vendredi 2 octobre 2020

Les idées défendues par le Parti républicain libéral (1930)


"En Turquie : Fethy bey publie le programme officiel du parti libéral", Le Quotidien, 14 août 1930, p. 1 :

"Stamboul, 13 août. — Fethy bey [futur Fethi Okyar, ancien officier ottoman, secrétaire général du Comité Union et Progrès en 1913] a remis au gouvernement de Stamboul le programme officiel du parti libéral et a demandé son enregistrement, conformément à la loi sur les associations.

Dans de nouvelles déclarations à la presse, Fethy bey préconise ouvertement des relations étroites avec la Société des nations, une réforme complète de l'appareil judiciaire ainsi que des garanties et des facilités pour provoquer l'apport des capitaux étrangers.


Nury bey, député de Kutahia et ami personnel de Moustapha Kemal pacha, serait nommé secrétaire général du nouveau parti de Fethy bey.

Kemal pacha abandonnerait la présidence de son parti


Ankara, 13 août. — On annonce que Kemal pacha aurait donné sa démission de président du parti populaire turc.

Cette décision serait motivée par le fait que le président désire adopter une attitude de parfaite neutralité dans la lutte politique qui doit s'engager
entre le premier ministre, Ismet pacha, et Fethy bey, qui vient de donner sa démission d'ambassadeur à Paris pour prendre la direction du parti républicain libéral nouvellement créé."


"Turquie", Le Temps, 15 août 1930, p. 2 :

"Le programme de Fethi hey

On télégraphie d'Ankara :

Fethi bey a publié le programme de son parti qui s'intitule « parti libre républicain ». Ce programme est basé sur le principe républicain et laïque, comme son concurrent, le parti du peuple. En ce qui concerne la politique extérieure, le parti libre républicain est partisan de relations amicales entre la Turquie et ses voisins et tous les pays, et d'une collaboration étroite avec la Société des nations.

Enfin, le nouveau parti est favorable au droit d'élection et d'éligibilité des femmes ainsi qu'au scrutin unique pour les élections législatives. Fethi bey a remis au gouverneur de Stamboul le programme officiel du parti libéral dont il a demandé l'enregistrement conformément à la loi sur les associations.

Dans de nouvelles déclarations à la presse, Fethi bey préconise ouvertement des relations étroites avec la Société des nations, une réforme complète de l'appareil judiciaire, ainsi que des garanties et des facilités pour provoquer l'apport des capitaux étrangers.


La parti libéral

On télégraphie d'autre part de Stamboul que le secrétaire général du parti du peuple a communiqué divers renseignements au sujet de la formation du parti libéral. Il a déclaré que ce nouveau groupement n'amènerait aucun changement dans le parti du peuple, dont Ismet pacha continuera d'être le président effectif.

Mme Makboule Hanoum [Makbule Atadan], soeur du président de la République, a adhéré au nouveau parti. Le ghazi lui-même manifeste une grande sympathie à l'égard du parti libéral, auquel se sont ralliés un grand nombre de ses amis. Aucune prévision n'est possible en ce qui concerne le développement de la situation, étant donné la résolution d'Ismet pacha de maintenir ses positions. En présence de cette situation, l'attitude définitive du ghazi à l'égard des deux partis n'est pas encore connue."


"Bulletin du jour : La tension entre la Turquie et la Perse", Le Temps, 17 août 1930, p. 1 :

"On est assez frappé du fait que la tension dans les relations turco-persanes se produise au moment où la Turquie connaît une crise intérieure assez sérieuse et où la constitution d'un grand parti républicain libéral, sous la direction de Fethi bey et avec l'assentiment de Moustapha Kemal, paraît annoncer une évolution décisive de la politique générale, intérieure et extérieure, de ce pays. A tort ou à raison, on prévoit la retraite prochaine du cabinet présidé par Ismet pacha et l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement libéral dont Fethi bey serait l'animateur et qui, d'après le programme connu du nouveau parti, favoriserait une étroite coopération avec la Société des nations et une orientation très nette vers la collaboration politique et économique avec les puissances européennes. Ce serait là un événement important, et l'entrée de la Turquie dans la Société des nations serait la conclusion logique de tout remaniement dans ce sens du personnel dirigeant turc. Pourtant, nul ne sait, à cette heure, comment la situation évoluera à Ankara et il est bien évident que la tension des relations turco-persanes et les complications qui peuvent s'ensuivre constituent une puissante diversion aux préoccupations d'ordre intérieur."


"L'évolution politique de la Turquie et la rentrée de Fethi Bey", Le Figaro, 17 août 1930, p. 3 :

"Stamboul, 16 août. — La création du nouveau parti républicain libéral est ainsi jugée par le journal Milliet, organe officieux du parti du peuple :

« Les déclarations successives, les commentaires de la presse et de la population augmentent chaque jour les moyens qui permettront à Ismet pacha de défendre efficacement son programme et ses actes quand viendra l'heure de s'expliquer. Le gouvernement d'Ismet pacha et la presse du parti du peuple feront voir clairement le fossé séparant le rêve de la réalité. »

Le Milliet souhaite que Fethi Bey ne laisse pas se glisser dans ses méthodes les mauvais principes engendrés, selon le journal, par les vieilles méthodes occidentales. Cette opinion prouve que le ministère Ismet pacha se prépare à la défense et montre que la presse apprécie diversement le programme de Fethi Bey.

Fethi Bey n'aura pas une tâche facile, car Ismet pacha s'est montré homme politique avisé en s'entourant de partisans dévoués ; il n'est pas prêt ni désireux d'abandonner le pouvoir. La situation paraît plutôt anormale en ce moment en Turquie, où le pays n'est pas habitué aux rivalités de partis politiques, et étant donné par ailleurs les frais considérables que semble devoir occasionner encore la campagne commencée depuis six semaines contre les Kurdes."


André Petit, "A l'extérieur : La nouvelle orientation politique de la Turquie", L'Ere nouvelle, 24 août 1930 :


"L'ambassadeur de Turquie à Paris, Fethi bey, va prochainement présenter ses lettres de rappel au Président de la République Française : il abandonne la « carrière » pour se consacrer à la politique.

Il vient, en effet, de créer en Turquie un groupe républicain libéral, et ce nouveau parti politique semble avoir l'oreille du ghazi, Mustapha Kemal pacha : d'après les dépêches, le parti de Fethi bey recueillerait de nombreuses adhésions, et il semble qu'aux futures élections il viendra en majorité au Parlement et sera, en conséquence, appelé à prendre le pouvoir.

On ne connaît pas encore dans ses détails le programme de Fethi bey ; mais sa rentrée dans la vie politique turque marque un coup de barre donné à l'orientation économique et financière de la Turquie. Nos lecteurs savent que la Turquie s'est tenue à l'écart de la vie européenne, qu'elle ne fait pas partie de la Société des Nations et qu'à la suite du bouleversement, ou, pourrait-on mieux dire, de la révolution sociale turque, elle s'est recroquevillée sur elle-même, en dehors de ce que l'on appelait avant la guerre le concert européen.

Le programme de Fethi bey marque le désir d'une collaboration avec la Société des Nations et les Etats voisins des Balkans : il réclame le suffrage universel direct avec le vote des femmes et accorde des droits civiques et politiques égaux à toutes les minorités raciales et religieuses : grecques, arméniennes, juives.

Mais ce qui caractérise, notamment, le programme de Fethi bey c'est l'annonce des réformes économiques et financières, qui seraient de nature à encourager l'investissement des capitaux étrangers en Turquie : il envisage, en outre, la stabilisation de la devise et une réforme de certaines taxes excessives sur les chemins de fer les postes.

Cette tendance très marquée à rechercher la collaboration de l'étranger pour le financement de grands travaux et d'entreprises industrielles, cet appel aux capitaux au dehors demande que soit inaugurée une politique différente de celle qui a été faite jusqu'à ce jour.

Il sera tout d'abord nécessaire d'observer certains principes financiers, en matière de finances publiques ; il faudra tenir un certain rapport entre le taux des impôts et la situation économiques : il sera indispensable de comprimer les dépenses pour la défense nationale, la construction de chemins de fer stratégiques, d'augmenter par contre les dépenses productives consacrées à l'agriculture et au développement économique. On devra, en outre, observer un strict équilibre du budget et contracter des habitudes d'économie peu en usage dans les pays orientaux.

Si la Turquie veut gagner la confiance de l'étranger, il faudra qu'elle fasse honneur aux engagements qu'elle a pris, concernant le paiement de coupons de la dette ottomane : sa situation financière est certes difficile ; elle est imputable à la dépression commerciale mondiale, à une série de récoltes déficitaires, et au déficit d'exportation des produits turcs : le manque d'encouragement et la confiance accordée par le gouvernement Mustapha Kemal aux capitaux étrangers, la pratique de « l'isolement » ont aggravé encore la situation économique financière de la Turquie.

Déjà le gouvernement actuel d'Ismet pacha semble reconnaître les erreurs commises.
Il projette la création d'une banque d'Etat ; il étudie la stabilisation de la monnaie, et il va publier un plan économique, échelonné sur cinq années.

Toutefois, il faut remarquer que la récente déclaration du ministre des Affaires étrangères turc risque de contrebattre ces bonnes dispositions : le ministre n'a-t-il pas, d'une façon voilée, demandé un moratorium pour le paiement des coupons de la dette ottomane, et n'a-t-il pas affirmé que le service des coupons de la dette étrangère paralysait la vie nationale turque, et qu'il était nécessaire que les engagements financiers de la Turquie soient ramenés au niveau de sa capacité de paiement ?

Cette déclaration reproduite par le Times ne semble pas devoir ramener la confiance de l'étranger que le parti de Fethi bey veut conquérir : l'orientation politique nouvelle marquée par Fethi bey devra être appuyée par une réorganisation des méthodes administratives, par l'application rigide des principes économiques et financiers généralement admis par les autres nations. A cette condition, la confiance sera rétablie et la Turquie pourra retrouver les concours nécessaires pour assurer son plein épanouissement économique.

Deux partis vont donc exister désormais en Turquie : mais ce qui distingue cette lutte politique c'est que le parti d'Ismet pacha, actuellement au pouvoir, et celui de Fethi bey s'inspirent des mêmes principes : les méthodes seules diffèrent. Si Fethi bey prend le pouvoir, son premier soin sera, si nous en croyons les opinions autorisées, de respecter les engagements pris par la Turquie, de faciliter l'afflux des capitaux étrangers, tout en restant fermement résolu à ne pas souffrir de donner à une puissance étrangère une prédominance politique : on peut dire que la nouvelle expérience de Mustapha Kemal sera suivie par l'étranger avec beaucoup d'intérêt et une évidente bienveillance."


"Un nouveau discours de Fethi Bey", La Liberté, 10 septembre 1930, p. 5 :


"LONDRES, 9 septembre. — Le correspondant du Times à Stamboul télégraphie :

Fethi Bey, chef du nouveau parti républicain libéral, a de nouveau parlé au Stade de Smyrne devant une foule estimée à près de 50.000 personnes, bien que le journal officiel Milliet prétende que 5.000 personnes seulement fussent présentes.

Il n'y a pas eu d'incidents et Fethi Bey a été écouté attentivement.


Il déclara que le parti créé avec le consentement de Mustapha Kemal approuvait la construction d'un chemin de fer en Anatolie, mais qu'il n'était pas d'accord avec le système adopté par Ismet Pacha et que les contrats passés avec les groupes belge, suédois et allemand constituaient une charge trop lourde pour le contribuable turc.

Au sujet de l'entrée de capitaux étrangers en Turquie, Fethi Bey a déclaré qu'il était d'abord nécessaire de stabiliser la devise turque et que le taux d'intérêt en usage dans les villes et les villages, variant de 15 à 40 %, était trop élevé et ne pouvait qu'amener la ruine économique.


Quant aux monopoles d'Etat, il s'affirma partisan de la suppression des monopoles de l'essence, du sucre et du port de Stamboul. Il recommanda un accord sur l'exploitation du monopole des tabacs."


Jean-Paul Burdy, "Modernité autoritaire et extension des droits civiques : Le suffrage universel octroyé aux femmes dans la Turquie kemaliste des années 30", in Gérard Chianéa et Jean-Luc Chabot (dir.), Les droits de l'homme et le suffrage universel, 1848-1948-1998 : Actes du colloque de Grenoble, avril 1998, Paris, L'Harmattan, 2000, p. 161 :


"L'annonce de la participation du tout récent Parti républicain libéral aux élections locales contribue à aggraver le trouble : car Nezihe Muhittin [femme de lettres], la journaliste Suat Dervis, mais aussi Makbule Hanïm (la propre sœur de Mustafa Kemal) sont membres du nouveau parti, dont l'article 11 des statuts insiste sur l'importance de la place des femmes (et des ouvriers et des non-musulmans) dans le parti et dans la société : « Le Parti travaille pour l'accès des femmes aux activités politiques ». Nezihe Muhittin organise une association (L'Existence féminine) proche du PRL, et qui se pose en rivale de l'UFT [Union des femmes turques]. Une forme de concurrence s'établit alors entre candidates à l'adhésion au PRP [Parti républicain du peuple], et candidates à l'adhésion au PRL. Les premières, critiquées comme « esclaves du PRP », dénonçant en retour l'élitisme des secondes."


Laurent-Olivier Mallet, La Turquie, les Turcs et les Juifs. Histoire, représentations, discours et stratégies, Istanbul, Isis, 2008, p. 245 :


"Mustapha Kemal, souhaitant laisser s'exprimer le libre jeu démocratique, autorisa la création d'un parti d'opposition, le Serbest Cumhuriyet Fırkası (Parti Républicain Libéral). Ce dernier, dirigé par un proche du Président, Fethi (Okyar) bey, ancien Premier Ministre et ambassadeur de Turquie à Paris, plaça plusieurs non-musulmans sur ses listes. On trouve ainsi, en lice pour la municipalité de Beyoğlu à Istanbul, deux avocats membres de la communauté, Marko et Avram Nahum. D'autres candidats juifs se présentèrent sur des listes du SCF en Thrace."

Turhan Feyzioglu, "Les partis politiques en Turquie : Du parti unique a la démocratie", Revue française de science politique, 4e année, n° 1, 1954, p. 138 :

"On a même entrepris deux essais de multipartisme, assez significatifs, durant cette période. Un parti d'opposition, le Parti républicain progressiste, fut fondé en 1924 par des députés démissionnant du Parti républicain populaire. Malgré son nom, le nouveau parti était conservateur (contradiction assez fréquente dans le domaine des partis politiques) et fut soutenu par les milieux cléricaux et réactionnaires. Un soulèvement armé dans les provinces orientales, auquel s'étaient mêlés certains dirigeants locaux du parti, amena sa fin.

Entre 1924 et 1928 les principales réformes de modernisation et de laïcisation sont réalisées : on abolit le Khalifat, on interdit les confréries religieuses et l'emploi de certains titres religieux, on ferme les « tékkés », on rejette le fez ; le Code civil suisse est adopté avec tous les résultats révolutionnaires qu'il comporte (interdiction de la polygamie, égalité de la femme et de l'homme) ; la modernisation et la laïcisation des tribunaux, du code pénal et des codes de procédure — entreprises sous la Seconde Monarchie Constitutionnelle par le Parti d'Union et de Progrès — sont complétées, ainsi que la laïcisation et la neutralisation de l'enseignement à tous les degrés : un alphabet phonétique basé sur les caractères latins et très facile à apprendre remplace l'alphabet arabe ; le calendrier est réformé ; l'article de la Constitution relatif à la religion de l'Etat est aboli.

Une fois ces principales réformes, dont certaines mûrissaient déjà depuis longtemps, réalisées, Mustafa Kemal encourage de nouveau la formation d'un parti d'opposition. Mais le Parti libéral républicain, fondé par Fethi Okyar en 1930 attire à son tour les éléments réactionnaires. D'autre part, son développement rapide et peut-être inattendu suscite des inquiétudes vives dans les milieux gouvernementaux. Au bout d'un certain temps, Mustafa Kemal renonce à son attitude neutre et prend position en faveur du Parti républicain populaire. Le leader du nouveau parti, qui est lui-même un réformiste convaincu, décide de dissoudre son parti. Ces deux essais prouvent du moins, pour employer encore une fois une expression de M. Duverger, que le Parti républicain populaire « avait mauvaise conscience » et qu'il reconnaissait la valeur du pluralisme, à la différence des partis communistes et fascistes." 


Sur Fethi Okyar : Ali Fethi Bey en Tripolitaine (1911-1912)

Sur le Parti républicain libéral (SCF) : Le sens de l'apparition du Parti républicain libéral (1930)

Les liens entre les Foyers turcs et le Parti républicain libéral

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d'une guerre mondiale à l'autre

Voir également : Le programme des Jeunes-Turcs sous la République kémaliste

Hüseyin Cahit Yalçın, une victime oubliée de la répression politique en Turquie 
 
Hüseyin Cahit Yalçın et les Grecs

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs 

Féminisme et nationalisme turc

L'opposition du Parti républicain progressiste (1924-1925)

L'autoritarisme kémaliste
 
L'étatisme kémaliste

Progressisme kémaliste, arriération coloniale 

Le développement accéléré des infrastructures sous Kemal Atatürk

L'oppression "chrétienne" des Juifs en terre d'Islam : le rôle libérateur des résistants kémalistes et gaullistes

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

Le kémalisme : un nationalisme ouvert et pacifique

Thrace, 1934 : la lutte implacable d'İsmet İnönü et Şükrü Kaya contre l'agitation pogromiste locale

Berç Keresteciyan : un député arménien sous Atatürk et İsmet İnönü

La Turquie kémaliste et l'Allemagne nationale-socialiste

La présidence d'İsmet İnönü (1938-1950) : un souffle nouveau pour la République turque