lundi 4 janvier 2021

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme du couvre-chef


Georges Rémond, Aux camps turco-arabes. Notes de route et de guerre en Tripolitaine et en Cyrénaïque, Paris, Hachette, 1913, p. 187-188 :

"Mais la plus grande réforme d'Enver bey [en Cyrénaïque], c'est celle des coiffures. Ne riez pas ! le chapitre des chapeaux est l'un des plus importants de l'histoire de Turquie. L'empire manqua d'être bouleversé lorsqu'un sultan audacieux remplaça le turban par le fez ou tarbouch. Ce coup d'Etat accompli, on s'aperçut vite que cette coiffure était laide, ridicule, peu pratique dans les pays de pluie, déplorable dans ceux de soleil, et, de plus, point du tout nationale, car elle fut empruntée aux Grecs insulaires. N'importe, la crainte qu'on la changeât fut une des causes principales de la contre-révolution qui ensanglanta Constantinople voici deux ans. Auparavant, lorsqu'il s'était agi de donner un couvre-chef aux officiers européens chargés de réorganiser la gendarmerie ottomane en Macédoine, ç'avait été une angoissante question : porteraient-ils le tarbouch, la chéchia, le kalpak, le chapeau ? La paix de l'Europe et de l'Orient en faillit être troublée.

Pour moi, j'ai quitté le chapeau pour le tarbouch peu après la frontière tunisienne. Le soleil me rôtissait les yeux et tout le visage. N'y tenant plus, je me suis muni à Azizié d'un chapeau targui. Mais, à Homs, Khalil bey m'assura que, sous ce parasol, il ne pouvait répondre de ma sécurité. Je repris, à travers la Grande Syrte et le pays de Benghazi, le bonnet rouge officiel, risquant à chaque heure l'insolation. Maintes fois j'ai vu les Arabes piétiner, déchirer rageusement des casques italiens qu'ils avaient ramassés sur le champ de bataille. Le chapeau, le casque, c'est l'emblème abhorré du chrétien. Les Bédouins me disaient, par manière de compliment : « O toi, tu n'es pas un Kawaga burnetta (un monsieur chapeau), tu es un Kawaga tarbouch, un ami du Sultan. »

Eh bien, c'est le casque qu'Enver bey a mis sur sa tête, sur celle de ses officiers, et placera bientôt sur celle de ses soldats. Il n'y manque que le liège, qui ne se rencontre pas à Derna. On dit : « C'est la coiffure des Lases, des gens de Samsoun et de Siwas ! » Mais regardez mes photographies : c'est, à bien peu de chose près, le casque abominé des Italiens, visière, coiffe, couvre-nuque. J'ai poussé un cri de joie à cette vue ; enfin j'allais pouvoir abriter mes yeux et mon crâne. J'ai couru chez le grand chapelier Enver bey me commander la coiffure nouvelle. Hélas ! il n'en restait plus.

L'autorité du chef apparaît peut-être mieux encore dans ces petits détails que dans les grandes choses. Ce qu'il y a de plus profond chez les peuples, de plus difficile à changer, ce sont les habitudes quotidiennes, les pratiques coutumières, les façons de manger, de se vêtir. Un Arabe est moins choqué d'apprendre que vous êtes chrétien que de vous voir vous servir de votre main gauche pour manger, vous habiller d'une culotte collante et d'une petite veste, etc. La foi est une chose obscure, lointaine, avec laquelle il est des accommodements, mais la pratique éclate aux yeux dans chaque attitude, dans le moindre geste. Aussi les missionnaires et les convertisseurs de toute sorte disent-ils avec grand sens : « Pratiquez d'abord, la foi viendra ensuite. » "


Léon Ostrorog, The Angora Reform : Three Lectures Delivered at the Centenary Celebrations of University College on June 27, 28, & 29, Londres, University of London Press, 1927, p. 31-32 :


"Alors que dans les premiers jours de l'islam, il avait été professé, comme vous l'avez entendu, qu'aucun de ceux qui prient en se prosternant en direction de La Mecque ne pouvait être qualifié d'infidèle, une pratique s'est développée dans laquelle les moindres divergences avec les coutumes mahométanes étaient menacées de la qualification d'apostasie, une qualification impliquant comme possibilités la peine de mort. Apostasie si un croyant se joignait aux danses d'un mariage chrétien ; apostasie si un croyant mettait un chapeau ou une casquette tels que ceux portés par des infidèles étrangers. Je cite un recueil de fetvas, ou opinions juridiques officielles, classiques en Turquie, les fetvas d'Ali Efendi. Enver, un Jeune-Turc, qui, malgré tout ce qu'on peut dire contre lui, était un homme d'une énergie indomptable, n'osait pas imposer une casquette à visière dans l'armée turque parce que la visière, empêchant la pression du front contre le sol au cours de la prière canonique, était décrite comme caractéristique du couvre-chef d'un infidèle."


Harry Stuermer, Deux ans de guerre à Constantinople. Etudes de morale et de politique allemandes et jeunes-turques, Paris, Payot, 1917, p. 177-178 :


"Il est peut-être significatif que ce fut justement Enver Pacha, révolutionnaire et aventurier, qui est allé si loin même dans les marques extérieures, qu'il a provoqué la désapprobation de beaucoup de milieux de la population. Avec une facilité d'adaptation au progrès moderne purement opportuniste — nous sommes loin de lui en faire un reproche ! — il a, à la fin, sacrifié même la coiffure turque consacrée par la tradition, le fez, chez les soldats ; tandis que le « kalpak », même si garni de tresses, peut à la rigueur toujours passer comme une édition grise de campagne ou colorée, en partie en fourrure, de l'ancien fez, le « kabalak » en chiffons, surnommé aussi, ce qui est significatif, « enveriak » [enverieh], se trouve décidément en voie d'être transformé en vrai casque tropical, et tout récemment (en été 1916) on a introduit dans la marine ottomane une casquette blanche et noire [sans visière] déjà tout à fait européenne. Le simple peuple musulman toujours croyant n'acceptait que très difficilement de telles innovations contraires à toute tradition. Ce n'étaient que des choses extérieures et inoffensives, certes, mais elles en disent long, malgré leur insignifiance apparente, sur l'esprit qui règne dans les sphères dominantes jeunes-turques. C'est la même mentalité qui a déterminé, depuis 1916, le gouvernement turc à des innovations bien plus tranchantes dans le domaine autrement important du droit privé et public. On a confié l'oeuvre de cette réforme de la jurisprudence ottomane à toute une série de commissions se composant des sommités juridiques du pays, et elles y travaillent activement. Ce qui est significatif dans cette réforme et lui donne le caractère moderne, c'est justement que le droit jusqu'alors dominant qu'exerçait la « Chéria », droit au moins semi-religieux et se basant directement sur le Koran, se trouve maintenant réduit de la façon la plus énergique en faveur d'un droit purement civil, se composant des conceptions juridiques les plus diverses, et en partie européennes, inspirées du code Napoléon qui ne trouvait jusqu'alors des applications que dans le droit commercial. Une telle modification entraîne tout naturellement une forte diminution de l'activité et de l'influence des kadis et muftis, tous les deux juges semi-religieux, en faveur des autorités judiciaires purement laïques."
 

Voir également : Le réformisme du sultan Mahmut II

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs de Hüseyin Cahit Yalçın

La résistance d'Enver Bey en Libye (1911-1912) 
   
 
Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

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