dimanche 21 mars 2021

Les impressions du maréchal Mackensen sur Enver Paşa (Enver Pacha)



N. Iorga, "Une révélation : le maréchal von Mackensen parle...", Revue historique du Sud-Est européen, volume XV, n° 10-12, octobre-décembre 1938, p. 326-327 :


"Mackensen, bientôt revenu à Kragouïévatz, puis à Nich, n'eut plus sous ses ordres que les communications par chemin-de-fer. Il voit à Nich des "comitadchis" bulgares : "des figures que je ne désirerais pas rencontrer sur la grande route". A Sofia il se laisse gagner par les manières habiles du roi Ferdinand [d'origine germano-hungaro-française] : il ne fut pas le seul. Plus tard, Mackensen le considérera comme "le plus doué des monarques, à côté de l'empereur Guillaume". Il avait l'intention de lui faire un compliment... "Très cultivé, d'une grande finesse, d'une grande largeur de vues" ; en regard, cependant, de ce Souverain, la "primitivité" de ses sujets.

L'année 1915 finit sans la marche sur Salonique et même sans sa préparation par la nouvelle ligne de chemin de fer que le maréchal avait compté faire construire. Cependant Falkenhayn paraissait décidé à commencer cette opération, en rapport avec ses projets sur Verdun, qu'il ne communiqua pas à Mackensen, à la fin de janvier. Il se trompait sur le zèle des Bulgares. Mais la date fut renvoyée : en février, en mars. Et Mackensen observait que des actions rapides ne peuvent pas être entreprises dans ce monde, bien différent de celui de l'Occident. Seeckt, de son côté, voyait bien que les Bulgares sont tout prêts pour d'autres entreprises si on les y aide essentiellement : "avec nos armes à nous", "avec notre sang". Le retard fut approuvé au cours de la rencontre entre l'empereur allemand et le roi bulgare.

A cette occasion Ferdinand de Cobourg, tenant le bâton de maréchal prussien donné par son allié, honora Mackensen d'une double embrassade. En échange Guillaume II devint colonel bulgare. Mais les préparatifs bulgares pour l'offensive traînaient en longueur. Le grand projet contre Verdun amenait Falkenhayn à laisser presque tomber cette autre action. Mackensen, n'en ayant pas été informé, continuait à se préparer pour le but suprême. Il se rendait compte que les Bulgares n'accepteraient pas volontiers un concours militaire des Turcs. Mais Falkenhayn s'assurait de la neutralité grecque. Förster parle du ton "élégiaque" adopté par le maréchal empêché d'agir. Maintenant on le lui permettait pour le mois de mai... On pensait à lui prendre des troupes pour Verdun ! Il observera plus tard que les Bulgares ne sont utilisables que dans leurs Balcans.

Le maréchal dut donc se morfondre pendant des mois à Skoplié. Il trouva une distraction dans la mission de présenter au pauvre Sultan le même bâton de maréchal qui avait rendu si heureux le roi de Sofia. Sa voiture fut littéralement couverte de violettes. "Le Sultan", dit Mackensen avec discrétion, "parle peu." On pouvait s'y attendre. Enver Pacha remplit d'enthousiasme le visiteur : c'est "un plaisir" de lui parler ; il est "grave, large de vues, décidé, ami des Allemands". A Sofia, Ferdinand le reçoit, en maréchal allemand, casque prussien en tête ; il conduit à la gare Mackensen, devenu son "camarade".

Bientôt le maréchal aura à se plaindre du peu de compréhension de la part des Bulgares dans la guerre de tranchées. L'artillerie est "trop technique" pour eux. Pour la voie ferrée il faut recourir aux Austro-Hongrois, aux Allemands. L'aviation est exclusivement allemande. Les officiers jusqu'aux généraux comprennent peu l'art de la guerre : un "corset" allemand entre les différentes formations est indispensable. Ils s'occupent de politique. Avec les Austro-Hongrois ils ont déjà eu un conflit à Elbassan. Sans les Allemands "on se prendrait par les cheveux"." 

Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires   

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