jeudi 29 avril 2021

Halil Paşa (Halil Pacha) et la victoire de Kut-el-Amara (1916)



Le colonel Meynier, "A propos des raids transsahariens", Revue militaire française, n° 53, 1er novembre 1925, p. 231-232 :

"Le succès des Anglais sur la frontière libyque [face aux Sénoussis] avait été rendu plus facile et plus décisif par le manque de coordination des attaques que les alliés de l'Allemagne avaient projetées de part et d'autre de la Basse-Egypte. La IVe armée turque de Djemal Pacha, après son insuccès du lac Timsah, n'avait pu, en effet, arriver à se réorganiser. Toutes les disponibilités des Turcs en Asie se trouvaient absorbées dans ce même temps par leur résistance victorieuse à Gallipoli (évacuation de la presqu'île par les alliés en janvier 1916), par leurs campagnes en Arménie contre l'armée russe, par leur réaction sur le Chatt-el-Arab contre les forces anglaises de Mésopotamie. Sur ce dernier théâtre d'opérations, l'Angleterre, inquiète pour la possession des bouches du Chatt-el-Arab par où elle redoutait de voir déboucher la menace du chemin de fer allemand de Bagdad, avait dirigé, au milieu de 1915, une division indienne.

Le général Townshend qui la commandait n'avait rencontré d'abord devant lui que de faibles contingents et avait pu progresser sans peine jusqu'au confluent de Korna et jusqu'à Kut-el-Amara.

Mais peu à peu la résistance des Turcs s'était accentuée. Une IVe [VIe] armée turque commandée par Von der Goltz venait d'être constituée devant lui. On se souvient que le général Townshend fut battu, le 22 novembre 1915, à Ctésiphon et que sa petite armée fut ramenée peu après dans les murs de Kut-el-Amara où elle fut étroitement bloquée. Toutes les tentatives faites par les Anglais pour la débloquer demeurèrent vaines. Le 29 avril 1916 le général anglais fut contraint de capituler.

Fort heureusement pour les Anglais, la disparition de Von der Goltz, qui mourut peu de temps après ce triomphe [il est en fait mort avant], priva Enver Pacha d'un précieux conseiller."


Le lieutenant-colonel Mayer, " « Le Colonel Lawrence » et « la Guerre moderne » ", Revue militaire française, n° 177, volume 59, mai 1936, p. 322 :


"Au printemps de 1916, il [Lawrence] fut chargé de négociations au sujet de l'occupation d'Erzeroum par l'armée russe du Caucase, et le succès qu'il obtint dans cette affaire engagea le War Office à l'envoyer en Mésopotamie pour y préparer l'impression de cartes de la région destinées au corps expéditionnaire, et pour diriger les levers de terrain par avions, méthode dans laquelle il était expert et qui était inconnue des topographes aux Indes. Mais, à cette mission ostensible et officielle, s'en ajoutaient deux autres, secrètes, celles-là. D'une part, il était chargé, par le ministère, d'obtenir que le corps Towsend [Townshend], assiégé dans Kut-el-Amara par l'armée turque de Khalil Pacha, sortît de la place avec les honneurs de la guerre. D'autre part, il s'était promis d'examiner les moyens de fomenter une révolte parmi les tribus arabes voisines des lignes de communications turques, afin de couper les assiégeants de leur ravitaillement et des renforts qui pourraient leur être envoyés.

Ni l'un ni l'autre de ces projets ne réussit : Khalil-Pacha ne se laissa pas fléchir, malgré les grosses sommes qui lui étaient offertes.
Quant à l'idée de faire appel au concours des Arabes, elle fut dédaigneusement repoussée par les officiers anglais peu disposés à accepter la coopération d'indigènes qu'ils méprisaient."


"Echos", La Voix du combattant, 31 août 1935, p. 2 :


"UNE MISE AU POINT HISTORIQUE

Pendant la grand'guerre l'ex-général turc Halil Pacha, le vainqueur de Kut-El-Amara, avait réussi à faire prisonnier le général anglais Townsend au front Bagdad.

Dans une déclaration faite a la revue turque Persembe, Halil Pacha confirme avoir reçu l'offre d'une somme de 2 millions de livres mais non, comme le disent quelques journaux européens, de la part de l'espion Lawrence, mais du général Townsend lui-même, pour sa mise en liberté personnelle, pendant le siège de Kut-el-[Amara]"


"Les Opérations", Journal des débats politiques et littéraires, 4 mai 1916, p. 2 :


"LA GUERRE COLONIALE

En Perse et en Mésopotamie


"Londres, le 2 mai. — Communiqué officiel. — Le général Lake signale qu'une petite force britannique est sortie le 29 avril de Bushire et a attaqué des troupes ennemies fortement retranchées dans les environs. L'ennemi a été rapidement chassé de ses positions. Les troupes britanniques sont rentrées ensuite à Bushire sans aucun incident.

Les pertes anglaises sont de un officier britannique tué et un soldat indien blessé. On vient de recevoir une lettre en date du 1er mai adressée par le commandant en chef des troupes turques, Khalil Pacha, lequel déclare accepter de faire l'échange des malades et blessés du général Townshend contre un nombre égal de prisonniers musulmans et turcs.

Des navires hôpitaux et autres vaisseaux ont été envoyés pour commencer l'évacuation des prisonniers britanniques. [Bouchir, sur le golfe Persique, est un des ports par lesquels le sud de la Perse exporte ses produits agricoles.]


En Afrique orientale

Londres, le 2 mai. — Communiqué officiel. —
La saison des pluies qui vient de commencer est marquée par des averses d'une grande violence.

L'ennemi occupe une forte position sur la colline au sud-est de Kondoa-Irangi.

Les pluies torrentielles retardent les mouvements des troupes belges dans le Ruanda.

Le roi George a adressé le télégramme suivant au commandant du corps expéditionnaire du Tigre :

« Bien que vos vaillantes troupes n'aient pas pu avoir la satisfaction de délivrer leurs camarades assiégés dans Kut-el-Amara, elles ont, sous votre habile commandement, et celui des officiers sous vos ordres, combattu avec une grande bravoure et une grande détermination, dans les conditions les plus pénibles. Ce sont les inondations et le mauvais temps, et non pas les ennemis [sic] que vous aviez résolument refoulés, qui vous ont interdit l'exploit de la délivrance de Kut.

» J'ai suivi vos efforts avec admiration et je sais que vous avez fait tout ce qui était, humainement possible et que vous continuerez de faire de même dans les futures rencontres avec l'ennemi. »

A ce sujet, il est intéressant de faire remarquer que les travaux fort avancés du chemin de fer de Bagdad facilitent considérablement le ravitaillement des forces turques qui ont opéré contre le général Townshend et qui opèrent maintenant contre l'armée de secours envoyée par les Anglais.


La revue technique allemande Prometheus annonce, en effet, qu'entre Konia (terminus de la ligne qui vient du Bosphore) et Bagdad, 1,802 kilomètres de chemins de fer sont actuellement en exploitation, sur 2,345 qui étaient à construire. Les deux lacunes qui existent encore se trouvent, l'une entre Dorak et Karabouna (42 kilomètres) dans les montagnes du Taurus, et l'autre (591 kilomètres) entre Raseltine et Samara dans le nord-ouest de la Mésopotamie. Ces deux lacunes sont sillonnées de bonnes routes. Les Allemands assurent qu'ils ne construiront pas pendant la guerre le tronçon Rasoltine-Samara. Quoi qu'il on soit, avec le chemin de fer et l'Euphrate navigable, l'armée turco-allemande possède une excellente ligne de ravitaillement jusqu'à Bagdad."


Sur le général Halil Paşa : Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens

Cevdet Bey (beau-frère d'Enver) à Van : un gouverneur jeune-turc dans la tempête insurrectionnelle  

Sur le général Townshend : Enver Paşa (Enver Pacha) et la captivité du général Charles Townshend

Halil Bey Menteşe et les Arméniens

Voir également : Les ressources humaines dans l'Empire ottoman tardif : d'Abdülhamit II aux Jeunes-Turcs

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque

Le "culte" de Pierre Loti dans l'armée ottomane

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Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme du couvre-chef

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme de la langue (écrite) ottomane

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc   

La bataille de Sarıkamış : les points forts et les faiblesses des deux armées en lice (ottomane et russe)

Le général Friedrich Bronsart von Schellendorf et les Arméniens

Les relations entre Hans von Seeckt et Enver Paşa (Enver Pacha)

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs du maréchal Hindenburg

Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques

24 avril 1915 : l'arrière-plan géostratégique d'une descente de police

La victoire germano-ottomane de Gallipoli/Çanakkale

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal


lundi 26 avril 2021

Les contacts de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Allemagne après la guerre



Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016, p. 113-114 :


"Cemal Pacha était encore une fois le type étrange du triumvirat. Il était pour une raison quelconque en litige avec Talat Pacha et les deux ont rapidement pris des chemins séparés. D'après son enregistrement par la police, Cemal (se faisant passer pour l'ingénieur bosniaque Cevdet Ahmed Halid) s'est d'abord installé en Suisse le 19 novembre, puis a déménagé à Munich en mars 1919 sous le nom de famille de Babowitsch. Le 6 avril 1919, la République soviétique bavaroise est proclamée à Munich. Ainsi, Cemal n'a pas non plus manqué la révolution. Cemal était l'ami de certains membres du Cercle George (George-Kreis) depuis les années de guerre. Le Cercle George était un réseau romantique-nationaliste d'hommes de lettres voués au mentorat charismatique du poète allemand Stefan George [futur émigré anti-nazi, qui déclinera la proposition de Goebbels de présider l'Académie des arts]. Cemal est resté chez l'historien Erich von Kahler [futur émigré anti-nazi] à Heidelberg pendant une courte période au début de 1919. Les Kahler ont même présenté Cemal à Stefan George et les deux ont discuté de questions philosophiques liées aux structures étatiques. Surtout, le professeur Arthur Salz [futur émigré anti-nazi] du Cercle George a aidé Cemal à s'installer à Munich. A Munich, Arthur Salz a demandé à Cemal de mettre à l'abri Rosa Meyer-Leviné, l'épouse d'Eugen Leviné, le chef du Parti communiste de Munich et de la République soviétique à Munich, qui se cachait de la police. Rosa Meyer-Leviné a dans ses mémoires : « Mon hôte était un Turc, un homme d'une certaine distinction, dont l'amitié avec Salz datait de l'alliance militaire germano-turque. Il occupait en tant que sous-locataire un appartement luxueux, avec un domestique dévoué. » Ce sont ces réseaux autour d'Arthur Salz et d'autres comme Paul Weitz [journaliste libéral, censé être un "témoin allemand du génocide arménien"] qui ont probablement permis à Cemal de se faire entendre à nouveau. Dans la Frankfurter Zeitung [journal libéral], Cemal a déclaré qu'il n'était « pas responsable des atrocités arméniennes » et qu'il a même puni ceux qui en étaient responsables. La rédaction, la traduction et la publication posthume des mémoires de Cemal Pacha étaient toutes liées à Arthur Salz. Apparemment, Cemal avait également d'autres bonnes relations à Munich, de sorte qu'il était considéré comme un « invité d'honneur » semi-officiel du maire de la ville, du directeur de la police et du Conseil des soldats de l'Etat. La raison du déménagement de Cemal de la Suisse vers l'Allemagne après l'arrivée de sa famille était principalement pour des motifs financiers. Après avoir déménagé à Munich, Cemal a écrit dans une lettre :

La vie à Munich est incroyablement bon marché. Surtout si vous prenez en considération la différence entre les francs suisses et la monnaie allemande, vous pourriez dire que vous vivez ici presque gratuitement. Ma femme et moi-même, deux enfants et un domestique, nous restons ensemble comme cinq personnes dans trois chambres d'une maison d'hôtes. Bien que le loyer comprend l'hébergement et les repas, nous payons moins d'une centaine de marks par jour. Selon le taux d'argent d'aujourd'hui, cela fait 15 francs, trois francs par personne.


L'inflation et d'autres facteurs économiques accompagnés de raisons politiques étaient une pression importante qui rendait l'Allemagne d'après-guerre plutôt attrayante pour les révolutionnaires musulmans et les revanchards de différente couleur qui venaient en Allemagne."

Voir également : Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

Ernst Jäckh et les Arméniens

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Archak Zohrabian et Alexandre Parvus : anti-tsarisme, nationalisme économique et ralliement aux Centraux

La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre

Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Cemal Paşa (Djemal Pacha) et les orphelins arméniens en Syrie : une politique d'intégration

Cemal Paşa et les Juifs

Les Jeunes-Turcs et le sionisme 

Les relations des Jeunes-Turcs avec les libéraux allemands

Les contacts d'Enver Paşa (Enver Pacha) avec l'USPD

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

Karl Radek et les Jeunes-Turcs

1922 : l'ultime visite de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en France

Les contacts d'Enver Paşa (Enver Pacha) avec l'USPD



Gerhard Höpp, Muhammed Ali à Berlin, Tunis, Fondation Friedrich Ebert, 2009 :


"Immédiatement après leur fuite, Enver, Talât et d'autres dirigeants Jeunes Turcs avaient entrepris la mise en place d'un réseau d'organisations panislamiques afin de poursuivre la lutte contre les anciens ennemis de guerre et les actuelles puissances d'occupation sous mandat de la Grande-Bretagne et de la France. Ils y réussirent, bien que recherchés par l'Entente.

Ils furent secondés de diverses manières en Allemagne : les autorités firent en effet obstruction aux avis de recherches internationaux concernant leur participation aux crimes contre les Arméniens pendant la Première Guerre Mondiale23, ils obtinrent en particulier le soutien des milieux de la droite conservatrice autour du chef de la Reichswehr (armée de l'Empire allemand) Hans Seeckt (1866-1936), des ultranationalistes autour de Erich Ludendorff (1865-1937) [douteux], ainsi que des sociaux-démocrates indépendants24 ; Karl Radek (1885-1939), auquel Enver et Talât avaient alors rendu visite dans sa cellule de prison à Moabit, les avait mis en relation avec l'Internationale communiste à Moscou25.

Derrière cette étrange et certes très brève alliance des nationalistes, internationalistes socialistes et communistes, et enfin des nationalistes anticolonialistes allemands, existait une opposition commune aux puissances coloniales et impérialistes." (p. 16-17)

"23 Cf. Liste des personnes accusées par l'Empire Britannique d'avoir commis des actes contraires aux lois et coutumes de la guerre à livrer par l'Allemagne en exécution des articles 228 à 230 du Traité de Versailles et du protocole du 28 juin 1919 dans : BArchB, Reichsjustizministerium, N° 22494/7690.

24 Cf. BArchB, AA, N° 25184 ; également Film 4928, BL D55115ff. Les autorités allemandes ont été tenues au courant des activités d'Enver notamment par le journaliste Paul Weltz [Paul Weitz] (1862-1939). Cf. BArchB, AA, Film 4927, feuille D551975ff. ; Film 15251, feuille 451220ff.

25 Cf. l'échange de courrier entre Enver et von Seeckt dans : BArchB, Nachlass Seeckt. Concernant les contacts d'Enver avec la USPD cf. idem : AA, Film 4927, feuille D551978." (p. 19)

Voir également : La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires   

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs de Hüseyin Cahit Yalçın

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs

L'Allemagne wilhelmienne devant le fait accompli de la révolution de 1908

Un immigré turc dans l'Allemagne wilhelmienne : Enver Paşa (Enver Pacha) alias İsmail Enver

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

Ernst Jäckh et les Arméniens

Franz von Papen et la Turquie

Archak Zohrabian et Alexandre Parvus : anti-tsarisme, nationalisme économique et ralliement aux Centraux

Le général Friedrich Bronsart von Schellendorf et les Arméniens

Les relations entre Hans von Seeckt et Enver Paşa (Enver Pacha)

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Les impressions du maréchal Mackensen sur Enver Paşa (Enver Pacha)

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs du maréchal Hindenburg

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)

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Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

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Les anticolonialistes tunisiens et l'expérience jeune-turque

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La cause de l'indépendance turque (1919-1923) : entre le marteau britannique et l'enclume bolchevique

dimanche 25 avril 2021

La victoire germano-ottomane de Gallipoli/Çanakkale



Le capitaine de vaisseau (de réserve) Gouton, "L'affaire des Dardanelles", Cols Bleus, n° 2072, 17 mars 1990, p. 30-31 :


"Les faits sont bien connus. Deux navires allemands, le croiseur de bataille Goeben et le croiseur léger Breslau, après avoir bombardé Bône et Philippeville le 4 août 1914, font du charbon à Messine et échappent aux croiseurs anglais de l'amiral Milne. Ils se présentent à l'ouvert des Dardanelles le 10 août au matin, et les Turcs acceptent de les laisser passer le soir. Le 16 août, ils mouillent à Istanbul, acclamés par une foule en délire.

L'Allemagne a obtenu ce qu'elle voulait : le verrouillage des Dardanelles à son profit. Ce succès est l'aboutissement d'une longue action diplomatique de Berlin, et de longs atermoiements des Alliés.


Ceux-ci, dès lors, doivent envisager le passage en force, car la libre disposition des détroits est absolument vitale pour la Russie. En effet, la guerre que l'on pensait être courte sera au contraire longue. Les avis divergent quant à la durée du conflit, mais tous s'accordent sur un point : il faudra passer l'hiver et le printemps avant de pouvoir entamer l'action que l'on espère décisive. La Russie, à l'évidence, ne pourra pas soutenir cette guerre longue. Elle manque d'équipements, d'armes, de munitions, que son industrie insuffisante ne peut lui fournir. Par contre, elle a en abondance des vivres et du pétrole, mais ne peut les faire parvenir aux Alliés qui en ont, eux, le plus urgent besoin. Le Transsibérien n'a pas la capacité voulue pour acheminer ces tonnages considérables (la guerre russo-japonaise l'a bien montré), et d'ailleurs, le Japon est réticent. Les ports de la mer Blanche sont bloqués par les glaces d'hiver, sauf Mourmansk, mais de toute façon le chemin de fer n'arrive pas encore à la mer. Le passage par le golfe Persique est impossible, car si les Anglais le contrôlent avant de s'emparer rapidement de la Mésopotamie, il n'y a pas de liaisons commodes et de capacité suffisante avec la Russie.

Après des actions diplomatiques auprès du gouvernement turc, dont un ultimatum exigeant le renvoi des navires allemands, les Alliés perdent la partie. Le 1er novembre, la guerre sainte (Djihad) est proclamée [cette proclamation est en fait postérieure à l'entrée en guerre]. Le 6 novembre, les Alliés déclarent la guerre à la Turquie. Après les palabres, la parole est donc aux canons.

L'action militaire

Les Alliés (c'est-à-dire essentiellement les Anglais et les Français) mettront plus de deux mois pour se mettre d'accord sur le principe d'une intervention militaire.
Le War Council du 24 février 1915 en définit enfin les modalités : une opération combinée mer-terre, avec attaque par de nombreux cuirassés. Le programme est le suivant : destruction des forts de l'entrée, dragage du vestibule (de Koum Kaleh à Dardanos), destruction des forts des « Narrows » (Dardanos et Tchanak Kaleh), dragage des Narrows, passage des navires et remontée de la mer de Marmara pour enfin mouiller à Istanbul. On tient pour négligeable la présence du Goeben face à seize cuirassés, et l'on peut penser que, sous le feu des canons, le gouvernement turc se soumettra aux exigences des Alliés.

Le combat du 18 mars est décisif. Les forces en présence sont à la mesure de l'enjeu. Du côté des Alliés, seize cuirassés, dont le super-dreadnought tout neuf Queen Elizabeth, dont les huit canons de 380 doivent forcer la victoire (les cuirassés portent en tout 246 pièces, allant du 138 au 380) ; côté turc, on compte au moins 240 pièces lourdes, dont de nombreux obusiers très dangereux pour les navires, d'innombrables pièces légères de campagne, neuf barrages de mines et une batterie de tubes lance-torpilles. Les forts turcs sont pour l'essentiel de vieux ouvrages en pierre, mais il y a quelques forts modernes et surtout de très nombreuses fortifications de campagne en terre.

Après neuf heures de canonnade, l'escadre alliée se retire, ayant perdu trois navires, le français Bouvet et les anglais Irresistible et Océan ; quatre autres au moins sont hors de combat, les français Suffren et Gaulois, les anglais Invincible et Agamemnon. Il y a plus de huit cents morts et disparus.

Force est donc, pour les Alliés, d'inverser les termes de l'intervention : ce ne sera plus une attaque navale soutenue par l'Armée mais une attaque terrestre soutenue par la Marine. Le débarquement est prévu le 25 avril.

Après de longues discussions sur le choix du point de débarquement, les Alliés décident d'attaquer à l'extrême pointe de la presque'île de Gallipoli, sur quatre plages, avec deux diversions,
l'une au nord de la presqu'île à Auzac, l'autre sur la côte d'Asie à Koum Kaleh. Le débarquement, après bien des pertes, permet quand même aux Alliés de s'accrocher mais, malgré tous les efforts, la tête de pont ne dépassera jamais cinq kilomètres de profondeur. Le 10 août, le constat d'échec est inévitable. Un dernier assaut est encore tenté du 21 au 27 août, mais déjà la Bulgarie se range aux côtés de l'Allemagne, la Serbie est envahie et la Grèce, pourtant vigoureusement sollicitée, reste neutre. Le repli du corps expéditionnaire est entamé ; dès le 10 septembre, il y a 10 000 hommes à Salonique. L'évacuation, décidée le 23 novembre, s'effectuera du 10 décembre 1915 au 9 janvier 1916, à peu près sans pertes, sous le nez des Turcs qui ne réagissent pas. L'Armée se réfugie à Salonique qui se transforme en camp retranché. C'est de là que partira l'offensive victorieuse qui amènera les Français et les Serbes sur le Danube en octobre 1918. Il ne se passera plus rien aux Dardanelles jusqu'en 1918.

La défaite — car c'est une défaite — est consommée.


Les causes de l'échec

Elles sont multiples et parfois proviennent d'erreurs souvent anciennes.

Parmi les raisons politiques, il faut citer la mésentente entre les Alliés, en particulier l'opposition multi-séculaire des Anglais et des Russes sur la question des Détroits. Par ailleurs, les négociations destinées à empêcher la Turquie d'entrer en guerre furent mal suivies par les gouvernements alliés, si bien qu'Enver Pacha, chef des Jeunes Turcs au pouvoir depuis 1908, poussa l'Empire Ottoman à l'alliance avec l'Allemagne. Ensuite les Britanniques, en ne s'emparant pas des Détroits, alors mal défendus, dès la déclaration de guerre en août 1914, commirent une lourde erreur stratégique. Tactiquement, le lieu du débarquement du 25 avril fut mal choisi. Par ailleurs, les cuirassés engagés dans l'attaque navale n'étaient pas adaptés au tir contre la terre. Ils n'avaient ni les pièces, ni les projectiles, ni les conduites de tir, ni les instruments de navigation voulus. Les Alliés ne possédaient pas non plus de flotte de débarquement moderne. Faute de temps pour en construire une, ils durent improviser. Ce qui explique, outre les mines, les pertes très élevées du 25 avril.

Les pays de l'Entente avaient sous-estimé en outre l'hostilité de l'Empire Ottoman à l'égard du Royaume-Uni et de la Russie et la valeur des troupes turques. La résistance opposée par les forts aux cuirassés alliés fut telle que ceux-ci abandonnèrent le combat dès le 18 au soir, alors que les chances de vaincre le lendemain étaient grandes. Après la présomption, ce fut le découragement.

Enfin, l'unité de commandement ne fut jamais réalisée, ni entre Alliés, ni même entre terriens et marins. Dans ces conditions, face à une armée turque bien commandée, encadrée par des spécialistes allemands et se battant sur son sol, l'échec n'était pas surprenant. D'autant plus qu'à aucun moment les gouvernements alliés n'accordèrent à ce « théâtre extérieur » l'importance qu'il méritait."


L'aspirant de Saint-Blanquat, "La tragédie des Dardanelles (1915)", Cols Bleus, n° 2315, 19-26 août 1995, p. 10 :

"Quand la première guerre mondiale éclate, en juillet 1914, la Turquie hésite à se lancer dans le conflit. L'Allemagne, avec laquelle elle entretient des rapports étroits, va mettre fin à ses atermoiements. Le soir du 10 août 1914, les croiseurs allemands Goeben et Breslau pénètrent dans les Dardanelles, bloquant ainsi toute tentative alliée de ravitailler en armes et en munitions la Russie en difficulté. Le bombardement sur Odessa des bâtiments allemands contraint la Russie, impuissante, à lancer un ultimatum à la Turquie qui prend alors le parti des empires centraux.

C'est autour de trois hommes, Mustapha Kemal (futur Ataturk), Enver Pacha et Liman von Sanders que s'organisent les troupes qui forceront les Alliés à se retirer à partir de novembre 1915 de la presqu'île de Gallipoli. Les opérations de rembarquement ont duré jusqu'en février 1916.

Dès février 1915, les forces navales franco-britanniques commencent à bombarder les forteresses du détroit. Ces dernières résistent si bien que l'amirauté britannique décide une attaque navale de grande envergure, pour le 18 mars. Une importante flotte anglo-française est alors rassemblée devant l'île de Mondros (90 bâtiments et 22 000 marins). Jusqu'au 17 mars, les bâtiments alliés vont canonner les forts turcs et draguer les champs de mines.

Le 18 mars, à 9 h, une division anglaise de cuirassés se met en place à l'entrée des détroits et tire à longue portée sur les forts turcs, en particuliers sur celui de Canakkale. A midi, la division française commandée par l'amiral Guépratte entre en action et remonte la première les détroits. Elle doit être relevée après treize heures par une division anglaise. Durant tout l'après-midi l'échange de tirs est incessant entre la flotte et les défenses turques. C'est au cours de ces manœuvres que le Bouvet coule après avoir heurté une mine. Mais il n'est pas le seul martyr de la tragédie et, lorsque le soir, l'amiral de Robeck donne l'ordre de se retirer, le bilan est lourd pour les Alliés. Sur 16 cuirassés engagés, 3 sont coulés et 4 sont hors de combat.

Pour effacer cet échec, une action combinée des troupes de débarquement à terre et des bâtiments en mer est organisée. Le débarquement a lieu le 25 avril sur les plages de Kabatepe.
Mais un fort courant déporte les bateaux plus au Nord. Les troupes australiennes et néo-zélandaises se lancent à l'assaut des collines. Mustapha Kemal, à la tête des troupes ne permettra jamais aux Alliés de progresser et après six mois de combat et de lourdes pertes des deux côtés, le corps expéditionnaire est désengagé."


Le capitaine M. Larcher (Maurice Larcher), "La guerre turque dans la guerre mondiale. Campagne des Dardanelles (1915)", Les Archives de la Grande Guerre et de l'histoire contemporaine, tome XIV, 1922, p. 1453-1454 :


"La campagne des Dardanelles avait été très coûteuse pour les deux adversaires. En ce qui concerne seulement les armées de terre, les Alliés avaient perdu :

Anglais : 119.700 tués, blessés et disparus (sur 469.000 hommes engagés).

Français : 30.000 hommes (sur 120.000 engagés).

Ensemble des Alliés : environ 120.000 hospitalisations pour maladie.

Les Alliés avaient échoué, malgré ces sacrifices, principalement parce que leur expédition avait été improvisée à la hâte, sans renseignements sur les forces puissantes rassemblées par les Turcs sous les murs de Constantinople, et avec un mépris de l'adversaire que l'armée turque prouva être injustifié en 1915 ; mais ils étaient en mesure de réparer leurs pertes.

L'effort des Alliés n'avait en outre pas été stérile : il avait consommé une partie importante des meilleures ressources humaines de la Turquie, ses contingent Anatoliens. La campagne avait absorbé les 2/3 des divisions turques ; les Turcs avaient engagé 700.000 hommes, leurs pertes au feu avaient dépassé 200.000 hommes (1). La Turquie, se voyait contrainte de combler ces vides en faisant appel au recrutement arabe de qualité médiocre ; elle était dans la nécessité de demander à l'Allemagne un appui de plus en plus étendu, et elle supportait difficilement le contrôle allemand. La campagne des Dardanelles précipita l'usure de l'Empire Ottoman. Elle n'affaiblit pas sensiblement les Alliés. Son retentissement sur le sort de la Russie, l'intervention des Etats Balkaniques et l'issue de la guerre légitimait de tels sacrifices. (...)

(1) Le général Liman indique 218.000 hommes, dont 66.000 morts et 42.000 blessés récupérés ; cette indication est à vérifier ; elle parait ne concerner que les pertes de la 5e armée turque, et seulement ses pertes au feu. Les Alliés admettaient en 1916 que les Turcs avaient engagé aux Dardanelles 700.000 hommes et en avaient perdu 50 0/0."

Sur la bataille des Dardanelles : Halil Bey Menteşe : "nous tiendrons la tête haute, comme il convient à une nation noble et indépendante"

24 avril 1915 : l'arrière-plan géostratégique d'une descente de police

Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques

Henri Gouraud

Kemal Atatürk dans l'imaginaire de Philippe de Zara

Kemal Atatürk dans l'imaginaire d'Erich Ludendorff

Voir également : Les ressources humaines dans l'Empire ottoman tardif : d'Abdülhamit II aux Jeunes-Turcs

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque

Le "culte" de Pierre Loti dans l'armée ottomane

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme du couvre-chef

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme de la langue (écrite) ottomane

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc   

Un entretien avec Cemal Paşa (1914)

La bataille de Sarıkamış : les points forts et les faiblesses des deux armées en lice (ottomane et russe)

Le général Friedrich Bronsart von Schellendorf et les Arméniens

Les relations entre Hans von Seeckt et Enver Paşa (Enver Pacha)

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs du maréchal Hindenburg

Franz von Papen et la Turquie

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal


samedi 24 avril 2021

Première Guerre mondiale : l'image de Talat Paşa (Talat Pacha) dans la presse étrangère



"Tentatives de paix séparée", Bulletin quotidien de presse étrangère, n° 8, 9 mars 1916, p. 3 :


"Turquie. — M. Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, qui se rend aux Etats-Unis, aurait été chargé par le gouvernement turc de sonder les dispositions des capitales alliées à l'égard de la conclusion par la Turquie d'une paix séparée sur la base de l'intégrité territoriale de l'Empire turc. La Turquie promettrait aussi de favoriser le mouvement sioniste.New-York Herald, 12.2.

Talaat Bey est assez intelligent pour se rendre compte de la faillite d'une entreprise. Aussi se peut-il qu'il cherche à négocier une paix séparée avec l'Entente. (Charles Woods). — Les Turcs se sont battus en gens d'honneur. La paix pourrait se faire avec eux sans rancune. — (Edit.) Daily Express [journal britannique], 6.3."

"Situation générale, état moral", Bulletin quotidien de presse étrangère, n° 370, 6 mars 1917, p. 5 :

"Turquie. — La nomination de Talaat pacha comme grand vizir, loin d'être un changement dans le cours de la politique turque, en est un raffermissement. Sans doute, Talaat pacha était adversaire de l'intervention de la Turquie dans la guerre européenne, et il a même fait campagne pour le maintien de la neutralité. Mais une fois la Turquie engagée dans la guerre, il est devenu le plus grand partisan de l'idée que la Turquie, fidèle à ses puissants alliés, doit suivre jusqu'au bout la voie dans laquelle elle est engagée. En ce qui concerne la politique intérieure, l'énergique Talaat pacha prendra une série de mesures pour assurer le ravitaillement du pays, et entretenir le moral de la population jusqu'à la victoire finale. — Préporetz [journal bulgare], 8.2."

"Situation générale, état moral", Bulletin quotidien de presse étrangère, n° 372, 8 mars 1917, p. 4 :

"Turquie. — Talaat-bey, le nouveau grand vizir, est loin d'être le bouffon que la presse française dépeint. Son élévation au grand-vizirat est le triomphe de la patience, du mérite, d'une honnêteté qui serait peut-être relative parmi nous [sic], mais qui resplendit en Turquie. Talaat n'est pas un concussionnaire. En outre, c'est un convaincu. Il croit à la Jeune-Turquie et à la rédemption de son pays des liens politiques et financiers que l'Europe lui a imposés. C'est l'unique homme que compte la Turquie avec Djemal et Bedri-bey. C'est à eux et non à l'influence allemande qu'il faut attribuer l'incroyable vitalité d'un Etat que l'on croyait moribond. Avec Talaat, la Turquie restera turque sans s'asservir à l'Allemagne ; il est l'auteur de certain projet de loi qui fermera la Turquie à la pénétration européenne peut-être plus rigidement encore que les lois australiennes sur l'immigration. Libération économique et politique : telle est son unique ligne de conduite. — (Kim) Mattino [journal italien], 2.3."

Voir également : Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

Talat Paşa (Talat Pacha) dans les souvenirs de Hüseyin Cahit Yalçın

La volonté réformatrice de Talat Bey

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque

L'accident de Louis Blériot à Istanbul (1909)

Coup d'Etat de 1913 : les sympathies et les souhaits de Georges Rémond

Reprendre Edirne : l'objectif entêtant des Jeunes-Turcs (1913)

Talat Bey et le traité de paix bulgaro-ottoman (1913)

Thrace occidentale : la première lutte indépendantiste turque et les plans secrets des unionistes

Talat Paşa (Talat Pacha) et les relations internationales

L'Empire ottoman à la veille de la Grande Guerre : une note optimiste de Théodore Steeg

Les témoignages américains sur la tragédie arménienne de 1915

Caleb F. Gates, la Turquie et les Arméniens

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ? 

Le général Friedrich Bronsart von Schellendorf et les Arméniens

Le comte Johann Heinrich von Bernstorff et les Arméniens

Talat Paşa (Talat Pacha) et la chute du tsarisme

Les causes nationales ukrainienne et irlandaise dans la stratégie jeune-turque

Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d'Arménie (1918)

Les relations des Jeunes-Turcs avec les libéraux allemands

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

Karl Radek et les Jeunes-Turcs

La rencontre entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ioánnis Metaxás en Allemagne

mercredi 14 avril 2021

Les ressources humaines dans l'Empire ottoman tardif : d'Abdülhamit II aux Jeunes-Turcs



*** (Léon Ostroróg), Le problème turc, Paris, Ernest Leroux, 1917 :


"Plusieurs sultans furent ivrognes : les fameux janissaires buvaient comme des trous. Trop souvent encore, comme un mauvais marchi qui tripoterait avec le boucher, le Turc est un fonctionnaire corruptible ; le régime hamidien en a pourri des milliers : la solde n'était payée que quatre mois sur douze, et les yeux étaient fermés sur tout absolument à la seule condition que l'on se montrât dévoué au maître." (p. 40)

"Il y aurait erreur à croire et calomnie à dire que tous les gouverneurs de provinces turcs eurent des âmes de soudards sans capacité. La Turquie a connu des administrateurs provinciaux pleins de zèle et d'honneur, possédant à un haut degré le sentiment de leurs devoirs et de leur dignité ; pour ne pas remonter loin, le souvenir des Midhat, des Ahmed Véfiq, des Hussein Hilmi, est encore dans toutes les mémoires. Mais incontestablement ce fut l'exception, du moins à dater du règne du sultan Abdul Hamid ; et l'aveugle égoïsme, l'incurie incroyable, manifestés par l'administration provinciale turque auraient frappé et éloigné des races moins intelligentes que les Arabes, les Grecs et les Arméniens." (p. 49-50)

"Ces princes de la dynastie d'Osman furent souvent de terribles hommes, quelques-uns ivrognes, nous l'avons dit, d'autres débauchés frénétiques, d'autres encore irrémédiablement paresseux. Mais ce sont les tares perceptibles dans toute famille très étendue dont on pourrait scruter l'histoire pendant des siècles. Abdul-Hamid, notamment, est un monstre dans la famille, l'enfant déplorable dont on ne parle pas aux étrangers." (p. 58)

"L'entrevue de Revel entre le roi Edouard VII et l'empereur Nicolas II déclencha le mouvement révolutionnaire turc. Les Conventionnels, comme Talaat, convainquirent les Janissaires [officiers unionistes] comme Enver, que l'Angleterre et la Russie étaient tombées d'accord pour une amputation de la Turquie que le sultan Hamid laissait gagner par la gangrène : le seul remède était le grand remède français de 1789, où, s'il le fallait, de 1793. Enver, le premier, osa lever le sabre ; les autres le brandirent à son exemple. Le Sultan prit peur ; la révolution était faite.

Les Janissaires, alors, rentrèrent dans leurs casernes pour laisser faire les Conventionnels, plus habiles, pensaient-ils, aux choses de la politique, mais en ne cessant de les surveiller du coin de l'oeil, prêts à les défendre si on les attaquait, prêts à les hacher, s'ils ne marchaient pas droit." (p. 96-97)

"Ces Jeunes-Turcs étaient tous de très jeunes et de très petites gens ; obscurs, pauvres, ne connaissant de la vie que ce qu'on en peut apprendre dans des pensions d'étudiants, des garnisons lointaines, ou des prisons politiques. La réussite miraculeuse de leur conjuration les avait un peu grisés. On les avait tant applaudis, tellement acclamés comme « Héros de la Liberté ! ». Ces petits employés télégraphistes, ces modestes professeurs de province turque, ces faméliques folliculaires de Stamboul, ces lieutenants à moustaches naissantes voyaient leur portrait étalé, en cartes postales, dans toutes les vitrines, que dis-je ? reproduit, suprême honneur, dans les grands illustrés d'Europe. (...)

Des douches glacées, dissipant leur ivresse, les mirent tout d'un coup en présence des sévères grisailles de la réalité, qui parut laide à leur inexpert enthousiasme.


Leur objectif avoué, la renaissance de la Turquie, froissait des intérêts immenses. Pour beaucoup de ses voisins, l'Empire ottoman était, non pas, comme on l'a dit si souvent, l'homme malade, mais l'oncle malade, l'oncle d'Amérique à fabuleux héritage, déjà alité et condamné par les princes de la science. Ne voilà-t-il pas que de jeunes carabins s'avisaient de piquer le bonhomme au cacodylate et de lui faire revenir le sang aux joues et la lumière aux yeux ? Cela déplut fort, cela effraya plus encore. Tout de suite, quelques-uns prirent leurs sûretés : l'Autriche annexa la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie se proclama indépendante, l'Assemblée crétoise vota l'annexion de l'île à la Grèce.

Un autre objectif, celui de l'établissement du régime parlementaire, agaça les diplomates les plus intéressés, ceux-là même que les Jeunes-Turcs acclamaient naïvement au passage. Il y aurait donc une Chambre, un Sénat, des bavards qui éplucheraient tout, se donneraient des airs, méconnaîtraient la majesté des grands-cordons et des kavass, et surtout mettraient au rancart le haut personnel hamidien, cuisiné, subventionné, discret et souple, avec lequel on avait accoutumé depuis tant d'années de traiter tout doucement et secrètement les affaires ? L'ambassadeur d'une grande démocratie, qui avait organisé son travail en fonction du régime hamidien avec une intelligence et une habileté merveilleuses, ne dissimulait pas son déplaisir de ce « chambardement » inattendu, et, parlant des jeunes révolutionnaires avec un dédain rageur, les appelait — que mes lectrices, s'il en est qui m'honorent de leur attention, veuillent bien sauter une ligne — « les petits c..ill.ns ». Un autre ambassadeur de grande puissance libérale, gentilhomme de moins d'esprit, mais d'un langage plus châtié, quand on voulut, dans un bal de l'ambassade de Russie, lui présenter quelques Turcs qu'on lui signalait comme exerçant une grande influence dans le parti Union et Progrès qui avait fait la révolution, déclina de la main, en disant froidement : « Je ne connais pas cette société anonyme. » " (p. 86-90)

"Partout où se produisaient des résistances, des difficultés musulmanes, les Gouvernements anglais, français et russe trouvaient les traces d'agents turcs et d'agents allemands, traces souvent confondues. La Porte avait beau désavouer, affirmer qu'elle n'y était pour rien, quelquefois avec raison, car beaucoup de ces agents turcs étaient des amateurs sans mandat, vivant sur des fonds privés ou sur des fonds allemands tout simplement, l'irritation n'en fut pas moins profonde. La Russie qui avait d'abord très loyalement, avec une amabilité marquée, essayé de s'entendre avec les Jeunes-Turcs, se fâcha et rappela l'ambassadeur de la manière douce, M. Tcharykow. Le Foreign Office, longtemps beaucoup mieux disposé envers les Jeunes-Turcs que l'ambassade britannique de Constantinople, commença à nourrir une de ces terribles antipathies anglaises dont on ne voit plus ni le fond ni la fin. La France fut très blessée de certaines propagandes en Tunisie, du langage de la presse turque sur les affaires marocaines lors du « coup d'Agadir », et beaucoup de ses hommes politiques commencèrent à juger les Jeunes-Turcs faux et dangereux. Et ce devint un cercle vicieux, un échange de défiances et de rancoeurs croissantes. Lors de la guerre de Tripolitaine, lors de la guerre balkanique, les sympathies officielles de la Triple-Entente allèrent ouvertement à l'Italie et aux Balkaniques ; la presse de Pétersbourg, de Londres, de Paris surtout, la plus lue en Turquie puisque tout le monde instruit y lit le français, soulignait cette attitude par des articles qui, à Stamboul, aux sombres jours de la défaite, parurent extrêmement cruels et peu généreux.

Le coeur des jeunes Janissaires se gonflait de chagrin, de honte, et d'un désir de revanche d'autant plus passionné que, se trouvant, par l'effet d'un revirement politique, écartés des commandements aux heures décisives de la guerre, ils avaient l'impression que les désastres de 1912 eussent été évités s'ils avaient pu diriger et agir, en place des vieux généraux incapables du sultan Hamid. La marche sur Andrinople et la facile reprise de cette place évacuée transformèrent l'impression en conviction profonde." (p. 105-108)

"Les Détroits, au cours de cette guerre, se sont révélés d'importance stratégique et économique tellement immense, qu'aucune puissance au monde ne négligerait, une fois la guerre terminée, d'y mettre le portier ferme et sûr que la Sublime Porte n'a pas su être. Il ne demeure donc plus à la Turquie que l'attente du contrôle de nos ennemis [les Allemands], ou du nôtre.

Certains hommes politiques turcs, assurément, ne voudront jamais admettre cette dure vérité. Ils lutteront furieusement jusqu'au bout, et, vaincus, se feront tuer, ou partiront mourir en quelque volontaire exil. Ce sont non seulement les dirigeants actuels, qui portent la responsabilité de la mortelle crise et nécessairement se battront pour la vie, mais beaucoup d'autres encore, la plupart de ces Conventionnels frustes, farouches, mais patriotes profondément convaincus, qui firent la révolution de 1908 en marchant à l'honorable mirage d'une Turquie rénovée sur le modèle français de 1789. A un moment de leur très courte histoire, ce rêve se rapprocha d'eux tellement et leur parut si beau et si véritable, qu'ils ne se résigneront jamais à désespérer de l'étreindre, ou qu'ils mourront de ce désespoir. Cela est certain, et cela est affreusement triste, parce que, quoi qu'aient pu mensongèrement affirmer les porte-voix des intérêts menacés par une renaissance turque, c'étaient d'honnêtes gens, et qui aimaient bien leur patrie." (p. 248-249)


M. Moukhtar Pacha (Mahmut Muhtar Paşa), La Turquie, l'Allemagne et l'Europe depuis le traité de Berlin jusqu'à la guerre mondiale, Paris, Berger-Levrault, 1924 :


"Le grand écueil où devait échouer la jeune constitution fut la contre-révolution du 13 avril 1909. Elle eut des suites funestes. Le nouveau régime, renversé pour une dizaine de jours, fut restauré grâce à l'arrivée des troupes de Salonique et d'Andrinople, et le sultan Abdul-Hamid, dont la présence sur le trône encourageait la réaction, fut détrôné (1). (...)

(1) Après la constitution, à Constantinople comme en province, un tas de parasites qui se nourrissaient du trésor public s'étaient vu couper les vivres ; d'autre part, la plupart des fonctionnaires et des officiers durent renoncer à une vie sédentaire et oisive pour se mettre à travailler assidûment. Il n'y avait plus place dans le gouvernement pour les mouchards de palais, pour les bouffons ou protégés des grands et pour les camoufleurs. Or, ceux-ci étaient fort nombreux et on avait dû les mettre en retraite ou les éloigner simplement.

Mais au lieu d'éloigner ces indésirables de la capitale, on les y avait laissés s'entasser, et ils formèrent un dangereux élément de réaction. Malgré les avertissements du préfet de police qui préconisait l'état de siège afin d'enrayer au moins la propagande anticonstitutionnelle que ces réactionnaires menaient avec frénésie, la faiblesse du gouvernement Hussein Hilmy laissa croître le mouvement qu'une société, dite d' « Ouléma », composée d'éléments subversifs sut propager adroitement.

Lorsque la contre-révolution éclata, l'auteur, qui commandait la première armée à Constantinople, réussit avec grande peine à maintenir quelques unités dans l'obéissance et la discipline, prêter, à étouffer l'explosion qui s'était emparée de toute la capitale. Mais les tergiversations du gouvernement, dont les principaux membres s'étaient réfugiés à Yldiz-Kiosk et démissionnaient après avoir gaspillé un temps précieux dans une craintive indécision, l'empêchèrent d'écraser la révolte, car entre temps la sédition avait gagné les troupes dont il disposait. La réaction triomphait donc à Constantinople pour y implanter un régime de terreur où régnait la soldatesque.

Ajoutons que pendant les huit mois qui s'écoulèrent entre la proclamation de la constitution et de contre-révolution, l'auteur eut à étouffer plusieurs autres essais du même genre, et que c'était déjà le onzième mouvement !" (p. 96-97)


K. Tahmazian, Turcs et Arméniens. Plaidoyer et réquisitoire, Paris, H. Turabian, 1919 :


"D'ailleurs « l'Union et Progrès » recrute ses adhérents parmi l'élément le plus agissant et le plus vivace du peuple turc. Elle constitue encore l'unique force politique qui compte. Le mouvement nationaliste de Moustafa Kémal l'a prouvé." (p. 121)


Léon Maccas, L'Hellénisme de l'Asie-Mineure. Son histoire - sa puissance - son sort, Paris, Berger-Levrault, 1919 :


"N'empêche que, dans ce qui restera de la Turquie, dans cet Etat turc qui, à cause de son éloignement, échappera à la surveillance des Occidentaux beaucoup plus facilement que l'Allemagne, nous devrons, d'ores et déjà, prendre de solides garanties contre un rétablissement toujours possible de la politique militariste que depuis des années Constantinople a pratiquée. Ne nous bernons pas : dans la future Turquie, pas plus que dans celle qui se meurt, il n'y aura pas d'opinion publique, capable d'empêcher ou de saboter l'effort militariste de quelque nouvel Enver. N'ignorons pas non plus que ce n'est point sa débâcle actuelle qui lui servira à l'avenir de leçon. Quelques mois après sa défaite de 1912-1913, elle reprenait les armes pour reconquérir Andrinople et elle réorganisa son armée avec une rapidité et une efficacité dont on s'aperçut et à Gallipoli et ailleurs." (p. 150-151)


Voir également : Les reculs et les renoncements d'Abdülhamit II

L'indignation d'Ahmet Rıza devant les lâchetés du sultan Abdülhamit II

Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions

Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs

Le patriotisme respectable des unionistes

Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires

Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc

Fermeté kémaliste, mollesse hamidienne

Mevlanzade Rıfat : mensonges grossiers et antisémitisme

Contre le kémalisme : le rapprochement entre les dachnaks, les nationalistes kurdes et les réactionnaires ottomans

Le développement accéléré des infrastructures sous Kemal Atatürk