vendredi 19 mars 2021

L'Orient ottoman dans les mémoires de Guillaume II



Guillaume II, Mémoires de Guillaume II, Paris, Hachette, 1922 :


"En 1886, vers la fin du mois d'août ou le commencement de septembre, après la dernière entrevue à Gastein de l'empereur Guillaume le Grand accompagné par Bismarck, avec l'empereur François-Joseph — entrevue à laquelle sur l'ordre de mon grand-père j'avais assisté — je reçus l'ordre d'aller rendre compte à l'empereur Alexandre III en personne des entretiens que nous avions eus. Je devais également discuter avec lui les questions en suspens concernant la Méditerranée et la Turquie. Le prince [Otto von Bismarck] me donna ses instructions, qui furent approuvées par l'empereur. Elles se rapportaient surtout au désir que manifestait la Russie d'occuper Constantinople. Le prince ne créerait à ce sujet aucune difficulté ; au contraire, je reçus la mission précise d'offrir à la Russie Constantinople et les Dardanelles. (On laissait tomber, par conséquent, San Stefano et le Congrès de Berlin !) On avait l'intention de persuader amicalement à la Turquie qu'une entente avec la Russie était pour elle aussi désirable.

A Brest-Litowsk, le tsar m'accueillit amicalement. J'assistai à la revue des troupes, à des manœuvres, à des exercices de défense, etc., qui tous, à n'en pas douter, avaient déjà une allure anti-allemande.

Une conversation avec le tsar eut pour résultat de l'amener à me faire cette réponse significative : « Si je veux Stamboul, je le prendrai quand cela me plaira. Je n'ai besoin pour cela ni de la permission ni du consentement du prince Bismarck. »


Je considérai, à voir la façon brutale dont l'offre de Bismarck avait été repoussée, que ma mission avait échoué. Je fis au prince un rapport exact sur ce qui s'était passé. Quand le prince s'était décidé à faire au tsar cette proposition, il devait avoir changé la ligne politique qui l'avait conduit à San Stefano et au Congrès de Berlin. Peut-être avait-il jugé qu'étant donné l'évolution de la situation politique générale en Europe, l'heure était venue de brouiller différemment les cartes politiques, ou, comme eût dit mon grand-père, de « jongler » d'une autre manière." (p. 12-13)

"A mon retour de Stamboul, en 1889, je rendis compte au prince, sur sa demande, des impressions que je rapportais de la Grèce, où ma soeur Sophie venait d'épouser le prince héritier Constantin. Je l'entretins également de Stamboul.

Je fus frappé de voir que le prince parlait généralement sur un ton plein de mépris de la Turquie, des hommes qui y étaient considérés, et de tout ce qui se rapportait à ce pays. J'ai voulu redresser ce jugement sommaire, en faisant valoir des facteurs favorables aux Turcs. Mais cela ne servit pas à grand chose. Comme je lui demandais sur quoi il fondait une opinion si défavorable, le prince me répondit que le comte Herbert estimait que la Turquie ne comptait pas. Le prince et le comte Herbert ne se sont pas radoucis vis-à-vis de la Turquie et ils n'ont pas servi ma politique turque, qui était pourtant la vieille politique de Frédéric le Grand." (p. 24-25)

"[Cecil] Rhodes m'avait également conseillé la construction du chemin de fer de Bagdad et l'installation de canaux d'irrigation en Mésopotamie. Voilà, me disait-il, la tâche de l'Allemagne, tout comme ma tâche à moi est de construire la Cape to Cairo Line. Quand en échange de la construction de cette ligne, à travers nos possessions, nous demandâmes la cession à l'Allemagne de l'île de Samoa, Rhodes intervint activement à Londres en notre faveur. (...)

Les moyens favoris auxquels le prince Hohenlohe [Ernest II de Hohenlohe-Langenbourg] recourait étaient la médiation, le compromis, la conciliation. Il en usa même envers les socialistes et souvent dans des circonstances où une intervention énergique eût été mieux indiquée.

Il avait applaudi chaleureusement à mon voyage à Stamboul et à Jérusalem. Il se réjouissait du resserrement de nos rapports avec la Turquie et il considérait le projet de construction du chemin de fer de Bagdad, résultat de ces relations amicales comme une belle œuvre de civilisation digne de l'Allemagne." (p. 77-78)

"Depuis longtemps, j'avais appris à connaître Bülow, d'abord par l'activité qu'il dépensa à Rome où il était ambassadeur, puis par son action comme secrétaire d'Etat. Dès ce temps-là j'avais été le voir bien des fois dans sa maison, et j'avais eu avec lui maintes conversations dans son jardin. Nous étions devenus plus intimes durant mon voyage en Orient. Il m'avait accompagné là-bas et, avec le concours de l'ambassadeur baron Marschall, il m'avait servi d'intermédiaire auprès des dirigeants du gouvernement turc. Je connaissais donc le nouveau chancelier et il me connaissait ; nos relations allaient être simplifiées, puisque depuis des années nous avions envisagé tous les problèmes politiques et parlé de toutes les questions possibles." (p. 84)

"Jusqu'à la guerre des Balkans, beaucoup d'Albanais servaient chez les Turcs. Ils parvenaient à de hautes dignités, car leur zèle, leur intelligence très vive et leur énergie tenace étaient également appréciés. Ils fournissaient à l'administration du Gouvernement turc un grand nombre de fonctionnaires. Dans la diplomatie et dans l'armée, le pourcentage des Albanais était assez élevé. Les jeunes gens nobles servaient avec fierté dans une splendide compagnie de la garde du sultan. La grandeur de leur taille, leur allure martiale et leur beauté virile en faisaient des soldats incomparables. Certains étaient apparentés au sultan qui avait dans son harem de nobles Albanaises des clans les plus puissants. Ces liens du sang le protégeaient contre la vendetta et il savait en même temps quels étaient les desiderata des princes d'Albanie. Les vœux qui, par cette voie, étaient transmis au sultan, — demandes d'armes et de munitions construction d'écoles ou de routes étaient exaucés infailliblement. C'était de cette manière, en nouant les liens de famille, que le sultan a réussi à s'attacher les Albanais et à maintenir dans le calme ces peuplades turbulentes." (p. 143-144)

"Je me suis occupé, durant mes heures de repos, d'archéologie et de fouilles. J'avais pour mobile de retrouver les origines de l'art grec dans l'antiquité, et d'établir par quelle filière l'Orient avait exercé son influence sur l'Occident. L'assyriologie m'a paru particulièrement importante, car elle permet d'illuminer et de vivifier l'Ancien Testament, c'est-à-dire la Bible. C'est pourquoi j'ai accepté avec joie la présidence de la Deutsche Orient-Gesellschaft. Je me suis plongé dans ses travaux que j'ai encouragés de toutes mes forces. J'ai assisté à toutes les séances publiques, dans lesquelles on rendait compte des résultats de ses recherches. Je suis resté en relations constantes avec le Comité de direction. Je me suis tenu exactement au courant des fouilles de Ninive, d'Assur, de Babylone, d'Egypte et de Syrie. Souvent, je suis intervenu auprès du Gouvernement turc pour obtenir qu'on les protégeât et qu'on donnât aux savants toutes facilités pour les continuer.

Le professeur Delitzsch, qui était membre de la Société, a fait plusieurs communications sur Babylone et sur la Bible. Malheureusement, ses conférences ont rencontré un public insuffisamment informé de ces questions et peu préparé à les comprendre. Aussi ont-elles donné lieu à de fausses interprétations et ont-elles été attaquées de divers côtés, même par les milieux de l'Eglise. Je me suis efforcé d'aider à faire la lumière sur cette question. Quand je vis que tant d'hommes supérieurs, et même des ecclésiastiques des deux confessions, s'intéressaient à l'assyriologie, alors que la masse ne la comprenait pas et ne lui donnait ni sa signification ni son importance réelles, j'ai fait mettre à la scène, par mon ami très cher, le comte Hulsen-Haeseler, — merveilleux régisseur de théâtre — une pièce intitulée : Assurbanipal. La représentation eut lieu après de longs préparatifs et sous la surveillance de la Deutsche Orient-Gesellschaft. Des assyriologues de tous les pays du monde avaient été invités à la répétition générale. Dans les loges se coudoyaient professeurs, ecclésiastiques, pasteurs protestants, des juifs, des chrétiens. Nombre d'entre eux m'ont remercié d'avoir montré par la présentation de cette pièce ce que l'on pouvait attendre des fouilles entreprises, et d'avoir mis à la portée du grand public l'importance de l'assyriologie." (p. 177-178)

"S'il m'a été possible de traiter les questions de religion et d'église en toute objectivité, sine ira et studio, je le dois à mon excellent précepteur le professeur Hinzpeter. C'était un calviniste de Westphalie. Il a voulu que son élève grandît et vécût avec la Bible. Toutefois il a évité d'aborder avec lui les querelles dogmatiques, si bien que la polémique religieuse m'est demeurée inconnue et que toute idée absolue, toute opinion « orthodoxe » me choque toujours. J'ai déjà exposé mes idées sur la religion dans une lettre que j'avais écrite à mon ami Hollmann. On trouvera à la fin de ce chapitre certains passages de cette lettre, qui d'ailleurs a déjà été publiée.

J'ai voulu réjouir le cœur de mes sujets catholiques, lors de mon voyage à Jérusalem, en 1898, quand j'ai fait don des Dormitions aux catholiques de la ville, après avoir acquis cette terre du Sultan. Le vénérable et fidèle Père Schmitz, représentant de l'Association catholique de Jérusalem, m'avait apporté au moment des fêtes de transmission les remerciements des catholiques allemands. Quand je lui parlai des monuments qui allaient s'élever sur la colonie et les hommes qui s'y établiraient, le vieillard, qui connaissait admirablement Jérusalem, me conseilla de ne point choisir, pour les installer dans le nouveau domaine, les religieux déjà établis dans la ville, tous ces ordres étant plus ou moins mêlés aux intrigues et aux luttes qui se poursuivaient autour des Loci sacri. A mon retour, je reçus une délégation des chevaliers de l'Ordre de Malte allemand, qui vint, sous la conduite du comte Praschma, m'exprimer sa reconnaissance. Le plan de l'église, établi par un architecte de Cologne, homme de beaucoup de talent, avait été conçu dans un style conforme au cadre du pays. Ce plan me fut soumis. Lorsque l'église fut terminée, j'ai désigné les Bénédictins de Beuron pour prendre la possession des Dormitions. En 1906, ces religieux allèrent s'installer dans le cloître édifié aux abords de la nouvelle église de Sainte-Marie." (p. 187-188)

"VII. — Un haut personnage russe, membre de la Douma, et qui connaissait bien Sazonoff, m'a parlé plus tard du Conseil secret de la Couronne qui fut tenu sous la présidence du tsar en février 1914. J'ai inscrit dans mes « Tableaux d'histoire » ce conseil sur lequel j'avais été renseigné également par d'autres sources russes. Sazonoff y prononça un discours dans lequel il proposa au tsar de s'emparer de Constantinople. Comme la Triplice ne laisserait pas faire, il s'ensuivrait une guerre contre l'Allemagne et l'Autriche, L'Italie se séparerait de ces dernières. On pouvait compter avec certitude sur la France et probablement sur l'Angleterre. Le tsar avait consenti et donné l'ordre de commencer les préparatifs nécessaires.

Le ministre des Finances russes comte Kokowsow transmit alors au tsar un rapport hostile à ce projet. Ce rapport m'a été communiqué, après la paix de Brest-Litowsk, par l'entremise du comte Mirbach. Le comte Kokowzow y recommandait au tsar de demeurer étroitement uni à l'Allemagne. Il le mettait en garde contre une guerre qui serait malheureuse et qui conduirait à la révolution et à la chute de la dynastie. Le tsar n'a pas suivi ce conseil. Il a plutôt hâté la guerre." (p. 221-222)

Voir également : Guillaume II (Wilhelm II) de Hohenzollern

L'Allemagne impériale et la Turquie ottomane

L'agitation arménienne et grecque, d'après le compte rendu du baron von Mirbach (sur le voyage officiel du Kaiser Guillaume II dans l'Empire ottoman en 1898)

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

François-Ferdinand d'Autriche, un "ami des Turcs"

Empire ottoman : les Arméniens et la question cruciale des chemins de fer

Les Arméniens et la pénétration allemande en Orient (époque wilhelmienne)

Ernst Jäckh et les Arméniens

Rôle de l'Allemagne : les désaccords profonds de Hilmar Kaiser avec Vahakn Dadrian et Taner Akçam

Atrocités arméniennes : une réalité admise par les Allemands contemporains (en public et en privé)

Mémoires de guerre : les contradictions entre le général Ludendorff et le maréchal Hindenburg

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs du maréchal Hindenburg

Les Jeunes-Turcs et le sionisme

Nahum Goldmann et les Empires centraux

Les antisémites arméniens croient dans l'existence d'un "complot juif" derrière la Turquie (hamidienne, unioniste et kémaliste), l'Allemagne wilhelmienne et la révolution bolchevique

La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)