samedi 23 janvier 2021

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal


Ayhan Aktar, "A propaganda tour organized by Djemal Pasha : The Arab literati's visit to the Gallipoli front, 18-23 October 1915", in M. Talha Çiçek (dir.), Syria in World War I : Politics , Economy and Society, Londres, Routledge, 2016, p. 61-62 :

"Comme le soutient à juste titre M. Talha Çiçek, Djemal Pacha percevait les notables arabes comme une "barrière" empêchant la pénétration de l'Etat ottoman dans les provinces arabes : "Le gouvernorat de Cemal [sic] Pacha en Syrie était une lutte contre les 'barrières' empêchant l'Etat ottoman de contrôler, diriger et former ses 'citoyens', ainsi qu'une tentative de produire des citoyens idéals par le biais des écoles et de la conscription."

Il est intéressant de noter que certains des autres unionistes, comme le colonel Mustafa Kemal (plus tard Atatürk), avaient déjà développé une version ethnique du nationalisme turc avant la guerre, qui excluait les Arabes. Au cours de son service de 1905 à 1907, en tant que capitaine d'état-major dans le 30e régiment de cavalerie stationné à Damas, Mustafa Kemal s'est retrouvé pour la première fois dans un environnement social et politique musulman non turc — en Syrie et en Palestine. Dès 1907, il avoua à son ami proche Ali Fuad (plus tard Cebesoy) que "le problème auquel ils étaient confrontés était de savoir comment produire un Etat turc à partir d'un empire [ottoman] en ruine". Il a également ajouté que les frontières méridionales d'un futur Etat-nation turc ne pourraient être constituées que de villes telles qu'Antioche, Alep et Mossoul. Le reste de la Grande Syrie serait laissé aux Arabes. Il a également fait valoir que les grandes puissances envisageaient déjà de partager le butin de l'empire en ruine et coloniseraient probablement bientôt la région. Il est intéressant de noter que le réalisme politique brutal du colonel Mustafa Kemal l'a contraint à développer un mépris total envers les Arabes, la Grande Syrie et le Hijaz dès 1907."


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009, p. 252 :

"Mais comme les autres officiers de sa génération, il [Mustafa Kemal] est également admirateur de la force militaire allemande et a lu les ouvrages de science militaire. La Nation en armes, de von der Goltz, continue à être une référence majeure pendant la République et est citée dans les manuels d'instruction civique, dont Mustafa Kemal lui-même supervise la rédaction. En 1909, Mustafa Kemal avait cependant fait partie de ceux qui, tout en accordant de l'importance à l'action de von der Goltz, estimait plus nécessaire que l'état-major et les commandants turcs soient capables de montrer comment leur pays devait être défendu. Pendant la guerre, nous l'avons dit, il s'est fortement méfié des intentions allemandes, souffrant que des postes de commandement soient confiés à des officiers allemands. Dans les années 1930, il se méfiera de Hitler."


Le commandant Larcher (Maurice Larcher), "La campagne du général de Falkenhayn en Palestine (1917-1918)", Revue militaire française, n° 52, 1er octobre 1925, p. 40-41 :


"2) Enver Pacha était véritablement l'arbitre de la situation, par sa toute-puissance en Turquie et son crédit près de la Direction suprême [allemande]. Le 24 juin 1917, il avait réuni à Alep tous les commandants d'armée turcs d'Asie et leur avait imposé sa volonté : porter tous les efforts sur Bagdad, laisser la 4e armée défendre le front Gaza-Bir Séba. Il considérait les Allemands de Turquie comme un simple complément de cadres à utiliser, sauf ses amis personnels (général Bronsart von Schellendorf, général von Lossow).

3) Djemal Pacha était en fait vice-roi de Syrie par sa puissance politique, son commandement de la 4e armée depuis 1914 et son énergie impitoyable. Suspect de francophilie, il avait éliminé son chef d'état-major allemand depuis 1915. Il connaissait bien le péril menaçant à Gaza, mais refusait de diminuer son autorité par partage avec le général de Falkenhayn. Il posait à Enver un ultimatum, exigeant des divisions de renfort et 2.500.000 livres, mais pas d'Allemands.

4) Le colonel von Kress, au Sinaï depuis trois ans, vainqueur des deux premières offensives anglaises de 1917, insistait sur la fragilité de son front Gaza-Bir Séba ; jaloux de son autorité, il déconseillait le transport de la 7e armée dans sa zone ; il préférait ne recevoir qu'une seule division, 4.000 hommes de remplacement par mois et un ravitaillement régulier.

5) Mustapha Kemal Pacha, mis à la tête de la 7e armée parce que Wéhib Pacha avait refusé, supportait difficilement le commandement allemand. Il réclamait, au lieu d'une nouvelle aventure sanglante, l'éviction des étrangers, la turquisation des cadres, la remise en ordre du pays, l'adoption d'une politique nationale (lettre du 26 septembre 1917 à Enver). En octobre, il rompait avec le général de Falkenhayn à cause de l'ingérence de l'Etat-Major Falk dans la politique arabe. Il était remplacé par Fewzi Pacha, musulman convaincu dont les relations avec Yilderim [groupe d'armées germano-ottoman] étaient immédiatement difficiles."


Voir également : Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

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