dimanche 21 mars 2021

Les relations entre Hans von Seeckt et Enver Paşa (Enver Pacha)



Le général Hans von Seeckt, Pensées d'un soldat, Paris, Editions du Cavalier, 1932 :


"Je ne parle que du chef d'état-major en temps de guerre, de sa position et de son activité comme aide du général en chef.

J'exposerai brièvement mon expérience personnelle sur la question que je vais traiter. J'ai été, au début de la guerre, chef d'état-major d'un corps d'armée prussien et je devins ensuite chef d'état-major d'une armée composée de troupes allemandes et austro-hongroises ; puis d'un groupe d'armées composé de la même façon ; puis, à un autre endroit, d'un groupe d'armées composé d'armées allemandes, austro-hongroises et bulgares ; puis chef d'une armée austro-hongroise, d'un groupe d'armées austro-hongroises, et enfin chef d'état-major du généralissime de l'armée turque. J'ai eu affaire avec le haut commandement allemand, austro-hongrois, bulgare et turc, ainsi qu'avec les armées, corps d'armées et divisions des quatre armées et avec leurs chefs d'état-major.

Malgré toutes ces expériences, je dois avouer qu'il me paraît difficile de donner une définition claire du chef d'état-major, et pourtant je voudrais bien, étant donné que beaucoup de confusion règne au sujet de cette influente fonction militaire, contribuer à ce que son rôle ne soit ni surestimé, ni non plus sous-estimé." (p. 150-151)

"En Turquie la liaison entre le général en chef et un chef d'état-major avait réussi à s'établir, comme cela ressort de mes rapports et de ceux de mon prédécesseur allemand [Bronsart von Schellendorf] avec le généralissime Enver Pacha." (p. 156)


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :


"Malgré le nombre croissant de militaires allemands dans l'Empire, les Allemands n'ont pas exercé de contrôle véritable sur l'armée ottomane. Les deux chefs de l'état-major général, Bronsart von Schellendorff et Hans von Seeckt, sont parvenus à entretenir une relation de confiance avec Enver, mais ont dû parfois pour cela se rallier à des décisions qui en réalité étaient critiquées par les autorités militaires allemandes. Par ailleurs, ils n'ont jamais endossé d'autres commandements que ceux ordonnés par Enver. Liman von Sanders, un militaire de talent reconnu et respecté par ses collègues et subordonnés turcs, n'est pas parvenu à faire preuve de la diplomatie et de la finesse dont il aurait eu besoin en tant que chef de la mission militaire dans ses contacts avec Enver, ce qui a contribué pour une grande part à l'érosion générale de l'influence allemande." (p. 159-160)

"La chute du tsar, en mars 1917, ouvre de nouvelles perspectives pour les projets ottomans à l'est : à partir de juin, les hostilités avec les troupes russes, qui occupent jusqu'alors les territoires ottomans autour de Trabzon, Erzurum et Van, cessent complètement. Les unionistes revendiquent non seulement les provinces de Kars, Batoum et Ardahan perdues lors de la guerre de 1877 / 1878 contre la Russie, qu'ils récupèrent officiellement lors du traité de Brest-Litovsk, mais ont également des visées sur Bakou et le Turkestan. Profitant de la situation chaotique dans le Caucase, les troupes ottomanes avancent rapidement vers Alexandropol, qu'elles prennent en mai 1918. Les Allemands, pour leur part, commencent à craindre que la Porte, en voulant placer toute la Transcaucasie sous son contrôle, ne vienne gêner leurs propres intérêts : l'Allemagne cherche en effet à préserver une sorte d'Etat transcaucasien sous domination géorgienne, qui lui assurerait une influence en Asie centrale et en Perse. Lossow essaie de faire en sorte qu'un accord soit trouvé, en vain. La Géorgie décide alors de se dissocier de la Fédération transcaucasienne et d'appeler l'Allemagne à l'aide, avec laquelle elle signe une série d'accords provisoires qui lui assurent de nombreux avantages économiques et militaires. Les Arméniens et les Azéris proclament également l'indépendance de leurs républiques. Le 15 mai, Ludendorff ordonne à Seeckt de faire pression sur Enver pour que l'armée ottomane cesse son avancée. Par ailleurs, il est d'avis que l'armée ottomane ferait mieux de se préoccuper de la situation en Mésopotamie et en Palestine. A nouveau, les protestations allemandes restent vaines. Au début du mois de juin 1918, devant la menace turque, la Géorgie signe un traité avec la Porte par lequel elle reconnaît non seulement la cession de deux districts mais aussi un droit de regard turc dans les affaires militaires. L'Empire conclut également un accord de paix avec les Arméniens, qui impose à ces derniers d'importantes restrictions territoriales ainsi qu'un contrôle ottoman de la ligne de chemin de fer Alexandropol-Dzhulfa." (p. 203-204)


Le commandant Larcher (Maurice Larcher), "Le commandement allemand et le commandement turc pendant la guerre", Revue militaire française, n° 50, 1er août 1925 :


"La situation critique de l'Empire ottoman [en 1917] faisait craindre à la Direction suprême la défaite irrémédiable ou la capitulation de cet Etat sous forme de paix séparée. Les Empires centraux se résolvaient à secourir la Turquie ; l'Allemagne en assumait le fardeau principal et envoyait quelques troupes combattantes en Asie (renfort Pacha II) ; la convention militaire d'octobre 1917 organisa par conséquent l'interpénétration, presque la fusion des deux armées.

Les troupes ottomanes seraient organisées et armées suivant le type des unités allemandes, de façon à être interchangeables. L'envoi de nombreux officiers turcs en Allemagne uniformiserait l'instruction. La mission militaire Liman von Sanders était conservée en raison de son contrat valable jusqu'à la date du 24 décembre 1918, mais l'Empire ottoman donnait le droit de commandement dans son armée aux officiers allemands et autrichiens ne jouissant pas du statut Liman. Le général von Seeckt devenait le premier représentant de la Direction suprême à Constantinople ; il était nommé chef d'Etat-major général ottoman et recevait autorité au nom de l'Allemagne sur les éléments allemands de Turquie. A côté du général von Seeckt subsistait le général von Lossow, détaché près du grand quartier turc en qualité de « Bevollmächtigter ». Ainsi, la liaison entre les commandements devenait de plus en plus étroite ; elle s'exerçait presque exclusivement par des officiers allemands dépendant de la Direction suprême, en dehors des gouvernements. (...)

De très bonne heure, la Direction suprême accentua encore davantage la prédominance du commandement allemand sur le commandement turc, en déléguant des généraux allemands en Turquie à la tête de groupements ottomans, tel le général de Falkenhayn commandant le groupe d'armées Yilderim en Palestine. Ces chefs allemands s'entourèrent d'état-majors allemands, donnèrent leurs ordres en langue allemande et correspondirent directement avec le grand quartier allemand ; ils s'ingérèrent dans les affaires intérieures ottomanes, dans l'intérêt de l'Empire d'Allemagne.

De tels empiétements engendrèrent progressivement le mécontentement des autorités turques, puis leur inertie, ensuite leur opposition sourde, enfin leur obstruction systématique. Cette conséquence fâcheuse ne peut étonner, car l'alliance n'impliquait nullement la subordination ni l'absorption du plus faible. Les événements de guerre ne devaient pas servir de prétexte à une colonisation déguisée. Le commandement unique d'une coalition ne saurait s'exercer avec la même simplicité de conceptions et de moyens que le commandement d'une seule nation en guerre.

Ces principes étaient particulièrement dignes d'être respectés vis-à-vis de l'Empire ottoman, théâtre de guerre très éloigné de l'Allemagne, où tous les facteurs étaient spéciaux et difficiles à apprécier ; citons seulement le terrain (hautes montagnes et déserts), le climat (tour à tour glacial et torride), les institutions orientales (ottomanes et islamiques), l'ethnographie bigarrée, la diversité des troupes, leur moral si variable, leur équipement toujours hétéroclite, leurs communications surannées.

Pour voir clair dans ces problèmes entièrement nouveaux, les Allemands auraient eu avantage à collaborer loyalement et régulièrement avec les cadres turcs. Ils pouvaient considérer la masse des cadres ottomans comme fruste et peu instruite ; mais ils devaient tenir compte de l'élite de l'armée turque, dont la haute valeur était indiscutable. Ils se bornèrent à accueillir quelques officiers ottomans, à titre d'interprètes ou d'aides de camp. Au contraire, ils eurent conflit sur conflit avec les meilleurs généraux turcs qui ne pouvaient faire prévaloir les intérêts de leur patrie ni leur connaissance approfondie de la situation : le général Liman fut en lutte ouverte avec Enver, le général de Falkenhayn avec Moustapha Kemal et Fewzi Pachas, le général Kress von Kressenstein avec Ismet Bey.

D'autres généraux allemands se montrèrent plus conciliants ou plus habiles et évitèrent la rupture avec leurs collaborateurs ottomans ; ils les écoutèrent néanmoins fort peu et n'hésitèrent pas à lancer les troupes turques dans les pires aventures au nom des intérêts de l'Allemagne. C'est ainsi que le général Bronsart von Schellendorf, ami et chef d'état-major d'Enver Pacha, accompagna officiellement ce dernier dans la campagne de Sarykamich (Caucase 1914) ; son but était d'immobiliser au Caucase, loin de la Pologne, le maximum de troupes russes ; la manœuvre de Sarykamich était calquée sur celle de Sadowa ; or les Turcs y perdirent 90.000 hommes sur 110.000 hommes engagés [chiffres exagérés mais répétés pour jeter le discrédit sur Enver et l'armée ottomane]. De même, le général von Seeckt, alors qu'il était chef d'Etat-major général turc (décembre 1917 à novembre 1918), mérita d'être considéré avant tout comme le champion de la cause allemande ; en vue de fixer quelques bataillons anglais en Azerbeidjan Persan, il n'hésita pas à la fin de la guerre à conseiller l'envoi de la 9e armée turque dans cette contrée, pendant que la 6e armée était détruite à Kelaat Cherka (Irak) et que les 4e, 7e, 8e armées étaient anéanties à Naplouse (Palestine).

Certaines erreurs des généraux allemands furent imputables seulement à leur ignorance du théâtre d'opérations d'Asie ou à leur contact imparfait avec les réalités ottomanes. Puisqu'ils se privaient délibérément des renseignements turcs, ils devaient en bonne logique posséder en Turquie un service de renseignements et de liaison absolument parfait. Or ce ne fut pas le cas, bien au contraire, (...).
" (p. 147-151)


Le commandant Larcher, "La campagne du général de Falkenhayn en Palestine (1917-1918)", Revue militaire française, n° 53, 1er novembre 1925 :


"Ainsi, le général de Falkenhayn n'avait abouti par sa méthode agressive qu'à empêcher ses troupes de s'accrocher au terrain, et à perdre Jérusalem. Ses deux armées réunies ne s'élevaient plus qu'à 30.000 combattants devant l'armée Allenby qui en comptait 130.000.

Le général de Falkenhayn était profondément découragé par la défaite. Se sachant impopulaire parmi les troupes turques, il n'avait en elles aucune confiance.
De sa personne, il était arrivé le 5 novembre à Jérusalem. Ses officiers avaient noté l'amertume avec laquelle il avait, en signant l'ordre d'évacuer Gaza, rappelé qu'il n'avait de sa vie donné un ordre de retraite. Le 11 novembre, il avait déjà fait distribuer des carabines à son état-major, charger les archives sur les automobiles et répartir la réserve d'or entre ses fidèles. Le 17 novembre, il s'était retiré à Naplouse et le 10 décembre à Nazareth, à 80 kilomètres du front ; craignant constamment un débarquement anglais sur la côte de Syrie derrière lui, il se préparait à regagner Damas.

Les relations entre le chef allemand et ses subordonnés s'aigrissaient rapidement.
Le 1er décembre, von Kress avait dû remettre à Djevad Pacha le commandement de la 8e armée ; la 7e armée, de son côté, n'exécutait plus les ordres qui lui paraissaient impraticables. D'autre part, Enver Pacha télégraphiait à Falkenhayn l'ordre formel de choisir une bonne position, de s'y installer et de ressaisir son autorité sur les troupes par des inspections personnelles fréquentes ; en février, il envoyait son chef d'état-major général, le général von Seeckt, renouveler à Yilderim ses instructions. Le général de Falkenhayn accueillit très mal cette manifestation d'autorité du vice-généralissime ; il répondit avec hauteur le 6 février qu'il recevrait une mission, mais non des ordres de détail, des critiques ou des conseils, car l'empereur d'Allemagne seul avait qualité pour juger sa conduite.

Entre temps, le front de Palestine restait mouvant. Jéricho était perdu en février. La majorité du quartier général de Yilderim était déjà repliée sur Damas le 21 février, en prévision d'une nouvelle retraite." (p. 184-185)


Dorothée Guillemarre-Acet, op. cit. :


"Enver, qui a retrouvé [après l'armistice de Moudros] son frère Kâmil parti étudier dans la capitale allemande en 1913, et qui fait bientôt venir sa famille, a gardé des relations avec les officiers allemands qui ont servi dans l'armée ottomane pendant la guerre, dont Hans von Seeckt. (...)

Tandis que Talat effectue des voyages en Suède et au Danemark en tant que délégué du Croissant rouge, et participe au congrès de la deuxième Internationale socialiste d'Amsterdam, où il tente de redorer l'image de la Turquie en donnant sa vision des massacres perpétrés contre les Arméniens, Enver décide de se rendre à Moscou malgré toutes les difficultés que ce voyage représente, les lignes ferroviaires étant coupées du fait de la guerre entre la Pologne et la Russie. Après plusieurs tentatives, aidé par les officiers Seeckt et Köstring, il atteint Moscou à l'été 1920. Dans la capitale soviétique, mais aussi à Bakou où il participe au Congrès des peuples de l'Orient, Enver s'attache à exploiter toutes les possibilités qui peuvent se présenter : aux Bolcheviks, il tient un discours nettement engagé, orienté sur la lutte contre l'impérialisme et le capitalisme et la libération des peuples opprimés. A Mustafa Kemal, il affirme vouloir gagner l'aide des Bolcheviks dans la perspective de soutenir les mouvements révolutionnaires contre l'Angleterre. A Hans von Seeckt, qu'il tient régulièrement au courant de ses projets, il écrit fin août 1920 qu'il serait bon que l'Allemagne agisse contre la Pologne pour soulager les Bolcheviks.

Si, évidemment, ce conseil ne peut pas être suivi, un certain nombre d'officiers sont favorables à un rapprochement avec la Russie soviétique, dont ils espèrent que les visées expansionnistes vont nuire à la Grande-Bretagne. En ce sens, ils voient également d'un bon oeil l'initiative des unionistes, qui pourrait permettre là aussi de mettre en péril les colonies anglaises et françaises, comme pendant la guerre. Eux-mêmes ont d'ailleurs formé en septembre 1919 une Association des combattants en Asie (Bund der Asienkämpfer), dont fait également partie Oskar Ritter von Niedermayer, qui avait été, nous l'avons dit, l'une des figures dominantes des missions envoyées en Afghanistan pendant la guerre. Tous souhaitent, plus ou moins secrètement, qu'une révolution ait lieu en Inde, et suivent donc avec intérêt les initiatives d'Enver mais aussi de Cemal, qui est en contact avec l'Afghanistan.

En octobre 1920, Enver revient à nouveau à Berlin, où il est logé par le directeur du musée de Pergame, Friedrich Sarre, qui a lui aussi fait partie de la mission envoyée en Perse pendant la guerre [Sarre était le disciple et le gendre de Carl Humann (père d'Hans Humann, un ami d'Enver)]. Dans la villa de ce dernier se succèdent les visites de personnalités militaires, universitaires ou politiques, dont l'attaché soviétique à Berlin Viktor Kopp, avec lequel Seeckt évoque la possibilité d'une collaboration militaire entre l'Allemagne et la Russie soviétique. Ce dernier forme assez vite un groupe réunissant les officiers qui ont servi dans l'Empire ottoman dans le but de développer des contacts, secrets bien sûr, entre le ministère de la Guerre et les Bolcheviks.

Après être reparti pour Moscou, au début de l'année 1921, Enver continue sa correspondance avec von Seeckt, en lui annonçant notamment la venue de Bedri bey à Berlin, un unioniste qui, avec Cemal pacha, cherche à se procurer des armes pour l'Afghanistan. En fait, aucun de ces contacts n'aboutit à un projet sérieux, les buts de chacune des parties étant fondamentalement différents. De toutes les façons, à la fin de l'été 1921, Enver doit se rendre à l'évidence : devant la victoire des kémalistes lors de la bataille de Sakarya, ses plans d'intervention en Anatolie sont compromis. Un an plus tard, il mourra près de Boukhara, après avoir essayé de diriger la révolte des Basmatchis contre les Bolcheviks." (p. 214-216)


Georges Castellan, L'Allemagne de Weimar 1918-1933, Paris, Armand Colin, 1969 :


"Les forces traditionnelles de l'Allemagne, l'industrie et l'armée, avaient un moment craint une révolution de type bolchevique. L'échec spartakiste de janvier 1919, l'anticommunisme intransigeant des Ebert, Noske, Scheidemann leur avait fait comprendre que le danger n'était pas là, mais bien dans la volonté alliée, et française en particulier, de briser définitivement la puissance allemande. C'est ainsi qu'ils comprirent Versailles. Versailles fermait à l'industrie lourde les marchés de l'Ouest et de l'outre-mer, interdisait à l'armée la fabrication d'armes modernes. L'alternative était offerte par la Russie : une fois de plus dans son histoire, l'Allemagne avait à choisir entre l'Ouest et l'Est. En faveur du second, les diplomates formés à l'école de Bismarck et tous les partis politiques qui se réclamaient plus ou moins de lui, unissant intérêts immédiats et souvenirs historiques, en fait toute la droite. Seule des formations de Weimar le S. P. D. restait très antirusse, par tradition d'antitsarisme et de démocratie à l'anglo-saxonne, à quoi étaient venus s'ajouter le conflit avec les Bolcheviks au sujet de l'Union sacrée pendant la guerre et les morts de Berlin depuis novembre 1918. En août 1919, pour l'Allemagne accablée par le coup que lui a porté le traité, l'élargissement de Radek est une modeste mais non négligeable réplique à Versailles.

Il semble établi que la décision vint du ministère de la Guerre, moins du ministre Noske que du chef du Truppenamt de la Reichswehr provisoire, le général von Seeckt. L'intermédiaire fut Enver Pacha, avec qui von Seeckt avait collaboré pendant la guerre et qui s'apprêtait à gagner Moscou. En novembre 1919 le gouvernement du Reich accepta la nomination d'un représentant semi-officiel des Soviets, Victor Kopp, chargé de l'échange des prisonniers. Il prit contact avec von Seeckt, qui en janvier 1920 semble définitivement acquis à l'idée d'une collaboration avec la Russie. Le putsch Kapp, en mars 1920, leva les dernières hypothèques. Les Ludendorff et [Rüdiger] von der Goltz, héros de la croisade antibolchevique, étaient politiquement disqualifiés, et von Seeckt devenait le chef incontesté de la Reichswehr. Les liens se nouèrent peu à peu ; en avril 1920 Kopp signait un accord sur les prisonniers de guerre, en juin le consul Hilger était nommé à Moscou, premier représentant allemand depuis dix-huit mois. La guerre russo-polonaise permit un pas de plus. Un vent de russophilie souffla sur l'Allemagne, les dockers de Danzig refusèrent d'acheminer les munitions françaises pour la Pologne, et les militaires applaudirent aux victoires de Tukhatchevski ; Maltzan, chef de la section russe de la Wilhelmstrasse, eut des conversations avec Kopp et le 22 juillet 1920 W. Simons, ministre des Affaires étrangères du cabinet Fehrenbach, proposait à Tchitcherin le rétablissement des relations diplomatiques normales. Quatre jours plus tard, à une demande alliée de transit de munitions à travers le territoire du Reich, le gouvernement de Berlin répondit par une déclaration de neutralité ; l'Allemagne ouvertement jouait l'Est contre l'Ouest. C'était son premier acte d'indépendance sur le plan international. Pour le moment toutefois, les choses n'allèrent pas plus loin : la retraite de Tukhatchevski devant Varsovie fit tomber les enthousiasmes en Allemagne. En janvier 1921, Simons déclarait que les relations avec Moscou ne pouvaient être reprises sans réparation du meurtre de l'ambassadeur Mirbach et le même mois, Kopp, toujours sans statut diplomatique, regagna Moscou. Officiellement les relations revenaient au point mort. (...)

Mais la situation économique en Russie était très difficile. En mars 1921 la N. E. P. venait d'être proclamée, et elle postulait des relations commerciales avec l'étranger. Le 16 mars 1921 avait été signé un accord commercial avec l'Angleterre, l'Allemagne suivit le 6 mai. En plus des questions économiques les deux pays réglaient leurs rapports réciproques : les privilèges diplomatiques étaient accordés aux représentants accrédités, et le Reich s'engageait à reconnaître la mission soviétique comme la seule représentante de la Russie ; c'était rompre avec les divers organisations blanches nombreuses à Berlin et mettre un point final à la croisade antibolchevique. La voie des relations officielles était déblayée. Pendant ce temps les militaires exploitaient les premiers contacts établis dès janvier 1920 entre von Seeckt et Radek par l'intermédiaire d'Enver Pacha. Ils organisèrent au Truppenamt un Groupe spécial Russie (Sondergruppe R) chargé de la collaboration avec l'Armée Rouge, et en septembre 1921 Krassin discutait à Berlin, dans l'appartement de von Schleicher, avec le général Hasse, successeur de von Seeckt à la tête du Truppenamt. Hasse à son tour alla à Moscou, rencontra le chef d'Etat-Major de l'Armée Rouge Lebedev et jeta les bases de la collaboration militaire germano-soviétique. En février 1922, von Seeckt en marqua lui-même la portée et les limites. En ayant référé au chancelier Wirth qui donna l'autorisation, le chef de la Heeresleitung reçut Radek : il refusa nettement de signer une convention militaire contre la Pologne, mais donna carte blanche pour la collaboration technique des armées et des industries de guerre." (p. 321-323)


Henry William Herx, The Political Thought of General Hans Von Seeckt (thèse de master), Université Loyola de Chicago, 1964 :


"Pendant les quatre mois où Seeckt a exercé les pouvoirs exécutifs [à la suite du putsch manqué de la Brasserie, à l'occasion duquel le national-socialiste (germano-balte et arménophile) Scheubner-Richter trouva la mort], une stabilisation remarquable a été obtenue. La République de Weimar a eu une autre chance de réussir en tant que gouvernement démocratique, même si cela a été réalisé par des mesures extraordinaires. Les différents mouvements séparatistes ont été écrasés, les querelles internes entre les partis ont été temporairement abandonnées et l'inflation ruineuse a été maîtrisée. En janvier 1924, certains nationaux-socialistes ont été impliqués dans une tentative d'assassinat contre Seeckt parce que, comme ils l'ont dit lors de leur procès, il était "autant une menace nationale que les Juifs".

Le 13 février 1924, Seeckt abandonna les pouvoirs qu'il détenait et le processus constitutionnel ordinaire fut de nouveau déclaré opérationnel. Seeckt a refusé la suggestion de certains de ses subordonnés et amis de rester en tant que dictateur. Le zèle et la détermination qu'il apporta aux tâches qui l'attendaient en 1923, la maîtrise de soi employée et le succès obtenu en font l'apogée de la carrière de Seeckt." (p. 14-15)

"Seeckt identifiait la nation comme une communauté d'intérêts et jamais comme un groupe racial. Il s'est rendu compte que dans la phase actuelle de l'histoire, la nationalité était importante. Cependant, son nationalisme ne montrait aucune trace de racisme, ou d'antisémitisme en particulier.17 (...) Il a explicitement fustigé ceux qui rêvaient d'incorporer tous les Allemands dans un seul Etat comme étant irréalistes et trompés par la chimère éternelle du Saint Empire romain de la nation germanique.20 Il croyait, néanmoins, en une "mission allemande" spéciale qui consistait à exporter sa culture dans le monde et vers ceux qui en avaient besoin.21 (...)

17 Dans ses nombreux écrits, il n'a attaqué aucun groupe pour des motifs raciaux et Gordon cite l'attaque d'Hitler contre lui comme partisan des Juifs ; Harold J. Gordon, Jr., cf. The Reichswehr and the German Republic, 1919-1926 (Princeton, New Jersey, 1957), p. 236. (...)

20 Hans von Seeckt, Deutschland zwischen West und Ost (Hambourg, 1933), p. 6.


21 Ibid., p. 7." (p. 25-26)


René Lauret, "Lettre d'Allemagne : Un nouveau livre du général von Seeckt", Le Temps, 20 novembre 1929 :


"Berlin, novembre.

Il y a un an que le général von Seeekt publia son premier livre, Pensées d'un soldat. Les débuts littéraires du créateur de la Reichswehr furent alors très remarqués on le tenait pour un vigoureux esprit ; on admira son talent d'exposition et de discussion, on approuva, on critiqua ses idées sur la Reichswehr. Le sujet qu'il aborde aujourd'hui dans l'Avenir du Reich est plus vaste : ce n'est rien de moins qu'un programme politique, que von Seeckt esquisse en deux cents petites pages, avec une netteté et une sûreté que pourraient lui envier bien des hommes d'Etat.

Son système est un nationalisme qui, comme tout nationalisme, croit par-dessus tout à la force. « La puissance, dit-il, est toujours créatrice du droit ; car le fort n'accepte pas de lois du faible. » Inutile d'ajouter que le seul but de la politique allemande est à ses yeux de rétablir la puissance de l'Allemagne. Il ne croit pas qu'elle puisse jamais reprendre sa place au soleil par l'effet de la bonne volonté des autres. « Paneurope » lui paraît une idée ridicule, tout au plus destinée à placer une nation économiquement forte (l'Allemagne) sous la domination d'une nation forte politiquement (la France). Von Seeckt estime que la France a raison de se dérober à un désarmement, qui lui enlèverait sa puissance actuelle. La France a demandé au traité de Versailles d'écraser l'Allemagne le plus longtemps possible. Sa politique est de le maintenir, de même que « la base de la politique allemande est la lutte contre un traité qui obstrue l'avenir de l'Allemagne ».

Von Seekt ne prend pas la peine, comme Stresemann, de célébrer la paix et les bienfaits des accords internationaux ; il ne parle pas d'une adaptation progressive du traité aux nécessités nouvelles et aux exigences des cosignataires. Le traité, dit-il s'écroulera de lui-même, parce que son point de départ, qui était la mise en esclavage d'un grand peuple, était faux. (...)

En politique intérieure, von Seeckt n'est nullement réactionnaire. Il refuse de se prononcer entre conservateurs et libéraux, mais les tendances qu'il révèle paraissent assez libérales [von Seeckt était membre du SeSiSo-Club et de la Deutsche Gesellschaft 1914, des sociétés marquées par l'héritage humaniste et libéral de l'Aufklärung (Lumières allemandes), qui acceptaient les Juifs (à une époque de banalisation des discriminations dans les associations) et qui fourniront plusieurs recrues à la résistance allemande anti-nazie] : elles affectent tout au moins de l'être. Il estime qu'il n'y a pas de formule politique absolue, ni dans le temps, ni dans l'espace ; que chaque pays doit chercher la plus conforme à son caractère, à ses traditions, et que cette formule doit évoluer avec le temps. Il ne choisit pas entre république et monarchie, dictature et parlementarisme. Cependant, il insiste sur l'importance des fortes personnalités : le peuple veut être gouverné ; le Parlement, comme son nom l'indique est là pour parler, pour conseiller, non pour tenir les rênes du pouvoir.

L'Etat doit être chrétien, parce que la religion chrétienne est la base morale de l'Etat ; il doit protéger les confessions protestante et catholique, mais non intervenir dans leurs disputes, ou leur permettre de se mêler des affaires de l'Etat. Il doit pourvoir largement à l'instruction de tous, remplir avec générosité sa fonction sociale, qui est de protéger les faibles, respecter les droits de l'individu. En ce qui concerne l'évolution du Reich, von Seeckt est nettement partisan de la solution prussienne : il se dit fédéraliste, il entend respecter les Etats moyens. Mais il estime que la Prusse a un rôle privilégié dans la formation de l'unité allemande et que la Constitution de Weimar a eu tort de restreindre sa part. Elle devra absorber les Etats minuscules, qui n'ont plus aucune raison d'être, et occuper dans le Reich une place en rapport avec son importance accrue : c'est dire qu'elle devra dominer ; les trois ou quatre Etats moyens qui subsisteront à côté d'elle devront se contenter de quelques libertés administratives, — en attendant d'être absorbés à leur tour.

Dans mainte question, von Seeckt semble préférer les solutions moyennes. Est-ce la marque d'un esprit modéré, ou l'effet d'un calcul ? A regarder de près, on voit que son programme indique des grandes lignes, plutôt que des solutions précises : autour de chaque point, il laisse une marge assez grande. C'est, diront les politiques, la marge de l'imprévu. Ne serait-ce pas plutôt la marge prévue par un homme qui se prend pour un politique ?

A vrai dire, les ambitions qu'on a toujours attribuées à von Seeckt se lisent entre les lignes de ce livre-programme. Dans sa préface, il s'excuse de son âge : les années, dit-il, ne comptent pas pour l'homme resté jeune et avide d'action. Comme par hasard, ses derniers chapitres sont consacrés au chef de l'Etat, aux limites de son pouvoir, qui, affirme-t-il prudemment, « doivent être adaptées aux besoins du moment », à ses devoirs et à ses responsabilités. « Un peuple conscient de ses intérêts, conclut-il, c'est-à-dire un peuple démocratique au meilleur sens du mot, a besoin d'une personnalité puissante pour le conduire. »

Von Seeckt, cela n'est guère douteux, voit en lui-même cette personnalité. Son livre est d'ores et déjà un acte de candidature à la présidence : une présidence tout autre que celle de Hindenburg." (p. 2)


"Le général von Seeckt est mort à Berlin", Le Petit Parisien, 28 décembre 1936 :


"Berlin, 27 décembre (dép. Havas.)

Le colonel-général Hans von Seeckt est décédé aujourd'hui à l'âge de soixante-dix ans.

Il fut le réorganisateur de la Reichswehr de 100.000 hommes fixés par le traité de Versailles.

Hans von Seeckt était né à Schleswig, le 22 avril 1866. Il était entré en 1885 dans l'armée prussienne. En 1899, il fut attaché comme capitaine à l'état-major général et, en 1913, il devint chef d'état-major du 3e corps d'armée.

Pendant la guerre mondiale, le colonel von Seeckt fut chef de de la 11e armée, opérant dans l'Est. Il organisa en cette qualité la bataille de Gorlice-Tarnow, la campagne en Galicie et en Pologne, ensuite le colonel von Seeckt devint chef d'état-major du groupe d'armées Mackensen et dirigea les opérations en Serbie, puis en Galicie et en Roumanie. A la fin de 1917, Von Seeckt devint chef d'état-major de l'armée turque.

En 1919, il fit partie de la délégation allemande de la paix à Versailles. En 1920, il fut appelé par le gouvernement républicain au commandement de la Reichswehr, qu'il réorganisa de manière à en faire une troupe d'élite. En 1926, le général quitta le service actif à la suite d'un incident avec le gouvernement républicain, il avait autorisé un des fils du kronprinz Guillaume à faire son service dans la Reichswehr. De 1930 à 1932, le général fut député du parti populaire allemand [DVP] au Reichstag [et de 1933 à 1935, il fut conseiller militaire du Guomindang en Chine (dans la continuité de la politique pro-chinoise de Weimar) : en raison de cette mission lointaine, il n'était pas présent lors de la Nuit des longs couteaux (au cours de laquelle von Schleicher et son épouse furent notamment assassinés), il observa une attitude distante vis-à-vis du nouveau régime après son retour].

Von Seeckt jouit d'une grande réputation comme écrivain militaire, plusieurs de ses ouvrages ont été traduits en français et en diverses autres langues. Il faut citer notamment les Pensées d'un soldat, écrites en 1929.


Pour Von Seeckt, l'armée de l'avenir se compose d'une troupe à effectif réduit, parfaitement instruite et entraînée, formée de préférence de volontaires servant à long terme. Cette troupe pourrait exécuter des opérations brusquées et elle serait soutenue par des réserves recrutées parmi une armée populaire servant à court terme. On peut noter que cette conception de l'armée de l'avenir joue encore un très grand rôle dans l'organisation de l'armée allemande actuelle." (p. 3)


Robyn L. Rodriguez, Journey to the East : The German Military Mission in China, 1927-1938 (thèse de doctorat), Université d'Etat de l'Ohio, 2011 :


"Von Seeckt semblait extrêmement disposé à aider les soldats Mischlinge [c'est-à-dire ayant une ascendance partiellement juive] révoqués. Ces hommes avaient servi pendant des années dans l'armée. Beaucoup s'étaient engagés lorsque la restriction de l'armée de 100.000 hommes était en place et ont ainsi rejoint l'armée d'élite (Eliteheer), qui mettait l'accent sur la qualité plutôt que sur la quantité. Von Seeckt a reconnu que les compétences uniques et précieuses que possédaient ces hommes ne profiteraient qu'au travail de la mission en Chine. Même après avoir quitté la Chine en 1935, von Seeckt a continué à recevoir des lettres lui demandant son aide pour trouver un emploi en Chine. Posner, un médecin, a écrit à von Seeckt en disant que la vie était devenue très difficile en Allemagne parce qu'il n'était pas aryen. Il a mis en avant son service militaire et a dit qu'il pouvait travailler comme conseiller militaire ou dans un hôpital civil. Il a supplié von Seeckt de l'aider à trouver un emploi en Chine. Von Seeckt le mit en relation avec Brinckmann, qui était en charge du personnel allemand se rendant en Chine.

On ne peut que spéculer sur les raisons pour lesquelles von Seeckt était si disposé à aider ceux qui avaient été renvoyés en raison de leur statut non aryen. Peut-être éprouvait-il une sorte de camaraderie avec ses frères d'armes. Il comprenait leur désir de servir la patrie, mais les papiers de von Seeckt contiennent également des lettres de civils demandant son aide. Ses sympathies à l'égard des Juifs peuvent avoir résulté de son désenchantement croissant envers les nazis ou peut-être que ces appels juifs à l'aide ont contribué à son désenchantement. Sa femme Dorothée avait été adoptée par une famille juive et il y avait des soupçons qu'elle était elle-même juive. Dans tous les cas, les soldats juifs ont peut-être été indésirables pour les nazis, mais ils ont quand même servi les intérêts du Reich. Ils ont travaillé pour promouvoir les intérêts allemands en Chine, à la fois ceux des entreprises allemandes et de l'armée." (
p. 178-179)


Sur le général von Seeckt : Le général Hans von Seeckt et les Arméniens

Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires   

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs de Hüseyin Cahit Yalçın

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

La bataille de Sarıkamış : les points forts et les faiblesses des deux armées en lice (ottomane et russe)

 

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)