jeudi 14 janvier 2021

L'amitié entre Georges Rémond et Cemal Paşa (Djemal Pacha)



Georges Rémond (correspondant de guerre de L'Illustration), Avec les vaincus. La campagne de Thrace (octobre 1912-mai 1913), Paris, Berger-Levrault, 1913, p. 265-271 :


"5 mars [1913].

Je suis de plus en plus lié avec le colonel Djemal bey. Nos relations ont commencé durant les journées de l'armistice qui suivit la bataille de Tchataldja. Comme, à cette époque, je me promenais inoccupé dans Constantinople, un de mes amis me dit : « Venez avec moi, je veux vous présenter à l'un des officiers les plus intelligents de la Jeune Turquie. Il s'est battu de Kirk-Kilissé à Tchataldja, non sans gloire, en dépit de la défaite, et a commandé parfois jusqu'à un corps d'armée. C'est, à n'en pas douter, l'un des hommes les plus distingués que nous ayons aujourd'hui et destiné certainement à marquer dans les prochains événements. »

Djemal bey avait été, à la veille de la bataille de Tchataldja, atteint du choléra et transporté mourant du champ de bataille à Constantinople. Il était à peine convalescent. Nous le trouvâmes enveloppé d'un burnous, la figure pâlie, la voix blanche, se soutenant à peine. Jamais je ne vis face plus marquée par la vie, et dont il semblait plus que la destinée l'eût meurtrie, frappée à pleins poings. Les visages turcs n'expriment rien le plus souvent. Celui-ci, à force d'ardeur contenue, de volonté, de souffrance endurée, signifiait presque trop. La visite fut courte ; à peine commençait-il de reprendre des forces. Il s'excusa. Je crois que nous fûmes amis dès le premier instant.

Je le revis sans cesse au moment de la révolution, puis au gouvernement militaire de Constantinople ; ne prenant de repos ni jour ni nuit, ayant perdu l'habitude de dormir, les yeux cernés, énervé par ce travail de bureau qui n'est pas le sien, exaspéré par l'impossibilité de se rendre sur le champ de bataille, et cependant inlassable, surveillant tout, soignant les détails, s'occupant des volontaires, des recrues, des hôpitaux, de la sécurité de la ville, recevant dix personnes à la fois, répondant aux demandes constantes de ses aides de camp, correspondant sans cesse par téléphone avec l'état-major de l'armée de Tchataldja, lisant d'énormes rapports. Il ne trouvait pas une minute pour aller voir sa femme malade, pour passer l'eau jusqu'à Kadikeuï où il habite, et couchait là dans son bureau. De temps en temps il faisait venir ses enfants pour les embrasser et les voir quelques minutes autour de lui. (...)

Mais, soldat avant tout, passionné de point d'honneur, ne voulant point, même après les défaites, douter de l'armée turque, il n'admettait pas qu'on parlât de la paix aux conditions précédemment offertes.

« Mon Colonel, lui disait-on devant moi, à quoi bon gaspiller encore tant d'hommes et tant d'argent ? Que vous importent quelques tombeaux et quelques mosquées à Andrinople, qui continueraient d'exister sous un statut spécial ? Pourquoi ne pas reconnaitre la défaite et ne pas réserver pour l'avenir tant de forces aujourd'hui gâchées en pure perte ? » Et lui de répondre : « Ecoutez bien ceci : il ne s'agit pas de quelques tombeaux et de quelques mosquées ; Andrinople, c'est pour nous aujourd'hui un cri de ralliement, le cri de ralliement de tous ceux qui ont à cœur l'honneur de la Turquie ; si les Bulgares la prennent et qu'ils prennent Constantinople et qu'ils prennent Damas et Mossoul et Bagdad, et que je reste à Bassorah avec quinze Turcs, je réclamerai encore Andrinople. La paix tant que l'on voudra, mais la paix avec Andrinople ! Que nos ministres le sachent bien, car s'ils cèdent Andrinople, je referai moi-même la révolution contre eux. S'ils veulent la paix à tout prix, il leur faut être décidés à risquer leur vie pour elle ! »

Depuis longtemps il nous promettait, à mon confrère et ami Alain de Penennrun, qui était venu me rejoindre ici, et à moi de nous faire le récit de la guerre depuis Kirk-Kilissé, mais il remettait toujours, nous disant : « Attendez que j'aie le temps d'aller jusque chez moi, à Kadikeuï, et d'en rapporter tous les papiers que j'ai conservés de la campagne. » Un jour cependant, comme nous étions allés le voir, il nous dit : « Nous commencerons ce soir ; toutes mes heures du jour sont prises, je n'ai pas une seconde à moi, vous voyez ! mais venez à 8 heures ; j'ai perdu l'habitude de dormir ; nous travaillerons la nuit. »

Et cela dura cinq nuits, de 8 heures du soir à 3 heures du matin. Sept heures durant il parlait, refaisant, minute par minute, l'histoire de la guerre devant nous, recherchant ses souvenirs, les liant, construisant pièce par pièce, détail par détail, chaque scène du grand drame, que nous avions seulement entrevu, confus et terrible, Alain de Penennrun du côté bulgare et moi des lignes turques.

Ces sept heures n'étaient point longues. Jamais récit ne m'a semblé, dans sa sécheresse et sa précision, plus vivant, plus poignant. Nous croyions toucher du doigt, voir avec les yeux de la tête chaque cause de la défaite, en suivre chaque pas, chaque péripétie, chaque incident. Chefs, soldats, ordres de bataille, étapes, services de ravitaillement, services de munitions, espérances, incertitudes, la panique, les causes du désastre, tout cela passait devant nous contenu dans ces petits papiers rapportés de là-bas, jaunis, maculés de boue, mouillés par la pluie, par les larmes peut-être, lacérés, aux trois quarts effacés. L'analyse en était rendue claire par les mots que disait Djemal bey, et ce récit prenait à nos yeux les proportions d'une grande fresque noire, où ni un geste, ni une nuance, ni une attitude ne nous échappaient, comme si le peintre même nous eût découvert le secret de sa composition, dévoilé l'âme des personnages et la matière même dont ils étaient colorés.

Et le colonel Djemal parlait d'une voix égale, sans trouble apparent, mais avec une sorte de douleur contenue, enfermée au plus profond de l'âme, et que domine un stoïcisme de soldat, s'arrêtant pour un commentaire, pour discuter une hypothèse, n'enflant pas le ton, ne récriminant jamais, disant, lorsqu'il laissait tomber de sa main ces papiers historiques, vraies reliques du champ de bataille : « Voilà et voilà encore ! et à telle minute ceci advint, et, à telle autre, il fut certain que la journée de Viza finirait comme celle de Kirk-Kilissé », parlant de soi-même et de son rôle dans ces circonstances terribles sans réticence et sans ombre de forfanterie. Un Fustel de Coulanges devait traiter de l'histoire romaine avec cette sérénité. Je n'ai jamais entendu si haute leçon."


Georges Rémond, "La trêve de la neige", L'Illustration, n° 3654, 8 mars 1913, p. 209 :


"Hademkeuï, samedi 22 février.

Je suis parti de Constantinople à 3 heures du matin, en compagnie du colonel Djemal bey, qui emmène également avec lui Paul Erio, du Journal. Chemin faisant, Djemal bey nous donne quelques explications sur la réorganisation de l'armée et, en particulier, de l'intendance. Au lendemain de Tchataldja, après qu'il eut été immobilisé, trois semaines durant, par 19 choléra, il s'occupa lui-même de ces services d'arrière qui, durant toute la première partie de la guerre, avaient si fort laissé à désirer et dont le mauvais fonctionnement avait été l'une des causes principales de la défaite. Aujourd'hui qu'il se trouve retenu au gouvernement de Constantinople, ce service a été remis aux mains d'Ismaïl Hakki pacha, excellent organisateur, qu'une blessure glorieuse, reçue au Yemen, blessure après laquelle il a dû être amputé d'une jambe, empêche de se rendre sur le champ de bataille.

Chaque jour 1.000 hommes de troupes fraîches, recrues et volontaires, sont dirigés sur les lignes de Tchataldja. Auparavant, ils passent quinze jours à Constantinople pour y être équipés et recevoir un commencement indispensable d'instruction. Depuis près de trois semaines, ces convois d'hommes sont quotidiens, et peuvent continuer indéfiniment. Les convois chargés de vivres arrivent régulièrement ; il y a même surabondance, car on a construit des fours à Hademkeuï où l'armée fait elle-même son pain. Ces derniers jours, elle refusait les envois de Constantinople. La seule crainte qu'on puisse avoir, c'est que la ligne ferrée se trouve coupée pour quelques jours par le mauvais temps entre Hademkeuï et Tchataldja.

Les soldats mangent chaque jour une nourriture chaude, soupe le matin, rata le soir, haricots, riz et lentilles ; deux fois par semaine ils ont de la viande fraîche, et deux fois de la viande conservée dans la graisse. Ils reçoivent également du bois et du charbon pour faire du feu. Ils se trouvent suffisamment à l'abri du mauvais temps dans des baraques de planches recouvertes de papier goudronné. Sur d'autres points, ils ont creusé de grandes fosses qu'ils ont recouvertes de toiles de tentes. Ceux qui sont aux avant-postes sont remplacés quotidiennement ; ils vivent sous la tente ; et quant aux soldats qui occupent les tranchées ou aux sentinelles, on les relève heure par heure durant les journées de mauvais temps.

Le colonel Djemal bey est un grand ami de la France. Il m'explique les grands projets d'organisation de la Turquie d'Asie après la guerre, la création de cinq vastes gouvernorats qui seront des espèces de vice-royautés à peu près indépendantes, ayant leur liberté d'action, de fonctionnement. Comme conseillers, comme directeurs de travaux, on fera appel aux étrangers.

— Je ne m'entourerai que de Français, me dit Djemal bey. Après la guerre, j'irai à Paris. J'espère qu'on voudra bien m'aider, me conseiller, m'indiquer des hommes capables, sérieux, travailleurs, intelligents, qui abondent dans votre nation. Je voudrais retourner ensuite à Bagdad et consacrer mes efforts à ce pays. Quelle admirable région ! mais abandonnée à elle-même depuis si longtemps ! La nature y est si riche, si féconde que, pour le moindre travail, on est aussitôt récompensé, payé au centuple."


Georges Rémond, "La visite de Djemal pacha", L'Illustration, n° 3726, 25 juillet 1914, p. 76 :


" « La guerre finie j'irai visiter votre France, j'irai demander chez vous appuis et conseils ; j'espère qu'on ne me refusera ni les uns ni les autres ; j'irai entouré d'amis aussi expliquer aux Français ce qu'est la vraie Turquie si méconnue chez vous, condamnée sur des préjugés et des mensonges ; j'irai dire la nécessité toujours actuelle de l'amitié franco-turque, si vieille et si jeune aussi, si vivante malgré tout dans l'âme des meilleurs ; et vous verrez qu'on m'écoutera. »

Ainsi me parlait, à la veille de l'armistice d'avril 1913, le colonel Djemal bey, l'un des hommes les plus marquants de la Jeune-Turquie et qui avait été, durant la guerre de Thrace, le héros de la bataille de Viza, devenu depuis le général Djemal pacha, ministre de la Marine et notre hôte à Paris ces jours derniers.

Ainsi, après un peu plus d'un an d'une paix incertaine, menacée à chaque heure et qui ressemble plutôt à une attentive veillée d'armes, mais féconde cependant en oeuvres, en progrès, en réorganisations de toute sorte, Djemal pacha, invité par le ministre de la Marine française à assister à nos manoeuvres navales, a pu réaliser son projet.

J'ai eu l'honneur de suivre Djemal pacha dans son voyage et de l'entendre me donner chaque jour ses impressions sur notre pays. Nul esprit plus éveillé, plus ardent que celui de ce ministre de la Marine turque ; plus désireux de s'approprier, d'accaparer en quelque sorte tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend ; aucun qui soit plus éloigné de ce qu'on est convenu d'appeler par indolence ou apathie orientales ; aucun auprès duquel il soit plus intéressant de voyager et qui satisfasse tant son cicerone par la compréhension immédiate de tout ce que lui montre celui-ci !"


Georges Rémond, "La clef de voûte des empires coloniaux : Les Indes anglaises menacées", L'Illustration, n° 4552, 31 mai 1930, p. 195 :


"Mais est-ce possible ? L'Angleterre serait-elle menacée dans ce qu'elle semblait avoir de plus cher et de plus précieux ? Va-t-elle perdre les Indes ? Et un si grand écroulement n'entraînera-t-il pas tout le reste avec soi dans toute l'étendue de l'Extrême-Orient ?

On s'assure sur un flegme, sur une habileté, sur une tradition centenaires, sur ce que de telles questions se sont déjà posées et ont été, chaque fois, avantageusement réglées.

Il y a dix ans, mon très cher ami, celui dont je fus le compagnon durant les guerres d'Orient, le terrible Djemal pacha, m'annonçait l'écroulement prochain de cet empire et m'invitait à y assister avec lui du haut des terrasses de l'Afghanistan. Quelques jours après, il trouvait une fin de dictateur et de soldat digne de lui, à Tiflis, sous les balles des assassins. D'autres ont depuis repris, à diverses fois, la même idée et ont fini à peu près de même."


La dédicace de Georges Rémond dans son livre Avec les vaincus


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