dimanche 28 février 2021

Enver Paşa (Enver Pacha) et l'indépendance du Nord-Caucase (1918)



Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 248-250 :


"Au cours des dernières semaines de la guerre, Enver a rappelé à plusieurs reprises à Nuri [son frère] et Halil [son oncle] l'importance de garantir l'indépendance de l'Azerbaïdjan et du Caucase du Nord. Il a ordonné à Nuri de contacter les consuls britannique et américain à Téhéran et de les informer que l'Allemagne avait l'intention de déployer une force militaire à Bakou, dans l'espoir que cela inciterait Londres et Washington à reconnaître l'Azerbaïdjan. (...)

Le retrait de la Bulgarie de la guerre et l'effondrement du front macédonien ont incité Enver à rappeler la 10e division de Batoumi et la 15e de Bakou pour protéger Istanbul. Etant donné que l'embarquement de la 10e division bloquerait les installations portuaires de Batoumi pendant plusieurs semaines, il a été décidé d'envoyer la 15e division au Daghestan dans l'intervalle plutôt que de la laisser inactive en Transcaucasie. La libération du Daghestan offrirait à la fois une plus grande sécurité à Bakou et donnerait au gouvernement de la République des Montagnards du Caucase du Nord une chance de s'établir et peut-être d'obtenir sa reconnaissance.

Ne comptant que 2.200 hommes, la 15e division sous le commandement du colonel circassien ottoman Süleyman İzzet a marché vers le Nord le long de la côte caspienne pour rejoindre la force mixte de volontaires ottomans et d'irréguliers daghestanais de Berkok [le major İsmail Hakkı Berkok]. L'ancienne ville de Derbent, défendue par un méli-mélo de soldats russes et arméniens, est tombée le 6 octobre. Une semaine plus tard, Yusuf İzzet Pacha et les responsables de l'UMA [l'Union des Montagnards alliés du Caucase du Nord] ont organisé une cérémonie pour célébrer la restauration du gouvernement de l'UMA dans le Caucase du Nord. Les thèmes panislamique et pantouranique étaient absents. En effet, le président du Caucase du Nord, Tapa Tchermoev, a souligné dans ses premiers décrets la nature politique, et non fraternelle, de la relation UMA-ottomane et l'a comparée à l'aide de l'Allemagne à l'Ukraine et à la Géorgie. Il a souligné les principes libéraux de la République et sa reconnaissance des droits de tous, indépendamment de l'appartenance ethnique ou de la religion. Pour souligner le thème de l'œcuménisme, à la demande des Ottomans et des Caucasiens du Nord, des prêtres orthodoxes géorgien et russe, et un rabbin juif ont participé à la cérémonie.

Tchermoev avait des raisons de souligner la nature instrumentale des relations ottomano-nord-caucasiennes. Ecrivant depuis Istanbul en juillet, [Haïdar] Bammate [un Koumyk] l'avait averti, "au conseil des ministres, il n'y avait pas de programme ni même la moindre sympathie fiable pour nous". A l'exception d'Enver, expliqua-t-il, les unionistes étaient indifférents voire hostiles aux Nord-Caucasiens. Comme l'Azéri [Naki] Keykurun, Bammate avait trouvé l'élite politique ottomane plutôt distante envers les musulmans du Caucase, et en partie pour cette raison, Bammate avait donné la priorité au fait de courtiser l'Allemagne.

Lorsque, le 2 octobre, Enver a appris la décision de l'Allemagne de se rapprocher des Etats-Unis pour arranger un règlement de paix et mettre fin à la guerre, il a câblé à Nuri, en lui disant : "nous avons perdu la partie". "Dans notre état", a-t-il poursuivi, "garantir l'indépendance de l'Azerbaïdjan est extrêmement important." A cette fin, il a convaincu Nuri et Halil Pacha que les Azéris devaient s'entendre avec les Arméniens et traiter directement avec les Américains et les Britanniques. Il a prédit qu'un règlement de paix serait bientôt mis au point et reposerait sur le principe de l'autodétermination ethnique. Il a ordonné que la 5e division, désormais déployée dans le Haut-Karabakh, soit placée en dernier dans l'ordre du retrait dans l'espoir que la paix serait conclue avant qu'elle ne puisse être déplacée, permettant ainsi au personnel ottoman de continuer à entraîner l'armée azérie. Il a instamment demandé que certains membres du personnel se portent volontaires pour acquérir la citoyenneté locale afin qu'ils puissent rester légalement et ainsi poursuivre leur mission de formation, et a ordonné que davantage d'armes soient envoyées pour les Azéris et les Caucasiens du Nord, tant que cela était encore possible. Reconnaissant que le développement de l'Azerbaïdjan nécessitait plus qu'une armée puissante, il a demandé à Halil d'y envoyer également des experts juridiques, éducatifs et autres.

Face à une défaite inévitable, Talât en a conclu que lui et son cabinet devaient démissionner. Après tout, la guerre avait été leur projet. Malgré les objections du ministre de la Justice Halil (Menteşe), du ministre de l'Education Nâzım Bey et d'Enver, qui souhaitaient tous voir d'abord les conditions que l'Entente pouvait offrir, Talât prit la décision de démissionner le 8 octobre. Malgré cela, l'esprit d'Enver continua de tourner à la recherche d'un moyen de maintenir l'indépendance du Caucase. Le lendemain, il a écrit au représentant ottoman en Suisse, l'Egyptien Fuad Selim, pour lui dire d'envisager la possibilité pour l'Azerbaïdjan et le Caucase du Nord de conclure un accord avec les Britanniques, peut-être en échangeant l'accès aux ressources naturelles contre une garantie d'indépendance. Enver a même flirté avec l'idée de s'installer en Azerbaïdjan et de poursuivre la guerre. Il avait élaboré des plans d'urgence pour la mise en place d'un mouvement de résistance en Anatolie orientale et en Transcaucasie contre l'Entente si la guerre devait mal tourner."

Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires  

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