jeudi 3 septembre 2020

Coup d'Etat de 1913 : les sympathies et les souhaits de Georges Rémond




Georges Rémond (correspondant de guerre de L'Illustration), "Sept mois de campagne avec les Turcs", in Georges Scott (dir.), Dans les Balkans, 1912-1913. Récits et visions de guerre, Paris, Chapelot, 1913, p. 23-26 :

"A Constantinople le gouvernement [de l'Entente libérale] inclinait chaque jour un peu plus vers la paix, à n'importe quelles conditions. Il avait obtenu ce prodige de réaliser contre la Turquie l'unanimité des puissances européennes ; encore la Russie menaçait-elle d'intervenir personnellement si l'on ne se hâtait d'en finir. Le grand souci des ministres semblait être d'empêcher que se produisît un sursaut, sinon du patriotisme, au moins de la vieille foi musulmane qu'on avait vue l'année précédente en Afrique capable de produire des miracles. Je ne crois pas, comme certains l'ont dit, que ce fût lâcheté ou trahison ; personnellement des hommes comme Nazim et Kiamil pachas, comme Noradounghian effendi, étaient braves, généreux, patriotes et l'avaient montré, mais apathie, lassitude, terreur de l'Europe, désespoir, acceptation d'une inéluctable fatalité.

Les jeunes officiers que j'avais connus en Tripolitaine et que je rencontrais ici me disaient : « Est-il possible que nous capitulions ainsi, quand nous avons encore une armée, quand Andrinople ne s'est pas rendue ? C'est pis que d'avoir été vaincus, c'est perdre jusqu'à l'honneur ! »

Le 22 janvier un « Grand Divan », réunissant les personnages les plus illustres de l'empire, décidait, après avoir entendu les divers ministres, qu'il était impossible de continuer la guerre et qu'il fallait accepter les conditions de paix imposées par les Puissances.

Autour du palais impérial de Dolma-Bagtché, où se passait cette scène historique, non seulement pas un manifestant, mais pas un curieux ; indifférence complète à la paix comme à la guerre. Sur les figures des vieux généraux, des notables, nous lisions l'acceptation de la défaite. La cérémonie terminée, les uns priaient agenouillés du côté de l'Orient ; qu'importait, après tout ? Ils s'en remettaient à Dieu ! D'autres descendaient lentement les marches de l'escalier d'honneur. Les derniers, sortirent deux très vieux ulémas qui s'arrêtèrent sur l'une des marches pour échanger une prise de tabac. C'étaient là des personnages millénaires, se survivant à eux-mêmes, des figures d'un monde défunt, admirables, certes, de dignité et de noblesse, mais inadaptées à la vie moderne.

Tout cela sentait tellement la mort que, tout en saluant très respectueusement ces silhouettes du passé, nous ne pouvions nous empêcher, nous autres journalistes, seuls curieux accourus, de nous dire : « Ah ! c'en est bien fini de la Turquie, aujourd'hui de la Turquie d'Europe, demain de la Turquie d'Asie. Eh quoi ! on n'entend plus même un battement au coeur de ce peuple ! »

Vingt-quatre heures après, Enver et Talaat beys, suivis de quelques partisans, pénétraient à la Sublime Porte, arrachant sa démission au grand-vizir Kiamil pacha et obtenant du Sultan la constitution d'un nouveau ministère de Défense nationale. Malheureusement le ministre de la Guerre, Nazim pacha, deux aides de camp, Nafiz bey et Tewfik Kibrizli, un camarade d'Enver, Moustapha Nedjib, et un agent de police tués dans la bagarre. Mais après une heure la révolution était terminée et l'ordre régnait dans Constantinople.

De nouveau tout était remis en question.

Nous fûmes à ce moment un bien petit nombre à approuver l'acte d'Enver bey. Cependant, aujourd'hui comme alors, il me semble que l'âme d'un citoyen et d'un soldat ne pouvait ne pas se révolter à voir ainsi livrer la patrie.

Il est infiniment probable que, le 23 janvier, Enver bey, Djemal, Talaat et les quelques douzaines d'hommes de bonne volonté qui les suivirent ont sauvé la Turquie d'Europe. Certes, les conséquences heureuses de leur acte ne se firent pas sentir aussitôt, et la situation en put même sembler empirée. Mais si la paix fût devenue définitive en février, et si Andrinople eût été, dès ce temps, livrée aux Bulgares, il est à peu près certain que, vu les difficultés de la saison hivernale, une nouvelle guerre n'eût pas éclaté entre les alliés de la veille et que les Turcs ne fussent jamais retournés à Andrinople.

Le devoir d'un soldat est de ne jamais désespérer et de ne jamais vouloir céder. L'événement a donné raison à Enver et au colonel Djemal bey lorsque celui-ci nous disait : « Quand bien même je serais à Bassorah avec quarante Turcs et les Bulgares maîtres de tout le reste du pays jusqu'à Bagdad, je réclamerais encore Andrinople ». (...)

Tout, dans la guerre balkanique, est allé au rebours de ce qu'on attendait : défaite turque, victoires grecques, défaites bulgares, enfin retour des Turcs à Andrinople. Ceux-ci possèdent aujourd'hui en Thrace une armée de trois cent mille hommes exercée par un an de campagne, plus forte qu'ils n'en eurent jamais.

Quels événements nous réserve le prochain avenir ? Qui sait si nous ne reverrons pas, sauf quelques légères modifications, les choses retourner à l'état où elles se trouvaient avant octobre 1912 ?

Mais la Turquie est-elle capable de réorganisation ? Question syrienne, question arabe, question grecque, question arménienne, questions à l'infini, influences et menaces étrangères, comment débrouiller cet inextricable tissu de problèmes ? Possède-t-elle des hommes d'Etat, des chefs dignes de ce nom qui puissent y réussir et un peuple disposé à les écouter et à les suivre ? Beaucoup en doutent.

Cependant quiconque a vécu côte à côte avec les paysans turcs d'Anatolie ou de Roumélie et a éprouvé leurs qualités d'honnêteté, de discipline, de douceur, de courage au travail peut-il dire que ce peuple soit plus incapable d'ordre, de progrès, de civilisation qu'aucun autre ? Quant aux chefs, des hommes comme le généralissime Izzet pacha, comme Enver, comme Djemal, comme Fethi ont fait leurs preuves de soldats, d'organisateurs ou d'hommes politiques, et dans les pires circonstances. Je les ai connus de près et vus à l'oeuvre, nuls ne m'ont paru en d'autres pays plus dignes de confiance.

Mais, dans cette oeuvre de relèvement si difficile, si complexe, il faudrait que la Turquie fût aidée du dehors. Or il semble qu'un tel rôle appartienne à la France par intérêt, par tradition, par devoir civilisateur.

La nécessité s'en impose aux yeux de quiconque a parcouru le Levant, a trouvé partout nos écoles, nos missions, notre langue, nos moeurs, les traces de notre histoire, la marque des pas de nos soldats, de quiconque s'est entendu, dans les villages les plus reculés d'Asie Mineure ou de Mésopotamie, saluer en français par les enfants du peuple, a vu commerçants, ingénieurs, employés allemands contraints d'apprendre notre langue pour se faire comprendre, lu les journaux de langue allemande ou anglaise à demi rédigés en français pour trouver des lecteurs, enfin, s'est trouvé, lui Français, moins dépaysé dans une ville turque qu'à Turin ou qu'à Barcelone. L'abandon d'un tel patrimoine moral datant de neuf siècles serait, de notre part, un scandale.

D'autre part la Turquie n'a rien à redouter de la France et peut tout en attendre. Un passé séculaire et une prédisposition naturelle l'inclinent à accueillir notre influence, non pas seulement mieux que toute autre, mais presque à l'exclusion de toute autre. Durant la campagne de Thrace je pensais à ce qu'une mission d'officiers français eût pu faire avant la guerre pour l'armée turque et à ce qu'elle lui eût insufflé de flamme patriotique. Il en serait ainsi dans tous les autres domaines. Inspirée, secondée par nous, je ne doute pas que la Turquie soit capable de ressusciter. Les Français qui se consacreront à cette oeuvre pourront se répéter le mot de Napoléon : « Je serai utile à mon pays, si je puis rendre la force des Turcs plus redoutable à l'Europe ».

Paris, le 1er octobre 1913."

Voir également : La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

Reprendre Edirne : l'objectif entêtant des Jeunes-Turcs (1913)