jeudi 27 août 2020

Ottomanisme jeune-turc : l'intégration de divers chrétiens européens (slaves, valaques, albanais) dans les forces armées ottomanes




"Turcs contre Turcs", La Tribune de l'Aube, 19 avril 1909 :

"Le soulèvement macédonien

VIENNE, 18 avril. — Toutes les dépêches signalent qu'il règne dans la Macédoine un enthousiasme tel qu'on n'en avait pas vu depuis la proclamation de la Constitution. Tous les clubs politiques déploient une activité fébrile ; de nouveau, les querelles entre races sont abolies et, à moins d'un choc formidable entre la Turquie d'Asie et la Turquie d'Europe, on commence à se demander si le dénouement de l'affaire ne sera pas l'abdication du sultan.

Le comité central Union et Progrès a fait appel aux organisations bulgares en Macédoine pour la résistance commune contre la réaction. Les officiers jeunes-turcs en Macédoine ont ouvert des dépôts d'armes et distribuent des fusils à tous les habitants sans distinction de religion.

BERLIN, 18 avril. — On télégraphie de Sofia à la Gazette de Voss qu'un grand nombre de chefs de bandes de la Macédoine vont organiser des corps de volontaires pour combattre en faveur de la Constitution turque. Cette nouvelle est confirmée par la dépêche suivante, expédiée de Salonique au Berliner Tageblatt :

« Jusqu'à présent, 10,000 volontaires chrétiens et israélites sont partis pour Constantinople. On estime à 80,000 le nombre des soldats, des réservistes et des volontaires concentrés à Uskub.

« Le Bulgare [Yané] Sandansky, avec 400 hommes bulgares, va rejoindre à Tchataldja l'armée de la Constitution. » "


Georges Gaulis, "La chute d'Abdul Hamid", Bulletin du Comité de l'Asie Française, n° 98, mai 1909, p. 204 :


"En ce moment, l'armée macédonienne campe encore à Constantinople et Mahmoud Chevket exerce une sorte de dictature, qu'il partage du reste, pour la forme, avec un gouvernement approuvé par lui, et de fait, avec le Comité Union et Progrès, dont la composition réelle demeure mystérieuse et les décisions impondérables. La Chambre obéit à l'ensemble des influences qui s'exercent ainsi, de haut, sur elle. (...)

L'Europe [turque] est revenue deux fois à la charge, le 24 juillet 1908 et le 24 avril 1909. Le nationalisme turc et ses excès sont nés du souvenir de cette longue domination arabe. L'Osmanli vient reprendre son ancienne prépondérance et jouir de sa conquête. Chose singulière, il représente aujourd'hui la tendance européenne contre la tendance asiatique. A telle enseigne qu'il n'a pas craint de recruter, pour reprendre Constantinople, des volontaires bulgares, grecs, valaques et juifs. Le fait que Mahmoud Chevket pacha soit né à Bagdad ne change rien à la chose : il est aux ordres d'un comité rouméliote."


"Correspondances étrangères : Lettre d'Orient", Le Sémaphore de Marseille, 1er mai 1909 :

"Cette prise de Constantinople par les Jeunes Turcs, par la manière remarquable dont l'opération a été conduite, fait le plus grand honneur aux officiers et aux soldats de Mahmoud Chevket pacha. Rien n'avait été laissé au hasard ; toutes les précautions avaient été prises, tout avait été réglé supérieurement jusque dans les moindres détails. L'exécution a été à la hauteur de la conception : la célérité des mouvements, la rapidité de la décision, la vigueur des coups ont assuré en peu de temps le succès de la combinaison. On doit louer aussi, et sans réserve, les troupes constitutionnelles de leur discipline et de leur politesse même, qui ont littéralement émerveillé tous les habitants de Péra. Vraiment, l'attentat criminel du 13 avril aura eu son bon côté pour la Turquie, car il fait connaître l'armée turque sous un nouveau jour et un jour des plus favorables, non seulement à elle mais à l'empire. Le rétablissement de la Constitution a bien été pour la Turquie l'aube de la renaissance ottomane. L'armée de Mahmoud Chevket pacha contient, à côté des bataillons réguliers du corps de volontaires, parmi lesquels des anciens comitadjis bulgares qui sont commandés par les fameux Sandansky et [Todor] Panitza et des Grecs. C'est la première fois, depuis un siècle, qu'on voit des musulmans et des chrétiens, des turcs, des bulgares et des grecs, réunis sous le même drapeau, se battre pour la même cause. C'est la liberté qui a accompli ce miracle. Après cela on aurait tort de ne pas espérer en l'avenir de la Turquie."


"La Jeune Turquie : On réorganise d'abord l'Armée : On encourage les troupes fidèles et l'on disperse dans les provinces tous les éléments douteux", Le Journal, 3 mai 1909, p. 4 :


"LES 6.000 HOMMES DE SALONIQUE

SALONIQUE, 2 mai. (Par dépêche de notre correspondant particulier) — Le transport Bezm-Alim vient de débarquer, à Salonique, quatre bataillons de volontaires retour de Constantinople. Ils ont été accueillis par des ovations enthousiastes. La population tout entière tirait des salves de pistolet, comme il est d'usage ici, en signe de reconnaissance.

A bord du bateau se trouvait une cohorte de trois cents volontaires bulgares, sous la conduite d'un ancien chef de bande macédonien, Sandansky, fondateur du parti constitutionnel bulgare. La colonne tout entière a été très applaudie quand elle a défilé, se rendant musique en tête, à la caserne d'infanterie. Devant elle flottait le drapeau bulgare orné du croissant."


"En Turquie : Déclarations de Hakki bey, attaché militaire de Turquie à Vienne", Le Temps, 28 mai 1909 :

"(Dépêche de notre correspondant particulier)

Vienne, 27 mai.

J'ai eu hier une conversation avec le major [İsmail] Hakki bey, attaché militaire à l'ambassade de Turquie à Vienne. Hakki bey partit pour Salonique dès qu'il apprit les premières nouvelles de la contre-révolution du 13 avril et n'est revenu que mardi à Vienne. Ces six semaines d'Orient ont bronzé le visage et les mains du jeune major. Ses yeux brillants, sa voix confiante, sa gaieté, attestent le succès de sa campagne.

— Je me suis rendu d'abord à Salonique, me dit Hakki bey, puis j'ai dû marcher sur Constantinople. Je commandais une colonne de trois batteries, et ce sont mes pièces qui ont ouvert le feu sur la Sublime-Porte. Je rentre aujourd'hui parce que la grosse besogne est terminée. Vous verrez que tout ira bien maintenant.

— Les dépêches de ces dernières semaines sont pourtant peu rassurantes. La situation serait toujours grave en Asie-Mineure, menaçante en Albanie. Un incendie couverait en Macédoine.

— On exagère, réplique Hakki bey. Votre presse européenne ne nous montre pas toujours beaucoup de bienveillance. En fait, nous savons aujourd'hui que les troubles d'Adana furent fomentés de Constantinople. Nous avons saisi des dépêches qui prouvent que le comité arménien cherchait une intervention de l'Europe.

» En Albanie, nous avons dû arrêter quelques mécontents, mais l'ordre sera bientôt rétabli.

» On parle beaucoup de la Macédoine. Nous y avons pour nous Sandanski, Panitza et les Bulgares de la frontière, ce qui est important.


» Les haines s'atténuent. Songez que j'ai vu dans cette dernière campagne Turcs et Bulgares combattre côte à côte, et que dans certaines bandes mixtes, un Bulgare commandait à des soldats turcs.


» Il ne faut pas nier, d'ailleurs, la difficulté de certaines questions, mais nous les résoudrons si nous nous montrons forts et énergiques.

— Quelqu'un comparait récemment la Turquie à l'Autriche et me disait qu'il faudrait y résoudre en un sens analogue la question des nationalités. Est-ce votre point de vue ?

— Non. Car les musulmans ont partout la majorité dans l'empire. Ce n'est point le cas pour les Allemands d'Autriche. Nous ne voulons subjuguer personne ; mais nous devons en ce moment affirmer notre force. Le salut de la patrie exige qu'une autorité supérieure réprime les forces centrifuges. Vos journaux parlent de dictature militaire : nous n'en avons pas et nous n'en aurons pas ; mais évidemment notre armée occupe une grande place dans nos préoccupations. Elle a fait la révolution ; elle est notre garantie contre les périls extérieurs et intérieurs ; nous voulons l'améliorer encore. Et quand nous lui aurons donné la perfection désirée, les « questions » de l'empire ottoman, déclare Hakki bey avec un sourire, cesseront de se poser avec autant d'acuité."


E. R., "En Turquie : Déclarations d'Enver bey sur la situation politique en Turquie", Le Temps, 9 juin 1909 :


"Berlin, 7 juin.

Enver bey, qui a rejoint comme on sait son poste d'attaché militaire à Berlin, est rentré ici plus convaincu que jamais du succès final de l'œuvre entreprise par le parti jeune-turc, à laquelle il a si vigoureusement coopéré. Il ne dissimule pas les difficultés qu'il y a encore à surmonter ; mais elles ne lui semblent pas plus ardues que le rétablissement de l'ordre à Constantinople après le 13 avril dernier. Avec de la persévérance et de l'énergie le nouveau régime saura les surmonter. Dans une conversation que j'ai eue avec lui, le jeune et brillant officier, dont l'initiative déchaîna le mouvement constitutionnel de l'été dernier, a passé en revue quelques-unes des questions les plus complexes que le nouveau régime doit résoudre, et en premier lieu celle du service militaire obligatoire pour toutes les races de l'empire ottoman. Enver bey croit qu'une loi viendra très prochainement en régler l'application. La présence de chrétiens sous les drapeaux turcs n'est pas contraire à la religion et l'on en trouverait maints exemples dans l'histoire ottomane. Le rôle des deux mille volontaires chrétiens dans l'armée de Salonique a été important, et leurs rapports avec leurs camarades turcs n'ont soulevé aucune espèce de conflit. Le major Enver bey est convaincu que le problème se résoudra sans heurts si toutes les protestations sont réprimées énergiquement dès l'abord, et si la population comprend que les nouvelles dispositions seront appliquées avec fermeté."


"Le conflit turco-grec", L'Aurore, 14 août 1909 :


"Tandis que l'optimisme officiel persiste dans les chancelleries, les événements semblent réaliser avec une brutalité foudroyante, les pronostics pessimistes de la République Française.

D'après les dernières dépêches de Constantinople, la nouvelle note turque a le caractère d'un ultimatum : elle demande à la Grèce, non seulement de désavouer les menées des officiers grecs en Macédoine, mais encore de déclarer qu'elle a eu connaissance de ces menées. Aussitôt après cette note inacceptable, le ministre de Turquie à Athènes serait rappelé.

Un banquet militaire, auquel assistaient de nombreux officiers, a été donné jeudi, à Constantinople, en l'honneur du généralissime Mahmoud Chevket pacha : des discours belliqueux ont été prononcés.

Cinq classes de l'armée turque sont déjà mobilisées. On annonce que la flotte ottomane est en route pour l'Ile de Karpathos, située à proximité de la Crète. Les fortifications du port de Salonique sont poussées activement. Tous les préparatifs sont faits pour occuper la Thessalie. De nouveaux convois de munitions et de nouvelles batteries ont été envoyés à la frontière grecque. Le 3e corps d'armée, auquel se sont joints un grand nombre de volontaires albanais, bulgares, serbes et valaques est prêt à marcher au premier signal. Dans des meetings qui ont été tenus à Ipek et à Diakova, on a discuté avec animation de la question crétoise. On a résolu d'inviter le gouvernement turc à marcher contre Athènes et on a déclaré que, dans ce cas, Ipek et Diakova étaient prêts à fournir 40.000 hommes. Par ordre du grand-vizir, l'impôt pour l'exemption du service militaire des sujets non mahométans d'Albanie et de Macédoine a été aboli en Albanie."


Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007, p. 49-50 :


"L'assiette du recrutement fut modifiée à cause des lourdes pertes territoriales des guerres balkaniques. Enver Paşa, le ministre de la Guerre, fit adopter la loi sur le recrutement obligatoire du 12 mai 1914 [Mukelleflyet 'askeriye kanunu muvakkati']. Pour expliquer sa position, il déclarait :

« Je n'ai pas sur cette question les mêmes idées que mon prédécesseur. Il avait fait élaborer un projet de loi que le conseil d'Etat était en train d'étudier. Je l'ai repris et je compte le modifier. Je suis d'avis que les non-musulmans doivent comme les musulmans le service militaire. On les incorporera en nombre tel que leur effectif ne dépasse jamais le 10eme de l'effectif total de l'unité. Je sais par l'expérience de la dernière guerre qu'ils peuvent faire d'excellents soldats et j'ai vu des Ottomans de race bulgare se battre vaillamment contre leurs frères de race. Ceux qui ne seront pas incorporés pour faire leur service normal paieront la taxe d'exonération mais le taux de celle-ci ne sera pas le même pour tout le monde. Chacun paiera proportionnellement à sa fortune. Ceux que leur mauvaise constitution fera dispenser du service militaire paieront aussi. La taxe ne dispensera pas de tout service, car tout le monde doit passer sous les drapeaux pour être en mesure en temps de guerre de participer à la défense du pays. Ceux qui ne feront pas le service militaire normal seront astreints à des périodes d'instruction. Il sera possible de réduire pour certains dont l'instruction militaire sera jugée nécessaire, la durée du service actif. Mais ceux-là aussi paieront une taxe proportionnellement au temps du service actif qu'ils n'auront pas effectué »95.

Le projet de loi sur le recrutement fut soumis au Conseil d'Etat, qui le modifia en de nombreux points. La durée du service actif était réduite à deux ans pour l'infanterie. Il faut signaler qu'il en avait été ainsi en France en 1911. (...)

95 S.H.A.T., 7N1638, Constantinople, rapport n° 671 du 12 janvier 1914."


"Les Turcs enrôlent de force leurs sujets bulgares", Le Temps, 2 décembre 1914, p. 4 :


"Sofia, 30 novembre.

On mande d'Andrinople que les autorités ottomanes, en dépit des accords intervenus entre la Bulgarie et la Turquie, au lendemain de la paix de Bucarest, ont procédé à l'enrôlement de masse de tous les sujets ottomans de race bulgare, domiciliés dans la Thrace turque.

Ces contingents ont été répartis dans les garnisons stationnées sur les lignes Midia-Enos et Tchataldja-San-Stefano, où ils sont soumis à un entraînement intensif."


Michael A. Reynolds, "Buffers, not Brethren : Young Turk Military Policy in the First World War and the Myth of Panturanism", Past and Present, n° 203, mai 2009, p. 171 :


"Comme Nuri Pacha l'a écrit à ses supérieurs à l'été 1918, sur les 250 officiers du Corps national azerbaïdjanais qu'il avait organisé, seulement vingt-trois étaient des musulmans.103 Les autres étaient d'anciens officiers de l'armée impériale russe. Ce qui veut dire que le corps qui devait servir de noyau indigène à l'Armée de l'Islam était principalement dirigé par des non-musulmans. (...)

103 Cela n'a pas excessivement inquiété Nuri. Lorsqu'il a reçu des rapports sur des frictions entre les officiers russes et les officiers de la 5e division ottomane, il a informé le commandement de cette dernière que les Russes combattaient également les bolcheviks et servaient bien. ATASE, k. 3818, d. 4, f. 27, cité dans Süleymanov, Qafqaz Ordusu vä Azärbaycan, 154."


Voir également : La collaboration d'une faction des noblesses slavo-orthodoxes avec les sultans ottomans

La collaboration de l'Europe chrétienne avec le sultan Mehmet II

Les auxiliaires chrétiens de l'armée ottomane

Les Valaques (Roumains et Aroumains) dans l'Empire ottoman tardif

La révolution jeune-turque et les minorités ethno-religieuses

Le projet ottomaniste d'admission des Arméniens dans l'armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909
 
 
Contre-révolution de 1909 : le rôle des "libéraux" anti-unionistes dans les violences anti-arméniennes

Le général Mahmut Şevket Paşa et les Grecs

Le général Mahmut Şevket Paşa et les Arméniens

Enver Paşa (Enver Pacha) et les Grecs
  
Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

Enver Paşa et les Juifs

Les Arméniens de l'armée ottomane ont-ils été "exterminés" pendant la Première Guerre mondiale ?
   
"Génocide arménien" : la présence persistante de nombreux Arméniens au sein de l'armée ottomane

Les relations entre Vehip Paşa et Enver Paşa

Les officiers arméniens de l'armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale

Le pape Benoît XV et l'Empire ottoman