vendredi 5 mars 2021

Le philocatholicisme de la Turquie de Bayar-Menderes


Nathalie Clayer, "Un laiklik imposé ou négocié ? L'administration de l'enseignement de l'islam dans la Turquie du parti unique", in Marc Aymes, Benjamin Gourisse et Elise Massicard (dir.), L'art de l'Etat en Turquie. Arrangements de l'action publique de la fin de l'Empire ottoman à nos jours, Paris, Karthala, 2014, p. 112 :

"Il faut d'abord rappeler que, dans cette faculté [de théologie], on enseigne plus la sociologie de la religion que la religion elle-même, et que seuls trois des professeurs sont des oulémas. D'autre part, l'établissement tend à servir la politique kémaliste, notamment par le truchement de la publication d'une revue (İlahiyat Fakültesi Mecmuası), diffusant de nombreux textes sur l'islam traduits d'autres langues, mais aussi par l'élaboration en 1928 d'un programme de réformes radicales de l'islam, inspiré par l'historien Mehmet Fuat Köprülü [futur ministre des Affaires étrangères du gouvernement d'Adnan Menderes] et par le professeur İsmail Hakkı Baltacıoğlu35. Ce programme déclenchera une polémique et ne sera pas appliqué36. (...)

35. Mehmet Fuat Köprülü (1890-1966), historien et historien de la littérature, enseigne alors l'histoire de la religion turque à la faculté de théologie ; sur İsmail Hakkı Baltacıoğlu, voir plus loin et note 38.

36. Inspiré par la science, la raison et la volonté de nationaliser les institutions sociales, le programme prévoit notamment l'installation de bancs dans les mosquées, la possibilité de garder ses chaussures, l'utilisation de musique, la turcisation des prières, l'explication philosophique des préceptes de l'islam (cf. notamment X. Jacob, L'enseignement religieux, op. cit., pp. 95-98, A. Bein, Ottoman Ulema, Turkish Republic, op.cit., pp. 52-53)."


M. M., "Vers l'établissement de relations diplomatiques entre la Turquie et le Vatican", Le Monde, 26 mars 1951 :


"Le mouvement qui s'était dessiné dans plusieurs pays musulmans, l'Egypte, le Liban et le Pakistan, en faveur de l'établissement de relations diplomatiques avec le Vatican, semble avoir gagné la Turquie. En effet les déclarations de M. Keuprulu, ministre des affaires étrangères, laissent entendre que son gouvernement étudie la possibilité d'établir des relations avec le Saint-Siège.

L'opinion publique est actuellement bien disposée envers le Vatican, et à l'occasion de l'année sainte les autorités ont grandement facilité le voyage des pèlerins partis de Turquie. Les autorités turques d'une manière générale sont très favorables aux touristes qui désirent se rendre dans ces berceaux du christianisme que sont Ephèse, Tarse, Konya, etc., etc.

On considère que la visite du cardinal Aghadjanian, archevêque des Arméniens catholiques, a été l'occasion de nouveaux échanges de vues. En route pour Rome ce haut prélat a eu un long entretien avec le vice-président du conseil, M. Samet Aghaoglou. D'un autre côté on souligne les excellentes relations existant entre l'ambassadeur de Turquie à Paris et le nonce apostolique, Mgr Roncalli [le futur Jean XXIII].

Enfin il semble que le peuple turc ait suivi avec sympathie la lutte menée par le Vatican contre le communisme. La presse prône un rapprochement avec le Saint-Siège. De nombreux députés influents militent dans le même sens. Pour ces partisans convaincus d'un rapprochement avec Rome la différence de religion ne constitue nullement un obstacle car toutes les grandes institutions religieuses devraient s'unir pour s'opposer à l'expansion du communisme."


"Le président Bayar est arrivé à Beyrouth", Le Monde, 18 juin 1955 :


"Beyrouth, 17 juin, (A.F.P.) - Le président de la République turque. M. Djelal Bayar, est arrivé hier jeudi à l'aérodrome de Khalde. Il a été accueilli par M. Camille Chamoun [figure de la droite maronite], président de la République libanaise, qui lui a donné l'accolade. Après un court repos au salon de l'aérodrome, les deux hommes d'Etat ont pris place dans une voiture découverte qui, suivie d'un long cortège d'automobiles, a gagné le palais des hôtes situé dans le quartier aristocratique de la capitale. Sur les huit kilomètres du parcours, une foule nombreuse, comprenant les délégations venues de toutes les régions du Liban, agitait des drapeaux turcs et libanais et acclamait chaleureusement le président de la République turque et le président Chamoun.

On remarquait sur l'arc de triomphe la croix et le croissant entrelacés, symbole de l'entente entre chrétiens et musulmans."


Le général Auguste Sarrou,
"Note sur l'adaptation de l'islamisme à la civilisation occidentale", lettre à Jacques Soustelle (gouverneur général de l'Algérie), Istanbul, 22 août 1955, p. 30-32 :

"Les résultats de la séparation du culte et de l'Etat en Turquie c'est que la question religieuse est passée dans le domaine de la conscience privée et que le fanatisme musulman a disparu d'une façon générale du haut en bas de l'ordre social musulman. C'est ainsi qu'à Istanbul on remarque des femmes turques entrant dans des églises pour prier. A Ephèse, à Panaya Kapoulou, où se trouve la demeure de la Sainte Vierge, des paysans musulmans vont fréquemment joindre leurs prières à celles des pélerins chrétiens.

Dans le monde intellectuel ont constate une tendance à rapprocher l'islamisme du christianisme, en repoussant toutes les interprétations du Coran qui ont conduit au fanatisme religieux et à son éloignement du christianisme. Ceci aussi bien dans les conversations que dans les écrits. Dans le Bulletin du Touring et Automobile Club de Turquie, du mois de Juin 1955 page 28, on trouve une note sur la Sainte-Vierge, signée du Mufti d'Izmir Akif SALI, où l'on constate des liens importants entre l'islam et la chrétienté : l'Immaculée Conception, les miracles de Jésus, considéré comme prophète et non comme divinité, l'admission de l'Evangile et la sainteté de Saint Jean, amenant la Sainte Vierge à Ephèse. (...)

Dans ce même centre [Istanbul] des femmes turques ont épousé des chrétiens. Les écoles chrétiennes de jeunes filles, dirigées par des soeurs françaises, sont en grande majorité fréquentées par des enfants musulmans. Ces écoles refusent par centaines de ces filles, faute de place et faute de professeurs français, prêtres, frères ou laïques. (...)

En Turquie le Gouvernement est actuellement à l'abri de tout retour de la réaction fanatique.

Le nationalisme a remplacé le vieux fanatisme.
"

Source : https://archives.saltresearch.org/handle/123456789/31555


"Le Pape a reçu M. Djelal Bayar président de la Turquie", La Croix, 12 juin 1959,
p. 8 :

"POUR la première fois dans l'histoire des temps modernes un Pape a reçu, jeudi, en audience solennelle, un président de la République turque.

M. Djelal Bayar a été accueilli avec les honneurs militaires place Saint-Pierre et dans la cour Saint-Damase. Après un entretien de vingt minutes avec S. S. Jean XXIII, qu'il a connue lorsque le Pape était délégué apostolique à Istamboul, le président a rendu visite au cardinal Domenico Tardini, Secrétaire d'Etat.

En 1955, lors de la visite de MM. Adnan Menderès et Fouad Koprulu, respectivement président du Conseil et ministre des Affaires étrangères turcs, à Pie XII, on avait envisagé la possibilité de l'établissement de rapports diplomatiques entre la Turquie et le Saint-Siège.

Depuis l'élection de Jean XXIII, la question paraît avoir fait de très sérieux progrès, et l'on parle de l'ouverture prochaine d'une ambassade de Turquie près le Saint-siège. On ne sait encore, en revanche, la forme que prendrait la représentation pontificale appelée à remplacer la délégation apostolique que le Saint-Siège entretient à Istanbul depuis 1868. Il se pourrait, en effet, que le Pape soit représenté par un internonce, avec rang de ministre plénipotentiaire, et non pas un nonce, qui a rang d'ambassadeur et est automatiquement le doyen du corps diplomatique. Ce serait la formule adoptée pour l'Iran, qui est représenté au Vatican par un ambassadeur, tandis que le Saint-Siège est représenté à Téhéran par un internonce.

Jean XXIII, lorsqu'il était délégué apostolique en Turquie, fit remplacer le français par le turc dans les prières en langue vulgaire, ce qui fut vivement apprécié des autorités turques. Il parla lui-même dans cette langue au cours d'offices solennels. Les autorités turques, de leur côté, ont manifesté au cours des dernières années, les meilleures dispositions à l'égard de l'Eglise et de la papauté. Elles s'attachèrent à mettre en valeur les témoignages chrétiens existant en Anatolie, et se préoccupèrent de faire en sorte que les pèlerins, attirés à Ephèse par la maison où, suivant une certaine tradition, aurait vécu la Vierge Marie, trouvent l'accueil qu'ils pouvaient souhaiter. Le Saint-Siège, en retour, accorda des privilèges spirituels particuliers aux visiteurs de ce sanctuaire.(A. F. P.)"

Voir également : Les "massacres de chrétiens" dans l'Empire ottoman tardif  

La place des chrétiens d'Orient dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Le pape Benoît XV et l'Empire ottoman

"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)

Les Arméniens d'Ankara pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Les Arméniens de Konya pendant la Première Guerre mondiale et après l'armistice de Moudros

Talat Paşa (Talat Pacha) et la Palestine

Enver Paşa (Enver Pacha) et les chrétiens de Jérusalem

Cevdet Bey (beau-frère d'Enver) à Van : un gouverneur jeune-turc dans la tempête insurrectionnelle

Le général Refet Bele et les Arméniens

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

Agha Petros en 1923 : déception et revirement "pro-turc"

Kemal Atatürk dans l'imaginaire de Philippe de Zara

İsmet İnönü et les Arméniens

La francophilie d'Adnan Menderes  

Celâl Bayar et les Grecs

L'accord entre Adnan Menderes et David Ben Gourion (1958)

Le général Cemal Gürsel et les Arméniens