vendredi 14 août 2020

Le patriotisme respectable des unionistes




"Bulletin politique", Correspondance d'Orient, n° 128, 16 janvier 1914, p. 53-56 :

"LE NOUVEAU MINISTERE OTTOMAN

Un cabinet reconstitué vient de prendre en mains les affaires de la Turquie. A sa tête sont Enver pacha pour la Guerre, Djemal pacha pour les Travaux publics et sans doute bientôt pour la Marine, et Djavid bey pour les Finances.

La personnalité de ces hommes politiques peut être discutée comme celle de tous les hommes du monde. Mais leurs adversaires les plus âpres ne sauraient leur refuser une compétence de premier ordre dans leurs spécialités respectives, non plus qu'une parfaite franchise dans l'affirmation de leurs opinions. Pour employer une expression courante : on sait à qui l'on a affaire. Et cela est beaucoup, surtout en Turquie, dans un pays qui, depuis cinq ans de nouveau régime n'avait encore jamais réussi à posséder un gouvernement dégagé de toute compromission avec les hommes et les méthodes du passé.

La valeur des nouveaux arrivants ne fait point de doute. Le caractère d'Enver pacha pour être plus fougueux et de prime saut qu'on pourrait le souhaiter, commande le respect. Ce très jeune officier, qui marchait sur Monastir en 1908, à la première heure de la révolution libérale, qui en avril 1909 accourait de Berlin où il était attaché militaire pour combattre la réaction aux côtés de Mahmoud Chevket pacha, qui en 1911 organisait presque seul la défense de la Cyrénaïque et en 1912 celle de Tchataldja, après les défaites du commencement de la guerre, ce jeune officier est évidemment un homme d'action dans toute la force du terme. Et il est aussi un unioniste convaincu. Malheureusement nous devons ajouter qu'il est peut-être le plus imbu, parmi ses compatriotes, des méthodes allemandes, et qu'il fut l'un des promoteurs de la mission von Sanders. A peine au pouvoir, il met à la retraite 280 officiers dont plusieurs généraux pour insuffisance militaire ou dissidence politique, on ne sait — probablement l'un et l'autre. Et il nomme un général allemand sous-chef d'état-major. Voilà en huit jours l'armée aux mains des Allemands, et « l'épuration » politique, suivant les voeux du comité, accomplie.

Nous connaissons trop bien, au Comité de l'Orient dont ils sont les amis, le caractère élevé de Djemal pacha, et la compétence financière de Djavid bey pour ne pas saluer leur arrivée au pouvoir comme le début d'une ère nouvelle dans la conduite des affaires extérieures. Eux aussi personnifient la politique du comité, mais avec une germanophilie bien moindre que celle de leur collègue de la Guerre.

Maintenant, quelle sera l'action de ces ministres ? Orientée dans le sens d'Union et Progrès, cela est certain ; et il est bon qu'il en soit ainsi puisque nous savons par avance et sans hésitation possible qu'il en sera de la sorte. Le temps des équivoques et des demi-mesures est fini ; or nous préférerions une action franchement mauvaise à des hésitations et à des faux-fuyants continuels. Le patriotisme de ces hommes d'Etat ne fait pas plus de doute que leurs opinions unionistes ; et l'on peut dire qu'Enver pacha représente le patriotisme turc jusque dans ce qu'il a de plus outré, mais le patriotisme n'est-il pas toujours respectable ?

Ceci posé, il faut bien comprendre que la politique ottomane va prendre une direction nouvelle, et peut-être tout à l'opposé de celle que nous aurions désirée. L'influence allemande ira encore en croissant. Celle du Comité fera loi. Et qu'en résultera-t-il ? Les intransigeances que nous avons si souvent regrettées vont reparaître presque certainement, dans un moment où l'esprit de conciliation et de calme travail serait le plus nécessaire.

La Turquie a envoyé dernièrement une note aux puissances, réclamant, outre Imbros et Tenedo, qui commandent les Dardanelles, Chio et Mitylène parce que proches de la rive d'Asie. En même temps, la Porte achetait en Angleterre, avec l'argent d'un prêt français, un dreadnought destiné, à n'en pas douter, à intimider la Grèce, et, qui sait ? peut-être à tenter la conquête de telles îles égéennes. Aujourd'hui, on sait que l'Italie et la Triple-Alliance sont décidées à reconnaître la cession de Chio et de Mitylène à la Grèce. La note diplomatique de la Sublime Porte et l'achat du Rio-de-Janeiro sont deux actes que les puissances ne peuvent considérer avec satisfaction ; il ne nous paraît d'ailleurs point, qu'un rapport logique et nécessaire existe entre eux ; car il est de toute évidence que l'existence d'une marine ottomane — quelle magie la créerait et qui lui donnerait des équipages ? — aurait pu et pourrait avoir la moindre influence sur le sort des îles — la suprématie de la Turquie ne dépendant que de son armée de terre.

Les nouveaux ministres et leur organe, le Tanine, ont pris soin d'affirmer leur désir de paix, d'une paix honorable et digne, et donc d'une paix armée, à la mode occidentale. Sans doute, c'est le droit et le devoir des Turcs d'assurer l'intégrité de leur territoire et le respect de leur patrie dans des circonstances politiques particulièrement difficiles. Ils ont témoigné à cet égard d'une volonté très ferme et très nette. Il leur faut maintenant se souvenir qu'une attitude provocante n'est pas une garantie pour le pays qui l'adopte ; il leur faut savoir faire le départ entre leurs amis et les gens intéressés qui pourraient un jour leur dire : « La maison m'appartient, c'est à vous d'en sortir. » Il leur faut encore et surtout penser que si la défense du pays est nécessaire, si réorganisation économique n'est pas moins indispensable, et que si pour tous les Etats au delà de certaines limites, les dépenses militaires ne se justifient plus, dans le cas de la Turquie, des dépenses navales ne seraient que dilapidation. Si à leurs grandes et réelles qualités de techniciens et de patriotes, les nouveaux ministres ajoutent l'habileté et la modération, peut-être sommes-nous à la veille de voir la Turquie faire un noble effort pour sa régénération."

Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

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