mardi 12 janvier 2021

L'officier français Auguste Sarrou : un témoin de premier plan de la révolution jeune-turque


Loubna Lamrhari, "L'obsession allemande dans la production du savoir militaire français sur l'armée ottomane et turque (1883-1933)", in Güneş Işıksel et Emmanuel Szurek (dir.), Turcs et Français. Une histoire culturelle, 1860-1960, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014 :

"Pour le lieutenant-colonel Sarrou, comme pour l'ensemble des officiers français, la révolution de 1908 a été largement inspirée par la Révolution française. Auguste Sarrou (1874-1968) est né en Grèce. Il a étudié au collège Saint-Benoît, à Istanbul, puis intégré l'armée française en 1894. Il a participé à la mission de réorganisation de la gendarmerie en Macédoine, au service de l'Empire ottoman jusqu'aux guerres balkaniques. Dans son ouvrage La Jeune-Turquie et la révolution, il s'interroge : l'Empire ottoman de l'époque d'Abdülhamid, tout comme celui de l'époque jeune-turque, sont pro-allemands. Comment se fait-il que les Jeunes-Turcs, guidés par les principes de la Révolution française, n'aient pas souhaité rompre avec la tradition allemande ? Pour expliquer ce qu'il considère comme une anomalie historique, l'auteur souligne le rôle des propagandes de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Il accuse ces deux pays « aux diplomaties désappointées » d'avoir inondé la France de fausses nouvelles « afin d'ébranler la sympathie de la presse française à l'égard du nouveau régime ». (...)

Il n'y a pas d'attaché militaire français dans l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale. Les archives militaires, postérieures à la guerre, expriment le regard rétrospectif des officiers français sur les choix ottomans de 1914. Pourtant, malgré le changement de contexte, le questionnement français sur la place de l'Allemagne dans l'Empire ottoman ne connaît pas d'inflexion significative. Les militaires français posent la question en termes simples : l'influence allemande explique-t-elle l'alliance germano-ottomane de 1914 ? L'attaché militaire Sarrou répond par la négative, invoquant la supériorité de la position française dans la Turquie d'avant 1914. La mission militaire de Liman von Sanders n'ayant pas eu d'impact significatif, le choix de l'Allemagne ne fut envisagé qu'en l'absence d'option alternative. L'erreur serait, en réalité, celle de la France, qui n'aurait pas su répondre aux attentes ottomanes — « C'est la faute aux alliés ! », s'exclame rétrospectivement l'attaché militaire français. La logique argumentative est analogue à celle utilisée lors du remplacement de la « mission militaire française » par la mission allemande de von der Goltz en 1883." (p. 156-158)


Le capitaine Sarrou un officier français au service de l'Empire ottoman. Dix ans de séjour en Turquie ou la réorganisation de la gendarmerie ottomane (1904-1914), Istanbul, Isis, 2002 :


"Les résultats acquis durant cette période de direction française furent considérables tant au point de vue technique qu'au point de vue de l'influence morale et politique de la France.

Au point de vue technique la gendarmerie ottomane venait d'être réorganisée sur une base générale avec une méthode active et féconde qui devait progressivement amener cette arme à un degré d'instruction et de perfectionnement égal à celui des mêmes organisations des grandes puissances d'Occident.

Le commandement général et l'inspection générale trouvaient l'un et l'autre dans l'organe du comité technique une sécurité absolue dans les décisions à prendre, une facilité d'analyse et d'élaboration des diverses lois et des différents règlements, une collaboration étroite et une unité de vue des plus heureuses pour ces deux organismes.

Par le comité technique, qui recherchait et obtenait le concours et la collaboration des divers autres ministères intéressés au bon fonctionnement de cette arme : Intérieur, Justice, Finances, Postes, Direction de la Police, etc., on avait également assuré l'entente complète entre toutes ces administrations et dans tous les échelons de ces divers services. On avait mis fin ainsi aux tiraillements, à l'opposition systématique, à la jalousie, auxquels avaient été en butte jusque là la gendarmerie réorganisée, et cela pour le plus grand bien de la population et de l'administration ottomane.

Ainsi tandis que, durant la première période (1904-1908), on eut recours à un système de tâtonnements, et d'expériences locales successives et que, dans la seconde période (1909-1911), on appliqua le même procédé dans la réorganisation générale de la gendarmerie ottomane, avec la troisième période française (1911-1914), une nouvelle méthode fut inaugurée qui après le bouleversement de la guerre balkanique permit d'obtenir de considérables et rapides progrès. Les officiers allemands eux-mêmes, instructeurs de l'armée ottomane, parlant des troupes de cette gendarmerie aux officiers français, ne pouvaient s'empêcher d'en faire le plus bel éloge.

Quand survint la Grande Guerre, Enver Pacha crut bien faire en organisant avec les gendarmes ainsi réorganisés, des bataillons, des unités de combat d'élite qui se distinguèrent sur divers champs de bataille et entre autres aux Dardanelles où ils furent à Anafarta le principal élément de la résistance turque, lors du débarquement des Anglais à Souvla." (p. 44-45)

"(...) Cemal Pacha fut invité tout spécialement par le ministre de la Marine Française aux grandes manœuvres navales de juillet 1914.

Le Capitaine Sarrou fut également l'ami d'Enver Pacha, qui l'a secondé très efficacement, lorsque sur la demande du ministre de l'Agriculture Suleiman el Bustani, en 1913, il fut chargé par ce dernier de créer la gendarmerie forestière ottomane.

Il le fut également dès cette époque de Tal'at et de Mustafa Kemal. Le lieutenant Sarrou fut promu Capitaine au choix le 24 juin 1909, et nommé binbaşı (commandant en Turquie)." (p. 72)

"Malgré l'opposition de l'Etat-major, Enver Pacha, à qui il [Sarrou] avait présenté ces besoins, à une période de grande réorganisation de l'armée, accepta de donner l'ordre de mettre à la disposition du ministère de l'Agriculture les 500 recrues et les armes prévues au projet Sarrou.

Le ministère de l'Agriculture fournit les bâtiments de l'école à Kağıthane, l'habillement et le budget nécessaire à la création de la gendarmerie forestière.

Quant aux cadres il obtint du commandant général de la gendarmerie, le concours du sous-directeur de l'Ecole de gendarmerie de Yıldız, le Commandant Habil Bey, qu'il désigna comme directeur de la nouvelle école. Il devait donner une instruction militaire conforme au programme de l'Ecole de gendarmerie de Yıldız d'une durée de six mois. L'instruction technique forestière était confiée à un ingénieur des forêts, professeur de l'Ecole des ingénieurs forestiers de Büyük Dere. Le bureau du colonel fut installé au ministère de l'Agriculture, place du Sultan Mehemet (actuelle Ecole des Hautes Etudes Commerciales) à côté de celui du directeur du service forestier, Kemal Bey, inspecteur des forêts, avec lequel il entretint une collaboration complète.

A l'aide de règlements forestiers français, avec le concours de Kemal Bey, il entreprit la rédaction d'un règlement adapté à l'organisation administrative particulière du pays. Le projet comportant l'installation de réseaux de karakols de gendarmes forestiers, établis dans les régions boisées ou à reboiser, inspiré de ceux qui existaient pour la gendarmerie ottomane, avec une collaboration étroite et complémentaire entre les deux gendarmeries, ainsi que le prévoit le règlement de la gendarmerie française.

L'école devait fournir un contingent de 500 gendarmes forestiers tous les six mois, soit à leur sortie de l'école, 1000 par an.

L'organisation complète devait s'achever en cinq ou six ans, avec un effectif total de 5 à 6.000 gendarmes." (p. 79)


Salvanay (pseudonyme du colonel Adrien Fleury), "Bulletin bibliographique", Revue de cavalerie, juillet 1912 :

"Autre brochure d'actualité : mais celle-ci touche à l'histoire contemporaine de l'empire turc et raconte la révolution qui a donné le pouvoir aux jeunes Turcs, en 1908 (1). Capitaine d'infanterie hors cadre, l'auteur vient de passer cinq ans en Macédoine, à la tête de la gendarmerie ottomane, et il a assisté, — aux premières loges, — aux événements qu'il raconte. Aussi, son témoignage présente-t-il un intérêt tout spécial.

Après avoir expliqué les causes de la Révolution et raconté les événements depuis la proclamation de la Constitution jusqu'au détrônement d'Abdul-Hamid, le capitaine Sarrou nous expose, avec une grande netteté, l'œuvre entreprise depuis trois ans. Son but est avant tout d'éclairer le public français qui lui semble insuffisamment renseigné. Au début de la Révolution, l'enthousiasme soulevé fut d'abord très grand en France. Chacun applaudissait et saluait l'ère nouvelle qui semblait devoir commencer pour la Turquie. Puis, sans se rendre tout à fait compte des difficultés laissées en héritage par l'ancien régime, l'engouement a fait place au blâme, et les critiques adressées aux jeunes Turcs et au comité Union et Progrès sont devenues très vives. On a même parlé de la faillite de la Révolution.

Le capitaine Sarrou estime que, si des fautes ont été commises, il faut cependant rendre justice aux efforts faits par les jeunes Turcs pour la régénération de leur pays. Beaucoup de choses restent à faire, mais un grand nombre de lois ont été votées pendant les sessions du Parlement, et l'œuvre accomplie est déjà considérable. « Ce n'est pas, dit-il, en trois ans de période d'organisation, surtout dans un pays où des ruines de plusieurs siècles sont accumulées, qu'il faut s'attendre à constater des résultats capables d'assurer l'avenir d'un Etat si complexe que la Turquie. Il faut, à notre avis, dix à quinze ans d'efforts pour jeter les bases d'un avenir certain et peut-être plusieurs générations pour obtenir la réalisation d'une complète transformation. »

Aussi, l'écrivain reste-t-il très nettement optimiste. Pour ma part, j'ai voyagé plusieurs fois en Turquie, du temps d'Abdul-Hamid, j'ai connu les horreurs de l'ancien régime, et comme tant d'autres, j'ai été heureux de la chute du Sultan rouge. Je suis donc très disposé à me rallier aujourd'hui à l'opinion exprimée avec tant de compétence et d'une façon si claire, par le capitaine Sarrou, et à faire un large crédit à ceux qui tentent le difficile problème de ramener à la santé cet homme malade, qui a failli mourir dans le sang. (...)

(1) La Jeune Turquie et la Révolution, par A. SARROU, capitaine d'infanterie, hors cadre, commandant dans la gendarmerie ottomane. In-16 avec deux croquis. Librairie Berger-Levrault. Prix : 3 fr. 50." (p. 80-81)


Auguste Sarrou, La Jeune-Turquie et la Révolution, Paris, Berger-Levrault, 1912 :


"Le Comité [Union et Progrès] dont les bureaux et ceux de son organe le Choura-i-ummet avaient été saccagés, le 13 avril [1909], venait de transférer de nouveau son centre à Salonique, le lendemain même de la réaction. Il s'y reforma aussitôt et lança au Sultan un ultimatum, le sommant de rétablir immédiatement la situation antérieure, c'est-à-dire le retour au pouvoir d'Hilmi pacha et des anciens ministres de la Guerre et de la Marine, la nomination d'Ahmed-Riza à la présidence de la Chambre, etc., menaçant, en cas de refus, de marcher sur Constantinople. Il donnait en même temps la mission de rétablir l'ordre dans la capitale à Mahmoud-Chevket pacha, à qui il avait déjà fait confier, au départ d'Hilmi pacha pour Constantinople, les fonctions d'inspecteur général des trois vilayets. C'est ainsi que ce général cumulait en même temps les pouvoirs civils et militaires en Macédoine, circonstance très favorable pour l'unité et la rapidité des opérations à entreprendre. L'ordre de mobilisation était simultanément envoyé dans toutes les directions. Le Sultan répondit en donnant l'assurance que la Constitution n'était nullement menacée, réponse évasive et dilatoire à laquelle le Comité s'attendait d'ailleurs. La situation pour ce dernier était beaucoup plus avantageuse le lendemain du 13 avril 1909 que le 10/23 juillet 1908. A la proclamation de la Constitution il ignorait sa force ; il ne savait au juste quelles étaient les chances de succès de son entreprise. Il avait jusque-là manoeuvré dans le plus grand secret et lui-même n'avait pu voir très clair dans son action. Aurait-il été suivi par les chrétiens ? par les musulmans ? Quelle aurait été l'attitude de l'Anatolie ? Le Sultan aurait-il résisté ? Et dans ce cas, quelles conséquences aurait entraînées cette résistance ? C'étaient autant d'inconnues aussi redoutables que l'oeuvre qu'il allait entamer.

Le 13 avril, au contraire, le Comité, malgré la gravité de la situation, avait en mains des données plus précises, des certitudes pouvant servir de base à une action décisive et énergique. Comme nous l'avons indiqué, le 3e corps lui était dévoué ; le 2e, sur lequel il pouvait avoir des craintes en juillet, lui prêterait son concours, sinon complet, au moins partiel ; les populations chrétiennes et musulmanes lui étaient fidèles ; et l'Anatolie elle-même, malgré certaines défections, resterait au moins neutre.

C'est cette situation précise qui explique la rapidité et la décision avec lesquelles les opérations furent menées.

Un frisson de colère secoua toute la Macédoine et les populations musulmanes et chrétiennes répondirent avec enthousiasme à l'appel du Comité. L'on vit ce spectacle réconfortant de toutes les races non-musulmanes prêter leur concours loyal et dévoué au Comité et coopérer activement à la défaite de la réaction.

A Salonique, des milliers de volontaires de toutes les races s'inscrivent. Un meeting monstre est organisé sur le terrain de manoeuvre. Partout des orateurs prennent la parole pour déclarer la patrie en danger. Toutes les garnisons, devançant l'appel du Comité, envoient à ce dernier des dépêches et mettent à sa disposition des troupes et des volontaires. Les grands chefs révolutionnaires Panitza, Sandanski, s'offrent à marcher sur Constantinople avec de nombreux volontaires bulgares.

A Monastir, le général Fahri pacha donne l'exemple par son ardeur à organiser le mouvement contre Constantinople dont il ne reconnaît plus l'autorité. Des crieurs publics préviennent les volontaires du lieu de rassemblement. L'armée se mobilise. Niazi bey, le héros de la révolution, parcourt le pays et enrôle ses volontaires.

A Uskub, des meetings sont tenus et partout la population proteste de sa fidélité à la Constitution et au Comité. Les clubs albanais font cause commune avec ceux de l' « Union et Progrès ».

A Andrinople, les officiers se réunissent au club militaire pour prendre en secret des décisions. Les volontaires de la Thrace s'enrôlent.

Tous les chefs du Comité se concentrent à Salonique, les attachés militaires de Paris, Féthi bey, de Berlin, Enver-bey, et de Vienne, Ismail Haki bey, accourent et, dès qu'ils mettent le pied sur le sol de la Turquie, ils excitent l'enthousiasme des populations par leurs discours vibrants de patriotisme, et inspirent à tous la confiance la plus absolue dans le succès de leur cause. Au milieu de cet enthousiasme extraordinaire, de cette activité fiévreuse, l'ordre et le calme le plus parfait n'ont cessé de régner.

La nouvelle de la réaction du 13 avril s'était répandue en Macédoine, le lendemain 14 avril, et dès le jour suivant, jeudi 15, des trains militaires, partant de Monastir et de Salonique, transportaient l'avant-garde de l'armée macédonienne en formation. Cette avant-garde, forte d'environ 2.000 hommes, parvenait, le vendredi soir, 16 avril, à Tchataldja, à 30 kilomètres de Constantinople. Le 17 avril, Andrinople commença également à envoyer des détachements.

Depuis ce moment les trains se suivaient avec rapidité, emmenant des troupes, au milieu de l'enthousiasme général. Des ovations étaient faites aux volontaires. Les abords des gares étaient transformés en centres de rassemblement, où fraternisaient des militaires, des volontaires et des citadins et où l'on entendait le cliquetis des armes, le sifflement des locomotives, la voix des orateurs et, par-dessus tout, les acclamations enthousiastes de la foule. A chaque moment les noms des héros populaires : Enver bey et Niazi bey jaillissaient de la bouche des spectateurs.

Le 17 avril, les premières troupes du 2e corps s'étaient jointes à celles du 3e, à Tchataldja. L'avant-garde de ce dernier avait envoyé le même jour un détachement à Kutchuk-Tchekmedjé.

Le chiffre des volontaires inscrits fut tellement considérable que le Comité dut limiter leur enrôlement à un petit nombre d'entre eux. Le commandant du 4e corps d'armée à Trébizonde, qui avait offert son concours au Comité, réclamait des bateaux pour transporter des volontaires et une partie de ses troupes déjà mobilisées.

Les membres du Comité qui avaient dû s'échapper de la capitale, arrivaient à Salonique l'un après l'autre, par des voies différentes. Ce furent d'abord Djavid, Djahid, Talaat, Rahmi bey, puis Ahmed-Riza bey, Mahmoud Mouktar pacha, etc... Leur arrivée excitait davantage l'enthousiasme des populations." (p. 99-103)

"Nous avons expliqué que, dès le lendemain de la proclamation de la Constitution en Macédoine, l'un des premiers soins du Comité « Union et Progrès » fut de remplacer en Anatolie les valis, mutessarifs et kaïmakams (gouverneurs généraux, gouverneurs et sous-gouverneurs), par des fonctionnaires honnêtes ; c'est l'œuvre la plus habile et la plus utile que ce parti ait accomplie. Sans cette précaution essentielle, le mouvement de réaction de Constantinople se serait rapidement étendu dans toutes les provinces de l'intérieur. En effet, il était facile aux beys et aux pachas des différentes régions anatoliennes, qui se voyaient dépouillés par le nouveau régime de leur toute-puissance, de tromper le peuple ignorant et de le soulever contre le parti « Union et Progrès ». Ils auraient trouvé parmi les anciens fonctionnaires, si ceux-ci avaient été conservés, les plus précieux auxiliaires, car ces derniers préféraient vivre sous le régime des anciens abus, plus rémunérateurs que les appointements régulièrement payés par le nouveau régime.

A Césarée, où les populations musulmanes et chrétiennes sont très fanatiques, les massacres en 1909 auraient été plus terribles encore que ceux d'Adana, sans l'énergie du gouverneur de cette ville, Djemal bey, qui, bien longtemps avant la réaction de Constantinople, se trouva en lutte ouverte avec les puissants réactionnaires de la région. A deux reprises il fut assailli dans son conak par la population musulmane soulevée, qui brisa les vitres de la préfecture et tenta d'enlever de force le gouverneur qu'elle traitait de fonctionnaire infidèle, « gihaour ». Ce dernier, grâce à ses instances énergiques, obtint l'envoi d'un bataillon d'infanterie à Césarée et, quand le mouvement réactionnaire de la capitale éclata, l'ordre et la tranquillité purent être maintenus dans cette région difficile, malgré les efforts des émissaires de la réaction, grâce à la présence de cette force commandée par un excellent officier supérieur.

Les nouveaux gouverneurs avaient à remplir une tâche très difficile. Car tout était pourri autour d'eux ; les employés, les gendarmes, les agents de police, rien n'avait résisté à l'action démoralisatrice et néfaste de l'ancien régime. Ils se trouvaient comme des moteurs neufs et perfectionnés placés dans de vieilles machines dont tous les rouages sont démolis.

Heureusement la centralisation de tous les pouvoirs entre les mains des gouverneurs, bien qu'elle présente certains inconvénients, fut pour la circonstance très précieuse ; car le prestige et l'influence de ces fonctionnaires s'imposaient non seulement à la population, mais même à tous les autres fonctionnaires du Gouvernement. C'est ainsi qu'ils purent dicter leur volonté aux vieux employés de l'administration. Le paiement régulier des appointements de ces derniers les aida beaucoup à supprimer en grande partie le fameux bakchiche (pourboire). La population, habituée à traiter ses affaires avec les fonctionnaires au moyen de ce traditionnel pourboire, fut très favorablement impressionnée par cette transformation ; de plus, les retards, provenant précisément de l'abus qui consistait à extorquer de l'argent en mettant sans cesse des obstacles aux affaires, disparurent à leur tour. Dès le début, un ordre très relatif régna dans l'administration : très relatif, car l'on peut dire que l'administration des provinces était le désordre personnifié ; il y avait en effet des tribunaux sans présidents, sans procureurs et sans juges ; une police sans agents, une gendarmerie avec des gendarmes affiliés aux brigands ; des écoles sans maîtres ; des percepteurs qui volaient le fisc et les contribuables, etc., etc...

Les gouverneurs se mirent ainsi courageusement au travail ; ils signalèrent à Constantinople la véritable situation de ce pays. C'était la première fois que ces besoins et ces misères étaient étalés officiellement dans les rapports, dans la presse et au Parlement. Ils se mirent à parcourir le pays, à visiter les villages afin de mieux connaître les besoins et les doléances de la population, et aussi pour expliquer à cette dernière les bienfaits que devait lui apporter le régime constitutionnel.

Chaque ministère fut accablé de demandes et de plaintes, réclamant à cor et à cri des réformes dans toutes les branches de l'administration. Le Gouvernement, quoique débordé et impuissant à satisfaire, même en partie, les réclamations de ses gouverneurs, soutenu par le Comité « Union et Progrès », ne se découragea pas et essaya de trouver des remèdes et des palliatifs à une situation si épouvantable.

En résumé, la nomination de nouveaux gouverneurs et sous-gouverneurs attachés au nouveau régime produisit les meilleurs résultats, surtout au point de vue moral. Car il était impossible de prétendre à une amélioration matérielle considérable dès le premier moment ; l'extrême pauvreté du pays et le manque de ressources financières du Gouvernement ne permettaient aucun progrès sensible et immédiat. Tout au plus les kaïmakans (sous-gouverneurs) obtinrent-ils que les bélédiés (municipalités) administrassent plus consciencieusement les revenus de leurs circonscriptions ; un peu partout des améliorations sensibles en résultèrent, telles que constructions, réparations et éclairage des rues.

Aujourd'hui les progrès sont beaucoup plus sensibles encore dans le domaine administratif, surtout en Asie Mineure. Les difficultés rencontrées diminuent, mais elles sont toujours énormes." (p. 190-193)


Auguste Sarrou (alors lieutenant-colonel), Note sur la situation actuelle de la Turquie (rapport), 1923 :


"Seuls les Turcs qui ont dû quitter la Turquie à l'armistice pour se réfugier en Allemagne qui sont presque tous des unionistes, ainsi que ceux qui s'y trouvaient pendant la Grande guerre ou qui y sont allés, pendant l'armistice, y chercher une vie moins chère, ou bien encore ceux qui y ont puisé leur instruction et leur éducation à une époque quelconque, seuls ces Turcs ont pu conserver des sympathies pour les Allemands. Mais ils ne forment qu'une petite minorité, sans grande influence dans la direction actuelle des affaires de leur pays, et c'est l'intérêt particulier qui pourra principalement les pousser vers une politique économique proallemande. Néanmoins s'ils peuvent manifester ainsi une préférence pour l'Allemagne, ils éprouvent en général une vive sympathie pour la France qui se traduit toujours par le souhait de voir se rapprocher les deux peuples ennemis Français et Allemands." (p. 3)

Source : https://archives.saltresearch.org/handle/123456789/34391


Auguste Sarrou (alors général), lettre à Jacques Soustelle (gouverneur général de l'Algérie), Istanbul, 22 août 1955 :

"Monsieur le Gouverneur Général,

Je m'excuse de la liberté que je prends en vous envoyant aujourd'hui le document ci-joint relatif aux conséquences qu'a entraînées et continue à entraîner dans le monde musulman la réforme religieuse de ce grand génie qui fut ATATÜRK.

C'est ma conscience de français qui me dicte le devoir d'exposer les résultats de mon expérience d'un demi-siècle de séjour dans ce pays, au cours duquel j'ai assisté à la chute de l'Empire Ottoman et du Califat Musulman ainsi qu'au redressement étonnant, accompli par la Jeune République de Turquie.

De 1904 à 1908 j'ai connu et étudié à fond le régime théocratique des sultans Califes, en qualité d'officier français réorganisateur de la gendarmerie ottomane, en Macédoine. De 1908 à 1922, j'ai pu suivre de près l'oeuvre révolutionnaire de l'Union et Progrès qui a établi le régime constitutionnel et dont les principaux auteurs furent de mes connaissances et amis personnels : Enver Pacha, Talaat Pacha, Kemal Pacha, Ataturk." (p. 1)

"Ce n'est qu'en 1908 que le Comité Union et Progrès, organisé en secret par des officiers et des civils, de culture française, imposèrent au sultan la constitution qu'il avait suspendue 30 ans auparavant. Le régime théocratique était mort et le régime constitutionnel le remplaçait. Mais celui-ci allait à l'encontre des projets des grandes et petites puissances qui prétendaient hériter des ruines de ' l'Homme Malade '. L'Union et Progrès qui voulait s'appuyer sur la France, ne fut pas compris par nos hommes d'Etat. L'Autriche s'empressa d'annexer la Bosnie et l'Herzégovine (1908) occupées par elle depuis 1878. L'Italie, craignant le renforcement de la puissance Ottomane, débarqua en Tripolitaine que l'armée turque surprise essaya vainement de défendre.

Les Balkaniques qui se battaient entre eux pour se partager ces ruines éventuelles, prévoyant le relèvement de 'l'Homme Malade', s'unirent et attaquèrent l'Empire Ottoman, en proie à des difficultés intérieures et extérieures : (Guerre Balkanique de 1911 à 1912 qui se termina par la perte de la plus grande partie de l'Europe Ottomane : l'Albanie et la Macédoine.)

L'Allemagne, profitant de l'erreur commise par les puissances de la Triple Entente qui refusaient l'amitié et l'Alliance de la Turquie offertes par l'Union et Progrès, réussit à faire entrer dans la première guerre mondiale l'armée Ottomane, en provoquant un incident naval dans la Mer Noire : 1914 à 1918. Déjà l'influence du Sultan Calife était ébranlée et la déclaration de la Guerre Sainte ne produisit aucun effet auprès des peuples musulmans, unis aux puissances de la Triple Entente." ("Note sur l'adaptation de l'islamisme à la civilisation occidentale", p. 5-6)

Source : https://archives.saltresearch.org/handle/123456789/31555


Sur Auguste Sarrou : Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions

Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre

Le lieutenant-colonel Sarrou : "Les chrétiens de Cilicie, Arméniens et Grecs, ont abandonné malgré nos conseils, leur pays."

Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

Reprendre Edirne : l'objectif entêtant des Jeunes-Turcs (1913)

Coup d'Etat de 1913 : les sympathies et les souhaits de Georges Rémond

Le patriotisme respectable des unionistes

L'Empire ottoman à la veille de la Grande Guerre : une note optimiste de Théodore Steeg

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

Un entretien avec Cemal Paşa (1914)

1922 : l'ultime visite de Cemal Paşa (Djemal Pacha) en France

L'hypothèse d'une collusion Enver-Cemal contre la Russie bolcheviste

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires   

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

La résistance d'Enver Bey en Libye (1911-1912)

Vie et mort d'Enver Paşa (Enver Pacha) : les regrets de L'Action française

Enver Paşa (Enver Pacha) : la fin d'un héros national  

Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

La volonté réformatrice de Talat Bey

Talat Paşa (Talat Pacha) et les relations internationales

Léon Ostroróg et André Mandelstam : l'amitié et les désaccords entre deux juristes qui se sont exprimés sur l'Empire ottoman