement toute l'Europe. Ils voulaient aussi lancer les unes contre les autres les nations qu'ils assujettissaient. Ils voulaient étrangler la Russie Soviétiste par les mains des soldats allemands. Ils voulaient nous cerner par la Turquie.


Mais en voulant étendre sa domination, l'Entente a uni l'Europe centrale à l'Europe orientale, et elle a jeté les ponts reliant les sources profondes de la révolution aux pays d'Orient.


Si, il y a un an, l'Entente avait épargné les impérialistes allemands, si elle avait donné à la bourgeoisie allemande la possibilité de reconstruire sa domination social-économique, elle aurait pu l'employer aujourd'hui contre la révolution prolétarienne de Russie. Mais, par avidité et avec la conviction qu'en faisant peser toutes les charges de la guerre sur le peuple allemand, elle éviterait la révolution chez elle, elle a si bien travaillé qu'après un an elle a fait plus pour la révolution allemande que n'aurait pu faire la plus puissante propagande communiste. Aujourd'hui, les Alliés peuvent tenter d'amnistier les Ludendorff et C°, et de les lancer contre la Russie communiste. Le seul effet qu'ils en pourraient obtenir, serait de hâter la victoire du prolétariat allemand. En démembrant la Turquie, en déchirant le corps vivant de ce pays, ils jettent les Jeunes Turcs dans les bras des Soviets. Ils créent une situation telle que les Turcs, qui voyaient toujours dans le Russe un ennemi héréditaire, se tournent aujourd'hui vers Moscou comme vers le seul point d'où puisse leur venir le salut.

Les Soviets veulent la paix par tous les moyens ; pour eux ne peut exister aucun désir de conquête, mais ils sont prêts à soutenir les peuples exploités qui se soulèvent. Cette Russie communiste, toute saignante des ruines de la guerre qui lui est imposée, a devant elle une formidable tâche de construction intérieure pour laquelle il lui faut une force créatrice extraordinaire. En signant avec elle une paix honorable, les Alliés donneraient la possibilité de vivre et de travailler au plus révolutionnaire des gouvernements, à un gouvernement qui peut être considéré comme l'avant-garde du prolétariat international. Et ils lui permettraient de concentrer ses forces pour la résolution des problèmes sociaux intérieurs.

Mais les Alliés ne veulent pas conclure cette paix. Ils commencent aujourd'hui des pourparlers commerciaux, et le lendemain ils permettent de déclencher l'offensive polonaise, bien qu'un simple mot de leur part eût suffit à l'empêcher. L'impérialisme anglais, en particulier, ne peut se résoudre envers les Soviets à aucune politique honnête, parce qu'il craint trop leur influence révolutionnaire en Orient. Mais il pousse lui-même la Russie vers l'Orient, car il va de soi que si les Soviets n'obtiennent pas la paix, et qu'ils soient obligés de lutter contre les Alliés, ils les frapperont là où il est le plus facile de les atteindre.

Par l'offensive polonaise, les Soviets sont forcés d'atteindre la France. Car la défaite de la Pologne signifie la défaite de l'unique alliée de la France. Les Soviets disent à la France : « Tu l'as voulu, Georges Dandin ! » La Pologne bourgeoise pouvait vivre en toute indépendance : il lui suffisait de voisiner en paix avec la Russie. Elle a pris les armes contre la Russie : les armes la terrasseront !

En soutenant la Pologne, l'impérialisme anglais nous oblige à chercher les points où il est le plus vulnérable. Ces points se trouvent en Asie mineure et moyenne. Si l'impérialisme anglais nous y oblige, nous lui ferons plus de tort en Asie qu'il ne peut nous faire de tort en Occident. Les aventuriers du Quai d'Orsay sont voués à la mort dans un avenir rapproché. L'impérialisme anglais vivra plus longtemps que le français. Mais bientôt il devra se raviser ou il sera vaincu, car l'histoire se développe aujourd'hui plus vite que ne se figurent l'honorable Lord Curzon et même son collègue plein de tempérament Lloyd George. Des événements historiques peuvent se produire même dans l'intervalle de deux séances du Conseil Suprême des Alliés. Le monde est un volcan, l'histoire mondiale est aujourd'hui une tempête. Les Alliés, qui ne sont même pas en état de maintenir sous leur domination complète la classe. ouvrière de leurs propres pays, ne seront certainement pas en état d'enchaîner les forces élémentaires de l'histoire. Le temps ne peut attendre : il exige des décisions et des décisions claires.

Prête à la paix, prête à des concessions, prête à vivre en paisible voisinage même avec les pays capitalistes aussi longtemps que la classe ouvrière d'Occident subit le poids du système capitaliste, la Russie des Soviets n'est pas un aigle à qui les vautours de l'impérialisme puissent impunément s'attaquer. C'est une force, une grande force, une force croissante. Elle obligera ses ennemis à compter avec elle et à la laisser vivre en paix."


Karl Radek, "The Assassination of Djemal Pasha", International Press Correspondence, volume 2, n° 68, 12 août 1922 :


"Talaat Pacha, le leader de la révolution jeune-turque et le chef du gouvernement des Jeunes-Turcs, est tombé face à un nationaliste arménien. Ce fut ensuite au tour de Djemal Pacha de tomber, le gouverneur général de Bagdad, l'un des principaux esprits du parti jeune-turc, probablement aussi une victime des dachniakistes. L'ancienne génération disparaît lentement, cette génération qui a tenté de résister à l'Europe, à l'impérialisme, et de maintenir l'indépendance de la Turquie, sans se départir d'aucun des anciens privilèges de la classe dirigeante, et avec les mêmes méthodes. Et maintenant, le leader des Jeunes-Turcs, Enver Pacha, se lance dans une folle aventure, trahissant non seulement le gouvernement soviétique, le seul ami honnête des musulmans en révolte, mais aussi le peuple turc et toutes les nationalités musulmanes opprimées.

Quelle était cette révolution jeune-turque de 1909 [1908] ? Ce n'était pas un mouvement de masses, bien qu'elle ait attiré de larges masses dans ses rangs. La révolution jeune-turque n'était qu'une tentative de dresser les éléments militants et énergiques de la classe foncière turque contre le démembrement de la Turquie, que l'impérialisme anglais et le tsarisme russe avaient décidé à Reval.

Le régime d'Abdul Hamid a non seulement tyrannisé les masses turques, mais il a également attiré sur lui l'hostilité des classes mêmes sur lesquelles son pouvoir était basé. Lorsque les anciens ennemis de la Turquie, le militarisme anglais et le tsarisme russe, se sont unis pour démembrer la Turquie, les éléments les plus énergiques parmi les officiers de l'armée se sont unis aux bureaucrates et aux prêtres, et ont réussi à renverser Abdul Hamid. Leurs sympathisants parmi les publicistes modernes ont applaudi cet acte, mais ont déclaré qu'il était insuffisant, et que les masses paysannes devaient être entraînées dans la révolution car c'était le seul moyen d'assurer leur victoire. Des conseils inutiles, car non seulement il n'est jamais arrivé dans l'histoire qu'une classe dirigeante soit prête à renoncer à certains de ses privilèges pour le salut de la patrie, sans une certaine pression des masses, mais la position politique de cette jeune Turquie révolutionnaire a rendu une telle manœuvre impossible. La guerre de 1911, l'invasion de la Turquie par les pays balkaniques, tout cela ne menaçait pas encore les intérêts vitaux du peuple turc, d'un point de vue historique, le droit était avec la Bulgarie dans cette guerre, car elle a liquidé la politique d'expansion du propriétaire foncier turc, et la voie de l'unité nationale a été facilitée pour les Bulgares et les Serbes [si ces considérations sociales ne furent sans doute pas absentes dans le ralliement des komitacı "chrétiens" de Macédoine aux armées des agresseurs, les "petites gens" des communautés musulmanes (Turcs, Albanais, Pomaks) étaient bien menacés et ont énormément souffert]. Dans cette guerre, les Jeunes-Turcs combattaient pour les intérêts des propriétaires fonciers et contre ceux des paysans turcs [ils combattaient surtout pour sauver les musulmans de Thrace orientale et d'Istanbul]. Le paysan turc fut appelé à risquer sa vie, afin qu'une poignée de pachas puisse vivre confortablement aux dépens des Bulgares et des Serbes. Les préparatifs de la défense de l'indépendance nationale contre les empiétements du militarisme européen, les dépenses importantes pour l'armée, qui atteignaient des centaines de millions, les impôts sans cesse croissants, — tout cela a entravé le développement de la lutte des paysans turcs en faveur des réformes intérieures. Le parti jeune-turc tirait son pouvoir, non pas de la classe nouvellement montante, mais de la vieille classe corrompue, féodale et bureaucratique, et ne pouvait même pas débarrasser le pays de la vieille corruption qui pompait la dernière parcelle de vitalité du peuple turc.

Lorsque la guerre mondiale a éclaté et que la Turquie a été forcée d'y entrer du côté de l'Allemagne, on s'est clairement rendu compte que cette guerre déciderait de la vie ou de la mort de la vieille Turquie. Les paysans turcs ont puisé de cette connaissance la force qui leur a permis d'endurer des peines qu'aucun autre pays dans la guerre n'a endurées. La classe dirigeante de la Turquie, le parti jeune-turc, a disposé toutes ses forces pour la défense de l'indépendance de la nation ; ils sont allés jusqu'à décider de l'extermination de tout le peuple arménien [1) les Arméniens d'Edirne et d'Istanbul (sauf quelques individus suspects) n'ont jamais été déportés ; 2) il n'y a pas eu de déportation systématique des populations arméniennes d'Anatolie ; 3) les massacres d'Arméniens n'ont jamais été généralisés, et sont principalement le fait de musulmans non-turcs (Kurdes, Zazas, Lazes, Circassiens, Arabes), dans un contexte de violentes tensions intercommunautaires et de brigandage ; 4) une partie des auteurs de ces crimes ont été châtiés par la justice ottomane pendant la guerre ; 5) le gouvernement ottoman s'est préoccupé du ravitaillement des déportés arméniens et a facilité le travail des humanitaires étrangers (notamment américains), dans le contexte de famines touchant également les populations musulmanes (en Anatolie et en Syrie) ; 6) il y a eu des retours de déportés pendant la guerre]. Il ne fait aucun doute que les intérêts crapuleux de la bureaucratie locale ont joué un grand rôle dans cette décision, mais il ne fait aucun doute non plus que les dirigeants des Jeunes-Turcs, Talaat Pacha et Enver Pacha ont été conduits à cet acte en raison de la nécessité gouvernementale. Les puissances impérialistes européennes utilisaient les Arméniens pour briser le front turc. Les dirigeants turcs ont été confrontés à la question : la vie ou la mort. Les lords anglais et les diplomates tsaristes russes sont responsables, pas moins que les Turcs, du sang arménien qui a été versé. Et quand les dachniakistes, le parti du nationalisme arménien, punissent de mort les dirigeants jeunes-turcs pour les souffrances du peuple arménien, ils trahissent ce peuple [d'autant que les dachnaks ont été impliqués, de leur propre aveu, dans l'évacuation meurtrière de 300.000 Arméniens d'Anatolie orientale vers le Caucase]. Car ce ne sont pas les Alliés qui peuvent sauver le reste de ce peuple martyr ; la sécurité réside uniquement dans un traité de paix avec la Turquie qui reconnaît l'indépendance arménienne, non seulement en paroles mais en faits.

Après la défaite de la Turquie, les masses se sont détournées des Jeunes-Turcs. Elles ont condamné le parti jeune-turc comme responsable de la guerre, bien qu'en vérité, la guerre ait été imposée à la Turquie. Elles ont condamné le parti pour la corruption des fonctionnaires, qui cachaient leurs objectifs égoïstes derrière les drapeaux, "Sauver la patrie". Mustapha Kemal Pacha, qui a organisé la résistance turque contre l'Entente, a dû faire un autre appel aux masses. Les meilleurs éléments parmi les Jeunes-Turcs n'ont jamais abandonné leur activité. Certains d'entre eux ont tenté d'établir des liens avec les Soviétiques. Et pour rendre justice à Talaat Pacha, nous devons déclarer qu'il a compris la signification du pouvoir soviétique à un moment où les plus grands dangers le menaçaient. En septembre 1919, lors de l'avancée de Dénikine, Talaat Pacha entama des négociations avec les représentants étrangers de la Russie soviétique et propagea l'idée d'un accord russo-turc. Enver Pacha a tenté de venir en Russie, malgré tout le risque encouru. Sa fierté, sa rivalité avec Kemal, l'ont amené à devenir un traître. Il ne comprenait pas que tenter une révolution en Turquie au moment de la guerre avec la Grèce n'aboutirait pas à un gouvernement plus populaire, mais aboutirait à la victoire de l'Entente [dans ce cas, pourquoi les autorités soviétiques ont permis et soutenu ses menées à Batoum, jusqu'en septembre 1921 ?...]. La légèreté avec laquelle il a accepté la cause révolutionnaire a été prouvée plus tard par son soulèvement bachmakien [basmatchi]. Enver Pacha déclara que la révolution mondiale avait commencé et que les musulmans assujettis devaient s'allier au prolétariat européen et à son avant-garde, la République soviétique. Mais lorsque la cause de la révolution exigea des sacrifices de la part des musulmans de l'Asie centrale, ces sacrifices ont suscité le mécontentement de la population musulmane, durement éprouvée par l'intervention et le blocus ; lorsque les bandes bachmakiennes profitèrent de ce mécontentement et brandirent leurs armes contre les Soviétiques, Enver Pacha les rejoignit ; et il a trahi non seulement la Russie soviétique, mais aussi la cause de la libération des musulmans. Djemal Pacha, un homme d'une intelligence vive et froide, a condamné les actes d'Enver. Le gouvernement d'Angora les a également condamnés [non]. Mais les mots seuls sont insuffisants. Le gouvernement d'Angora doit se rendre compte que la libération du peuple turc n'est possible que par l'alliance avec le prolétariat révolutionnaire. Cela n'exclut pas la possibilité de faire la paix avec les puissances occidentales, si les termes de la paix se trouvaient être favorables ; mais la Turquie doit se rendre compte que ce ne sont que des succès passagers, que la libération définitive des Turcs n'est possible que par l'alliance avec la Russie. La Turquie doit conclure la paix avec les nationalités non-turques vivant sur son territoire, afin d'éliminer tout champ d'activité pour les intrigues impérialistes. La Turquie doit tout mettre en œuvre pour élever le statut de ses masses laborieuses. Nous saluons avec plaisir le décret du gouvernement d'Angora qui autorise la convocation d'un congrès communiste turc. Le Parti communiste turc n'est pas un parti prolétarien. C'est un parti qui tente d'unir les paysans qui luttent pour leurs intérêts et ces intellectuels qui ont rompu avec le passé. A l'heure actuelle, la paysannerie et l'intelligentsia de Turquie n'ont aucun intérêt à une révolution. Leur tâche actuelle est de soutenir le mouvement de libération nationale et d'influencer ce mouvement afin qu'il défende les intérêts du peuple. La guerre cessera en Turquie. Mais les ravages de la guerre ne peuvent être guéris que lorsque les intérêts de la paysannerie deviennent les intérêts dominants du pays. Les vieux rats des palais de Constantinople ne pourront jamais comprendre cela ; mais les meilleurs éléments parmi les officiers turcs et les intellectuels commencent à le comprendre. La vieille Turquie est morte. La Turquie doit être soit une Turquie du peuple, soit cesser d'exister. Il nous semble que Djemal Pacha, fils d'une vieille famille noble [il était le fils d'un pharmacien militaire], l'avait compris, ainsi que Talaat Pacha, fils d'un cheminot [il était le fils d'un juge d'instruction de Kırcaali (actuelle Bulgarie), mais, très jeune, il a dû subvenir aux besoins de sa famille à la mort de son père]. Et cela doit être également compris par tous les Turcs, qui ont partagé les souffrances des héroïques troupes turques sur le front grec."

Source : https://www.marxists.org/archive/radek/1922/08/djemalpasha.htm


Voir également : La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

L'intelligentsia panturquiste et la Russie

Vladimir Lénine et la révolution jeune-turque

Léon Trotsky et la Turquie

Archak Zohrabian et Alexandre Parvus : anti-tsarisme, nationalisme économique et ralliement aux Centraux

Talat Paşa (Talat Pacha) et la chute du tsarisme

Les causes nationales ukrainienne et irlandaise dans la stratégie jeune-turque

Talat Paşa (Talat Pacha) et les relations internationales

L'empreinte d'Enver et Kemal sur les luttes anticoloniales du monde musulman

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

Les relations entre Hans von Seeckt et Enver Paşa (Enver Pacha)

La rivalité entre Enver et Kemal : une réinterprétation communiste

La cause de l'indépendance turque (1919-1923) : entre le marteau britannique et l'enclume bolchevique

L'élimination de Lev Karakhan (Karakhanian) par Staline et le refroidissement des relations turco-soviétiques

Joseph Staline et le mont Ağrı/Ararat