jeudi 22 octobre 2020

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs du maréchal Hindenburg



Paul von Hindenburg, Aus meinem Leben (Ma vie), Paris, Charles-Lavauzelle, 1921 :


"En somme, je me croyais en droit d'espérer que notre alliance avec la Bulgarie nous apporterait, un jour, quelque soulagement au point de vue militaire.

La confiance que j'avais dans la Turquie n'était pas moins grande. L'Empire turc était entré dans la lutte sans la moindre ambition d'agrandir sa puissance politique. Ses personnalités dirigeantes, avant toutes Enver-Pacha, avaient clairement reconnu que, dans la lutte qui avait éclaté en 1914, il ne pouvait être question de neutralité pour la Turquie. On ne peut guère s'imaginer que la Russie et les puissances occidentales auraient observé éternellement les mesures restrictives concernant l'utilisation des Détroits. Entrer dans le conflit était, pour la Turquie, une question de vie ou de mort, presque plus nette que pour nous autres. Nos adversaires nous rendirent service en le déclarant dès le début hautement et clairement.

La Turquie avait manifesté, dans cette lutte, une puissance qui avait étonné le monde entier. L'énergie avec laquelle son commandement avait dirigé les opérations avait surpris amis comme ennemis ; elle immobilisait, sur tous les théâtres asiatiques, des forces ennemies importantes. En Allemagne, on a souvent reproché au grand quartier général d'avoir dispersé ses propres moyens pour renforcer la force combative de la Turquie. Mais ceux qui professent cette opinion oublient qu'en soutenant la Turquie nous lui avons permis de maintenir loin des théâtres d'opérations de l'Europe centrale plusieurs centaines de milliers de combattants appartenant aux meilleures troupes de nos adversaires." (p. 151-152)

"Je fis également connaissance à Pless, au cours de l'automne et de l'hiver, avec les chefs militaires de la Turquie et de la Bulgarie.

Enver-Pacha montra, vis-à-vis de moi, une largeur et une liberté de vues peu communes dans la question de la conduite et de l'exécution de la guerre actuelle. Le dévouement de ce Turc à notre cause commune, cause si grande et si grave, fut sans limite. Je n'oublierai jamais l'impression que me fit le vice-généralissime turc lors de notre premier entretien, au début de septembre 1916. Sur ma demande, il nous exposa, alors, la situation militaire de la Turquie. Avec une clarté, une décision et une franchise remarquables, il nous en fit un tableau détaillé, et, se tournant vers moi, il conclut en disant :

« En Asie, la situation de la Turquie est, sur certains points, difficile. Il nous faut craindre d'être encore refoulés en Arménie. Il se peut aussi que les combats reprennent bientôt en Mésopotamie. Je crois également que les Anglais seront en état de nous attaquer d'ici peu en Syrie avec des forces supérieures. Mais, quoi qu'il arrive en Asie, la guerre se décidera en Europe, et, dans ce but, je mets à votre disposition toutes mes divisions encore disponibles. »

Jamais un allié n'a encore parlé de façon aussi objective et aussi peu égoïste à un autre allié.
Et Enver-Pacha ne s'en tint pas à des paroles.


Bien que possédant une conception élevée de la guerre en général, Enver-Pacha manquait d'instruction militaire, je pourrais dire d'instruction du service d'état-major. Désavantage que l'on rencontrait manifestement chez tous les chefs et dans tous les états-majors turcs [un des legs funestes du long règne d'Abdülhamit II (qui se méfiait énormément des officiers diplômés), dont le régime était basé sur le favoritisme et la corruption]. Nous eûmes l'impression qu'il s'agissait là d'un défaut naturel des Orientaux. L'armée turque paraissait ne posséder que peu d'officiers connaissant le rôle technique que devait jouer le commandement pour réaliser des opérations bien conçues. On n'avait pas, dans cette armée, la notion que c'était une nécessité pour l'état-major de s'occuper de tous les détails en même temps que des grandes idées stratégiques. Il en résultait que la richesse de pensée de nos alliés orientaux demeurait souvent improductive, parce qu'au point de vue militaire ils n'avaient pas le sens de la réalité." (p. 160-161)

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