mardi 1 décembre 2020

Talat Paşa (Talat Pacha) et les relations internationales

 

Gabriel Salanson, "Les relations turco-russes : Une mission ottomane part pour saluer le Tsar à Livadia", La France (journal fondé par Emile de Girardin), 12 mai 1914 :

"La mission ottomane, présidée par Talaat bey, qui se rend à Livadia pour saluer le Tsar au nom du Sultan, a quitté Constantinople hier, à bord du yacht impérial Ertogrul. Bien que cette démarche de courtoisie se répète chaque année, elle emprunte une importance particulière à la personnalité de Talaat bey, et au fait que l'ambassadeur de Russie à Constantinople, M. de Giers, est parti de son côté pour Livadia, à bord du stationnaire Colchide, afin de présenter la mission à Nicolas II.

Talaat bey est, en effet, avec Djavid bey, un des chefs les plus influents et les plus écoutés du parti Jeune-Turc ; ils furent tous deux quelquefois en désaccord avec un des grands hommes du parti [il n'en était pas membre], Mahmoud Chevket pacha, dont les sympathies pour l'Allemagne s'affirmaient à chaque occasion ; mais celui-ci mort, ils ont, avec la plus grande et la plus patriotique clairvoyance, orienté la politique ottomane vers des relations cordiales avec la France et la Russie. On aurait pu craindre, toutefois, qu'à la suite de l'intervention du gouvernement de Saint-Pétersbourg dans le but d'obtenir un résultat positif dans la question des réformes arméniennes, la Sublime Porte n'eût gardé quelque mauvaise humeur contre l'insistance du ministère du Pont des Chantres. L'envoi de la mission actuelle à Livadia est la meilleure preuve, au contraire, de la sincérité du désir des ministres ottomans de poursuivre l'apaisement et d'appliquer avec esprit de suite les réformes, dans les vilayets d'Arménie d'abord et ensuite dans ceux de l'Anatolie. Talaat bey en apporte au Tsar le témoignage irrécusable, puisqu'il pourra l'informer que la commission présidée par lui pour rédiger les instructions destinées aux inspecteurs généraux chargés de surveiller l'exécution des réformes en Arménie, a approuvé les projets préparés par le comte Ostrorog, principal conseiller législate de la Porte. Il n'est pas douteux que Nicolas II n'apprécie à sa valeur la mise en oeuvre des intentions du gouvernement turc dont on ne pourra plus mettre en doute la sincérité. Il apportera de son côté la plus ferme volonté d'aider la Turquie pour le règlement de la question des îles et pour l'amélioration des rapports gréco-turcs, si, comme il est vraisemblable, les conversations de Livadia portent sur ces points particulièrement sensibles à l'amour-propre ottoman.

On saura d'autant plus gré, en France, aux hommes d'état ottomans d'avoir donné à la visite du Tsar une importance particulière, que la presse de la Triple-Alliance saisit l'occasion de la prochaine reprise des négociations de Djavid bey à Berlin pour faire croire que si « à la lumière de l'or négocié par Djavid bey », la Turquie a oublié un moment les bienfaits de l'Allemagne, une autre « musique serait maintenant opportune pour le ministre des finances ottoman ». C'est du moins ce qu'affirme M. Giuseppe Sacconi dans le Giornale d'Italia, en étudiant les conditions dans lesquelles vont être reprises les négociations turco-allemandes. Il paraît plus près de la vérité quand il constate que le refroidissement de la Turquie à l'égard de l'Allemagne n'est pas dû seulement au secours financier de la France qui « a provoqué une explosion d'enthousiasme sur le Bosphore », mais aussi à « la défection de l'appui diplomatique de l'Allemagne dans la question des îles, aux sympathies ouvertes du Kaiser pour la Grèce, à la visite de ce souverain au cuirassé l'Averoff et à la distribution de décorations aux ministres Venizelos et Streit. »

Il est incontestable que la guerre balkanique aura été pleine d'enseignements pour la Turquie, aussi bien pour lui faire apprécier les résultats de l'instruction militaire allemande donnée à ses troupes que pour lui faire sentir quels sont, en fin de compte, ses vrais amis en Europe. On sait fort bien dans les milieux politiques que la grande amitié allemande dont M. Marschall von Biberstein a su jouer si admirablement pendant toute la durée de sa mission à Constantinople, est uniquement inspirée par les intérêts considérables engagés dans le chemin de fer de Bagdad et par l'espoir de faire de l'Asie-Mineure une colonie allemande. La clairvoyance des Jeunes-Turcs ne s'y est plus laissé prendre et leur a fait orienter définitivement la politique de l'Empire dans le sens de ses véritables intérêts, en recherchant les amitiés les plus sincères et les plus efficaces." (p. 1)


"A l'étranger", La Dépêche du Berry, 14 mai 1914 :

"RUSSIE. — La mission turque chez le Tsar. — De Livadia : La mission extraordinaire de Turquie a été reçue en audience solennelle au Grand Palais. A sept heures du soir, Talaat Bey a été introduit auprès du tsar. Il a présenté, après l'audience, les membres de la mission. Le soir a eu lieu un dîner de gala.

Le tsar a levé son verre à la santé du sultan et à la prospérité de l'empire ottoman.

Après le dîner, l'empereur s'est entretenu amicalement avec tous les membres de la mission.

— Un nouvelle combinaison orientale. — De Saint-Pétersbourg : Nous apprenons de source autorisée que Talaat bey soumettra à Livadia, à M. Sazonoff l'idée d'une alliance turco-bulgare-roumaine sous l'égide de la Russie. La Bulgarie serait favorable à cette combinaison.

La Roumanie sera officiellement pressentie par Talaat bey qui ira de Livadia à Bucarest."


Documents diplomatiques français (1871-1914), 3e série : "1911-1914", tome X : "17 mars-23 juillet 1914", Paris, Imprimerie nationale, 1936 :

"242.

M. PALEOLOGUE, AMBASSADEUR DE FRANCE A SAINT-PETERSBOURG,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


T. n° 165. Confidentiel.
Saint-Pétersbourg, 17 mai 1914, 2 h. 03.

(Reçu : 5 h.)

M. Sazonoff m'a communiqué sur la réception de la mission ottomane à Livadia les renseignements ci-après. En arrivant, Talaat Bey lui a dit : « Notre mission n'est pas seulement de courtoisie, c'est une mission politique, une mission de paix et d'amitié. Nous souhaitons une entente aussi confiante que possible avec la Russie. » M. Sazonoff lui a affirmé que le Gouvernement russe aiderait volontiers la Turquie à réparer ses désastres et à mettre en valeur son domaine asiatique.

Il a ajouté : « Nous désirons que la Turquie soit forte parce que nous voulons qu'elle soit indépendante. Constantinople est pour nous un point vital ; nous entendons que les Turcs en soient les seuls maîtres ; nous n'admettrions pas que la Turquie devînt sous une forme quelconque la vassale de l'Allemagne. » Talaat Bey a répondu que, si le Gouvernement ottoman est obligé de recourir à l'Allemagne pour des missions techniques, il est résolu à ne lui jamais concéder aucune prérogative politique ; mais, pour persévérer dans cette attitude, la Sublime Porte doit pouvoir compter sur l'amitié de la Russie.

« Ce qui vous garantit la droiture de nos intentions à votre égard, a repris M. Sazonoff, c'est le fait que toute notre politique est liée à celle de la France et de l'Angleterre. Que pourrions-nous entreprendre contre vous sans l'assentiment de nos deux partenaires ? » Sur le différend turco-grec, M. Sazonoff a vivement recommandé à Talaat Bey d'adopter sans retard une solution pacifique. Le délégué ottoman a exprimé son ferme espoir d'arriver bientôt à un accord. Après avoir confirmé à Talaat Bey les déclarations de son Ministre, l'Empereur l'a prié de les rapporter en son nom personnel au Sultan." (p. 374)

"287.

M. BLONDEL, MINISTRE DE FRANCE A BUCAREST,
A M. DOUMERGUE, MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.


D. n° 105.
Bucarest, 26 mai 1914.
(Reçu : Cabinet, 9 juin ; Dir. pol., 20 juin.)

Il semble bien, ainsi que le laissait prévoir ma dépêche n° 103, du 21 de ce mois, que la visite de Talaat Bey en Roumanie ne modifiera pas la ligne de conduite adoptée par le Gouvernement roumain depuis la signature du traité de Bucarest.

Au cours des entretiens qu'il a eus avec le Président du Conseil et le Ministre des Affaires étrangères, Talaat Bey a abordé quatre points principaux :


1° Maintien de la paix en Orient ;
2° Sort des îles de la mer Egée ;
3° Rapports entre la Turquie et les Etats balkaniques ;
4° Relations entre la Turquie et la Roumanie.


En ce qui concerne le premier point, Talaat Bey a marqué le vif désir qu'avait la Turquie de ne pas troubler la paix et de se consacrer, pour le moment, à son relèvement intérieur. Le Président du Conseil lui a répondu que la Roumanie étant animée des mêmes sentiments pacifiques et, désirant avant tout veiller à l'exécution du traité de Bucarest, collaborerait volontiers avec la Turquie afin d'assurer cet heureux résultat.

Pour ce qui regarde les îles de la mer Egée le Gouvernement roumain s'est déclaré disposé à user de son influence pour faciliter une entente entre la Turquie et la Grèce
; mais M. Bratiano a ajouté qu'actuellement une conversation directe entre Constantinople et Athènes, engagée avec le ferme propos d'aboutir à un accord, lui paraissait préférable à toute médiation. Talaat Bey se serait contenté de répondre au Président du Conseil que les exigences grecques rendaient difficile un arrangement, la Turquie ne pouvant renoncer à ses prétentions sur Chio et Mytilène sous peine de voir porter atteinte à la sécurité des Dardanelles.

Talaat Bey a été plus explicite avec moi qu'il ne l'avait été avec les Ministres roumains ; il n'a pas hésité, en effet, à me dire « que la Grèce devrait céder de gré ou de force et que sans doute, lorsque les dreadnoughts commandés par la Turquie seraient sur le point d'être livrés, le Gouvernement grec serait plus disposé à entrer en composition. L'on pourra alors, a-t-il ajouté, si l'on n'y est pas parvenu auparavant, examiner la possibilité d'un échange de Chio et de Mytilène pour des îles du Dodécanèse, ainsi que l'éventualité de l'établissement d'un régime spécial applicable à l'ensemble de toutes celles des îles qui resteraient sous la domination effective de la Turquie. »

Sur le troisième point, Talaat Bey s'est défendu d'avoir voulu traiter avec la Bulgarie dans le dessein d'attaquer la Grèce et la Serbie. La Turquie peut avoir à se défendre contre deux adversaires : la Bulgarie en Thrace et la Grèce sur mer. Nous devrons donc prendre nos précautions ; mais, de toutes les solutions, celle qui a nos préférences est l'harmonie avec tous nos voisins sur le pied d'une parfaite égalité. Nos relations actuelles avec la Bulgarie sont excellentes, et, si les difficultés qui subsistent encore entre nous et la Grèce s'aplanissent, aucun nuage ne troublera plus l'horizon ; nous n'aurons plus à regarder au delà de nos frontières et nous pourrons travailler, sans autre préoccupation, à notre prospérité nationale intérieure.

Ces déclarations sont en contradiction avec le discours prononcé par le Président de la Chambre ottomane à l'ouverture de la session parlementaire, mais, quelle que soit la pensée intime de Talaat Bey, il ne pouvait guère s'en rendre solidaire au moment où il protestait auprès du Gouvernement roumain de son respect pour le traité de Bucarest ; je ne les rapporte donc qu'à titre d'indication.

Enfin, au sujet des relations entre la Roumanie et la Turquie, le Président du Conseil a répondu à Talaat Bey, qui le sondait sur les avantages d'un accord précis, que la Roumanie entendait garder son entière liberté d'action, que, pas plus qu'elle ne s'était lié les mains vis-à-vis de la Serbie et de la Grèce, elle ne consentirait à le faire pour la Turquie. M. Bratiano a repris à son compte les paroles mêmes que M. Sazonoff avait, la veille, prononcées à la Douma, lorsqu'il fit allusion aux alliances et aux ententes ; il a répété à Talaat Bey ce qu'il m'avait, à diverses reprises, exposé à moi-même à savoir que les communautés d'intérêts et les sympathies des peuples font plus qu'une alliance formelle intervenue entre les Gouvernements. « La Roumanie, a conclu le Président du Conseil, ne poursuit aucune conquête ; elle veut la paix à ses frontières et, si elle est disposée à prêter son concours à ceux qui sont animés du même esprit, elle sera l'adversaire décidée de ceux qui chercheraient à la troubler. »

L'attitude très nette de M. Bratiano a impressionné Talaat Bey qui, interrogé par moi, au moment de son départ, sur le résultat de sa visite m'a textuellement répondu : « Nous n'avons pas fait grand chose, mais j'ai pu me convaincre, par l'accueil sympathique que j'ai rencontré à Bucarest, des sentiments de loyale amitié que le peuple et le Gouvernement roumains gardent à la Turquie. Nous avons avec la Roumanie, comme avec la Russie, des intérêts communs à sauvegarder dans la mer Noire. De Livadia j'ai emporté la meilleure impression en ce qui regarde les rapports russo-turcs. Mon séjour à Bucarest me fait très favorablement augurer de la cordialité des relations turco-roumaines. Ces résultats seraient suffisants pour que je me félicite hautement de mon voyage. » " (p. 426-428)


Karl Kautsky (dir.), Documents allemands relatifs à l'origine de la guerre, tome I, Paris, Alfred Costes, 1922 :


"N° 14

Mémoire du Gouvernement Austro-Hongrois [remis le 5 juillet 1914].


Secret.

Après les grands ébranlements des deux dernières années, la situation dans les Balkans est éclaircie, au point qu'il est actuellement possible de passer en revue les résultats de la crise, et d'établir dans quelle mesure les intérêts de la Triple Alliance, en particulier ceux des deux Puissances impériales centrales, ont été atteints par les événements, et quelles conséquences en résultent pour la politique européenne et pour la politique balkanique de ces Puissances.

Si l'on compare sans parti pris la situation actuelle avec celle existant avant la grande crise, on doit constater que le résultat d'ensemble, envisagé au point de vue de l'Autriche-Hongrie ainsi qu'à celui de la Triple Alliance, ne peut aucunement être considéré comme favorable.

Le bilan fait toutefois ressortir quelques éléments à l'actif. On a réussi, comme contre-poids aux progrès de la Serbie, à créer un Etat albanais autonome qui, après un certain nombre d'années, quand son organisation intérieure sera terminée, pourra entrer comme facteur militaire dans les calculs de la Triple Alliance. Les rapports de la Triple Alliance avec le Royaume de Grèce fortifié et agrandi ont peu à peu évolué, de sorte que la Grèce, en dépit de son alliance avec la Serbie, ne peut être considérée sans réserve comme un adversaire.

Le point principal est qu'à la suite de l'évolution qui a conduit à la seconde guerre balkanique, la Bulgarie s'est réveillée de l'hypnose russe, et ne peut plus être considérée aujourd'hui comme un tenant de la politique russe. Le Gouvernement bulgare s'efforce, au contraire, d'entrer en relations plus intimes avec la Triple Alliance.

A ces éléments favorables s'opposent toutefois des facteurs défavorables qui pèsent plus lourdement dans la balance. La Turquie, dont la communauté d'intérêts avec la Triple Alliance allait d'elle-même, et qui constituait un fort contrepoids contre la Russie et les Etats balkaniques, a été presque entièrement refoulée d'Europe, et a vu gravement compromettre sa situation de grande puissance. (...)

Comme la Bulgarie, après la conclusion de la paix, a cherché et trouvé un appui auprès de la Turquie, et comme la Porte a montré d'autre part des dispositions favorables à la conclusion d'une alliance avec la Bulgarie et à un rapprochement avec la Triple-Alliance, l'influence franco-russe est depuis quelque temps activement à l'oeuvre au Bosphore pour travailler contre cette politique de la Turquie, amener celle-ci à la Double-Alliance, et, de cette façon, déterminer la Bulgarie, soit par un isolement complet, soit par l'action de la Turquie, à une nouvelle orientation. Des nouvelles de Constantinople, qui ont reçu une certaine confirmation par le voyage de Talaat Bey à Livadia, présagent que ces efforts, tout au moins en ce qui concerne la Turquie, ne sont pas restés sans résultat. La Russie a réussi, en signalant de prétendus plans de partage d'autres puissances, troublant le statu quo de l'Asie-Mineure, à détourner d'elle la méfiance historique de la Turquie, à exploiter avec l'appui actif de la France les embarras financiers de la Turquie, et à aboutir ainsi à ce qu'au lieu d'une action commune avec la Triple-Alliance, la pensée d'un rapprochement avec l'autre groupe de puissances soit sérieusement envisagée par les hommes d'Etat turcs.

C'est également à l'actif des diplomaties française et russe qu'il y a lieu d'attribuer le voyage de Talaat Bey à Bucarest qui a provoqué une médiation roumaine dans la question des îles, et qui en même temps, en ouvrant la voie à des relations amicales entre Constantinople et Bucarest, devait favoriser l'encerclement de la Bulgarie.

Jusqu'ici, l'action de ces efforts d'encerclement n'a pas encore produit d'effet sur la politique bulgare, peut-être parce qu'on n'avait encore à Sofia aucune raison de se méfier des intentions de la Turquie. Toutefois, l'attente de la Russie est complètement justifiée. En effet un isolement complet dans les Balkans comme en Europe obligerait finalement la Bulgarie à renoncer à sa politique antérieure et à accepter les conditions que lui imposerait la Russie pour la reprendre sous sa protection et lui donner son appui." (p. 28-33)

"N° 81

L'Ambassadeur à Constantinople au Ministère des Affaires Etrangères.


Télégramme 352.

Therapia 19 juillet 1914.

Talaat Bey m'a dit que les négociations turco-grecques étaient en bonne voie. L'idée de l'érection d'une principauté vassale sous un prince grec était abandonnée : par contre, on projetait maintenant une sorte d'autonomie sous un gouverneur général nommé en commun par la Turquie et par la Grèce. Le droit d'occupation militaire serait exercé en commun, sur le modèle de l'ancien régime dans le Sandjack. La Grèce insistait pour obtenir une alliance défensive. Il était partisan de l'acceptation par la Porte du projet d'alliance. Auparavant, il en était pour l'alliance avec la Bulgarie, mais il s'est laissé convaincre, en Roumanie et par moi, que l'alliance avec la Grèce était préférable. Le Grand Vizir [Sait Halim Paşa] se rencontrera prochainement avec Venizelos à Bruxelles pour donner un sceau définitif à l'entente.

Si la Turquie s'allie avec la Grèce, et si la Bulgarie, entre temps, s'allie avec l'Autriche, soit avec la Triple-Alliance, il pourrait arriver que la Bulgarie attaquât la Serbie en même temps que l'Autriche. Alors la Grèce devrait porter secours à la Serbie ; alors le casus foederis interviendrait pour la Turquie qui devrait, de son côté, marcher contre l'Autriche alliée de la Bulgarie, c'est-à-dire contre nous. Toutefois, elle ne s'y résoudrait que si l'alliance turco-grecque était auparavant placée sous la protection de la Russie, c'est-à-dire de la Triple Entente.

En faisant observer au Grand Vizir aujourd'hui qu'il était possible que les relations austro-serbes prissent une tournure plus sérieuse, j'ai attiré son attention sur la nécessité de ne conclure aucune alliance avant que la situation fût éclaircie.

Le Grand Vizir m'a dit que dans la question des alliances, ce n'était pas Talaat Bey, mais lui, qui avait le dernier mot. Il comptait bien se rencontrer avec Venizelos, mais n'avait pas l'intention d'entrer dans la combinaison de l'alliance grecque. La question des Iles pourrait vraisemblablement être résolue, même sans alliance.

Le prince Saïd Halim fit remarquer, en terminant, que des négociations entre Talaat Bey et Venizelos avaient été conduites en dernier lieu par l'entremise de M. Dillon.


WANGENHEIM." (p. 135-137)

"N° 117

L'Ambassadeur à Constantinople au Ministère des Affaires Etrangères.


Télégramme 362.

Constantinople, 22 juillet 1914.

Enver Pacha m'a dit que j'avais exposé au Grand Vizir que la Turquie, jusqu'à ce qu'elle eût terminé sa réorganisation militaire et administrative, ne devait contracter aucune alliance. En soi, ma théorie était parfaitement exacte. Mais dans la pratique surgissait pour la Turquie la difficulté qu'elle ne pouvait procéder tranquillement à des réformes intérieures consciencieuses que si elle était protégée contre les agressions du dehors. A cet effet, elle avait besoin de l'appui d'un des groupes des grandes puissances. Une minorité du Comité se prononçait pour une alliance avec la Russie et la France, parce que cette alliance assurait la sécurité de la Turquie, vu que les Etats de la Triple Alliance étaient dans la Méditerranée les plus faibles. Par contre, la majorité du Comité, et, en tête, le Grand Vizir avec Talaat Bey, Halil [Bey Menteşe] et lui-même, désiraient ne pas devenir vassaux de la Russie, et étaient convaincus que la Triple Alliance était militairement plus puissante que l'Entente et serait victorieuse dans une guerre générale. Il était en mesure de me déclarer que le Gouvernement turc actuel désirait instamment se joindre à la Triple Alliance et que ce n'était que s'il était repoussé par nous que, bien à contre-coeur, il se déciderait à conclure un pacte avec la Triple Entente. Le Cabinet se rendait très bien compte qu'actuellement la Turquie n'était pas un allié sérieux pour les grandes puissances. Elle ne demandait donc que la protection du groupe de puissances en question pour une alliance qu'elle concluerait elle-même avec un petit Etat. En ce moment, il y avait pour la Turquie deux possibilités d'alliance avec des puissances secondaires : l'alliance avec la Grèce, qui serait une étape vers la Triple Entente, et l'alliance avec la Bulgarie qui la rattacherait à la Triple Alliance. Le Cabinet était disposé, en conséquence, à traiter avec la Bulgarie, sous la condition que l'alliance serait patronnée par la Triple Alliance ou, tout au moins, par une puissance de la Triple Alliance. Avec la Bulgarie, un traité d'alliance avait été déjà arrêté dans tous les détails. Ce traité n'avait pas été signé, parce que la Bulgarie n'avait pu s'y décider sans le patronage de la Triple Alliance. Actuellement, vu la tension austro-serbe, la situation était devenue critique. Le Grand Vizir négocierait avec Venizelos un traité d'alliance. Le rejet des propositions grecques lui serait facilité, si la Turquie et la Bulgarie avaient la perspective d'adhérer en bloc à l'alliance et d'entrer avec elle dans des rapports analogues aux anciens rapports de la Roumanie avec l'Autriche. La Porte ne pouvait attendre l'explosion d'une guerre dans les Balkans. Les préparatifs communs devaient être arrêtés immédiatement." (p. 169-171)


René Martel, "Nouveaux documents d'histoire russe", Le Monde slave, janvier 1936 :


"Roumanie.

Le 7 août, Sazonov transmet à ses représentants dans les Balkans un projet d'accord avec la Roumanie. Cette puissance s'engagera à intervenir aux côtés de l'Entente si cette dernière lui assure la possession de tous les pays roumains d'Autriche-Hongrie. (Tél. n° 1718.)

Mais le même jour, Poklevskij, ministre de Russie à Bucarest, signale les hésitations de la Roumanie : elle désirerait que la neutralité de la Bulgarie fût garantie par des concessions de la Serbie et de la Grèce. D'autre part, elle estime que les clauses du traité de Bucarest, qu'il faudra reviser à la fin de la guerre, sont devenues caduques. L'idée d'un bloc balkanique est accueillie avec faveur, mais ce qui domine tout est d'être assurés de la neutralité de la Bulgarie. (Tél. n° 199.)

Le 9, Sazonov, d'accord avec la France et l'Angleterre, fait de nouvelles avances à la Roumanie en lui promettant l'aide des puissances si elle était attaquée. (Tél. n° 1750.) Toutefois, une dépêche, datée également du 9, envoyée par l'ambassadeur de Russie à Londres, précise qu'il faut entendre par appui de la France et de l'Angleterre à la Roumanie « une aide diplomatique à la Conférence de la paix », bien qu'elles approuvent les acquisitions territoriales de ce pays (tél. n° 281). L'Angleterre, en particulier, n'est pas décidée à prendre des engagements illimités.

Sazonov déclare qu'il s'agit simplement de demander à l'Angleterre de garantir l'intégrité territoriale de la Roumanie pendant la durée de la guerre. (Tél. n° 1801 du 10 août.)

A la même date, Poklevskij signale qu'il y a une semaine le gouvernement grec a proposé à la Roumanie et à la Turquie de demeurer neutres pendant le conflit pour obliger la Bulgarie à adopter la même attitude. La Turquie a répondu favorablement ; la Roumanie a réclamé, au préalable, le règlement des litiges qui subsistent entre la Grèce et la Turquie. Mais cette idée n'a pas fait son chemin, car le grand vizir n'a pas accepté de rencontrer Venizelos. La Bulgarie multiplie les protestations de bonne volonté, à seule fin de garder sa liberté d'action.

« En tout cas, on continue à considérer la conduite de la Bulgarie comme suspecte, et on estime qu'on ne pourrait assurer sa neutralité que par la voie de pourparlers très amicaux avec elle et au prix de concessions territoriales sérieuses de la part de la Serbie. On suppose également ici que, si la Bulgarie reste neutre, la Turquie se tiendra tranquille. Le gouvernement roumain fait tous ses efforts diplomatiques pour prévenir un conflit armé dans les Balkans. Toutefois Bratiano m'a déclaré de façon tout à fait nette que toute l'attention du gouvernement roumain vise à ce que la Roumanie ne pâtisse pas du résultat de la guerre entre les grandes puissances ; c'est pourquoi elle ne prendra pas part au conflit, qui pourra éclater, d'autant plus qu'elle n'est pas en mesure de garantir, dans les circonstances actuelles, l'intangibilité du traité de Bucarest. » (Tél. n° 203.)

Répondant à cette importante communication, Sazonov, le 11 août, indique à Poklevskij qu'Enver pacha, avec la moitié des ministres, penche pour un accord avec la Bulgarie et la Roumanie contre la Russie tandis que ses autres collègues, avec Talaat et Djavid, s'allieraient à la Russie au cas où on leur garantirait certaines compensations territoriales dans les îles de l'Egée. Il conviendrait donc d'assurer, à Bucarest comme à Sofia, une unité d'action qui tendrait à maintenir la neutralité turque. (Tél. n° 1822.)" (p. 464-465)


"Vers Constantinople", La Tribune de l'Aube, 15 avril 1915 :

"Un grand conseil de guerre en Turquie

Les Turcs sont furieux contre les Allemands


DEDEAGATCH, 14 avril. — Le grand Conseil de guerre a eu lieu à Constantinople, sous la présidence du grand-vizir.

Von der Goltz, exposant le résultat de son voyage à Berlin, a déclaré que la Turquie est sûre de recevoir une forte avance d'argent de l'Allemagne. Quant à l'attaque contre la Serbie, il fut obligé d'avouer qu'il n'a rien pu obtenir de l'Allemagne, qui comme l'Autriche se trouve actuellement dans l'impossibilité de distraire un seul bataillon.

Enver Pacha et surtout Talaat bey, reprochèrent alors vivement à von der Goltz l'indifférence de l'Allemagne qui abandonne la Turquie au moment où sa capitale est sérieusement menacée.

Talaat bey qualifia d'égoïsme le prétexte de l'Allemagne, disant qu'elle ne disposait pas de troupes suffisantes pour venir à l'aide de la Turquie.

« Si l'Allemagne en est là, déclara Talaat bey, en s'adressant à von der Goltz et à Liman von Sanders, il ne nous reste qu'à conclure une paix séparée avant que Constantinople tombe aux mains des Alliés. »


Le grand vizir demanda ensuite aux généraux allemands quelle garantie pouvait bien avoir la Turquie qu'elle ne serait pas attaquée par la Bulgarie dès que les opérations des Dardanelles et du Bosphore prendraient une tournure favorable pour les Alliés.

Liman von Sanders répondit que l'Allemagne a des raisons sérieuses de croire à l'amitié de la Bulgarie, mais qu'il convenait de se préparer à toute éventualité pour pourvoir d'urgence à la défense d'Andrinople et de Tchataldja. Il ajouta que la Turquie doit faire son possible pour retarder le forcement des Dardanelles, de manière à permettre à l'armée austro-allemande, après une victoire importante contre les Russes, d'établir son union avec l'armée turque en écrasant la Serbie.

Ce conseil de guerre a produit sur les ministres turcs une triste impression."


"Les rivalités turco-bulgares", L'Echo de Paris, 2 juillet 1918 :


"Rome, 1er juillet. — D'après des renseignements de source diplomatique neutre, le gouvernement allemand éprouve des difficultés beaucoup plus sérieuses qu'il ne le prévoyait à concilier à la fois les prétentions turques et les revendications bulgares.

On sait aujourd'hui que Talaat Bey s'était employé, au cours des négociations de Bucarest, à contrecarrer les vues de la Bulgarie ; il avait notamment déclaré à von Kühlmann que les Bulgares étant destinés à devenir des ennemis des Turcs, il fallait à tout prix ménager la Roumanie, dont l'armée encore intacte pourrait être un jour utilisée contre la Bulgarie. Les délégués allemands ayant, néanmoins, à cette époque, estimé qu'il était prudent de tenir compte, dans la mesure du possible, des exigences bulgares, Talaat Bey se refusa à signer le traité et partit pour Constantinople. Messimy Bey, qui le remplaça, reçut l'ordre d'en approuver les conditions après que les gouvernement centraux eurent décidé de ne céder la Dobroudja septentrionale à la Bulgarie que lorsque celle-ci aurait donné satisfaction aux réclamations turques.

La Bulgarie, à son tour, s'émut. Le remplacement de Radoslavoff par Malinoff marqua son mécontentement et fut un premier avertissement à l'adresse des puissances centrales. Le discours de M. von Kühlmann est loin d'avoir apaisé ses inquiétudes. Elle accuse nettement ses alliés de favoriser la Turquie à son détriment et le gouvernement bulgare a fait savoir à Berlin qu'il était très préoccupé du mouvement d'opinion qui s'accentue dans tout le royaume.

(Radio.)" (p. 3)


Paul Louis, "L'Allemagne en septembre 1918", Revue politique et littéraire, 21-28 septembre 1918 :

"Les difficultés extérieures, où se débat l'Allemagne, ont pris un tour plus sérieux durant les mois d'été. Ses rapports avec ses Alliés deviennent plus graves, au fur et à mesure que s'affaiblit sa situation militaire. La Wilhelmstrasse s'aperçoit de mieux en mieux que les autres chancelleries de la Quadruplice, pressées par une opinion plus exigeante, s'efforcent de secouer sa tutelle et inclinent à des négociations de paix.

L'Autriche-Hongrie renouvelle plus ou moins insidieusement ses tentatives pour libérer de la guerre. Si ses entreprises sont à la fois timides et désordonnées, la Ball-Platz cache à peine sa volonté d'en finir au plus tôt. Burian sert nettement la politique de Charles 1er , qui n'a point renoncé à un compromis diplomatique, et qui, menacé par les Tchéco-Slovaques et par les Yougo-Slaves, s'évertue à sauver son domaine. Le cabinet de Vienne n'est pas seulement en contradiction avec celui de Berlin sur les formes et sur la teneur de la paix future, mais encore il surexcite la fureur du pangermanisme, en favorisant le programme du premier ministre Hussarek, — la fédéralisation de l'Empire, qui serait naturellement funeste aux Allemands du Danube et des Alpes, — et en posant sa solution du problème polonais. L'entrevue de Spa, où Guillaume II a conféré avec Charles Ier , n'a produit aucun résultat. Burian, qui s'appuie sur le nationalisme magyar, persiste à revendiquer la couronne de Pologne pour le chef des Habsbourg. Un élément de discorde quasi-permanent s'exerce entre les deux Empires, et comme du même coup, la réalisation de la Mittel Europa est indéfiniment ajournée, comme les négociations de Salzburg apparaissent sans issue, l'impérialisme allemand voit crouler l'un de ses plans grandioses, — le plus essentiel de tous.

La Bulgarie n'est pas plus docile que l'Autriche. En dépit de la visite que Guillaume II lui a faite à Nauheim, Ferdinand Ier se refuse à remettre à la Turquie la rive droite de la Maritsa et une partie de la côte de l'Archipel. Ce n'est pas à l'heure où la sédition gronde dans son peuple, las d'une trop longue guerre, qu'il peut s'incliner devant les réclamations turques, et d'ailleurs le président du conseil qu'il a substitué à Radoslavof, Malinof, est un turcophobe avéré, et qui voudrait planter le drapeau bulgare aux rives du Bosphore.

La Turquie enfin exprime bruyamment son irritation contre l'Allemagne. Malgré, ses appels réitérés, Guillaume II n'a pu lui rendre Jérusalem et Bagdad, et elle appréhende la perte définitive de la Syrie, de la Mésopotamie, de l'Arabie. Quand elle a demandé un léger dédommagement de ses sacrifices, sur sa frontière occidentale, l'Allemagne n'a pu forcer la Bulgarie à céder. Lorsqu'elle a voulu se payer sur le littoral de la Mer Noire, en Crimée ou au Caucase, le cabinet de Berlin a opposé son veto. Toutes ces considérations ont affaibli à Constantinople le parti germanophile, dont Enver était le chef, et, qui aspirait à restaurer un vaste Empire ottoman. Talaat, le grand vizir, qui est allé à Berlin au début de septembre, et qui a repris le pas, depuis l'avènement du nouveau sultan, sur Enver, envisage, dit-on, des combinaisons audacieuses et peu propres à satisfaire Guillaume II.

Ainsi la Quadruplice se fissure, et en même temps apparaissent les pires complications dans cette immense Russie que l'Allemagne croyait avoir subjuguée, où elle a, en réalité, créé de multiples foyers de révolte. Ni les paix de Brest-Litovsk, ni la paix complémentaire négociée en août n'ont réussi à instaurer le régime de vassalité silencieuse, que la Wilhelmstrasse avait pensé préparer. La Russie est devenue la chaudière de l'Europe. Avec ses peuples aux lisières mal définies, ses nationalités qui s'entrechoquent avec fracas et qui, à peine ressuscitées, déploient d'incroyables appétits, avec son formidable bouillonnement social, elle recèle pour les Empires centraux des périls plus graves, peut-être que ne fut jamais la menace d'un tsarisme aux intermittentes velléités.

Le gouvernement de Berlin, en face d'une perturbation grandissante au dedans, et que les difficultés économiques peuvent d'un jour à l'autre acheminer à une suprême crise de subversion, — devant les extraordinaires complications qu'une guerre prolongée a engendrées dans ses rapports avec ses alliés, ne pouvait conserver son assurance d'antan. Il commençait à se rendre compte que l'avenir, en tout état de cause, serait très sombre pour l'Allemagne, et que la privation éventuelle de matières premières équivaudrait pour elle à une catastrophe. Il semble que tous les, voiles, artificiellement maintenus, se soient déchirés soudain pour les dirigeants, de là-bas, qu'ils aient entrevu à la fois une possibilité de révolution et l'éventualité d'un écroulement diplomatique.

Quand on envisage d'un seul regard les manifestations qu'ils ont accumulées en peu de jours : le discours de Solf et celui de Max de Bade, les interviews du Kronprinz, la harangue de Hertling aux Seigneurs, qui évoque brutalement la fragilité de la puissance monarchique, et qui contient des allusions inattendues dans la bouche d'un chancelier, — la proclamation de Hindenburg, menaçante pour les partis d'extrême gauche, mais aussi inquiétante pour les pangermanistes à l'égal d'un cri d'alarme, — le sermon de Guillaume II aux ouvriers d'Essen, l'offre de paix lancée par Von Payer à Stuttgart, etc., etc., on saisit, tout le désarroi qui règne outre-Rhin, toute l'angoisse qui sévit au château royal et dans ses alentours.

En ce début de septembre, l'Allemagne officielle a senti — pour la première fois, — que la vieille structure était sapée, que les heures de l'autocratie étaient comptées, que la défaite s'abattait sur les Hohenzollern, et sur la caste et sur les institutions qui soutenaient leur puissance. Il faut attendre maintenant le développement logique des faits." (p. 554-555)


D., "Notes diplomatiques : La Prédiction du Grand Vizir", Le Figaro, 1er octobre 1918 :


"Le mauvais exemple de l'allié bulgare inquiète assez le public, à Berlin, pour que le Lokal-Anzeiger ait cru nécessaire de démentir le bruit d'une « évolution de la Turquie défavorable aux Empires centraux ».

A Vienne, on doit rester perplexe. Talaat pacha, grand vizir, se rendant à Berlin au début de septembre, s'arrêta une journée dans la capitale autrichienne. Un rédacteur de la Neue Freie Presse vint l'interviewer. Talaat pacha l'accueillit avec bonne grâce et, comme son questionneur lui demandait ce qu'il pensait de la situation, l'obligeant grand vizir répondit sans barguigner :

— La situation ! je la caractérise ainsi : nous aurons la paix avant l'hiver.


L'intervieweur se retira ravi ; il courut à son journal, qui s'empressa de publier en première page (numéro du y septembre) la prédiction de Talaat pacha, sous ce titre sensationnel : LA PAIX AVANT L'HIVER D'APRES LE GRAND VIZIR TURC.

Sur quels arguments Talaat pacha motivait-il son agréable promesse ? Le grand vizir n'en faisait point mystère. De lui-même, il avait fourni là-dessus certaines clartés :


— Je fonde mon attente sur la logique des faits, qui doit enfin triompher. La guerre s'est à peu près épuisée dans son développement ; tout ce qui pouvait en sortir est arrivé. Poursuivre plus longtemps la guerre serait manifestement sans objet, même en ne parlant point de morale et d'humanité.

Ici, l'intervieweur craignit de n'avoir pas bien saisi :

— Excellence, nos ennemis continuent pourtant d'affirmer qu'ils remporteront la victoire militaire ?

Talaat pacha s'en tira par un sourire :

— Chacun dit cela. Et parce que chacun le dit, cela ne signifie rien. Nos ennemis — et je n'excepte pas l'Amérique — en viendront tous à reconnaître d'ici peu que cela n'a aucun sens de continuer la guerre. Et je crois fermement que les choses tourneront ainsi avant l'hiver.

La Neue Freie Presse sentit que ce ton d'assurance tranquille produirait quelque étonnement. Elle consacra deux longs articles de commentaires aux déclarations de Talaat pacha. Elle lit observer à ses lecteurs qu'un personnage aussi considérable que le grand vizir appuie son jugement « sur des informations et sur des rapports inaccessibles au public ». Elle insista sur la perspicacité bien connue de Talaat pacha, dont les traits de caractère les plus frappants sont, paraît-il, une surprenante maîtrise de soi et « un goût très visible pour l'humour ».

Comme conséquence de tout cela, il serait naturellement absurde de rien préjuger sur les décisions de la Turquie. Mais on peut faire deux hypothèses. Si Talaat pacha, au début de septembre, croyait les Alliés prêts à déposer les armes, il est plus naïf ou moins bien informé qu'on ne se le représente. Mais s'il avait d'autres raisons de « croire à la paix avant l'hiver », du moins pour son propre pays, et si c'est dans cet esprit qu'il annonçait un prompt dénouement du bout des lèvres, en passant à Vienne, le grand-vizir serait en effet un grand humoriste." (p. 2)


Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L'Allemagne, l'Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :


"Enver, qui a retrouvé [après l'armistice de Moudros] son frère Kâmil parti étudier dans la capitale allemande en 1913, et qui fait bientôt venir sa famille, a gardé des relations avec les officiers allemands qui ont servi dans l'armée ottomane pendant la guerre, dont Hans von Seeckt. D'autres unionistes vivent à Munich, comme Cemal pacha, Bahaeddin Şakir, ou encore l'ancien ministre de la Justice Necmeddin Molla.

Tous ou presque ont le sentiment que la lutte continue et qu'il leur faut agir. En ce sens, Talat et Enver essayent d'entrer en contact avec les anciennes puissances de l'Entente, notamment avec la Grande-Bretagne. Mais ils sont surtout concentrés sur la Russie soviétique et les Bolcheviks, avec lesquels ils nouent des relations par l'intermédiaire de Karl Radek, l'une des figures du communisme à cette époque. Bien qu'emprisonné à la prison de Moabit, Radek est en fait en contact avec des hommes politiques et des intellectuels. Il recevra ainsi la visite du ministre des Affaires étrangères Walter Rathenau, avec lequel il évoquera le futur traité de Rapallo. Pour l'heure, les discussions avec Enver et Talat concernent l'éventualité d'un soutien soviétique à la résistance anatolienne en contrepartie duquel les unionistes s'engageraient à développer la propagande soviétique parmi les musulmans. A ce sujet, ils ont retrouvé à Berlin des musulmans qui militent contre l'impérialisme des puissances de l'Entente, en premier lieu Şekip Arslan, mais aussi le Şeyh Abdülaziz Çavuş et d'autres encore. Ensemble, ils fondent un « Club oriental » (Şark Kulübü, Orient-Klub)." (p. 214-215)


Voir également : Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

Talat Paşa (Talat Pacha) dans les souvenirs de Hüseyin Cahit Yalçın

La volonté réformatrice de Talat Bey

L'accident de Louis Blériot à Istanbul (1909)

Reprendre Edirne : l'objectif entêtant des Jeunes-Turcs (1913)

Talat Bey et le traité de paix bulgaro-ottoman (1913)

Thrace occidentale : la première lutte indépendantiste turque et les plans secrets des unionistes

Coup d'Etat de 1913 : les sympathies et les souhaits de Georges Rémond

L'Empire ottoman à la veille de la Grande Guerre : une note optimiste de Théodore Steeg

1914 : l'émigration des Grecs de Thrace orientale et d'Anatolie occidentale

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens 

"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)

Le contenu des "carnets" de Talat Paşa (Talat Pacha)

Première Guerre mondiale : l'occupation russe de l'Anatolie orientale

Talat Paşa (Talat Pacha) et la chute du tsarisme

Les causes nationales ukrainienne et irlandaise dans la stratégie jeune-turque

L'occupation-annexion ottomane de Batoum (1918)

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)

Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d'Arménie (1918)

Talat Paşa (Talat Pacha) et la Palestine

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste

La rencontre entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ioánnis Metaxás en Allemagne

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés

Le cas Soghomon Tehlirian : peut-on "lutter" pour la "justice" et la "vérité"... par le terrorisme et le mensonge ?

L'opération terroriste "Némésis" : des crimes de la haine

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ?