dimanche 14 février 2021

La gouvernance de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en Syrie (1914-1917)


Le capitaine M. Larcher (Maurice Larcher), "La guerre turque dans la Guerre mondiale, III. Campagne d'Egypte, Sinaï, Palestine, Syrie", Les Archives de la Grande Guerre et de l'histoire contemporaine, n° 44, 1922 :

"Le Corps expéditionnaire turc n'ayant pu pénétrer dans le delta du Nil, sa dislocation immédiate s'imposait ; l'absence de voies ferrées de ravitaillement ne permettait pas de le maintenir concentré dans la région de Gaza. Djemal fit remonter en Syrie les 10e et 25e divisions et renvoya au Hedjaz les éléments qu'il en avait fait venir. Un corps de 3.000 hommes (3 bataillons, 2 batteries de montagne, 1 escadron de méharistes) resta seul sur la frontière fournissant des postes dans les oasis de l'Est du Sinaï : El Arich, Magdaba, Kasbat en Naklé ; l'occupation de ces points d'eau couvrait parfaitement la Palestine même contre les rezzous de Bédouins. Le colonel Von Kress avait le commandement du désert, avec poste de commandement à Ibni près de El Arich et inspection des étapes à Bir Séba.

Djemal Pacha n'avait nullement renoncé à l'invasion de l'Egypte, considérée comme terre musulmane irrédente par l'Empire ottoman. Mais il était privé des 8e, 10e et 25e divisions envoyées aux Dardanelles, du 13e corps envoyé à Bagdad et Bitlis ; la campagne de Gallipoli absorbait peu à peu toute son artillerie, ses mitrailleuses, ses régiments instruits ; en dehors des 41e, 43e et 44e divisions en voie d'organisation, il ne lui restait que 12 bataillons pour défendre le Sinaï, et toute la Syrie-Cilicie.

Or la propagande des Alliés entretenait une agitation permanente parmi les populations de sa zone de commandement. Djemal voyait en août 1915
[au printemps 1915] les Arméniens du Zeitoun et d'Ourfa se révolter, ceux du Djebel Moussa (N. d'Antioche) s'échapper en Egypte sur les navires de l'escadre française. Il avait, par les archives saisies dans les consulats alliés, la preuves des sympathies de notables Libanais pour la France. Il savait l'émir de la Mecque prêt à la révolte et était mis sur la trace d'un vaste complot des Arabes musulmans de Syrie en liaison avec le Comité syrien du Caire. Ses côtes étaient bloquées depuis janvier 1915 par l'escadre de Syrie qui opérait des bombardements et des destructions ; le 14 décembre 1914, le croiseur « Doris » avait à Alexandrette débarqué un détachement qui n'avait rencontré aucune résistance.

Djemal consacrait donc toutes ses forces à assurer la sécurité de son gouvernement. A l'intérieur, il faisait déporter ou pendre les notables compromis dans les documents interceptés (émir Omar, petit-fils d'Abdel Kader). Il appelait auprès de lui l'émir Faïsal en réalité en qualité d'otage. Il levait de nouvelles troupes et faisait fortifier les côtes les plus menacées : Mersine, Payas et les ports. Ces mesures préventives atteignirent leur but : la Syrie-Cilicie ne fut pas troublée pendant tout le reste de la guerre, quoique la rigueur de Djemal eût achevé d'indisposer les populations contre le conquérant turc." (p. 1713-1715)


M. Talha Çiçek, War and State Formation in Syria : Cemal Pasha's governorate during World War I, 1914-17, Londres, Routledge, 2014 :


"(...) Cemal espérait probablement faciliter la communication directe de l'Etat ottoman avec ses citoyens en Syrie via la langue turque. L'imposition du turc aux Syriens faisait partie de la destruction des éléments intermédiaires, tels que les notables, entre l'Etat et les Syriens. De cette manière, l'Etat n'aurait pas besoin d'un médiateur pour s'exprimer auprès de ses citoyens arabes. Par ailleurs, Cemal ne visait pas un remplacement total de la culture arabe en Syrie par un équivalent turc. Comme cela sera détaillé au chapitre 5, Cemal s'est engagé, dans une certaine mesure, à protéger l'héritage arabe de la Syrie avec sa restauration de monuments historiques construits dans le style arabe, et a également ouvert des écoles d'enseignement en arabe, comme dans le cas de l'école Salahiyya." (p. 52-53)

"(...) Martin Strohmeier note dans son article sur la Salahiyya que Cemal Pacha a soutenu l'éducation des chrétiens et des musulmans ensemble, et a donc promu un brassage d'étudiants des deux religions à l'école des filles de Beyrouth. Pour plus de détails, voir : Strohmeier, Al-Kulliya as-Salahiya, p. 6." (p. 202, note 120)

"Bien que Cemal était assez méfiant à l'égard des Allemands et s'était battu pour empêcher leurs efforts de créer une zone d'influence (peut-être une colonie à l'avenir), il n'a pas hésité à utiliser l'expérience allemande dans ses projets de développement en Syrie. Il pensait que les Allemands devraient contribuer en tant que superviseurs à la réorganisation de l'armée et de la marine ottomanes, ainsi que des systèmes administratifs, financiers et éducatifs ottomans, et de l'agriculture et de l'industrie de l'Empire ottoman, en particulier en Syrie. En lien avec ces considérations, Cemal employa un grand nombre d'Allemands au service de la 4e armée. Le plus éminent d'entre eux était le constructeur ferroviaire Meissner Pacha [Heinrich August Meissner], chargé de construire la branche égyptienne du chemin de fer du Hijaz pour la conquête de l'Egypte. Pour le développement moderne des villes syriennes, il recruta le professeur Zürcher [Max Zürcher, un Suisse alémanique] comme superviseur. De même, pour la restauration des monuments historiques de Syrie, il nomma Theodor Wiegand comme superviseur." (p. 158-159)

"Une autre activité remarquable menée par Cemal a été la restauration de monuments. Vers la fin de l'année 1916, il a lancé une initiative pour la restauration de monuments en Syrie des périodes byzantine, islamique et turque (pré-ottomane et ottomane). Selon Wiegand, grâce à ces efforts, Cemal espérait éveiller une compréhension du passé parmi la population. A cette fin, il confia à Theodor Wiegand, officier allemand et spécialiste des monuments, la direction du Commandement de la protection des monuments (Denkmaelschutzkommando), qui a été créé pour déterrer, protéger et restaurer les monuments historiques de la Syrie. Les objectifs de l'entreprise ont été décrits par Cemal Pacha comme suit :

1. La création d'une agence d'inspection fiable pour la préservation des monuments ; 2. L'enlèvement de nouveaux bâtiments à l'intérieur et autour des bâtiments anciens, le nettoyage des ruines et l'interdiction d'utiliser les ruines comme matériaux de construction ; 3. L'amélioration des routes d'accès aux sites en ruine et la création de logements appropriés pour faciliter les visites des [touristes] nationaux et étrangers.


Wiegand a mené un projet avec son équipe pour inventorier les monuments de Syrie. Ils ont préparé deux albums. Le premier a été publié à Berlin avec le soutien de Cemal Pacha et un financement de l'armée. En outre, en 1920, une autre publication a été publiée, celle-ci concernant les activités de cette commande, à Berlin et Leipzig avec une préface de Von Kress. Ces livres contiennent non seulement des informations sur les monuments syriens, mais donnent également des détails sur la géographie de la région, la structure de ses vallées et montagnes, etc. Le premier livre d'inventaire peut être vu comme une tentative du Cemal Pacha pour accroître la "lisibilité" de ces terres qu'il dirigeait, très probablement pour pénétrer d'une manière plus sophistiquée et d'empêcher le trafic illégal de ces monuments vers l'Europe.

En plus de ces efforts d'inventaire, le Commandement pour la protection des monuments a restauré des monuments des périodes byzantine, arabe et turque. L'intervention de l'équipe de Zürcher et Wiegand a sauvé les ruines de l'époque byzantine de la destruction totale. De même, les mesures de Cemal Pacha ont empêché la décomposition de la loge (Tekke) et de la mosquée de Sinanie, qui est un exemple de l'harmonie des idées artistiques arabe et turque. La mosquée Selimiye de Damas, l'un des exemples les plus remarquables de l'architecture ottomane, également mêlée au style arabe, a été également restaurée à l'initiative de Cemal Pacha. Ces deux bâtiments ont été restaurés par l'architecte turc Mehmet Nihad Bey. Le ministère des Vakıf a envoyé de l'argent pour la restauration de la mosquée Selimiye et de l'hospice de Süleymaniye (imarethane). A la demande de Hüseyin Vassaf au "second conquérant de l'Egypte", Cemal "restaura, décora et meubla" la tombe de Muhyiddin al-Arabi, l'une des figures les plus importantes de l'histoire soufie. Le tombeau a été construit par le premier conquérant de l'Egypte, Selim II.

Pendant la guerre, le journal français [sic] Journal de Genève a attaqué Cemal pour avoir abandonné à la ruine les monuments de la période islamo-arabe. Cependant, selon Von Kiesling, qui a écrit un livre sur les activités de restauration menées en Syrie pendant la guerre, "il est regrettable [de suggérer] que l'influence de Cemal Pacha n'ait pas touché cet exemple d'architecture islamique, qui appartenait à la période pré-turque". Il ajoute qu'auparavant personne n'avait pris soin des toits et des murs endommagés des monuments de la période islamique pré-turque. De même, si Cemal n'était pas intervenu pour protéger ces bâtiments, les faïences de leurs murs intérieurs auraient été vendues par des antiquaires à des prix énormes. Il ressort d'un document ottoman que Cemal Pacha a confisqué les bâtiments autour de la mosquée des Omeyyades et de la mosquée Aziziye. Le ministère des Vakıf a envoyé 100.000 qurush [piastres] pour la restauration à Cemal. C'était très probablement pour nettoyer les environs de ces bâtiments historiques.

Les projets de Cemal Pacha concernant la transformation de la structure des villes de Syrie et la restauration de ses monuments indiquent également qu'il ne les considérait pas comme des efforts séparés. Il s'est plutôt efforcé d'accroître la présence de l'Etat en Syrie par rapport à tous ses bâtiments. (...)

Il avait également préparé des plans détaillés pour les bâtiments qu'il avait l'intention de construire sur ce boulevard [à Damas], comme un bain public (hamam), un hôtel, des bâtiments gouvernementaux tels qu'un palais de justice, un bureau de poste et de télégraphe et un bâtiment municipal. Enfin, il a également planifié la construction de fontaines, de cascades et de terrasses dans le parc. (...)

On peut déduire de ces projets que l'un des objectifs les plus importants de Cemal Pacha en Syrie était de renforcer le sentiment de la présence de l'autorité de l'Etat parmi les citoyens syriens de l'empire, en augmentant la visibilité du gouvernement dans les espaces urbains. D'autre part, en examinant ses plans et activités de restauration, on peut conclure que Cemal Pacha espérait également rendre l'héritage historique de la région visible dans les villes appartenant aux périodes byzantine, islamo-arabe et ottomane, qui peuvent être considérées comme des éléments essentiels de l'identité des peuples syriens.

Le consul d'Autriche à Damas a interprété les objectifs des travaux publics et des restaurations de Cemal Pacha dans les villes syriennes comme une tentative d'élever ces terres au niveau de l'Egypte. Il a essayé de démontrer aux Syriens que leur gouvernement était autant capable que celui de la Grande-Bretagne en termes de développement et que le gouvernement ottoman pouvait réaliser en Syrie ce que la Grande-Bretagne avait fait en Egypte. Cependant, a ajouté le consul, étant donné l'arrêt du programme de construction de Cemal, une profonde division s'était formée entre les parties nouvellement construites des villes et les anciennes." (p. 194-196)


Auguste Sarrou, Rapport du Chef de Bataillon Sarrou sur la situation de la Syrie, Port-Saïd, 15 mars 1917 :


"Les allemands avaient beaucoup développé leur influence au début de la guerre, surtout dans les milieux syriens musulmans. Ils se faisaient passer pour les protecteurs de l'Islam. Mais, à la suite des mesures de répression des Turcs contre les notables musulmans, et l'expérience malheureuse du régime Germano-Turc, les Syriens musulmans ont cessé d'aimer les Allemands.

Les Turcs eux mêmes ne sympathisent pas avec leurs alliés. Djémal Pacha n'a jamais cessé d'être en désaccord avec les Officiers du Kaiser. Cette influence ne fait que diminuer de plus en plus, au fur et à mesure que les malheurs des Turcs augmentent et que les Allemands évacuent la Turquie. On comptait près de 3000 officiers, sous-officiers et soldats allemands répandus dans toute la Syrie il y a quelques mois. Aujourd'hui, il en resterait 300 à 400." (p. 7)

"Le ravitaillement des troupes turques en vivres est assuré difficilement et d'une manière incomplète dans la Syrie du Nord. Il semble que ce ravitaillement est beaucoup mieux assuré dans la partie sud de la Palestine." (p. 11)

"En ce qui concerne l'administration, il faut tenir compte de ce que la Syrie ne constitue pas un pays uniforme par sa race, sa civilisation, sa religion et son administration.

Il y a en Syrie des Ilots de population formant de vraies petites nationalités comme les Ansarieh [Alaouites], dans la région de Lattaqieh-Alexandrette, les Libanais au Mont Liban, les Druses au Liban, Djebel-Druse et Lejjah, la colonie Tcherkesse du Rechaya Hasbahah ; la colonie Magrébine et la Colonie Kurde de Damas et environs, et les tribus nomades des confins syriens depuis Deir ez Zor sur l'Euphrate jusqu'à Maan et Karak au sud ; enfin, dans la plupart des villes, les Juifs.

Or, sauf les tribus nomades, presque toute la Syrie est administrée par les Turcs suivant le régime adopté pour tout l'empire ottoman. Or les lois qui gouvernent cet empire dérivent en grande partie des lois et règlements français adaptés au pays. Je connais ces lois et règlements que j'ai été appelé à étudier, surtout dans leur application, pendant plus de 10 ans de contact avec les fonctionnaires turcs, alors que j'étais chargé de la réorganisation de la gendarmerie ottomane. On peut affirmer que ces lois bien appliquées sont très suffisantes pour administrer le pays convenablement. Il est donc inutile de bouleverser un système d'administration connu et fonctionnant depuis si longtemps, et qui ne demande qu'à être bien appliqué et perfectionné pour donner satisfaction à tous : administrés et administrateurs.

C'est donc la loi des vilayets, surtout celle qui avait été mise en vigueur un peu avant la guerre actuelle qui doit être conservée partout où l'administration turque avait réussi à s'établir. Les syriens fourniront eux mêmes de très bons fonctionnaires. Il suffirait d'un contrôle français pour assurer le bon fonctionnement du système administratif et pour proposer tous les perfectionnements nécessités par l'expérience du passé.

Quant aux parties non soumises complètement à l'administration turque, telles que les confins du désert, le système des bureaux arabes parait tout indiqué." (p. 13-15)

Source : https://archives.saltresearch.org/handle/123456789/34385


Le colonel de Piépape (commandant du détachement français en Palestine), bulletin politique et militaire n° 2, 6 juin 1917, source : Les armées françaises dans la Grande Guerre (ministère de la Guerre), tome IX, volume 1, volume d'annexes, Paris, Imprimerie nationale, 1935,
p. 366-367 :

"L'arrêt des troupes anglaises devant Gaza est habilement exploité, par Djemal Pacha, dans les milieux musulmans de Syrie, en vue de détacher de l'Entente les personnages qui lui étaient précédemment favorables. Une grande publicité est donnée à l'effort accompli par l'armée turque sur le front de Palestine ; les diverses circonscriptions administratives envoient des délégations aux armées pour y constater la valeur des défenses et le bon état des troupes.

Toutefois, bien que la situation apparente soit susceptible d'améliorer le moral de la population, le papier-monnaie reste très bas, aux environs de 32 piastres or 0/0.

L'emprisonnement des notables de Beyrouth et les menaces contre les chefs des grandes familles du Liban n'ont pas fait remonter le cours.

La récolte des céréales en Syrie est médiocre ; la quantité réclamée pour l'armée de Palestine ne pourra être fournie : 150.000 tonnes seulement pourront être fournies au lieu de 200.000. La famine règne toujours dans le Liban et à Beyrouth ; à Damas, le prix de la farine a baissé.

Djemal Pacha s'applique à gagner les Druses du Haouran ; il cherche tout au moins à prévenir une révolte en se montrant très conciliant avec eux. Les émissaires Druses ont déclaré au chérif [de La Mecque] qu'ils partiraient volontiers en guerre, mais seulement lorsque les troupes arabes arriveraient à proximité de leur pays. Une mission envoyée par le chérif, à laquelle s'est joint le capitaine Lawrence, visite le Djebel Haouran et obtiendra peut-être quelques résultats.

Les Ansariés ont cessé de fournir au gouvernement turc les maigres contingents de volontaires qui leur avaient été réclamés ; ils ne vivent pas pour autant dans un état de révolte, et la médiocrité de leur armement les empêche de tenter, à eux seuls, quelque chose contre les Turcs."


Le commandant Larcher (Maurice Larcher), "La campagne du général de Falkenhayn en Palestine (1917-1918)", Revue militaire française, n° 52, 1er octobre 1925 :


"Les différents chefs [militaires] se réunissaient pour discuter entre eux, et chacun de ces voyages prenait des semaines [en 1917]. En mai, Enver et le colonel Dommes s'étaient rendus à Kreuznach. Le général de Falkenhayn avait passé presque un mois en Haute-Silésie, à Berlin et au Grand Quartier allemand (juillet, août). Djemal vint en août à Constantinople exercer une pression énergique sur les décisions ; la Direction suprême en débarrassa Enver en invitant Djemal à visiter les fronts d'Allemagne, d'où il télégraphiait ses instructions à Damas. Le Quartier Général de Yilderim [groupe d'armées germano-ottoman] fut transféré à Alep dans les premiers jours de septembre, laissant le colonel Dommes provisoirement à Constantinople. Enver envoya le général de Falkenhayn en reconnaissance au front du Sinaï en septembre. Même le colonel von Kress demandait l'autorisation de venir s'expliquer au Grand Quartier ottoman.

Cependant les préparatifs anglais au Sinaï étaient de plus en plus évidents, quoique l'Angleterre se flattât de les tenir secrets. L'attention des Turcs avait été éveillée au printemps par la prise de commandement du général Allenby, chef réputé qui était enlevé au front de France certainement en vue d'une puissante offensive. L'arrivée des renforts britanniques et indiens était signalée par les agents de renseignements de Port-Saïd les unités nouvelles étaient identifiées par dépositions de prisonniers. La radiogoniométrie allemande repérait de nouveaux quartiers généraux de division. L'escadrille allemande n° 300 avait la maîtrise de l'air du Sinaï au Caire, malgré des pertes cruelles; elle signalait l'augmentation de la densité dans les arrières anglais. En fin septembre, les Turcs évaluaient l'armée Allenby à 6 divisions d'infanterie 84.000 hommes, 2 divisions de cavalerie au moins (70 escadrons, 15.000 sabres) et une nombreuse artillerie (30 pièces par division d'infanterie, artillerie lourde d'armée) ; ils croyaient savoir que les Anglais attendaient encore une division des Indes et 40 batteries. En face de cette masse, le colonel von Kress disposait de 21.000 fusils en très mauvaise condition.

Une décision immédiate s'imposait ; elle ne pouvait être que de transporter la 7e armée tout entière au Sinaï. Le général de Falkenhayn, évité par Djemal et repoussé par Enver, menaça d'en appeler à la Direction suprême ; il eut enfin gain de cause. Le 28 septembre, il reçut le commandement du Sinaï, où la 7e armée allait être transportée et où les troupes du colonel von Kress prenaient la dénomination de 8e armée.

Cette solution était incomplète et hérissée de difficultés, car Enver ménageait la puissance de Djemal en lui laissant un royaume.


Djemal conservait le gouvernement de la Syrie centrale et de l'Arabie occidentale, avec la 4e armée (8e et 12e corps à la garde des côtes de la Méditerranée, 7e corps en opérations au Yémen). Il perdait la Palestine du sud (Sandjak de Jérusalem), le front du Sinaï et les troupes de ce front (7 divisions). En apprenant à Kreuznach cette transformation, il entra dans une violente colère contre Yilderim et son chef [Falkenhayn], qui ne pouvaient plus compter sur son aide. Or Yilderim avait absolument besoin de cette aide. Il devait transporter la 7e armée vers le sud en utilisant les voies de communication de Syrie ; il ne pouvait alimenter ses troupes sur un front désertique qu'avec un appoint de vivres de Syrie (blé du Hauran et du Moab) ; il serait redevable de sa sécurité en Palestine à Djemal, qui régnait sur les zones latérales et arrière. Cette solution bâtarde entrait en application avant que la Direction suprême se décidât à intervenir ; le général Ludendorff se réservait de juger les événements qu'il s'était contenté de subir : « Les autorités locales (Yilderim) croyaient pouvoir surmonter toutes les difficultés avec l'appui que leur prêtait le Grand Quartier (allemand) ; elles ont trop fait confiance aux Turcs. Les gens de Constantinople (Allemands et Enver) se faisaient de la situation une idée trop favorable et la transmettaient telle quelle au Grand Quartier (allemand). »

Quoi qu'il en fût, Yilderim était maintenant en face de nouveaux problèmes à résoudre sans l'appui sincère des autorités turques de Syrie, civiles ou militaires : 1° transporter la 7e armée au Sinaï ; 2° faire échouer l'offensive anglaise imminente." (p. 41-43)


"Informations", L'Asie arabe, n° 30, 30 août 1920 :

"De Rome, 29 août à l'Information (dépêche) :

L'émir Feyçal est parti pour Milan, d'où il se rendra à Lucerne.

Avant de quitter Rome, il a fait des déclarations relatives à la situation en Syrie au rédacteur d'un journal romain.

Selon lui, les Syriens ne sont pas hostiles à la nation française ; mais ils sont irrités contre les autorités militaires d'occupation, qui ont aliéné à la France les sympathies mêmes des Maronites qui étaient favorables à la République.

L'émir dit que le programme des autorités militaires de Beyrouth consiste à créer des divisions entre musulmans et chrétiens
qui, jusqu'ici, vivaient fraternellement.

Il a fait un violent réquisitoire contre le général Gouraud, qu'il accuse d'avoir établi un régime de terreur qui dépasse en cruauté celui de Djemal pacha « qui, au moins, respectait les formes ».


L'annexion à la montagne des régions syriennes de l'est et de l'ouest est, dit-il, d'une violence qui ne peut durer. La Syrie intérieure ne peut vivre sans un débouché à la mer, et les villages du littoral syrien se sont toujours montrés hostiles à la politique militaire du général Gouraud, qui a voulu forcer les populations syriennes à s'unir au grand Liban.

« Territorialement, les Syriens revendiquent une zone qui, historiquement, géographiquement, ethnographiquement, moralement, linguistiquement et économiquement, constitue la patrie syrienne.

« Tel est le programme nationalissime syrien dont les chefs sont actuellement dispersés.

« Trente-sept d'entre eux ont été condamnés à mort, tous pour accusation de connivence avec les ennemis de la France, et quatre cents ont cherché asile dans les régions limitrophes. »

L'émir Feyçal, après ce réquisitoire contre la politique française en Syrie, ne manque pas, afin de se concilier l'opinion italienne, de rendre hommage « à la politique libérale adoptée par l'Italie en Albanie et en Tripolitaine, qui rend possible l'établissement de relations cordiales entre l'Italie et la Syrie »."


Voir également : La montée du nationalisme arabe sous Abdülhamit II

Le conflit entre le régime d'Abdülhamit II et l'intelligentsia islamiste arabe

Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

Le gouvernorat de Cemal Bey (futur Cemal Paşa) à Adana (1909-1911)

L'amitié entre Georges Rémond et Cemal Paşa (Djemal Pacha)

L'autonomie d'Enver et Cemal par rapport au Comité Union et Progrès

Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque

Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha)

Cemal Paşa (Djemal Pacha) et les orphelins arméniens en Syrie : une politique d'intégration

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre

Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens

L'intégration scolaire et militaire des déportés arméniens

Le nationalisme turc est-il la cause de la Grande Révolte arabe de 1916 ?

Les Arabes ont trahi l'Empire ottoman

"Les" Arabes ont-ils vraiment "sauvé" les Arméniens ? Les exactions des bandes tribales arabes contre les Arméniens durant la Première Guerre mondiale et peu après