mardi 5 janvier 2021

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme de la langue (écrite) ottomane


François Georgeon, Des Ottomans aux Turcs : naissance d'une nation, Istanbul, Isis, 1995, p. 204-205 :

"La nouvelle génération d'écrivains et de publicistes issue de ces transformations politiques et sociales s'interroge sur le retard de l'Empire ottoman par rapport à l'Europe : est-il à mettre sur le compte des institutions politiques, de la religion, des moeurs, de l'instruction ? Ou peut-être même de la langue ottomane ? De plus en plus éloignée de la langue parlée, celle-ci est devenue dans la première moitié du XIXe siècle un idiome artificiel qu'il conviendrait de simplifier. De la langue, la question passe à l'écriture. Si le niveau d'instruction des Turcs ottomans accuse tant de retard, non seulement par rapport aux Européens, mais aussi par rapport aux Grecs et aux Arméniens de Turquie, la cause n'en serait-elle pas la difficulté de l'écriture arabe ? Ne faudrait-il pas la rendre plus accessible pour augmenter le nombre des lettres et accroître celui des lecteurs ?

De son côté, le nouveau personnel politique de l'époque des réformes (Tanzimat) est en train de changer : l'employé de l'Etat est de moins en moins un scribe et de plus en plus un "technocrate". Ce dont il a besoin désormais, ce n'est pas tant de connaître les écritures compliquées de la chancellerie ottomane, que de savoir le droit, les finances, les langues étrangères. L'armée, quant à elle, demande moins des héros illettrés que des ingénieurs du génie, des topographes, des géomètres. Il est significatif que l'un des projets les plus cohérents de réforme de l'alphabet arabe ait été le fait d'un officier (Enver pacha) pour le compte de l'armée. En somme l'Etat moderne a besoin d'efficacité, et cela vaut aussi dans le domaine de l'écriture. Ainsi la question de l'alphabet se trouvait posée dans l'Empire ottoman avec l'apparition d'une intelligentsia soucieuse d'instruction et d'une bureaucratie désireuse de rationalisation.

Améliorer l'écriture, mais comment ? Fallait-il conserver l'alphabet arabe en le réformant, et si oui, comment devait-on l'amender ? Ou bien au contraire, convenait-il, par une décision radicale, de l'abandonner, et de lui substituer un autre alphabet (qui ne pouvait être que l'alphabet latin) au risque de susciter l'opposition des milieux religieux ? Tels sont les termes essentiels du débat dont la conférence de Münif efendi avait constitué le point de départ. Les critiques adressées aux caractères arabes étaient doubles : elles visaient d'une part les problèmes posés à l'imprimerie du fait de la ligature de la plupart des lettres (problèmes qui existaient tout autant pour l'arabe et le persan que pour l'ottoman), et d'autre part les difficultés de lecture et d'écriture propres à l'ottoman en caractères arabes. Plusieurs possibilités s'offraient pour résoudre ces questions. On pouvait "voyeller", c'est-à-dire écrire les signes diacritiques des voyelles (que l'arabe utilise pour le Coran). Il était possible aussi d'utiliser certaines diacritées pour distinguer les signes ambigus. Ainsi le grand lexicographe Şemseddin Sami [alias Sami Frashëri] dans son dictionnaire turc (Kamus-i Turki) paru en 1901 ajoutait des signes particuliers au dessus du vav pour noter le o, le ü et le ö. On pouvait aussi imaginer d'écrire les lettres séparément les unes des autres (huruf-u munfasıla), en supprimant les ligatures, et en écrivant toutes les voyelles. C'était une idée qui inspira divers projets, notamment celui qu'Enver pacha élabora à la veille de la première guerre mondiale alors qu'il était ministre de la guerre. Cet alphabet spécial était destiné à faciliter les communications dans l'armée, mais le déclenchement des hostilités en rendit l'application difficile, et on dut y renoncer rapidement."


Noëlle Roger, "Au coeur de l'Anatolie, III : Aux bords du Tigre", Revue des Deux mondes, 15 août 1929, p. 872 :

"Beaucoup de femmes cultivées lisent, mais n'écrivent pas leur langue. L'enseignement qu'on donne dans les écoles est oublié presque aussitôt. C'est ainsi que le peuple turc compte 90 pour 100 d'illettrés, les uns disent même 95 pour 100. L'écriture arabe se prête à d'admirables graphiques les lettres rejointes forment un monogramme harmonieux, englobant parfois toute une proposition, elles s'étirent ou se raccourcissent au gré du calligraphe artiste, elles s'adaptent à toutes les fins ornementales. Mais elle est responsable de confusions sans nombre. Un même mot peut être lu de plusieurs façons, correspondant à des sens divers ; c'est le contexte qui renseigne le lecteur. Une lettre, selon la place qu'elle occupe dans le mot, peut s'écrire selon cinq, sept et même huit modes différents. Ainsi se multiplient les difficultés. « Il ne peut pas relire ce qu'il a écrit parce que son écriture a séché », dit un proverbe turc. Ce qui signifie : « Il a déjà oublié ce qu'il a écrit et il est incapable de le relire. »

A quel point un tel système s'oppose aux exigences de la vie moderne, on l'imagine. Le temps, la minute présente, l'obligation immédiate, le choix clair et définitif, rien de tout cela ne s'impose à celui qui flotte autour du sens d'un mot. Les caractères qui s'allongent à volonté selon la logique d'une esthétique, échappent souvent à la logique d'une pensée rapide et précise. L'alphabet arabe est peut-être la cause, aussi bien que le symbole, d'un état d'esprit incertain, voguant entre le rêve et l'expression.

Et voici l'argument de l'imprimeur : la complication des caractères arabes est telle qu'ils occupent, dans une imprimerie, 612 casiers. Les lettres et les chiffres de l'alphabet nouveau n'en réclament que 90. Le même local qui parvenait à contenir 70 alphabets arabes, logera désormais 200 alphabets nouveaux. La diffusion du journal et du livre sera facilitée dans une proportion qu'on a peine à évaluer. Et cela d'autant plus que quelques semaines suffisent désormais à un illettré pour savoir lire et écrire.

Déjà en 1913 [1914], Enver Pacha avait tenté une réforme de l'écriture : il séparait les caractères arabes unis et groupés en monogrammes, et les plaçait les uns à la suite des autres, et il intercalait des voyelles entre les consonnes. Il échoua. Le public refusa de le suivre."

 

Voir également : Le réformisme du sultan Mahmut II

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