samedi 20 février 2021

Le panislamisme en Turquie : d'Abdülhamit II à Mustafa Kemal


Documents diplomatiques français (1871-1914), 2e série : "1901-1911", tome XII : "9 février 1909-26 octobre 1910", Paris, Imprimerie nationale, 1954, p. 870-872 :

"556.

M. BOPPE, CHARGE D'AFFAIRES DE FRANCE A CONSTANTINOPLE,
A M. PICHON, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


D. n° 340. Thérapia, 30 août 1910.

(Reçu : Cabinet, 3 septembre ; Dir. pol., 5 septembre.)

Répondant, dans son numéro du 28 de ce mois, à une série d'articles que le Lloyd Ottoman avait publiés récemment pour signaler les dangers que faisaient courir à la France, à l'Angleterre et à la Russie les progrès de la propagande panislamique, le Tanine, sous la signature d'Hussein Djahid, déclare qu'il n'y a, dans l'union des musulmans, rien qui puisse menacer les Puissances désignées par le journal allemand, et il demande à ce dernier de s'abstenir, désormais, de chercher dans les questions musulmanes des arguments pour la campagne qu'il mène à Constantinople contre la politique de la Triple Entente.

« Sa Majesté le Sultan, écrit Djahid, est le souverain de tous les Ottomans et le Khalife des musulmans du monde entier. Il est donc naturel que tout musulman ait les yeux tournés vers Stamboul, centre du Khalifat ; mais il n'y a là qu'un lien religieux, moral, un lien de sentiment ; il serait absolument contraire à nos principes et à nos vues d'abaisser ce lien sacré au niveau d'un instrument d'intrigues politiques... Si nous nous occupons aujourd'hui des musulmans de la Chine, du Japon, de l'Amérique, ce n'est pas pour aller conquérir ces pays... Nous nous intéressons au progrès intellectuel et moral de tous nos coreligionnaires à l'étranger, mais cet intérêt est au-dessus de toute politique... La Jeune-Turquie ne sera jamais un danger pour la paix générale, un foyer d'intrigues. »

En dépit de ces déclarations du Directeur du Tanine, il semble bien que le panislamisme des Jeunes-Turcs soit plus dangereux pour certaines Puissances, et pour la France en particulier, que le panislamisme d'Abdul Hamid. Le Sultan déchu cherchait à grouper les musulmans autour du Khalifat dans un but égoïste et personnel ; les Jeunes-Turcs n'utilisent le prestige du Khalifat que pour servir leurs visées nationalistes, et on les a même vus oublier les rivalités religieuses qui éloignaient depuis des siècles les sultans de Constantinople des sultans du Maroc, pour nouer avec ce dernier pays au moyen d'officiers instructeurs des relations qui auraient semblé impossibles à établir sous le Khalifat d'Abdul Hamid. L'union des musulmans se fait aujourd'hui à la fois au nom de la religion et au nom de la politique : Stamboul, centre du Khalifat, est également le centre du constitutionnalisme, et l'on y voit arriver en même temps un envoyé des musulmans du Turkestan chinois et des émissaires des Jeunes-Egyptiens, le premier n'ayant en vue que de rendre hommage au chef de la religion, les autres ayant pour mission de s'entretenir avec les membres du comité « Union et Progrès ».

Les anciennes confréries religieuses, qui avaient eu une influence si considérable sous le règne d'Abdul Hamid, n'ont plus maintenant à s'occuper de politique panislamique ; ce rôle est joué par d'autres sociétés secrètes. La part prise par ces associations dans les événements qui ont amené le rétablissement de la Constitution est encore peu connue. Je n'ai, par exemple, appris que tout récemment, et pour ainsi dire par surprise, que les idées jeunes-turques étaient, depuis un certain nombre d'années déjà, propagées parmi les musulmans par les adeptes de la secte des « mukatawifs », organisée, sous des dehors religieux, par l'un des fondateurs du Comité « Union et Progrès», le major Tahir, maintenant député de Brousse. Le silence et le mystère dont le musulman aime à s'entourer rendent très difficiles les enquêtes que nous aurions tant d'intérêt à entreprendre sur les associations qui envoient des officiers combattre au Maroc notre influence, ou qui, comme le « Hilal Osmanié » — dont M. Piat a récemment révélé l'existence au Département — s'efforcent de ramener sous la domination ottomane les pays musulmans placés sous des dominations étrangères.

Certains journaux pourraient toutefois nous aider à suivre les progrès de la politique panislamique de la Jeune-Turquie. Sous l'ancien régime, il était interdit à la presse de traiter des questions religieuses ; mais, dès le rétablissement de la Constitution, des ulémas avisés fondèrent des journaux où ils essayèrent de prouver que les principes du Chériat (1) s'accommodaient du régime parlementaire ; le Sirati Mustakim (Conduis-nous dans le droit chemin) et le Beyan ul Hakk (La manifestation de la vérité) rendirent alors les plus grands services à la cause jeune-turque par la lutte courageuse qu'ils soutinrent contre le Volkan, organe des partis réactionnaires. Le Cheik ul Islam actuel, Moussa Kiazim, formait avec Ismaïl Hakki, sénateur et iman du Sultan, et Khalil Halid, professeur à l'Université de Cambridge, la rédaction du Sirati Mustakirn, tandis que le Beyan ul Hakk était dirigé par le vice-président de la Chambre des députés, l'uléma Moustapha Assim, et par Moustapha Sabri effendi, député de Tokat. Depuis que la Constitution est plus affermie, ces journaux laissent à d'autres organes récemment fondés, comme le Hikmet ou le Avam, le soin de répandre dans le peuple les idées de droit et de justice, et ils s'occupent plus spécialement de questions intéressant la religion et la situation des musulmans dans le monde ; et il faut reconnaître qu'ils le font avec un fanatisme dont on s'étonne de rencontrer l'expression sous la plume de si fervents constitutionnels. Chacun des numéros de ces deux revues contient des attaques très vives contre la politique suivie par la France dans ses relations avec les musulmans, et fait par contre l'éloge de l'Allemagne. Cette tendance est également très sensible dans une autre revue, qui paraît depuis quelques mois en arabe à Constantinople sous le titre de Dar ul Kihlafé (Le centre du Khalifat).

Le Téarufi Musslimyn (La connaissance des musulmans les uns les autres) est, au contraire, nettement xénophobe, et se plaint également des Français et des Allemands ; il représente ces derniers comme aussi hostiles à la Turquie que les autres Européens, et appelle l'attention du Gouvernement sur les dangers que fait courir à la Palestine et à la Syrie l'extension des colonies allemandes.

Je ne puis, aujourd'hui, qu'indiquer à Votre Excellence l'intérêt qu'aurait, pour la défense de notre situation en Algérie et en Tunisie, une connaissance plus complète de la presse religieuse musulmane. L'ambassade ne manquera pas d'y suivre avec soin les diverses manifestations de la politique panislamique des Jeunes-Turcs, aussitôt que l'arrivée du drogman, dont la nomination lui a été annoncée le 26 juillet 1909, lui aura permis d'organiser sérieusement son service de traduction.

J'ai l'honneur d'envoyer ci-joint à Votre Excellence un exemplaire des revues Sirati Mustakim, Beyan ul Hakk, Téarufi Musslimyn et Dar ul Khilafé. (...)

(1) Loi religieuse et civile musulmane."


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009, p. 116 :

"Le CUP, par ailleurs, ne rejette pas complètement le panislamisme. A partir de janvier 1913, il finance une ligue panislamique à Istanbul dont le grand vizir Said Halim est nommé secrétaire général. L'association compte des membres éminents, comme l'oncle d'Enver Halil bey [Kut]. A la veille de la Guerre, l'union des musulmans est mise en valeur par un certain nombre d'intellectuels. Ainsi, en 1913, Celal Nuri [İleri], journaliste de formation juridique, publie une brochure intitulée İttihad-ı İslam : İslamın mazisi, hali, istikbali (« L'union de l'Islam : le passé, le présent et le futur de l'Islam ») dans laquelle il met en évidence la nécessité d'une union islamique contre l'agression européenne et dans laquelle il défend la nécessité de l'appropriation des méthodes et de la technologie européenne tout en restant fidèle à l'esprit de l'islam.

Ainsi, à la suite des guerres balkaniques, les dirigeants et les intellectuels ottomans sont de plus en plus sensibles aux arguments anti impérialistes et s'intéressent de plus près aux courants nationalistes et panislamistes. Ces changements, évidemment, ont des conséquences sur leur appréhension de la situation internationale."


"Turquie", Correspondance d'Orient, n° 278, 30 janvier 1922, p. 90-91 :


" « Le panislamisme est une chimère » déclare Moustapha Kémal.

La presse de Damas publie en partie le texte d'un discours prononcé récemment à Angora par Moustapha Kémal pacha.

En voici quelques extraits :

« Nous sommes un gouvernement populaire.....

« Notre politique est claire et stable. Ce n'est pas celle du groupe démocratique ou du Parti Socialiste.... Nous ne sommes d'aucun parti, le genre d'administration que nous allons adopter ne convient qu'à nous et s'adapte à des nécessités particulières.

« Nous ne voulions ressembler à rien de ce qui existe déjà ; nous avons la fierté de vouloir être personnels.

« Nous souhaitons, la prospérité de tous les peuples d'Islam ; et nous demandons l'indépendance de tous les Gouvernements d'Islam. Nous tendons à assurer le bien-être du monde musulman.

« Mais le panislamisme, constituant un empire dont nous aurions le gouvernail, n'est qu'une chimère. Et si nous voulons donner corps à cette chimère, nous devons nous déclarer les ennemis de tous les peuples du monde ».
"


Philippe de Zara, "La bataille chinoise : Ce que la Russie combine en Asie", Le Petit Marseillais, 20 septembre 1926, p. 1 :

"Constantinople, septembre. — Je n'ai pas, bien entendu, la prétention de vous entretenir du conflit anglo-chinois ; mais Constantinople est en Turquie, la Turquie est bien près de la Russie, qui elle-même touche par tant de points à la Chine, alors !

Jamais, même au temps des tsars, les Turcs ne s'étaient autant intéressés aux faits et gestes de leurs ex-ennemis séculaires. Du Bosphore à Canton, un fil mystérieux relie les Asiatiques, dont Moscou tient le bon bout, qu'elle agite à son gré.


L'aviation soviétique, par exemple, s'étend d'une façon extraordinaire. Sans venir jusqu'en Turquie, les avions rouges survolent trop souvent la Perse et l'Afghanistan et pullulent en Asie centrale. Les armées chinoises sont ravitaillées en hommes et en munitions, via Sibérie. Les traités d'amitié ouvrent les routes d'Angora et de Téhéran jusqu'ici fermées. Les routes du Moyen-Orient sont désormais largement ouvertes et elles conduisent, comme chacun sait, aux frontières des Indes.

L'Angleterre a pu croire un instant qu'elle contrebalançait l'influence rouge par l'accord de Mossoul, comme nous l'avions cru, il y a quelques années, ruiner une autre influence par l'accord d'Angora. Rien n'y fait. Les Turcs recevront argent et munitions, mais agiront comme si rien ne s'était passé. L'Europe n'a pas fini d'être dupée par eux.


En Perse, l'influence anglaise semble s'être consolidée avec le nouveau régime de Riza Khan et, en Afghanistan, elle a réussi à se maintenir sur un périlleux et faux équilibre, cependant que l'aviation afghane n'est plus un projet et que le communisme mystique des Hindous commence à posséder des cadres sérieux. Et voici que la Chine entre désormais en bataille contre l'Occident.

Qui ne voit là l'offensive de grand style menée par la Russie contre sa concurrente traditionnelle en Asie ? Une reprise de l'éternelle lutte entre l'ours et la baleine. Sans doute, les conditions et les moyens de cette compétition, ses buts apparents même se sont modifiés, mais le fond demeure. Il se stabilise même dans l'utilisation des haines asiatiques et s'étend au delà de l'Angleterre, à tout ce qui vient de l'Occident.

L'on nous racontait récemment que, à Hong-Kong, les Européens n'arrivaient plus à trouver de domestiques chinois. Ces messieurs s'étaient syndiqués, affiliés à des sociétés secrètes communistes et ne passaient chez leurs maîtres occidentaux que le temps strictement nécessaire à leurs investigations d'espionnage. Cette correspondance ajoutait que si l'Europe ne prenait pas d'énergiques mesures, les Occidentaux, d'ici dix ans, seraient tous chassés de là-bas. Ce serait l'élimination de l'Angleterre au profit de la Russie asiatisée.

Depuis deux siècles, les Anglais, par mer, les Russes par voie de terre, montent à l'assaut du continent jaune. Celui-ci a perdu peu à peu de son isolement, il allait peut-être, être conquis à la civilisation de l'Occident, lorsque avec la guerre mondiale, est arrivée la terrible transformation de la Russie. Ce qui était autrefois concurrence entre deux Etats occidentaux est devenu maintenant lutte à mort entre deux civilisations, la Russie ayant opté pour l'Asie, croyant la mieux dompter. Une immense migration d'idées se produit avec les migrations d'hommes et d'avions. Toutes les forces primitives, toutes les anarchies locales que comprimaient les luttes anglo-russes se sont trouvées libérées et lâchées toutes frémissantes de barbarie.

Dans ce double assaut de raz de marée, trois Etats ont pu surnager et se tenir à peu près indépendantes par-dessus ou à côté de la tempête : la Perse, la Turquie, l'Afghanistan. Si l'Islamisme était encore une flamme vivante, ces trois Etats auraient pu lier solidement leurs sorts communs et agir utilement, dans un sens pacifique sans doute sur les musulmans, chinois ou hindous. Mais depuis la mort d'Enver pacha, le dernier champion du panislamisme, la partie a été abandonnée.

L'Asie centrale est aux mains des Russes qui opèrent en Chine, sous les yeux indifférents de la Turquie kémaliste, alliée des Soviets comme la Perse et comme les Afghans. Débarrassée ainsi de tout souci en Asie occidentale, la Russie peut presque en sécurité soulever l'Extrême-Orient, prendre par là une revanche des insuccès sans nombre que le communisme connaît en Europe
.

Prendre l'Europe à revers ! Tandis que nous palabrons à Genève, nous querellant autour de six ou neuf fauteuils, tandis que l'Islam a perdu sa force et son prestige modérateur, les Soviets exercent impunément leur néfaste toute-puissance dans l'Extrême-Asie. Le plus grand Etat de l'Europe est ainsi devenu l'ennemi de l'Europe et le gardien de cet esprit asiatique que l'on croyait anéanti. Et c'est l'Angleterre qui, indirectement, par la haine qu'en a la Russie, maintient l'excitation asiatique !

De tout ce brouillamini, de ces querelles fratricides des Européens entre eux, de cette trahison de l'Occident par les Soviets, pourraient bien naître du Bosphore au Japon, les plus irréductibles des nationalismes asiatiques
qu'animeraient de plus toutes les puissances antiques des religions de l'Asie.

Œuvre démocratique, dont la Russie des Soviets combine la réalisation cependant que ses ambassadeurs trônent à Paris, à Londres et à Rome. Voilà ce qu'il faut lire sous les dépêches qui viennent de nous annoncer le bombardement des côtes chinoises par la flotte britannique."

 

Voir également : Les reculs et les renoncements d'Abdülhamit II

L'indignation d'Ahmet Rıza devant les lâchetés du sultan Abdülhamit II

Abdülhamit II (Abdul-Hamid II) : un sultan autoritaire et réformateur

La montée du nationalisme arabe sous Abdülhamit II

Le projet islamiste de division et d'arabisation de l'Empire ottoman

Le conflit entre le régime d'Abdülhamit II et l'intelligentsia islamiste arabe

Les intellectuels islamistes et la révolution jeune-turque

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires 

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

La résistance d'Enver Bey en Libye (1911-1912)

L'admiration de Georges Rémond pour Enver Bey

Les anticolonialistes tunisiens et l'expérience jeune-turque  

La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)

Le nationalisme turc est-il la cause de la Grande Révolte arabe de 1916 ?

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman

Le panislamisme et le panturquisme de Nuri Paşa (frère d'Enver Paşa)

La libération nationale de l'Azerbaïdjan, dans la vision du monde de Memmed Emin Resulzade

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc

La rivalité entre Enver et Kemal : une réinterprétation communiste

L'empreinte d'Enver et Kemal sur les luttes anticoloniales du monde musulman

Le triangle Vahdettin-Kemal-Enver dans le contexte du conflit entre l'Entente et la Russie bolcheviste  

L'hypothèse d'une collusion Enver-Cemal contre la Russie bolcheviste 
 

Enver Paşa (Enver Pacha) : la fin d'un héros national

Mehmet VI et le califat ottoman dans le jeu de l'impérialisme britannique

La cause de l'indépendance turque (1919-1923) : entre le marteau britannique et l'enclume bolchevique 

Le facteur kémaliste dans les révoltes anticoloniales en Syrie

L'impact de l'oeuvre d'Atatürk sur les musulmans d'Inde

Fermeté kémaliste, mollesse hamidienne

Le contexte de l'abolition du califat en Turquie (1924)  

L'opposition du Parti républicain progressiste (1924-1925)

Les révoltes réactionnaires kurdes dans la Turquie de Mustafa Kemal

L'émir druze Chekib Arslan, la Turquie et les impérialismes