mardi 23 mars 2021

Les relations des Jeunes-Turcs avec les libéraux allemands



Hans-Lukas Kieser, Talaat Pasha : Father of Modern Turkey, Architect of Genocide, Princeton-Oxford, Princeton University Press, 2018 :


"Aux oreilles de Cavid, les discours de l'empereur Guillaume lors de sa visite à la mi-octobre 1917, à Istanbul, étaient pleins de vœux pieux. Invité à un dîner chez le banquier Oscar Wassermann à Berlin en janvier 1918, Cavid aimait beaucoup s'entretenir avec Walther Rathenau, futur ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar [et futur membre du DDP, parti co-fondé et présidé par Friedrich Naumann ; Rathenau sera assassiné par des terroristes d'extrême droite en 1922], et l'écrivain Maximilian Harden [journaliste libéral qui fit éclater un scandale homosexuel visant l'entourage du Kaiser], deux hommes "qui n'étaient pas militarisés", comme l'était le régime allemand sous le dictateur de facto, le général Erich Ludendorff." (p. 343)

"Gustav Stresemann [un des hommes de gouvernement les plus détestés par les nationaux-socialistes allemands], chef du Parti populaire allemand [DVP] national-libéral et plus tard un ministre des Affaires étrangères internationalement respecté, a proposé à la Société turco-allemande [fondée par Ernst Jäckh], en avril 1921, qu'une commémoration publique soit organisée pour honorer l'ancien grand vizir [Talat Paşa] ; il a dû croire que cela lui ferait gagner de la valeur en termes de sympathie populaire [ou, plus probablement, il admirait sincèrement Talat, comme patriote et comme réformateur]." (p. 407)


Henri Chassain de Marcilly (chargé d'affaires de France à Berlin), lettre à Alexandre Millerand (président du Conseil), 23 juin 1920, source : Béchir Tlili, "Au seuil du nationalisme tunisien : documents inédits sur le panislamisme au Maghreb (1919-1923)", Africa (Rome), n° 2, juin 1973, p. 228 :

"Mais les gens de l'Union et Progrès comptent encore beaucoup plus sur la droite modérée, sur le parti populaire [le DVP, sous les couleurs duquel le général von Seeckt sera élu député au Reichstag (1930)] où donne la grande industrie intéressée aux entreprises allemandes en Turquie. Le chef parlementaire de ce parti, Strusemann [Stresemann], est en relations avec Talaat Pacha et Bedry Bey.

Sans attendre même la formation du nouveau cabinet allemand, où d'ailleurs l'entrée du parti populaire allemand paraissait dès le premier jour assurée, les Jeunes Turcs de Berlin ont renoncé au mystère complet dont ils s'enveloppaient.

Djavid Bey s'est installé à l'Hôtel Adlon et fréquente les financiers officiels. Il est allé dernièrement à Vienne sans chercher à cacher ce déplacement. Peut-être d'ailleurs, en attirant sur lui-même l'attention publique, Djavid cherche-t-il surtout à détourner de ses associés, les Talaat, les Bedri, les Azmi, les Enver qui continuent à circuler avec de faux papiers entre l'Allemagne, la Suisse et la Russie."


Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016 :


"A une occasion, Talat s'est aussi personnellement engagé à interférer dans la couverture médiatique des massacres arméniens. Son intervention dans le journal libéral Berliner Tageblatt, qui a publié de nombreux articles sur les massacres arméniens et condamné le régime des Jeunes Turcs, était l'une de ces mesures. Arif Cemil Bey a exhorté le rédacteur en chef du journal, le célèbre journaliste allemand Theodor Wolff [membre du DDP, future victime du IIIe Reich], à rencontrer Talat pour écouter sa version de l'histoire. Wolff et Talat ont accepté d'avoir un entretien secret, que Wolff a promis de ne pas publier. Bien que Talat ne pouvait pas convaincre Wolff d'être d'accord avec lui, Wolff décida d'être plus réservé sur la question arménienne. Arif Cemil se souvient que le Berliner Tageblatt n'a rien publié par la suite sur la question arménienne, jusqu'au meurtre de Talat. En effet, Theodor Wolff ferait même un éditorial plutôt mitigé sur l'assassinat de Talat. Le journal socialiste révolutionnaire Die Aktion se moquerait même du Berliner Tageblatt de Wolff, en le qualifiant de « Berliner Talaatblatt »." (p. 320-321)

" « J'ai considéré les organisations d'assassins comme une illusion, comme un fantasme, comme une opinion exaltée d'individus qui ont généralisé certains symptômes », a déclaré l'homme d'Etat allemand Gustav Stresemann, le 5 juillet 1922, après avoir survécu à une tentative d'assassinat [par l'extrême droite allemande]. « Je dois constater, avec une profonde émotion, que je ne peux plus maintenir cette appréciation. » La rationalisation et le désenchantement de la politique rejetaient les théories du complot, car la science avait rejeté la croyance populaire. Mais les complots étaient encore très réels à l'époque de la politique de masse. Alors que les dirigeants du CUP conspiraient secrètement à Berlin, ils étaient eux-mêmes la cible d'autres complots. Des « fantômes » arméniens, agents secrets et assassins de la FRA [FRA-Dachnak], les observaient. L'histoire de ces agents de la FRA complète l'histoire du CUP au lendemain de la Première Guerre mondiale et révèle la dynamique et la dialectique de politiques transnationales controversées." (p. 353-354)


"L'Assassinat de Talaat pacha", Journal des débats politiques et littéraires, 17 mars 1921 :


"La presse allemande

Berlin, le 16 mars. — Les journaux consacrent de longs articles à la mémoire de Talaat pacha.

Theodor Wolff, dans le Berliner Tageblatt, justifie la politique de Talaat, qui eût pu réussir sans les fautes énormes de l'Allemagne. Mais il constate que le meurtre d'hier a été le dénouement de la tragédie qui a empesté l'Asie-Mineure de la puanteur de ses cadavres." (p. 4)


M. Moukhtar Pacha, La Turquie, l'Allemagne et l'Europe depuis le traité de Berlin jusqu'à la guerre mondiale, Paris, Berger-Levrault, 1924 :


"A ce propos, il me paraît intéressant de produire l'avis d'un publiciste allemand, M. Théodor Wolff, qui écrivait à l'occasion de l'assassinat de l'ex-Grand-Vézir Talaat : « Talaat n'a-t-il pas donné une preuve de courte vue en enchaînant complètement le sort de la Turquie aux destinées de l'Allemagne ? N'aurait-il pas mieux fait de continuer avec toutes les Puissances le jeu qu'Abdul-Hamid a mené si magistralement [sic] ? Ce sont là des questions difficiles à résoudre. L'insuccès seul n'en décide pas. Talaat et les Jeunes-Turcs ne pouvaient point s'attendre aux erreurs et aux sottises commises en Allemagne... (2) » (...)

(2) Berliner Tageblatt, 16 mars 1921, éd. du matin, « Das Ende Talaats »." (p. 301)


"L'assassin de Talaat est acquitté", La Croix, 5 juin 1921 :


"Le tribunal régional de Berlin a acquitté l'étudiant arménien Teylirian qui, il y a quelques semaines, abattit à coups de revolver, dans une rue de Berlin, l'ancien grand vizir Talaat pacha, auteur responsable des massacres d'Arméniens.

Cet acquittement provoque de nombreux commentaires.

Le Berliner Tagblatt [Berliner Tageblatt] approuve en principe cet acquittement qui, dit-il, a eu lieu, non parce que Teylirian a commis un crime politique, mais parce que les experts ont constaté qu'il était épileptique et souffrait de troubles d'ordre mental.

Le Worwaerts [social-démocrate] écrit :

Le procès contre Teylirian a été le premier procès véritable contre les coupables de guerre.


La Taeglische Rundschau [proche du DVP] est mécontente de l'acquittement." (p. 2)

 

Voir également : L'Allemagne wilhelmienne devant le fait accompli de la révolution de 1908

Friedrich Naumann et Ernst Jäckh

Ernst Jäckh et les Arméniens

Le point de vue du publiciste allemand Ernst Jäckh sur les massacres d'Arméniens

Nahum Goldmann et les Empires centraux

Le "rêve" géopolitique d'Ernst Jäckh pendant la Première Guerre mondiale

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ?

Le comte Johann Heinrich von Bernstorff et les Arméniens

Atrocités arméniennes : une réalité admise par les Allemands contemporains (en public et en privé)

Archak Zohrabian et Alexandre Parvus : anti-tsarisme, nationalisme économique et ralliement aux Centraux

Le Jeune-Turc Tekin Alp et le modèle de l'Allemagne wilhelmienne

Les Jeunes-Turcs et le sionisme

Talat Paşa et les Juifs

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

Les relations entre Hans von Seeckt et Enver Paşa (Enver Pacha)

La rencontre entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ioánnis Metaxás en Allemagne 

Le cas Soghomon Tehlirian : peut-on "lutter" pour la "justice" et la "vérité"... par le terrorisme et le mensonge ?

Le contexte de l'acquittement de Soghomon Tehlirian (1921) : conflit germano-polonais et volonté de rapprochement avec l'Angleterre de Lloyd George

L'arménophilie de Paul Rohrbach

Johannes Lepsius dans l'imaginaire nazi

Les sources documentaires ottomanes et russes démentent les mensonges de Taner Akçam

Mémoires de guerre : les contradictions entre le général Ludendorff et le maréchal Hindenburg

L'arménophilie de Johann von Leers

L'arménophilie d'Alfred Rosenberg

Juifs et Arméniens : les "oublis" de Stefan Ihrig