samedi 20 février 2021

La propagande "islamophile" de l'Entente contre le régime jeune-turc


Le colonel Brémond, Conseils pratiques pour les cadres de l'armée appelés à servir au Levant ou en Afrique, Paris, Charles-Lavauzelle & Cie, 1922, p. 56-60 :

"L'empire islamique arabe reconstitua rapidement une puissance méditerranéenne en conflit avec les tentatives adverses des Carlovingiens et de la papauté et avec le reste de l'empire romain qui s'effritait autour de Byzance. Il est à noter que les khalifes adoptèrent les formes administratives byzantines et perses en leur donnant simplement des noms arabes.

D'après le Coran, la seule condition imposée par le Prophète à ses successeurs est d'être koréichite, c'est-à-dire d'appartenir à la tribu noble de La Mecque qui portait ce nom et avait la garde du « Bit Allah », la Maison de Dieu, lorsque N. S. Mohammed commença son apostolat.

Il est évident que le sultan turc, qui n'est même pas arabe, ne remplit pas cette condition. Mais, tandis que, dès le début de la papauté et malgré ses efforts, les pouvoirs spirituels et temporels se sont séparés chez les chrétiens, chez les musulmans, au contraire, le pouvoir temporel, signe de la grâce d'Allah, entraîne le pouvoir spirituel ; il n'y a eu qu'une exception au moment des sultans seldjoukides. Les musulmans, à l'heure actuelle, se rendent tous compte que la disparition de la Turquie, seul Etat musulman indépendant, est un dommage pour l'Islam. Ils ne la désirent donc pas ; mais leur résistance à cet événement est loin d'être uniforme. Elle n'est pas sans quelque ressemblance avec celle qui se manifesta chez les catholiques contre la disparition des Etats du pape.

Il existe d'ailleurs, chez beaucoup de Turcs cultivés (mais pas dans le peuple qui demeure obstinément fidèle à son padishah khalifa), l'opinion que le sultan aurait intérêt à abandonner son caractère religieux pour devenir un souverain civil ; c'est la même catégorie de Turcs qui envisage l'abandon des caractères arabes et l'emploi des caractères occidentaux, réforme à laquelle le clergé musulman est formellement opposé, mais qui est déjà pratiquée en Albanie.

Il est à noter, d'ailleurs, que l'islamisme des Turcs dirigeants est très sujet à caution ; au cours de la guerre, assiégés dans le fort Djiad, à La Mecque, ils n'ont pas hésité à tirer sur le « Bit Allah » que leurs obus ont atteint, tuant et blessant des musulmans en prière dans le temple, sans aucune utilité militaire.

A Médine, le général Fakri-Pacha [Fahrettin Paşa] avait fait dépouiller le tombeau du Prophète et envoyer à Constantinople les objets précieux qu'il contenait [ces reliques sont toujours conservées au palais de Topkapı], notamment le fameux diamant Koukab (l'Etoile). Il fit raser toutes les maisons autour du temple pour le transformer en réduit, dans lequel il fil arriver la voie ferrée, faisant de ce lieu vénéré, sa gare, son magasin et son poste de commandement [le patrimoine architectural de Médine sera en fait largement détruit sous la dynastie des Saoud, pour des raisons dogmatiques (les wahhabites s'étaient déjà lancés dans cette entreprise au début du XIXe siècle) et pratiques]. Pendant ce temps, le malik Hossein ben Ali, qui, lui, est un koréichite, nous interdisait de couper l'eau à la ville de Médine pour ne pas empêcher les ablutions de la prière, et défendait aux aviateurs anglais de survoler le temple et de le bombarder, interdictions qui ont enlevé la possibilité de prendre la ville.

Fakri-Pacha a, d'ailleurs, amené des officiers allemands jusqu'à Médine. Nos détachements en ont tué plusieurs sur la voie ferrée.

Enfin, au cours de la guerre, imitant ses maîtres allemands qui reprenaient le culte d'Odin et de Wotan [le régime de l'Allemagne wilhelmienne reposait sur l'alliance entre les Hohenzollern (une dynastie passée du calvinisme au luthéranisme) et les Junkers (aristocratie prussienne et luthérienne) : à noter que le général Ludendorff ne deviendra un anti-chrétien convaincu et déclaré que sous Weimar], Enver-Pacha fit officiellement reprendre les vieux cultes turcs antérieurs à la conversion de leurs hordes à l'Islam [Enver était un musulman croyant et pratiquant (ce qui était connu de son entourage), bien que partisan résolu de la modernisation de la société et de l'Etat ottomans, ainsi que du multi-confessionnalisme]." 

Voir également : La montée du nationalisme arabe sous Abdülhamit II

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