mercredi 13 janvier 2021

L'admiration de Georges Rémond pour Enver Bey


Georges Rémond (correspondant de guerre de L'Illustration), Aux camps turco-arabes. Notes de route et de guerre en Tripolitaine et en Cyrénaïque, Paris, Hachette, 1913 :

"Le camp [d'Enver Bey] est partagé en deux groupes de tentes, distants l'un de l'autre de quarante minutes environ, et que sépare la gorge profonde de l'ouadi Derna. Le plus important, à l'ouest, est dispersé dans un pays accidenté de collines et de ravins, où les tentes sombres des Bédouins s'agrippent au flanc des vallées, tandis que, sur le plateau, celles de l'état-major se groupent autour de la tente blanche d'Enver bey. Le terrain est aride, couvert de pierres grises, parsemé de pins maritimes extrêmement rachitiques et de petits oliviers sauvages très rabougris.

Je suis dès l'abord frappé de l'activité qui règne au camp, et d'une activité toute différente de ce grouillement confus, désordonné, bariolé, auquel nous sommes accoutumés en pays arabe. Ici tout sent l'effort d'une volonté raisonnée et organisatrice.


J'ai assisté hier, 27 avril, à la fête du sultan. Elle n'aura pas été célébrée, cette année, dans les villes de Tripolitaine et de Cyrénaïque occupées par les soldats italiens ; mais jamais elle n'y fut aussi brillante que dans les camps qui se dressent à quelques kilomètres de ces villes, et qui sont aujourd'hui plus populeux et mieux policés qu'elles ne furent jamais.

Dès le jour, l'animation naît dans toutes les tentes des collines et des vallées ; cavaliers, fantassins s'apprêtent, drapent leurs meilleurs burnous, arrangent leurs turbans, sellent et parent leurs chevaux. Les femmes, chargées de la musique, s'exercent à chanter, s'égosillent à pousser des « yous yous » triomphaux, préparent la « tabla » de guerre. Les cortèges arrivent. Déjà, le long des pistes de montagne, des sentiers rocheux, s'exécutent des fantasias enragées.

Les groupes se forment, précédés de leurs étendards de confréries, dont quelques-uns ont été envoyés par le grand Senoussi de Koufra, des drapeaux rouges au Croissant étoilé. La première, la délégation des officiers, accompagnée des membres du Croissant-Rouge, avec, à sa tête, le commandant Mustapha Kamel [Mustafa Kemal], vient saluer le commandant en chef Enver bey. Les événements passés, la part qu'il a prise à la révolution turque, sa parenté avec le sultan, son rôle d'organisateur dans la guerre actuelle font de lui la figure la plus représentative de l'armée turco-arabe en Cyrénaïque. Sous sa magnifique tente aux décorations égyptiennes, il reçoit les délégations. Il parle, dit les progrès accomplis depuis le commencement des hostilités, les victoires remportées, les espérances que fait concevoir l'ardeur des soldats turcs et des volontaires, l'union de tous pour la défense de la patrie. Il lit les dernières nouvelles d'Europe, l'attaque de la flotte italienne repoussée à l'entrée des Dardanelles, les paroles du sultan à la séance d'ouverture du parlement, proclamant qu'il maintiendrait absolue sa souveraineté sur la Tripolitaine et la Cyrénaïque. Les acclamations éclatent.

Aux officiers succèdent les chefs des confréries senoussistes. Ils sont là une vingtaine, dotés de l'embonpoint classique des moines, embonpoint que le burnous rend majestueux, barbus comme des patriarches, en gros turbans, en belles robes, amplement drapés, procédant lentement. Il y a deux  types chez les Arabes : le guerrier, sec, aux os qui tendent la peau, taillé comme un sloughi, aux mouvements soudains, violent, nerveux, toujours criant, gesticulant ; et le religieux, l'homme de mosquée, de confrérie, aussi gras que l'autre est maigre, aussi calme qu'il est emporté, le visage aussi fleuri et frais que celui de l'autre est tanné, raviné et tourmenté.

Puis viennent les enfants des écoles organisées au camp d'Aïn el Mansour par le commandant Enver bey.

C'est là une de ses idées les plus heureuses. Ayant trouvé à son arrivée de nombreux enfants qui se passionnaient pour la guerre, il ordonna qu'on les réunît et qu'on leur fît faire l'exercice. Puis il se décida à ouvrir une école. C'était vers le 1er mars. Le nombre des élèves s'accrut si vite que bientôt il leur fallut deux grandes tentes. Aujourd'hui, ils sont plus de 200 dans le camp ouest et de 60 dans le camp est. Le matin, ils apprennent à lire.
L'après-midi, ils font l'exercice avec des bâtons en guise de fusils ; mais quelquefois, pour récompense, on leur distribue les fusils de leurs pères. Ils vont au combat, servent de courriers et d'estafettes aux officiers qui les envoient d'un point à un autre porter un ordre, demander un renseignement. C'est merveille que de les voir courir entre les lignes. Ainsi, dans cette étrange guerre, petits enfants (il y en a là de cinq ou six ans à peine), femmes, vieillards, pas un membre de la famille arabe n'est absent du champ de bataille.

En chemises, pantalons, turbans blancs, commandés par de petits sergents et caporaux de leur âge, tous ces enfants se tiennent de très bonne façon, militairement, et récitent un compliment en turc." (p. 165-169)

"L'après-midi, le commandant Enver bey m'invite à assister, à ses côtés, aux courses qui ont lieu, entre tribus, des avant-postes au camp.

Tandis que je m'entretiens avec lui et ses officiers, Mustapha Kamel, commandant de Derna, le commandant Nori bey, le capitaine d'état-major Réchid bey, la foule des Arabes s'amasse autour de nous. Les « chaouchs » (gardiens) la contiennent à grand peine, maniant leurs fouets, menaçant et frappant. Tous veulent voir et jouir du triomphe des cavaliers de leur tribu. Et lorsque, d'une colline lointaine, des cris montent, annonçant le passage de ceux-ci, il devient impossible de les retenir. Ils préfèrent être culbutés et piétinés. Les voici, soulevant la poussière rouge, à grandes foulées, jetant un regard derrière eux pour voir si quelque concurrent les joint, enragés d'atteindre celui qui tient la tête, brandissant le fusil, faisant feu au passage devant Enver bey !

Ces gens ne sont pas bons cavaliers au sens où nous l'entendons, c'est-à-dire qu'ils ignorent l'art de l'équitation ; mais ils ont une grande familiarité avec le cheval, de la souplesse et de l'audace ; ils se lancent, au grand galop, par des pistes impossibles, au milieu de rochers ou de cailloux pointus, où, je ne sais comment, ils ne brisent pas les pattes de leurs chevaux. Ceux-ci sont petits, râblés, point très beaux, mais extrêmement durs à la fatigue et de très bon caractère. Il arrive qu'à la bataille leurs cavaliers descendent, les laissent là, vont se battre à pied, reviennent et les retrouvent juste à l'endroit où ils les avaient laissés. Et au combat ils sont pleins de feu, mordant, frappant si l'on approche.

« Il est assez curieux, dis-je à Enver bey, que la mission d'un correspondant de guerre s'accomplisse à assister à des fêtes, militaires mais pacifiques, à célébrer l'anniversaire du Sultan, à photographier des courses de chevaux, à faire des promenades archéologiques à Leptis Magna, dans le désert où fut Syrte et à la Montagne Verte.

— Le plus paradoxal résultat de cette guerre, me répond-il, a été la pacification du pays. Voilà bien la première fois que tant de tribus se trouvent réunies l'une à côté de l'autre, sans se précipiter aux armes pour se massacrer. Les pires souvenirs de sang sont oubliés aujourd'hui. C'est une grande merveille !


« Vous savez ce qu'étaient ces haines ! Dans le temps, autrefois, on ne sait quand, un cavalier de cette tribu-ci avait tué un cavalier de cette tribu-là ; on l'avait vengé. Cette vengeance en avait appelé une autre, et ainsi de suite, semblait-il, jusqu'à la consommation des siècles. Je ne parle pas du brigandage, lequel était fort en honneur ; un Arabe disait : « Je suis voleur ! », signifiant par là qu'il était homme de bien, respectable, comptant pour quelqu'un dans sa kabyla.... »


Juste à ce moment, un cavalier passe devant nous. Il vient de gagner la dernière course, superbe, les bras nus, forts et musclés, le visage très brun, à l'expression guerrière. — « C'est Boudjerd, des Barasa, me dit Enver bey, un ancien chef de brigands, et aujourd'hui l'un de nos plus dociles et de nos meilleurs soldats. Au reste, toute cette tribu des « Barasa » ne s'était jamais complètement soumise au Gouvernement turc, toujours bataillant, en révolte et refusant les impôts. Eh bien, dans ce pays où on se faisait la guerre pour un mouton galeux, nos chameaux passent aujourd'hui, portant les ravitaillements, les munitions et parfois dix et vingt mille livres, sans autre escorte qu'un gendarme ou un soldat. La sécurité est à peu près complète en Cyrénaïque. Vous le savez du reste, l'ayant parcourue ainsi que la Tripolitaine tout entière. »

Et en effet j'ai traversé ce pays de la frontière tunisienne jusqu'ici. On m'avait fait au départ les plus fâcheuses prédictions : « Croyez-en un vieil Africain, me disait un confrère, vous n'irez pas jusqu'à Syrte ! » et j'ai voyagé, accompagné d'un ou deux gendarmes arabes et parfois avec mes seuls chameliers, sans qu'il m'arrivât d'autres incidents que ceux qui sont habituels à des voyages de cette sorte et ne valent pas la peine d'être racontés. Et partout j'ai trouvé les autorités civiles, gendarmerie, municipalités, postes, télégraphes, fonctionnant normalement, sans doute mieux que par le passé.

« Mais, en même temps, reprend Enver bey, que la guerre a réconcilié les tribus, il faut qu'elle ouvre l'ère des efforts du Gouvernement turc pour civiliser ce pays, efforts rendus maintenant plus faciles par la cessation des querelles intestines et la soumission des indigènes à l'autorité du Sultan. A la place des villes que nous avons perdues, et en attendant que, comme nous l'espérons, elles soient reconquises, vous voyez tout s'organiser dans les camps pour en faire de véritables cités : des rues commencent d'être tracées, des routes s'amorcent ; les marchés se réglementent, des souks s'élèvent par le soin des marchands, qui, sur mon ordre, s'y construisent chacun une maison. Où se dressent aujourd'hui des tentes, il y aura partout dans quelques mois des demeures de pierre.

« Notre ligne télégraphique fonctionne de Solloum à la frontière tunisienne, un peu lentement, il est vrai, à cause du petit nombre des employés et parce que les Italiens ont, sur divers points, coupé nos fils longeant le bord de la mer. Nous les avons rétablis un peu en arrière, mais avec quelques interruptions par insuffisance de fil. Ce sont les Arabes qui nous en procurent, l'allant voler dans les fortifications italiennes. Malgré ces difficultés, vous avez pu, tout le long de votre route, envoyer des lettres et des télégrammes.

« Dans chaque camp, nous avons fondé des écoles, des hôpitaux. Une ligne téléphonique va nous joindre d'abord à nos avant-postes, puis à Solloum et à Benghazi. Nous pensons à établir un courrier postal rapide à motocyclette, et nous aurons bientôt des automobiles.


— Ce matin, dis-je au Commandant, une chose m'a plus frappé encore que toutes celles-ci, lors de la revue passée par vous : c'est l'organisation des forces arabes, des milices en particulier et le résultat qu'elle a donné en si peu de temps.
Ce que la France a fait et réussi dans son empire africain, la Turquie le tente ici, pour la première fois, et avec une chance incomparable de succès : la communauté de religion et de sentiments. On peut s'étonner qu'elle n'y ait point songé plus tôt et qu'elle se soit tant fatiguée à lutter contre ce qui devrait être sa meilleure force, mais elle rattrappe aujourd'hui le temps perdu, et je crois qu'on peut marquer comme une date importante le jour où cette oeuvre débute. Le monde arabe a été organisé par la conquête, soumis, assimilé par le prestige militaire. C'est au point que, de notre oeuvre colonisatrice à nous, le plus solide, c'est l'oeuvre des soldats, l'organisation de l'armée. Ce qu'a fait le monde musulman, il peut le refaire une fois de plus.

« Cette oeuvre, si elle réussit ici, elle servira de modèle dans votre vaste empire et au delà de celui-ci. Elle ranimera des forces latentes dont on peut dès aujourd'hui mesurer la puissance. La jeune Turquie, après avoir fait ses preuves de révolutionnaire, fait maintenant, et non sans succès, ses preuves d'organisatrice dans ce milieu arabe qui offre peut-être moins de résistance que son empire chrétien d'Europe. »

Après avoir fait part au commandant de mon admiration pour cette oeuvre commencée et pour l'effort accompli par lui et ses camarades de Tripoli et de Benghazi, je me permets d'ajouter : « Mais qu'en pense l'Europe ? Parcourant depuis cinq mois le théâtre de la guerre, je crois bien connaître un des côtés de la question. Que se passe-t-il de l'autre ? Ne craindra-t-on pas qu'une victoire possible vous rende trop forts, et surtout trop désireux et trop capables, de plus grands succès ? L'imagination populaire, en Occident comme en Orient, se plaît aux vastes images, où se résume tout ce qu'elle connaît mal, mais dont elle fait un symbole de ses craintes et de ses pressentiments. Chez nous, lorsqu'on parle d'Orient, on pense à la « guerre sainte » sans savoir bien au juste ce que c'est, de même qu' « au grand soir » lorsqu'on parle socialisme ou révolution. En France, quelques-uns ont pu donner, à l'occasion de la guerre italo-turque, une figure plus précise à ces imaginations et écrire que les officiers turcs, forts de l'appui des cheiks senoussis, seraient, à la suite d'une victoire sur l'Italie, les ennemis les plus redoutables de notre empire africain.

— Je suis un soldat, me répond Enver bey, et n'ai jamais été et ne veux être qu'un soldat. Les questions de politique générale ne sont pas mon affaire ; je suis chargé ici de toute autre chose. Mais vous pouvez donner, il me semble, dans cette circonstance, un témoignage personnel. Chrétien isolé, seul au milieu d'un grand pays musulman, avez-vous entendu parler d'autre guerre que de celle contre les Italiens ? Ajoutez ceci : nous défendons notre pays contre un envahisseur étranger. Nous n'avons de haine contre quiconque d'autre, et nous ne demandons à l'Europe que sa neutralité. Mais ce pays, que nous venons d'armer, nous le protégerons contre les ambitions de qui que ce soit, et par tous les moyens, religieux ou autres, que nous aurons entre les mains, et nous saurons même faire sentir notre force à qui ne respecterait pas la neutralité dans la lutte que nous avons entreprise contre l'Italie. »

Cependant les courses continuent. Haletants, épuisés par le galop dans les roches de la montagne, les chevaux s'enlèvent dans un dernier élan, sous le coup des étriers pointus de leurs cavaliers, pour passer devant nous. Quelques-uns trébuchent et tombent au dernier pas.

Puis Enver bey distribue les récompenses. Tâche difficile ! L'avidité des Arabes est insatiable. Tous prétendent au premier prix, et chacun, en plus de ce qu'il a gagné, réclame quelque chose encore. On s'écrase, on gesticule, on vocifère autour de nous, et les cavaliers montent sur les piétons. Pourtant, à un geste du commandant, tout s'apaise ; un chemin s'ouvre devant nous, et Enver bey me montrant la foule : « Voyez ! les voilà satisfaits, tous contents ainsi ; et une telle course se serait terminée, il y a un an, par une bataille sanglante ! »

Les Arabes sont semblables à des enfants ! Le soir, des feux de joie flambent par tout le camp. La fusillade crépite autour des tentes parmi les cris, les danses, les chants, les battements de mains. L'état de guerre est leur état naturel, et cette guerre-ci leur plaît extrêmement. S'ils savaient que la reprise des villes du littoral y dût mettre fin, je crois qu'ils auraient quelque peine à ne pas y renoncer pour toujours." (p. 171-176)


Georges Rémond, "Lendemain de coup d'Etat : Enver bey au Selamlik", L'Illustration, n° 3649, 1er février 1913 :


"Constantinople, 24 janvier.

Pour empêcher l'événement d'hier il eût suffi de cinquante hommes, mais ils manquaient, car Nazim pacha dédaigna de se garder, ayant considéré jusqu'au bout comme un bluff toute menace d'un mouvement jeune-turc.

Cette révolution est-elle profondément populaire ? J'en doute, et les maigres applaudissements de la foule, au moment de l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam ne m'ont point tiré de mon incertitude. Tout a été fait, mené à bien par un politicien habile, Talaat bey, ayant la pratique et le doigté du coup d'Etat, et par un soldat énergique, Enver, secondés par quelques officiers d'un dévouement à toute épreuve et par quelques douzaines de patriotes auxquels se joignirent peu à peu quelques centaines de manifestants.

La ville a son aspect accoutumé, les cafés-concerts, les cinémas fonctionnent; beaucoup d'animation. On arrête, de côté et d'autre, quelques membres du gouvernement qui vient de tomber.

Aujourd'hui, je suis allé, dès le matin, à Stamboul. Enver bey passait en automobile, accompagnant Mahmoud Chefket pacha. A peine eus-je le temps de les entrevoir... Nous entrons à l'intérieur de la Sublime-Porte ; au dehors et dans les salles, rien ne trahit ce qui s'est passé hier ; le même « baboutchou » vous enlève vos galoches, votre pardessus, votre appareil photographique et perçoit le même bakchich. Pas d'inquiétude, de gens affairés, de groupes où l'on discute; pourtant, me dit-on, les cadavres sont encore là ; quelques soldats vont et viennent dans la cour.

A 11 heures, je me rends au Selamlik. Mahmoud Chefket pacha y arrive le premier, accompagné d'Enver bey ; il entre dans la mosquée, tandis que le colonel se mêle aux groupes d'officiers. L'attaché militaire anglais et moi nous approchons de lui : « Eh bien, dit le major Tyrrell, qu'est-ce que vous avez fait là ? » Et moi : « Mon colonel, pourquoi ne pas m'avoir invité ? j'aurais été discret. »

Enver, à mon étonnement, me paraît aujourd'hui moins glacé, moins impénétrable que de coutume, moins séparé de tous par l'immobilité du visage. Il se défend d'avoir rien fait de personnel ; les circonstances, la volonté populaire, les hommes l'ont porté... « Nous envoyez-vous à la guerre, mon colonel ? » Combien de questions de ce genre ne lui a-t-on pas posées depuis la veille ? Et quel grand désir doit être le sien de ne plus avoir à répondre et de pouvoir se détendre quelque peu après le violent effort de la veille !


Le sultan arrive entouré du cérémonial habituel : figure débonnaire et fatiguée dont l'expression n'a pas changé. Comme son peuple, il en a tant vu, lui aussi ! Tout se passe sans incidents, sans manifestations.

A 3 heures de l'après-midi, je retourne à la Sublime-Porte où doit avoir lieu l'investiture du grand vizir et du cheik ul islam. On nous introduit dans la grande salle. Là se trouvent les nouveaux ministres, quelques hauts dignitaires, les drogmans des diverses ambassades. Les voitures arrivent à 3 heures 1/2. Deux maîtres des cérémonies précèdent le cheik ul islam et le grand vizir. Le nouveau cheik ul islam est ce même vieillard que j'avais vu l'avant-veille descendre le premier du « Grand Divan ». Il est très vieux, très cassé, grand nez, longue barbe, les yeux baissés vers le sol, l'air d'un patriarche. A côté de lui, Mahmoud Chefket, raide, très droit, yeux étincelants, moustaches de chat, l'expression implacablement résolue. Je compare mentalement ce visage à la face placide au sourire d'épicurien sceptique de son prédécesseur au ministère de la Guerre, de ce Nazim pacha qui vient d'être tué, et dont l'étrange destinée fut d'être persécuté par l'ancien régime, acclamé et traité en triomphateur par le nouveau, puis assassiné par lui.

Ali Fouad bey, premier secrétaire du palais, remet au grand vizir le décret impérial enveloppé dans une étoffe de soie rouge ; celui-ci le porte à sa bouche et à son front. Le cheik ul islam fait de même ; puis il remet le firman au mustéchar (sous-secrétaire d'Etat) du grand vizir qui le lit à haute voix; après quoi Obeïdullah effendi, ex-député d'Aïdin et que la révolution vient de tirer de prison, prononce la prière que tous répètent, les mains ouvertes vers le ciel.

Le nouveau grand vizir et le cheik ul islam sortent de la Sublime-Porte. Quelques applaudissements éclatent, mais bien maigres, sans écho. Cette foule trop composite a-t-elle sur quelques points une âme commune ? Sait-elle ce qu'on lui veut ? Depuis quelques années, n'a-t-elle pas trop vu de révolutions, de changements, pour se passionner encore?

Mon admiration pour Enver bey reste entière. En un tel instant de l'agonie d'un empire, l'âme d'un homme qui aime sa patrie ne pouvait pas ne point se révolter. Dans la façon dont l'affaire a été menée, je retrouve la résolution, la promptitude, la sûreté de coup d'oeil de l'organisateur de la résistance arabe, du soldat héroïque de Derna. Cinq victimes, c'est déplorable ; mais un Français peut-il estimer que ce soit un compte bien lourd dans une révolution ? Quant à l'avenir, est-il beaucoup plus sombre aujourd'hui qu'hier ? Je ne le crois pas. Lorsque tout semble perdu, il n'y a plus lieu d'ajourner les suprêmes résolutions du désespoir." (p. 81)


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