samedi 23 janvier 2021

La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal


Ayhan Aktar, "A propaganda tour organized by Djemal Pasha : The Arab literati's visit to the Gallipoli front, 18-23 October 1915", in M. Talha Çiçek (dir.), Syria in World War I : Politics , Economy and Society, Londres, Routledge, 2016, p. 61-62 :

"Comme le soutient à juste titre M. Talha Çiçek, Djemal Pacha percevait les notables arabes comme une "barrière" empêchant la pénétration de l'Etat ottoman dans les provinces arabes : "Le gouvernorat de Cemal [sic] Pacha en Syrie était une lutte contre les 'barrières' empêchant l'Etat ottoman de contrôler, diriger et former ses 'citoyens', ainsi qu'une tentative de produire des citoyens idéals par le biais des écoles et de la conscription."

Il est intéressant de noter que certains des autres unionistes, comme le colonel Mustafa Kemal (plus tard Atatürk), avaient déjà développé une version ethnique du nationalisme turc avant la guerre, qui excluait les Arabes. Au cours de son service de 1905 à 1907, en tant que capitaine d'état-major dans le 30e régiment de cavalerie stationné à Damas, Mustafa Kemal s'est retrouvé pour la première fois dans un environnement social et politique musulman non turc — en Syrie et en Palestine. Dès 1907, il avoua à son ami proche Ali Fuad (plus tard Cebesoy) que "le problème auquel ils étaient confrontés était de savoir comment produire un Etat turc à partir d'un empire [ottoman] en ruine". Il a également ajouté que les frontières méridionales d'un futur Etat-nation turc ne pourraient être constituées que de villes telles qu'Antioche, Alep et Mossoul. Le reste de la Grande Syrie serait laissé aux Arabes. Il a également fait valoir que les grandes puissances envisageaient déjà de partager le butin de l'empire en ruine et coloniseraient probablement bientôt la région. Il est intéressant de noter que le réalisme politique brutal du colonel Mustafa Kemal l'a contraint à développer un mépris total envers les Arabes, la Grande Syrie et le Hijaz dès 1907."


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009, p. 252 :

"Mais comme les autres officiers de sa génération, il [Mustafa Kemal] est également admirateur de la force militaire allemande et a lu les ouvrages de science militaire. La Nation en armes, de von der Goltz, continue à être une référence majeure pendant la République et est citée dans les manuels d'instruction civique, dont Mustafa Kemal lui-même supervise la rédaction. En 1909, Mustafa Kemal avait cependant fait partie de ceux qui, tout en accordant de l'importance à l'action de von der Goltz, estimait plus nécessaire que l'état-major et les commandants turcs soient capables de montrer comment leur pays devait être défendu. Pendant la guerre, nous l'avons dit, il s'est fortement méfié des intentions allemandes, souffrant que des postes de commandement soient confiés à des officiers allemands. Dans les années 1930, il se méfiera de Hitler."


Le commandant Larcher (Maurice Larcher), "La campagne du général de Falkenhayn en Palestine (1917-1918)", Revue militaire française, n° 52, 1er octobre 1925, p. 40-41 :


"2) Enver Pacha était véritablement l'arbitre de la situation, par sa toute-puissance en Turquie et son crédit près de la Direction suprême [allemande]. Le 24 juin 1917, il avait réuni à Alep tous les commandants d'armée turcs d'Asie et leur avait imposé sa volonté : porter tous les efforts sur Bagdad, laisser la 4e armée défendre le front Gaza-Bir Séba. Il considérait les Allemands de Turquie comme un simple complément de cadres à utiliser, sauf ses amis personnels (général Bronsart von Schellendorf, général von Lossow).

3) Djemal Pacha était en fait vice-roi de Syrie par sa puissance politique, son commandement de la 4e armée depuis 1914 et son énergie impitoyable. Suspect de francophilie, il avait éliminé son chef d'état-major allemand depuis 1915. Il connaissait bien le péril menaçant à Gaza, mais refusait de diminuer son autorité par partage avec le général de Falkenhayn. Il posait à Enver un ultimatum, exigeant des divisions de renfort et 2.500.000 livres, mais pas d'Allemands.

4) Le colonel von Kress, au Sinaï depuis trois ans, vainqueur des deux premières offensives anglaises de 1917, insistait sur la fragilité de son front Gaza-Bir Séba ; jaloux de son autorité, il déconseillait le transport de la 7e armée dans sa zone ; il préférait ne recevoir qu'une seule division, 4.000 hommes de remplacement par mois et un ravitaillement régulier.

5) Mustapha Kemal Pacha, mis à la tête de la 7e armée parce que Wéhib Pacha avait refusé, supportait difficilement le commandement allemand. Il réclamait, au lieu d'une nouvelle aventure sanglante, l'éviction des étrangers, la turquisation des cadres, la remise en ordre du pays, l'adoption d'une politique nationale (lettre du 26 septembre 1917 à Enver). En octobre, il rompait avec le général de Falkenhayn à cause de l'ingérence de l'Etat-Major Falk dans la politique arabe. Il était remplacé par Fewzi Pacha, musulman convaincu dont les relations avec Yilderim [groupe d'armées germano-ottoman] étaient immédiatement difficiles.

6) Le général Liman von Sanders ne jouait aucun rôle dans ces discussions. Il se renfermait volontairement dans un silence désapprobateur. En relations avec le colonel von Kress (de sa mission), il appuyait les conceptions de ce dernier auprès de la Direction suprême.

Un temps précieux fut perdu au milieu de ces rivalités et hésitations. Les différents chefs se réunissaient pour discuter entre eux, et chacun de ces voyages prenait des semaines."


Voir également : Une hypothèse sur l'anticléricalisme kémalien

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vendredi 22 janvier 2021

La bataille de Sarıkamış : les points forts et les faiblesses des deux armées en lice (ottomane et russe)


Le commandant Desmazes (René Desmazes), "Les débarquements alliés aux Dardanelles", Revue militaire française, tome XIX, janvier-mars 1926 :

"En novembre 1914, l'armée russe du Caucase avait pris l'offensive et avait refoulé jusque sous les murs d'Erzeroum la IIIe armée ottomane que commandait Hassan Izzet Pacha. Dans les premiers jours de décembre, Enver Pacha vice-généralissime et ministre de la Guerre turc partit de Constantinople et vint prendre la direction des opérations en Arménie. Sous son énergique impulsion, les Ottomans reprirent l'offensive, s'emparèrent de Batoum, d'Ardahan, de Sary-Kamysh, et s'approchèrent de Kars. L'Etat-major russe occupé à ce moment à mener sur la Vistule des opérations bien autrement importantes, n'avait aucune troupe disponible qu'il pût employer à rétablir la situation dans le Caucase." (p. 357)


Le général Youri Danilov (haut responsable de l'état-major russe pendant la Première Guerre mondiale), La Russie dans la guerre mondiale (1914-1917), Paris, Payot, 1927 :


"Notre plan d'action sur le front du Caucase comportait toujours l'idée d'une offensive énergique qui porterait la bataille sur le territoire turc. Même dans les circonstances du moment ce plan offensif resta la base des opérations de l'armée du Caucase, son objectif étant toujours de franchir la frontière et de s'emparer de la position Ardost-Delibaba située au centre de notre front stratégique. Cette position avait toujours été considérée comme plus commode à défendre avec des forces peu nombreuses que la ligne des monts Saganloug longeant la frontière et exposée à des mouvements tournants. (...)

Le 6 novembre [1914], après une vive bataille, la puissante position de Kepri-Key qui couvrait Erzeroum fut emportée par nos troupes. En même temps nous prîmes Bayazid et balayâmes toute la vallée d'Alachkert. L'offensive de nos troupes présentait les plus grandes difficultés du fait de la pénurie de moyens de transports pour le ravitaillement et de la pauvreté du pays. Dès la prise de Kepri-Key le manque de munitions se fit sentir.
Cependant les troupes du général Berchmann, emportées par leurs premiers succès, continuèrent leur progression jusqu'au moment où elles se heurtèrent à de grosses forces turques près de Hassan-Kala. C'était le XIe corps turc. Obligées de s'arrêter, nos troupes se replièrent sur la position Ardost-Delibaba, où le IIe Turkestan (général Ioudenitch) vint les renforcer. Les Turcs, dont la concentration près d'Erzeroum avait devancé la nôtre, déclenchèrent une contre-offensive et commencèrent à serrer nos troupes de front et à envelopper notre aile droite.

Peu à peu on arriva à établir que la 3e armée turque, comportant les IXe, Xe et XIe corps d'armée (plus de 80 bataillons sans compter les unités de réserve et les contingents kurdes), commandée par Enver Pacha avec son chef d'état-major allemand Bronsart von Schellendorf, avait pour objectif de prendre nos troupes à revers, en dirigeant le gros de ses forces sur notre base avancée de Sarykamych. Le XIe corps avait pour mission d'immobiliser nos troupes devant Erzeroum, tandis que les IXe et Xe corps devaient tourner notre flanc droit par une route de montagne à l'ouest de celle d'Erzcroum et conduisant au col de Bardouz. C'est avec les plus grandes difficultés et avec de fortes pertes que les troupes turques réussirent à avancer le long de cette route couverte d'une épaisse couche de neige ; néanmoins dès le 20 décembre les colonnes turques commencèrent à déboucher des montagnes et à attaquer avec insistance Sarykamych où nous n'avions alors que de faibles unités de réserve. La situation du gros de nos forces devint sérieuse. Pressées de front par le XIe corps, elles virent subitement apparaître sur leurs derrières les unités des deux autres corps de la 3e armée turque. Si elles se repliaient sur Sarykamych l'encerclement stratégique menaçait de devenir un encerclement tactique.
Dans ces conditions, le général Ioudenitch, commandant le IIe corps du Turkestan (plus tard commandant de l'armée Caucasienne), persista dans sa décision de tenir sa position avec le gros de nos forces et de n'envoyer à Sarykamych que les réserves disponibles. Il expédia un radio au comte Vorontsov-Dachkov, le priant d'envoyer au plus vite à Sarykamych la 3e brigade de tirailleurs qu'on était en train de former à l'arrière, ce qui fut fait de suite. On dirigea en même temps sur ce front les cadres gardés en vue de la transformation prévue des régiments à deux bataillons du II e Turkestan en régiments à trois bataillons. Toutes ces unités constituèrent la défense de Sarykamych contre les forces assaillantes. En une série de combats continus qui durèrent jusqu'au 5 janvier, ces troupes nouvelles repoussèrent vaillamment les attaques furieuses des Turcs dont la situation empira chaque jour. Fatigués par leurs marches pénibles dans la neige des montagnes, affamés et à demi-gelés, ils ne parvinrent pas à prendre Sarykamych, aucun repli n'était non plus possible ; il ne leur restait qu'à se disperser. Beaucoup périrent de faim et de froid dans la montagne, les autres furent faits prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvaient un commandant de corps d'armée et trois généraux de division avec leurs états-majors. Un gros butin de matériel de guerre tomba aussi entre nos mains. Le IXe et une partie du Xe corps turcs étaient anéantis. Rien qu'aux alentours de Sarykamych, on put compter plus de 30.000 cadavres turcs.

En même temps que l'offensive que nous venons de décrire, une concentration turque avait eu lieu à l'ouest, en direction d'Ardagan et de Batoum. Ayant refoulé notre détachement d'Olty, et renforcés par les tribus Laze et Adjare qui se joignirent à eux, les Turcs marchèrent sur Ardagan. Leurs forces comportaient ici des unités du Xe et du Ier corps (de Constantinople) ainsi que des unités de Kachi-Kouzoucks amenées de Turquie d'Europe. Nos troupes repliées sur Ardagan après deux jours de combat violent, les 29 et 30 décembre, furent obligées d'abandonner la ville et de reculer vers l'est. La population de Tiflis fut prise de panique, tandis que de tous côtés on accusait le Grand Quartier Général d'avoir étourdiement dégarni le Caucase de ses troupes. Des renforts envoyés de Tiflis parvinrent cependant à parer le danger. Le 4 janvier nos troupes prirent l'offensive et nettoyèrent Ardagan ; les Turcs en retraite furent poursuivis par nos braves régiments de cosaques de Sibérie.

Les victoires de Sarykamych et d'Ardagan nous tiraient d'une situation fort grave. Il ne restait plus que le XIe corps turc qui continuait à opérer en direction d'Erzeroum et s'efforçait de refouler nos troupes sur Sarykamych ; il redoubla d'activité après la défaite de la masse d'enveloppement afin d'en faciliter la retraite. Nos troupes, après avoir effectué certains regroupements, prirent à leur tour l'offensive devant Sarykamych malgré les rafales violentes et les amoncellements de neige dans les montagnes. Après des combats acharnés qui durèrent du 8 au 16 janvier les Turcs furent bousculés de leurs fortes positions naturelles. Ils se replièrent en grande hâte, jetant leur artillerie au fond des précipices et abandonnant leurs blessés et leurs réserves de munitions.

Cette offensive, ayant mis en déroute le dernier corps turc qui tenait encore contre nous, brisa pour longtemps la force combative de l'armée turque commandée par le brave et énergique Enver Pacha, pénétré de l'esprit et des procédés de la stratégie allemande. Le Caucase se trouvait pour longtemps à l'abri d'une nouvelle invasion ennemie." (p. 341-344)


Le général M. Inostransev (Mikhaïl Alexandrovich Inostrantsev), "L'opération de Sarykamych (Décembre 1914)", Revue militaire française, février 1935 :


"Le 6 décembre, Enver-Pacha vint chez Liman von Sanders et lui manifesta sa décision de prendre la mer le jour même, à destination de Trebizonde, pour aller en personne diriger l'offensive de la 3e armée. Il envisageait comme suit cette opération (voir croquis 4).

Le XIe corps renforcé par les contingents réunis à Erzeroum pour former les IXe et Xe corps de réserve paralyserait, par une action énergique, le gros des forces russes. Les IXe et Xe corps actifs devaient battre le détachement d'Olty et le rejeter vers le nord-est, une division du Xe corps étant chargée de le poursuivre. Après quoi, le IXe corps se rabattrait sur Sarykamych par la voie la plus courte, via Tchatak et Bardouz, tandis que les deux divisions restantes du Xe corps seraient orientées vers le même point par la chaussée d'Olty à Kars.

La réalisation d'un tel plan aurait eu pour les Russes les plus graves conséquences.


La chute de Sarykamych aurait entraîné l'encerclement de presque toute l'armée du Caucase et dès lors la Transcaucasie tout entière avec Tiflis et la contrée pétrolifère de Bakou devenait pour l'ennemi une proie facile. Mais ce plan paraissait bien hasardeux, sinon irréalisable si l'on juge que les IXe et Xe corps devaient progresser dans une contrée couverte de montagnes presque infranchissables, sans voies carrossables et où les quelques sentiers existants, peu praticables, même pendant la belle saison, étaient maintenant recouverts d'une épaisse couche de neige.

Le général Liman von Sanders ne manqua pas d'attirer l'attention d'Enver-Pacha sur les dangers de l'entreprise, mais celui-ci répondit que tout avait été prévu et que les voies de communications avaient été reconnues en détail, sinon qu'elles le seraient incessamment. Le chef de la Mission militaire allemande crut toutefois bon de faire part des mêmes objections au général Bronsart von Schellendorf, qui accompagnait Enver-Pacha en qualité de chef de son état-major.

L'ordre étant, nous l'avons vu, de rester pour le moment sur la plus stricte défensive, il n'y eut du côté russe aucune reconnaissance de quelque importance ; le regroupement des troupes turques, et leur concentration sur le flanc gauche se firent donc sans être éventés et le coup, déclenché contre le détachement d'Olty par des effectifs ennemis très supérieurs, prit celui-ci complètement au dépourvu. Le 19 décembre, le général Istomin rendit compte que les Turcs commençaient à montrer quelque activité dans son secteur ; le lendemain il signalait une offensive locale menée par des forces évaluées à un bataillon à peine. Mais le 21 décembre, il faisait savoir que d'après les déclarations d'un déserteur arménien, l'action de la veille avait été menée par le 84e régiment d'infanterie turc, arrivé de Juzveran, et que suivaient deux autres régiments d'infanterie.

Le général Berchman aussitôt envoya la brigade de chasseurs du Turkestan renforcer le détachement d'Olty ; mais en raison des difficultés topographiques (pays prodigieusement escarpé et neige profonde) cette brigade ne réussit pas à se frayer un chemin jusqu'au bourg d'Id, et dut revenir sur ses pas dans la nuit du 22 décembre. Pendant ce temps l'ennemi se renforçait rapidement obligeant le général Istomin à battre en retraite vers Noriman. Le 23 décembre, celui-ci faisait connaître qu'il venait d'identifier deux divisions du Xe corps turc, que son flanc gauche était menacé et que pour cette raison il se voyait obligé de continuer sa retraite pour couvrir ses convois et ses arrières.

Pour soulager le détachement d'Olty, le général Berchman résolut d'opérer une diversion vers Keprikei et de chercher à inquiéter, en gagnant leurs arrières, les forces engagées contre le général Istomin.

L'attaque commença le 23 décembre, à midi. La 39e division au centre et les brigades de Plastouns à gauche progressèrent rapidement (le 155e régiment d'infanterie du Kouban fit à lui seul 900 prisonniers). Mais à droite le IIe corps du Turkestan se heurta à une résistance énergique des Turcs qui occupaient une position élevée extrêmement forte ; son mouvement fut enrayé dès le début de l'action.

Au détachement Istomin la situation allait s'aggravant
; à partir de 8 heures du matin, le 23 décembre, un combat acharné s'engagea devant la ville d'Olty ; la fermeté des troupes russes, qui arrêtèrent les Turcs pendant trois heures, permit d'en mener à bien l'évacuation. A 11 heures, les Russes combattant toujours, commencèrent à retraiter, suivis de très près par les Turcs. Le 24 décembre ils tenaient les abords de Peniak d'où, à la tombée de la nuit ils rejetaient toutes les attaques de l'adversaire. Mais celui-ci engageant des moyens plus puissants revenait à la charge, et forçait enfin les Russes à évacuer leur position. Le détachement Istomin, exténué par quatre jours de marche et de combats incessants, très affaibli dans ses effectifs et assez désorganisé, se replia alors vers Merdenek, réussissant à sauver toute son artillerie et ses bagages.

Recevant à son quartier général de Tiflis la nouvelle de ces combats, le commandant en chef de l'armée du Caucase envoya son adjoint, le général Mychlaevski prendre sur place la direction des opérations. Ce dernier accompagné du général Joudenitch, et des officiers de son état-major, se rendit au quartier général du 1er corps du Caucase à Medjengert. Là, on lui remit le compte rendu du chef de la « droujina » des volontaires arméniens de Kotchagan, reçu le 22 décembre, annonçant qu'attaquée par deux bataillons turcs son unité avait été dispersée et que l'ennemi progressait maintenant sur Tchatak et Bardouz. Comme il pouvait s'agir de simples flancs-gardes détachées par les troupes engagées vers Olty et qui se seraient égarées, le général Mychlaevski n'attacha pas une grande importance à ce renseignement. Néanmoins il donna à une compagnie et à une sotnia de gardes-frontières stationnées à Bardouz l'ordre de prendre le contact de cet ennemi et d'entraver sa marche.

Pendant ce temps Enver-Pacha procédait à un regroupement des forces engagées contre le détachement Istomin et poussait à marches forcées cinq divisions des IXe et Xe corps sur Sarykamych. Le 24 décembre Bardouz, à 18 kilomètres de la ville était occupé.


Ainsi, tandis que sur son front le général Berchman voyait toute tentative de progression rester vaine, le flanc droit et les arrières du IIe corps du Turkestan étaient largement débordés et dangereusement menacés. Le but que l'on poursuivait, — porter aide aux troupes du général Istomin, — n'ayant pu être atteint, le général Mychlaevski prescrivit de cesser l'offensive.
A son chef d'état-major, le général Joudenitch il confia le commandement du IIe corps du Turkestan dont le commandant, venant du centre de la Russie, n'était pas encore arrivé et dont les graves circonstances faisaient particulièrement regretter l'absence. Quant à lui, il se rendit de sa personne à Sarykarmych où le Quartier Général de l'armée s'installa aussitôt.

Le 25 décembre les forces principales du détachement de Sarykamych étaient ramenées sur leurs anciennes positions, le IIe corps du Turkestan couvrant ses flancs et ses arrières avec quelques éléments poussés sur la route de Tchatak et Bardouz.

Le général Mycblaevski n'avait pas encore réussi à percer les intentions de l'ennemi ; d'autant que celui-ci progressait dans une contrée réputée presque impraticable, même en été, sauf à de petits détachements d'infanterie. Brusquement il apprit que les Turcs, accentuant leur pression avaient refoulé le faible détachement des gardes-frontières, et dépassant Bardouz, pointaient sur Sarykamych. Or la garnison de cette place s'élevait pour l'instant à deux « drouzini » de territoriale, armées de vieux fusils (système Berdan), et ne représentant qu'une faible valeur combattive. Il fallait coûte que coûte trouver des moyens pour contenir l'avance de l'ennemi.

C'est pourquoi le général Mychlaevski ordonna au colonel d'état-major Boukretov qui se trouvait par hasard en convalescence à Sarykamych de grouper en compagnies de marche 2.000 réservistes envoyés en renforts et non encore incorporés ; 120 officiers fraîchement débarqués de l'Ecole d'officiers de Tiflis encadraient ces formations, auxquelles incombait le devoir d'arrêter les Turcs à tout prix.

Le colonel Boukretov s'étant adjoint 16 mitrailleuses destinées primitivement à la 2e brigade des Plastouns, marcha à l'ennemi ; la rencontre eut lieu à 5 kilomètres seulement de Sarykamych, et comme les forces turques avaient un effectif de 6 bataillons, le petit détachement improvisé de Boukretov se vit rapidement forcé de reculer.

D'autres mesures furent prises en accord par les généraux Mychlaevski et Berchman pour conserver Sarykamych coûte que coûte ; à l'aube du 26 décembre un bataillon du 18e régiment de chasseurs du Turkestan avec deux pièces d'artillerie, fut jeté dans la localité ; il était suivi par un bataillon du 80e régiment d'infanterie Kabardine prélevé sur la réserve du corps d'armée et amené en chariots, les autres bataillons de ce régiment suivant par la route. Or ces troupes ne pouvaient atteindre leur lieu de destination avant 1 ou 2 jours lorsque, le 27 décembre, dans la soirée, on apprit que cinq divisions turques commandées par Enver-Pacha en personne descendaient du nord et que leurs avant-gardes venaient de couper la ligne de chemin de fer menant de Sarykamych à Kars.

L'intention du Haut Commandement turc de couper, en s'emparant de Sarykamych par un large mouvement tournant, les communications des forces russes opérant à l'ouest de ce point apparut alors nettement.

La situation était d'autant plus menaçante qu'en arrière les Russes ne disposaient que de quelques unités de formation, savoir : la 3e brigade de chasseurs du Caucase, la 66e division d'infanterie, et la 3e brigade de « Plastouns ». La forteresse de Kars se trouvait presque démunie de troupes." (p. 202-207)

"Pendant que les troupes chargées de la défense de Sarykamych rendaient peu à peu possible ce qui avait paru impossible, la situation sur le front extérieur se présentait ainsi qu'il suit (voir croquis n° 6) :

Après s'être, comme nous l'avons dit, dépouillé d'une partie de ses forces (un bataillon du 18e régiment de chasseurs du Turkestan et 6 compagnies du 15e régiment de chasseurs du Turkestan), le général Joudenitch avec 13 bataillons et demi menait le combat sur trois fronts, ayant son flanc droit au défilé de Ziak, son centre à Enikei, et son flanc gauche sur les hauteurs de Karaourgan. Les Turcs attaquaient furieusement, en engageant toujours de nouvelles troupes qui arrivaient d'Erzeroum. Cependant les deux brigades de chasseurs, bien qu'affaiblies et luttant dans des conditions particulièrement dures (froid intense, suivi de vent, absence complète d'abris couverts à proximité des positions) tenaient héroïquement. Vers le sud, le général Witt, avec 3 régiments de sa division, 2 bataillons du 79e R. I. Koubinski (de la 20e division) et un régiment de cosaques, continuait à s'opposer à tous les efforts des Turcs pour séparer les forces russes. Le détachement du colonel Koulebiakin, obligé d'abandonner le passage de Karaderbent en raison de la situation générale, couvrait la direction de Karakourt, en occupant les hauteurs au sud-ouest de Bachkei.

Le général Baratov, avec sa division et la 2e brigade de « Plastouns » du général Goulyga, après s'être décroché, avançait à marches forcées pour remplir la tâche qui lui incombait.

De son côté Enver-Pacha, qui dirigeait en personne les opérations des IXe et Xe corps se montrait absolument sûr du succès, et, dans les ordres qui furent interceptés plus tard par les Russes, exhortait ses troupes à un dernier et suprême effort pour venir à bout de l'armée russe presque complètement encerclée." (p. 214-215)


Le général M. Inostransev, "L'opération de Sarykamych (Décembre 1914)", Revue militaire française, mars 1935 :


"Russes et Turcs faisaient preuve d'une énergie et d'une force d'âme égales. Le général Berchman comprenait bien que les défenseurs de Sarykamych, malgré toute la vaillance qu'ils venaient de déployer pendant ces combats incessants, n'étaient pas au bout de leurs peines ; aussi restait-il en contact permanent avec ses troupes pour soutenir leur moral. Le 29 décembre, il envoya au général Prjevalski le télégramme suivant : « D'après la marche des événements le moment parait venu de reporter en arrière toutes les forces occupant la première ligne de Karaourgan à Khorossan et plus au sud. Nous sommes tous persuadés ici que vous battrez aujourd'hui, 16 décembre, nos adversaires devant Sarykamych et que vous nous ouvrirez ainsi un passage libre vers l'arrière, où nous trouverons du pain et du fourrage. Si toutefois, ce qu'à Dieu ne plaise, les Turcs ne se retiraient pas, restez sur place et battez-vous jusqu'à ce que toutes nos troupes et nos trains aient traversé Sarykamych. Les troupes du Turkestan se retireront les premières. Les colonnes commenceront d'arriver le 17 décembre seulement. Votre courage seul sauvera l'armée ; avec l'aide de Dieu ! ».

Dès que le Haut-Sarykamych eut été complètement nettoyé, le colonel Boukretov se trouva libre de manœuvrer, sans risquer d'avoir l'ennemi dans le dos pour occuper le défilé de Bardouz. Deux pièces de montagne furent à grand peine hissées sur la crête de Hassan-Aga-Jourt, qui entrèrent immédiatement en action, prenant sous leur feu à revers le défilé. Le 155e R. I. Koubinski et six compagnies du 15e régiment de chasseurs du Turkestan se mirent à progresser dans la même direction. A partir de cet instant, la ligne la plus courte des communications du IXe corps turc se trouvait sous le feu des Russes, et la situation du flanc droit de l'ennemi commençait à devenir précaire.

Le général Prjevalski comprenait bien que toute offensive sur les autres directions autour de Sarykamych, et notamment le long de la voie ferrée, restait impossible tant qu'on n'aurait pas occupé le denté de Bardouz ; il renforça donc de 6 bataillons le détachement du colonel Boukretov dont la progression était lente, tant en raison de l'état d'extrême fatigue des troupes et du manque de cartouches, que du fait de la résistance que continuaient à opposer les Turcs.

Il apparaissait dès lors clairement, que ceux-ci avaient laissé échapper le moment favorable, et que Sarykamych n'était plus à la merci d'une surprise. Mais Enver-Pacha ne se tenait pas pour battu ; il continuait à poursuivre énergiquement son plan primitif, se rendant parfaitement compte de l'importance décisive qu'une occupation de Sarykamych, même tardive, pouvait avoir pour ses armes. Aussi négligeant le danger menaçant ses flancs, concentra-t-il encore tous ses efforts sur cette localité. Le 30 décembre fut pour les défenseurs de la ville un jour moins fatiguant que la veille. Les deux adversaires se recueillaient après leurs combats nocturnes, qui n'avaient pris fin qu'à l'aube.

Entre-temps, le général Berchman avait donné l'ordre, le 29 décembre dans la soirée, de replier à marches forcées sur Sarykamych un second régiment de la 39e division, le 154e R. I. de Derbent, qui tenait les tranchées près de Zanzak. Aussi, après le départ de ces troupes, le général de Vitt n'eut-il plus pour défendre ses positions, que deux régiments incomplets. Par bonheur, l'élan des Turcs sur ce front s'était ralenti, et les Russes parvinrent même à y améliorer leur situation par des contre-attaques locales. Le 31 décembre, la fusillade reprit comme de coutume, sur toute la longueur du front. Les Turcs faisaient des efforts désespérés pour conserver le défilé de Bardouz, point d'appui de leur flanc droit.

Tout à coup, vers deux heures de l'après-midi, un épais brouillard tomba en sorte qu'on ne pouvait plus rien distinguer à une distance de 4 à 5 pas. Quelques instants après, le feu reprit avec une grande intensité, et on manda de tous les secteurs que les Turcs se préparaient à l'attaque. Aux cris de « Hourra ! » et d' « Allah » roulant tout le long du front, les Turcs se précipitèrent des montagnes dans la vallée, pareils à une avalanche, et se ruèrent sur les défenseurs, exténués par huit jours de combat ; ils se heurtèrent partout à une résistance inébranlable. Le général Prjevalski, convaincu de la gravité de l'engagement, fit approcher les réserves vers la partie du front la plus menacée, c'est-à-dire vers le point de jointure des secteurs de droite et du centre.

Vers 4 heures de l'après-midi le commandant du secteur central téléphona que trois attaques turques avaient été repoussées, qu'une quatrième se préparait, et qu'il ne restait à sa disposition qu'une seule escouade. Une section de Plastouns qui se trouvait en réserve, fut alors jetée vers la gare ; elle arriva à temps pour pouvoir prendre part à la défense. La quatrième et dernière attaque des Turcs se termina par un échec complet ; les pertes qu'ils subirent furent lourdes, et un grand nombre furent faits prisonniers. Les Russes avaient remporté un grand avantage moral en brisant la volonté de l'ennemi ils avaient préparé la victoire. Peu à peu les rôles changeaient ; Enver-Pacha, comprenant que son plan venait d'échouer, passa à la défensive. Pour la première fois depuis le début des opérations, un ordre aux troupes turques contenait ces mots :  « J'espère que demain nous saurons tenir sur nos positions » ; jusqu'à ce jour il n'avait été question que de s'emparer de Sarykamych. Comme on prévoyait que la retraite serait difficile, les drapeaux furent séparés de leurs hampes et portés à Erzeroum par quelques officiers et sous-officiers qui, pour plus de sûreté, devaient se les enrouler autour du corps. Le chef de l'armée qui jusqu'à présent s'était trouvé constamment à la 17e division, reporta aussi son poste de commandement au village de Divik, c'est-à-dire vers son flanc gauche, sur la ligne de retraite vers Kossor (plan 3).

Le combat cessa tard dans la soirée ; mais presque jusqu'à minuit, l'artillerie turque continua à harceler toute la ligne devant Sarykamych.

Cependant à Medjengert, le général Berchman se montrait très inquiet sur le sort des opérations autour du défilé de Bardouz qui lui semblaient trop traîner en longueur ; de plus, vivres et munitions commençaient à manquer, la base de Sarykamych étant à peu près épuisée, et les communications rompues avec l'arrière. A la tombée de la nuit, le général Berchman avec son état-major vint s'installer à Sarykamych auprès du général Prjevalski ; il envoya en même temps au général Joudenitch l'ordre de se replier lentement après avoir tenu encore au moins 24 heures ses positions actuelles. Le général de Witt reçut les mêmes instructions." (p. 325-328)

"Un détachement provenant de Kars et commandé par le général Voronov reçut l'ordre d'occuper Elketchmetz (voir croquis 2) et de passer sous les ordres du général Baratov en vue d'une action combinée contre le flanc gauche des Turcs.

Cependant les Turcs, malgré leur échec, continuaient à faire preuve des plus belles qualités militaires, se montrant opiniâtres, durs à la fatigue et d'une grande bravoure.


Le 2 janvier fut pour les troupes russes de Sarykamych un des jours les plus difficiles. Les combats incessants, le froid terrible, le manque croissant de vivres et de munitions, — tout cela avait mis les forces des hommes à une rude épreuve. C'est en s'appuyant sur la grande fatigue de ses troupes que le général Joudenitch insistait encore pour qu'on passât promptement à une offensive à fond dans la région de Sarykamych.

Le général Berchman lui fit savoir que l'attaque serait déclenchée dès que les troupes du général Baratov et celles expédiées de Kars, destinées à opérer contre le flanc gauche des Turcs, seraient en place. Or Sarykamych était encombrée de nombreux blessés (il y en avait 12.000) ainsi que de prisonniers turcs qu'on n'avait encore pu diriger vers l'arrière. La route de Kars ayant, grâce aux succès récents, été dégagée, le commandement russe organisa l'évacuation des blessés sur les chariots du train, tandis que les prisonniers partaient à pied, en convois, le mouvement étant couvert par les premiers échelons de troupes du général Baratov. Le départ commença dans la nuit, et à l'aube, les Turcs virent soudain de longues colonnes d'infanterie et de voitures qui s'éteignaient vers Kars. Persuadé que les Russes étaient en pleine retraite, le commandant du IXe corps turc, Jskham-Pacha [İhsan Sökmen], ne s'inquiéta pas des événements à sa droite ; il se maintint devant Sarykamych et le 4 janvier se voyait contraint de capituler.

Cependant le général Berchman avait donné au général Baratov des directives d'après lesquelles celui-ci, après avoir pris sous son commandement les troupes expédiées de Kars (7 bataillons), devait passer à l'offensive et rejeter les Turcs aussi loin que possible de la voie ferrée, en leur coupant la retraite vers le nord-ouest par sa cavalerie. Toutefois le général Baratov ne devait point perdre de vue que l'un des buts les plus importants de son opération était le maintien de la ligne du chemin de fer de Kars et la sécurité de celle-ci, afin que la circulation des trains de vivres et l'évacuation des blessés, des malades et des prisonniers pût s'effectuer en toute liberté." (p. 330-331)

"Lors du début des opérations [russes] autour de Sarykamych, une division turque, attachée à la poursuite du détachement Istomin occupa un moment la ville d'Ardagan, au nord-ouest de Kars. La localité fut rapidement reprise par le général Kalitine, avec sa brigade de cosaques de Sibérie ; ceux-ci, après avoir bousculé les Turcs, débouchèrent d'Ardagan sur la chaussée d'Olty et y achevèrent la déroute du Xe corps turc, en forçant la 30e division à mettre bas les armes.

Maintenant on pouvait, en prélevant sur les forces employées à la défense de Sarykamych, penser à liquider complètement l'offensive turque sur tout le front de Karaourgan à Medjengert. Quelques jours suffirent pour cela. Les troupes russes réoccupèrent presque partout leurs anciennes positions.

Après la catastrophe de son armée, Enver-Pacha et son état-major repartirent pour Constantinople (cette fois, par voie de terre) ; Havis-Hakki-Pacha [Hafız Hakkı Paşa] prit le commandement de la 3e armée turque, qui devait être complètement réorganisée. (...)

Enver-Pacha s'était montré le disciple aveugle de Schlieffen qui recherche la solution de toute opération et de tout combat sur les flancs et uniquement sur les flancs. Contre la première partie de ce principe il n'est guère possible de faire d'objections. Mais l'affirmation qu'une solution ne peut être trouvée que sur les flancs, s'avère être aussi insuffisante que nuisible. Une formule bonne en soi, appliquée en toute occasion et sous toutes conditions, perd vite de sa valeur, en devenant une sorte de formule obligatoire, de panacée de victoire. Toute l'étroitesse théorique des conceptions allemandes s'est révélée dans la trop stricte observance d'un programme élaboré a priori.

L'application du « Cannae » de Schlieffen toujours et partout, présume une négligence complète des éléments de décision que sont le terrain, les qualités des troupes mises en action et celles de l'adversaire, etc. Cependant Napoléon ne disait-il pas « qu'à la guerre les circonstances dictent la conduite » ?

L'application efficace en Prusse Orientale de la méthode Schlieffen par Ludendorf contre la malheureuse 2e armée russe du général Samsonov, servit d'encouragement à Enver-Pacha. Il n'y vit qu'un triomphe de l'idée de Schlieffen, sans s'attacher au fait que l'armée en question avait été mal commandée, qu'elle était aux mains de chefs en majorité sans initiative, qu'on l'avait mise en mouvement avant que sa concentration ait été terminée, et qu'elle avait opéré dans une contrée connue à fond par les Allemands qui l'avaient admirablement truquée pour la défense.

Voilà ce qui avait conduit Enver-Pacha à faire usage du « Cannae de Schlieffen » contre l'armée du Caucase.

Or, un premier obstacle résultait des difficultés topographiques. L'aile turque à laquelle était confié le mouvement tournant décisif devait avancer à travers une contrée très montagneuse, privée comme nous l'avons dit, de chemins et considérée comme impraticable même en été, par conséquent combien plus difficile par un temps de froid intense et sous la neige.

La forte volonté d'Enver-Pacha obtint bien de l'endurance des troupes turques qu'elles viennent à bout de tous les obstacles que la nature leur opposait. Mais les communications de l'aile marchante restèrent des plus précaires ; il fut impossible d'organiser les étapes, et, dès le début de l'opération, les vivres commencèrent à manquer. Dans sa critique du plan d'Enver-Pacha, le général Liman von Sanders, désireux d'atténuer les responsabilités, cherche des excuses dans ces conditions de terrains, extrêmement défavorables, et tente d'y voir la cause essentielle de la catastrophe. Mais ni lui, ni Enver-Pacha, ne tiennent compte d'un autre fait, pour le moins aussi important, la valeur respective des deux adversaires.

En se basant sur les chiffres (le général Berchman ayant capturé plus de 6.000 Turcs et 12.000 étant revenus du champ de bataille), il est permis d'affirmer qu'Enver-Pacha avait engagé sous Sarykamych une armée de 30.000 à 35.000 hommes.
Ces forces étaient tout à fait suffisantes pour escompter une victoire dans les premiers jours de l'opération. Mais il eût fallu que les chefs turcs se montrassent actifs, pleins d'initiative et audacieux, comme la situation l'exigeait, capables de résoudre les problèmes compliqués qu'Enver-Pacha leur avait posés.

Toutefois on doit reconnaitre que tous, chefs et soldats, firent preuve d'une extrême endurance et déployèrent, dans les entreprises offensives comme dans la défensive, un courage et une opiniâtreté remarquables.

Peut-être aussi dans ses conceptions Enver-Pacha a-t-il sous-estimé la qualité de son adversaire, sachant qu'une grande partie des forces russes sur ce front avait été transportée sur les frontières occidentales dès le début des hostilités, il ne comptait rencontrer devant lui que des troupes de qualité inférieure. Mais les belles traditions de l'armée du Caucase étaient trop vivantes pour ne pas se manifester aussi chez ses troupes de complément. Dans ces conditions l'opération d'Enver-Pacha était basée surtout sur la chance ; la réalité ne tarda pas à démontrer qu'elle était par trop hasardée.

Quant aux troupes russes, elles montrèrent au début une certaine timidité dans leurs mouvements, ce que sans doute explique le manque initial d'effectifs, les renforts du Turkestan et de Sibérie n'arrivant que lentement, et de nombreuses formations se trouvant en pleine organisation. D'autre part, ignorant ce qu'il pouvait attendre de ses troupes, le Haut Commandement russe, en la personne du général Mychlaevski se laissa trop vite aller au pessimisme et dès qu'il eut vent du plan turc, extrêmement menaçant certes, crut l'armée vouée à une perte certaine. Dominé par ce sentiment, basé sur une appréciation trop théorique et trop étroite des événements, le général Mychtaevski reporta toute son attention vers la formation d'une nouvelle armée, ainsi que vers l'évacuation de la Transcaucasie ; il abdiqua son commandement, et le passa en toute hâte à deux de ses subordonnés le général Joudenitch (le plus ancien par ses fonctions), et le général Berchman (le plus élevé en grade).

Ce partage du pouvoir pouvait susciter une confusion et par conséquent devenir funeste. Seul le sentiment élevé du devoir dont ils étaient tous deux pénétrés et plus particulièrement le tact et les capacités du général Berchman rétablirent une situation devenue des plus délicates au moment de la prise de commandement par les deux successeurs du général Mychiaevski. Le général Berchman chercha immédiatement à sauver les troupes qui lui étaient confiées, à briser le cercle qui s'était presque refermé sur elles, puis passer à l'offensive, afin d'infliger aux Turcs un coup décisif.

Pour commencer il s'assura de la possession de Sarykamych avec le strict minimum de forces, comptant ensuite faire rétrograder vers la frontière politique les troupes engagées face à l'ouest en direction d'Erzeroum en vue de rétrécir le front et de disposer des effectifs ainsi libérés, pour renforcer la défense de Sarykamych.

A mesure que les troupes affluent sur ce point, la tactique change. D'assaillies, elles deviendront assaillantes. Elles devront battre les Turcs qui les avaient tournés et s'ouvrir le chemin vers Kars. Si ce but ne pouvait être atteint le général Berchman avait l'intention de tenter une trouée à travers la masse turque, avec toutes les troupes du front extérieur. En même temps, la forte colonne du général Baratov enveloppait le flanc gauche de l'adversaire, contre le flanc droit duquel seraient montées d'actives opérations en vue de s'emparer du défilé de Bardouz. Voyant que le centre des opérations s'est déplacé vers le flanc droit russe, le général Berchman transfère son Quartier Général à Sarykamych, mais ne s'immisce nullement dans les ordres et dispositions du général Prjevalski, auquel il laisse dans le commandement de la défense une pleine liberté d'action.

Enfin le général Berchman regroupe ses troupes tranquillement et d'après un plan strictement défini, sans perdre, ne fût-ce que pour un instant, le fil de la direction générale des opérations. Le moment venu il jette ses hommes, savamment groupés à la conquête de la victoire.

Les autres commandants de l'armée du Caucase formaient un contraste éclatant avec ceux de la 3e armée turque. Les généraux Joudenitch, de Witt, Prjevalski, le colonel Boukretov, le capitaine Monshelov, etc... agissaient en plein accord avec leurs chefs. Ils firent preuve chacun dans l'accomplissement de sa mission d'un esprit d'initiative, d'une énergie farouche et d'une force d'âme à toute épreuve. Tous étaient animés du même désir et de la même pensée vaincre l'ennemi, et déjouer ses plans téméraires.

Quant au simple troupier du Caucase, il se montra ici comme toujours, extrêmement endurant, profondément pénétré du sentiment du devoir, de la solidarité et de l'abnégation la plus héroïque. Aux jours des plus terribles combats, par un froid de plus de 20 degrés, enfonçant dans la neige, ne recevant souvent qu'une ration de pain réduite, en raison des difficultés du ravitaillement, le soldat de l'armée du Caucase ne pensait qu'à la victoire. On peut citer à titre d'exemple la conduite du canonnier Dyrdonov du 39e groupe d'artillerie. Celui-ci ayant été chargé de conduire à Sarykamych quatre chevaux malades et d'y rester pour les soigner, s'acquittait pendant le jour ponctuellement de sa besogne ; mais le soir venu, après avoir enfermé ses bêtes dans une grange, il rejoignait le détachement du colonel Boukretov, avec lequel il combattait jusqu'à l'aube. Au matin, régulièrement, Dyrdonov retournait à ses chevaux. Et ceci se répéta jusqu'à ce que les Turcs eussent été rejetés de Sarykamych. Nombreux furent les cas analogues où des soldats du train ou des étapes s'évertuèrent à rejoindre la ligne de feu, à l'insu même de leurs chefs, pour prendre part aux combats. L'opération de Sarykamych et son issue confirment une fois de plus, la thèse d'après laquelle, à la guerre, l'esprit des troupes est et sera toujours un facteur de la victoire, plus décisif encore que la force matérielle. Elle nous montre qu'à la guerre « le plus persévérant l'emporte », que rien n'est perdu tant que le moral de l'armée reste invaincu, et qu'à toute manœuvre correspond une contre-manœuvre qui réussira si l'occasion n'en est pas manquée." (p. 333-339)

 
"La campagne des Dardanelles. Historique officiel de l'état-major général turc, traduit du turc par le capitaine Larcher", Les Archives de la Grande Guerre et de l'histoire contemporaine, volume 17, 1929 :

"Front du Caucase. — Après les pertes énormes subies dans son offensive sur Sarykamych, la 3e armée ottomane s'était retirée sur les hauteurs à l'est d'Azap, derrière la frontière, et s'était mise sur la défensive. Cette armée avait perdu pour longtemps toute capacité offensive ; pour la regagner, renforcée par le 5e corps expéditionnaire, elle se recomplétait peu à peu en hommes et en matériel.

Les Russes ne paraissaient pas en état de refouler davantage la 3e armée qui pourtant les gênait beaucoup." (p. 279)


Edward J. Erickson, Ottoman Army Effectiveness in World War I : A Comparative Study, Londres, Routledge, 2007 :


"Davantage d'informations sont arrivées dans les premiers mois de 1915, ce qui a renforcé la piètre opinion générale des Turcs [chez les Britanniques]. Les premières campagnes de la guerre avaient été désastreuses pour les armes ottomanes et comprenaient des défaites à Sarikamiş, infligées par les Russes, et sur le canal de Suez et en Mésopotamie, infligées par les Britanniques eux-mêmes. Ces défaites ottomanes étaient considérées comme des preuves corroborantes d'une machine militaire corrompue et inefficace.

En fait, les campagnes de Sarikamiş et de Suez ont été agressives à l'extrême et ont montré des compétences organisationnelles avancées et efficaces pour déplacer un grand nombre de troupes sur des terrains et des conditions climatiques extrêmement défavorables. A Sarikamiş, dans les montagnes du Caucase, six divisions d'infanterie ottomanes ont marché 75 km en trois jours dans la neige hivernale jusqu'à leurs objectifs avant d'être repoussées par les Russes. Dans le Sinaï sans eau, les Ottomans ont fait marcher trois divisions d'infanterie, avec des pontons et bateaux, à travers le désert et ont traversé le canal de Suez avant d'être forcés de se retirer. Bien que souffrant des défaites, le fait que l'armée ottomane possédait ce type de capacité n'est pas anodin. La mauvaise performance en Mésopotamie était principalement due à une posture stratégique profondément imparfaite qui laissait la porte d'entrée de la vallée du Tigre-Euphrate presque sans surveillance. Néanmoins, ce schéma de défaite semblait justifier l'opinion britannique selon laquelle "bien qu'une grande amélioration ait eu lieu au cours des deux dernières années, on ne peut pas dire avec véracité que les troupes turques sont, même maintenant, en aucune manière égales, sauf en courage, à celles des Etats balkaniques avec lesquelles elles étaient dernièrement en guerre". Cette erreur d'appréciation coûterait cher aux Britanniques en 1915 et 1916." (p. 15)


Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs de Hüseyin Cahit Yalçın

Enver Paşa (Enver Pacha) : une conception dynamique et froidement réaliste des relations internationales

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme du couvre-chef

Enver Paşa (Enver Pacha) et la réforme de la langue (écrite) ottomane

Les officiers arméniens de l'armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale

Le rôle de l'Organisation Spéciale/Teşkilat-ı Mahsusa (dirigée par l'immigré tunisien Ali Bach-Hamba) pendant la Première Guerre mondiale

Le général Halil Paşa (oncle d'Enver) et les Arméniens

 
 

mardi 19 janvier 2021

Le "culte" de Pierre Loti dans l'armée ottomane



Pierre Loti, Suprêmes visions d'Orient, Paris, Calmann-Lévy, 1921, p. 229 :


"Jeudi 21 août 1913.

Départ d'Andrinople de bonne heure le matin, reconduit à la gare par le Vali [Hacı Adil Bey], Enver Bey et tous les généraux.

Le soir, je suis de retour dans le grand Stamboul illuminé pour le Ramazan, et, vers minuit enfin, j'arrive dans mon petit Candilli."


Pierre Loti, La Hyène enragée, Paris, Calmann-Lévy, 1916, p. 21-25 :


"LETTRE A ENVER-PACHA

Rochefort, 4 septembre 1914.

« Mon cher et grand ami,

» Pardonnez ma lettre, en raison de mon affectueuse admiration pour vous et de mon attachement à votre patrie dont j'ai fait un peu la mienne. Autour de Tripoli, vous avez été le héros magnifique, sans reproche et sans peur, tenant tête, dix contre mille ; en Thrace, vous avez été celui qui a rendu Andrinople à la Turquie, et vous avez accompli ce tour de force de reprendre la ville héroïque presque sans verser de sang. Vous avez réprimé partout, avec la violence qu'il fallait, les cruautés et les brigandages ; j'ai vu votre indignation contre les atrocités bulgares, et c'est vous-même qui avez voulu me faire visiter, dans votre automobile militaire, les ruines des villages par où les assassins avaient passé.

» Eh ! bien, ce que vous ne savez sans doute pas déjà, je veux vous le dire : les Allemands commettent en Belgique, en France, et par ordre, ces mêmes abominations que les Bulgares commettaient chez vous ! Et ils sont mille fois plus odieux encore, parce que les Bulgares étaient des montagnards primitifs que l'on avait fanatisés, tandis qu'ils sont, eux, des civilisés, mais d'une brutalité si foncière que la culture n'a pas de prise sur leurs âmes et que l'on n'en peut rien attendre.

» La Turquie aujourd'hui veut reconquérir ses îles ; sur ce point, à moins d'être aveuglé de parti pris, chacun saura le comprendre. Mais je tremble qu'elle ne veuille pousser plus loin la guerre… Je devine bien, hélas ! les pressions exercées sur votre cher pays et sur vous-même par l'être abominable en qui sont venues s'incarner toutes les tares de la race prussienne : férocité, morgue et fourberie. Il a dû abuser de votre beau et fougueux patriotisme, en vous leurrant d'illusoires promesses de revanche. Défiez-vous de ses mensonges. Il a certainement su empêcher la vérité d'arriver jusqu'à vous, sans quoi votre cœur de soldat loyal se serait détourné de lui. Il a su vous persuader, comme à une partie de son peuple, qu'il avait été contraint à ces tueries, si longuement préméditées, au contraire, avec un cynisme infernal. Il a réussi à vous donner foi en ses victoires, alors qu'il sait, comme tout le monde aujourd'hui, que le triomphe finira par être à nous. Et d'ailleurs, si par impossible nous devions succomber pour un temps, la Prusse et sa dynastie de bêtes fauves n'en resteraient pas moins clouées pour jamais aux plus honteux piloris de l'histoire humaine.

» Combien je souffrirais de voir notre chère Turquie, trompée par ce misérable, se lancer à sa suite dans une terrible aventure et, plus encore, de la voir se déshonorer en s'associant à l'attentat des derniers barbares contre la civilisation ! Oh ! si vous saviez l'immense dégoût qui se lève dans le monde entier contre la race prussienne !

» Hélas ! Vous ne devez rien à la France, je ne le reconnais que trop ! Nous avons autorisé l'acte de l'Italie sur la Tripolitaine. Plus tard, au début de la guerre balkanique, nous avons oublié l'hospitalité séculaire que la Turquie nous donnait si largement, à nous Français, à nos maisons d'éducation, à notre culture, à notre langue devenue presque la vôtre. Par irréflexion et ignorance, nous avons pris le parti de vos voisins, chez qui nos nationaux n'ont jamais trouvé que malveillance et persécution ; contre vous tous, nous avons commencé une campagne de calomnies dont nous n'avons reconnu que trop tard l'injustice. Les Allemands, au contraire, ont été les seuls à vous apporter un peu — oh ! très peu — de réconfort ; mais c'est égal, cela ne vaut pas que vous vous suicidiez pour eux. Et puis, voyez-vous, ces gens-là achèvent à cette heure de se mettre hors l'humanité ; il deviendrait donc non seulement périlleux, mais dégradant, de marcher en leur compagnie.

» Vous avez sur votre pays une influence pleinement justifiée ; puissiez-vous le retenir sur la pente mortelle où il semble engagé ! Ma lettre mettra bien du temps à vous parvenir ; quand elle arrivera, peut-être vos yeux se seront-ils déjà ouverts, malgré la trame de mensonges dont l'Allemagne a dû vous envelopper ; pardonnez-moi si j'ai voulu être au nombre de ceux qui auront fait parvenir jusqu'à vous un peu de vérité.

» Je garde une foi inébranlable dans notre triomphe de la fin. Mais, le jour de la délivrance, combien ma joie serait voilée de deuil si ma seconde patrie orientale s'ensevelissait sous les décombres du hideux empire de Prusse ! » "


Pierre Loti, La mort de notre chère France en Orient, Paris, Calmann-Lévy, 1920, p. 269-271 :


"Lettre du lieutenant de vaisseau [Henry] Rollin.

Commandant,

J'ai une dette de reconnaissance à acquitter envers vous, car, étant tombé aux mains des Turcs après ma blessure, votre influence a beaucoup contribué à l'accueil que j'ai reçu de tous leurs officiers avec qui je me suis trouvé en contact pendant mes six mois d'hôpital. A chaque instant d'ailleurs on me demandait de vos nouvelles ; j'ai pu constater la reconnaissance que vous gardaient les Turcs de tous genres, de toutes provenances et l'influence que vous aviez sur eux. Avec quel esprit chevaleresque j'ai été soigné et traité et quel prestige la France conservait là malgré la guerre !

Une chose m'a péniblement frappé pendant les quelques jours que j'ai passés en France entre mes deux séjours en Turquie. J'ai vu défendre dans les journaux français les revendications grecques, arméniennes, etc., il n'y a que l'influence française en Turquie dont, à part vous, on ne se préoccupe pas. Pourtant il n'y a pas, je crois, un Français connaissant la Turquie qui ne doive être tout à fait d'accord avec vous à propos de ce que vous avez écrit au sujet des « Massacres d'Arménie ».

Cela fait peine de voir ainsi négliger l'œuvre de nos devanciers en Orient, qui est le résultat de tant d'efforts et dont on a pu constater la solidité dans les circonstances les plus critiques. Au cas où vous jugeriez utile et intéressant de publier quelques anecdotes de ma captivité chez les Turcs, je n'y verrais aucun inconvénient, au contraire. Etc..

Signé : LIEUTENANT DE VAISSEAU ROLLIN.

Base navale de Constantinople."


Francis Gutton, "Le souvenir de Pierre Loti en Turquie (I)", Cahiers Pierre Loti, n° 45, juin 1965, p. 25-27 :

"Ecrasant, troublant, le contact avec l'Afrique semble peser sur Loti comme un cauchemar.

Après la magnificence de l'Inde, — où trop de misère voisine avec la plus vaniteuse richesse pour que Loti puisse admirer sans souffrir, — quel enchantement d'arriver enfin aux terres d'Islam, sur ces hauts plateaux d'Iran, créés, dirait-on, pour donner à l'âme rêveuse de Loti la joie la plus immatérielle.

L'âme rêveuse ? Elle enchante ce mal qui vient du cœur fervent. Et ce cœur va sans cesse là où l'appelle la pitié. Nul n'a compris comme lui les êtres douloureux : ceux qui vivent sans horizon, à l'intérieur des terres les plus ingrates ; et ceux que la mer tourmente, perdus dans les brumes d'Islande, ou s'en allant sur cet Océan qui fut premier décor à l'enfance de Loti ; ceux aussi qui connaissent, au long des rives, l'angoisse d'attendre, la brièveté de tout bonheur, et peut-être aussi l'inutilité de tant de souffrance, — énigme douloureuse qui porta dans l'âme d'un tel observateur sa subtile, sa pénétrante cruauté.

A tant de sentiments complexes, l'Islam oppose sa résignation. Impression chère à Loti : la paix ! Il va se sentir en Turquie si bien, tellement à l'aise parmi la vertu simple de ces êtres, qu'il trouvera près d'eux son pays d'élection.

Tout l'enchantement de la jeunesse s'attache à ce premier contact avec Stamboul. A côté de la touchante petite Circassienne, Loti se prend à aimer d'humbles gens : derviches, bateliers, kesmedjis. Et l'attachement se porte, au delà de ces êtres, vers tous ceux, innombrables, qui sont pareils à eux. Déjà, Loti peut écrire ceci :

« Mes sympathies sont pour ce beau pays qu'on veut supprimer, et, tout doucement, je deviens turc sans m'en douter ».

C'est le plus bel éloge que l'on puisse taire à la belle franchise turque, à la douceur toute empreinte de gravité des visages, à tant d'inépuisable bonté, à la grandeur de la résignation.

Supprimer ce pays ? Loti va le défendre. Et d'abord parler de lui. Je ne veux pas dire pour le faire aimer : on l'aimera tout naturellement dès qu'on le connaîtra.

Eh bien ! mais tout pareil encore à ce qu'il fut, avec ces mêmes vertus profondes qui touchèrent le cœur de Loti, je l'ai connu, ce pays, et, tout aussitôt, l'ayant connu, je n'ai pu que l'aimer.

Un véritable non-sens ! C'est en combattant contre la Turquie pendant la guerre qu'il me fut donné de m'attacher à elle !

On avait tant médit de ce peuple que je ne m'attendais pas à le voir sous cet aspect de bonté qui est le sien, véritablement.

Et ce ne fut pas long ! Notre sous-marin, le « Saphir », englouti dans les Dardanelles, l'équipage, aussitôt recueilli par des barques turques, s'étonna de voir les soldats qui montaient ces barques se défaire de leur tunique, sous le vent glacial d'hiver, et la placer sur nos épaules. A terre, vêtements chauds, cognac pour nous ranimer, cigarettes amicalement offertes. L'état-major de Tchanak-Kalé montra pour nous la plus grande déférence. Nous étions des prisonniers ! mais on nous parlait de la France ; on nous parlait de Loti ; on eût dit des amis qui, se rejoignant après avoir été séparés, prennent plaisir à évoquer ensemble de chers souvenirs.

Le Général commandant la place eut pour s'excuser cette phrase : « Je suis navré d'avoir été dans l'obligation de faire tirer mes canons sur des Français. Hélas ! C'est la guerre, et, malheureusement pour l'humanité, nous lui obéissons ».

Pour s'excuser !... Mais il était visible, en effet, que cette guerre, la Turquie la faisait à contre-cœur. Quelles qu'aient été les raisons qui l'avaient amenée à prendre positon contre nous dans ce grand confit, ses sympathies n'allaient pas, — ne pouvaient pas aller à l'Allemagne. J'ai pu m'en rendre compte tout au long de cette captivité. Pour les officiers allemands, aucun sentiment d'amitié ; un agacement à les voir là, et, bien souvent, la patience turque était mise à rude épreuve quand il s'agissait de réprimer la sourde irritation que causait, parmi ce peuple sensible, courtois, leur présence mal supportée.

Entraînés vers nous, bien au contraire, les Turcs faisaient, pour nous rendre plus tolérable ce destin mauvais d'une captivité qui devait être longue, les efforts les plus empressés, et, s'il le fallait, des sacrifices.

A qui devions-nous d'être ainsi traités ? A ce prestige de la France qui fut de tradition dans cet Orient si proche de nous ?... Oui, sans doute. Mais aussi, mais surtout, parce que cette France — à qui, certes, bien des reproches faits par la Turquie s'étaient trouvés justifiés au point de la ranger parmi nos ennemis — avait donné aux Turcs cet ami véritable, inoublié : Loti.

Si notre pays, en tant que nation, poursuivait des objectifs contraires aux destinées de la Turquie, du moins, c'était un devoir amical, presque une dette de gratitude, que de nous bien traiter, nous, Français, amenés là par devoir militaire, et sans haine. Cette gratitude allait uniquement, en de telles circonstances, à tout ce qu'avait tenté Loti en faveur de ses amis.

Cette impression de sympathie ressentie dès notre premier contact avec les Turcs, dans la place forte de Tchanak-Kalé, ne fut jamais démentie. Et je revois, avec un sentiment de reconnaissance, tant de traits de bonté qui marquèrent leur conduite envers nous.

Je revois, entre autres, un jeune officier de marine, Irfan Bey, venant fréquemment nous rendre visite dans notre prison d'Ismidt, se privant pour nous apporter des friandises, des cigarettes, et causant avec nous longuement. En ces heures tragiques de la guerre, il s'inquiétait de Pierre Loti. Où se trouvait-il ? Sur quel front ? Il souhaitait que les hasards meurtriers des combats pussent l'épargner.

Je n'ai pas oublié, non plus, alors que, partis du Taurus, nous nous rendions à Sivas, certain cavalier rencontré sur la route désertique, un soir. Il allait dépasser notre convoi lorsqu'il s'arrêta, et nous interrogea courtoisement : Où allions-nous ?... Ah ! nous étions Français ?... Son regard s'attrista soudain ; puis, s'étant séparé de nous très aimablement, rapidement, il nous devança... En arrivant à Tchar-Kichia — l'étape toute proche — quelle surprise de trouver celui-ci nous attendant, nous souhaitant la bienvenue, et ravi de pouvoir nous donner, en cette halte, un peu de confort. Il avait prié son père, Commandant du poste, de faire préparer pour nous de bonnes chambres, un excellent repas, des douceurs, et de nous garder là jusqu'à ce que nous soyons bien reposés pour continuer notre route.

Tous ces bons traitements n'étaient qu'un prélude à ce qui nous attendait à Sivas. Là, pendant plus d'une année, le vali, Mouamer Bey, nous traita comme des hôtes que l'on aime, nous donnant des marques de sympathie toujours croissantes.

Par la suite, auprès de Véhib Pacha, qui commandait en chef la 3e armée du Caucase, j'ai rencontré le même attachement pour la France, et le même culte pour Loti. « Nos Français », disait Véhib Pacha en parlant de nous et sur quel ton de paternelle affection — ! Traités comme l'étaient ses officiers supérieurs, nous étions confus de tant de délicates prévenances. Les soldats turcs que le Pacha nous donnait pour ordonnances se mettaient au garde à vous pour nous parler. Et les officiers autrichiens, affectés à l'état-major, ne se montraient pas peu surpris de ces attentions.

Peut-être est-ce dans une ville très proche des lignes russes que cet amour pour la France m'est apparu sous sa forme la plus émouvante. Quelques jours passés là, parmi les officiers qui s'y reposaient entre deux séjours au front, m'ont laissé le plus étonnant souvenir : tous ces officiers turcs, pour qui l'amour de la patrie passait au premier plan, évoquaient la France avec le plus sincère attachement. Le nom de Loti revenait sans cesse dans leurs propos ; religieusement, presque, ils parlaient de lui. L'un d'eux, Mahmoud Bey, était d'Andrinople ; il se souvenait du martyre de sa ville et de l'ardente défense qu'en fit le grand écrivain ; Mahmoud Bey ne pouvait nommer Loti sans que l'émotion fît venir à ses yeux des larmes ; l'émotion, la reconnaissance.

On m'avait invité, avant mon départ, à une séance de musique. Touchante surprise, à peine entré dans la salle, d'entendre résonner les accents sublimes de notre « Marseillaise », là, à portée des canons russes, incroyablement !

Mais d'ailleurs, pour montrer toute l'estime en laquelle nous tenaient les Turcs, au moment de partir, l'armistice signé, Chevki Pacha, à Kars, où nous nous trouvions alors, offrait, pensant nous retenir, aux cinq prisonniers que nous étions, les galons de capitaine dans l'armé ottomane... que nous ne pouvions accepter !

Partout, sur les interminables routes d'Anatolie, à Ismidt, à Koniah, à Sivas, à Erzindjian, à Erzeroum, à Kars, auprès de l'élite musulmane comme dans les plus humbles chaumières de villages perdus, j'ai rencontré, vivant, sincèrement aimé, le souvenir de celui qui fut, en Turquie, le plus grand, le plus juste, le meilleur de tous nos ambassadeurs. Grâce à lui, nous avions gardé là-bas la première place dans les esprits, la meilleure place dans les coeurs.

Que de fois, en ces circonstances pénibles, ai-je vu, le cœur serré, pleurer d'ardents patriotes turcs. « Ah ! disaient-ils, amèrement, la France s'est détournée de nous ; elle nous a laissés sous l'influence allemande. Pourquoi nous a-t-elle abandonnés ? »

...Revenu en France sous cette impression d'une réelle amitié turque, je n'hésitai pas à retourner, peu après, en Turquie."

 

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