samedi 11 juillet 2020

Lutter jusqu'au bout : les exilés jeunes-turcs et la résistance kémaliste




Enver Paşa, déclaration lue au Congrès des peuples de l'Orient, source : Le premier Congrès des peuples de l'Orient, Bakou, 1-8 sept. 1920, Milan, Feltrinelli, 1967, p. 107 :

"Vous savez, camarades, que nous sommes sortis vaincus du combat impérialiste de la guerre mondiale. Mais, au point de vue de nos intérêts d'opprimés, je ne reconnais pas que nous soyons vaincus, parce que la Turquie, par suite de la fermeture de ses détroits, est devenue l'un des facteurs qui ont provoqué l'écroulement de l'insatiable Russie tsariste et l'avènement à sa place de l'alliée naturelle de tous les opprimés, de la Russie soviétiste. Elle a donc contribué à l'ouverture d'une nouvelle voie qui conduit au salut du monde. Au point de vue des peuples opprimés, je vois là une victoire.

Camarades ! L'armée qui soutient, en ce moment, une lutte héroïque contre l'impérialisme et qui, comme je l'ai déjà dit, puise sa force dans la classe paysanne, si elle est temporairement inactive, n'a pas été vaincue. A l'heure présente, après quinze années de lutte contre le même ennemi, elle combat, pour la deuxième fois, dans des conditions extrêmement pénibles. Mais la guerre actuelle ne peut être comparée à celle d'antan."


Aubrey Herbert, compte rendu de son entretien avec Talat Paşa (février 1921), Ben Kendim : A Record of Eastern Travel, Londres, Hutchinson & Co., 1924 :

""La maison que nous avions a été entièrement brûlée, mais cette maison a été mal construite ; c'était plein de courants d'air et ce n'était pas sain. Nous possédons toujours le site sur lequel elle se trouvait. Notre géographie est une forteresse pour nous — une forteresse très solide. Nos montagnes sont les plus solides de nos forces. Vous ne pouvez pas nous poursuivre dans les montagnes d'Asie ; et il y a six républiques qui s'étendent en Asie, composées d'hommes de notre sang, cousins, sinon frères, et unis maintenant par le lien du malheur. J'en parlerai plus tard. Puis, aussi, la guerre nous a obligés à réduire nos pertes, et c'est un avantage. Nous ne serons plus dérangés par les rébellions des Albanais, des Macédoniens et des Arabes", a déclaré l'ex-grand vizir. (...)

M. Lloyd George, à son avis, avait cru que la Turquie pouvait être détruite et avait été convaincu que tel était le cas par ses amis grecs, Venizelos et Sir Basil Zaharoff. M. Lloyd George avait tort. Talaat ne voulait pas exagérer la force de la Turquie, mais il pensait que l'Angleterre ne devait pas la sous-estimer. S'il n'y avait pas unité d'idées entre Angora et Constantinople, il y avait en tout cas unité d'idéaux.

"Maintenant," a-t-il dit, en parlant à nouveau des six républiques rouges, "elles sont rouges, mais pas d'un rouge profond. Ce sont des populations musulmanes et elles sont naturellement influencées par tout ce que fait la Turquie, et elles sont affectées par tout ce dont la Turquie souffre. Boukhara est une force potentielle ; il y a là des possibilités latentes à développer pour le bien ou pour le mal. En ce moment." Talaat Pacha a poursuivi : "La Turquie est en guerre avec l'Angleterre, et nous sommes engagés dans la propagande à travers l'Orient et nous incitons l'Inde, mais pas très efficacement. La Turquie mène, en fait, une politique consistant à enrôler autant de personnes qu'elle le peut contre la Grande-Bretagne et à entreprendre toutes les représailles possibles qui lui sont offertes."" (p. 319-320)

"Il considérait l'occupation des Dardanelles par les Grecs comme une provocation, et souhaitait y mettre un terme. Lorsque la Russie était hors de combat, a-t-il dit, la question des Dardanelles avait presque cessé d'exister. Il avait récemment été approché par un fonctionnaire grec, dont il m'a donné le nom, sur la question d'un arrangement. Mais le moment n'était pas venu. Les Grecs ont dit que Mustapha Kemal bluffait. Très bien, qu'ils le prouvent par la force des armes. Je lui ai demandé ce qu'il pensait de ce qui se passerait dans les Balkans. (...) Il pensait que la Serbie et la Bulgarie seraient à terme poussées dans une alliance. Une diplomatie grecque très intelligente serait nécessaire pour sauver la Grèce. La haine à son encontre était éternelle en Bulgarie ; et la Serbie ne pourrait jamais être satisfaite jusqu'à ce qu'elle atteigne la mer, par Salonique. La Grèce avait des ennemis partout et ses amis étaient neutres. Elle avait également encouru la jalousie de l'Italie. Il pense que la politique italienne a été remarquablement intelligente et que l'Italie a surmonté les pires de ses difficultés. Sa sympathie pour la Turquie la récompenserait.

L'ex-grand vizir a ensuite parlé de l'Europe en général, mais m'a demandé de respecter certaines de ses confidences. Il ressortait de sa conversation que lui et les Turcs d'Angora étaient en contact étroit avec les grandes forces du moment et avec tous les principaux gouvernements européens, à l'exception de celui de la Grande-Bretagne. Il a dit qu'il pensait que la situation irlandaise avait été mal gérée. C'était la première fois, à notre époque, que nous devions traiter une question de ce genre et nous avions commis des erreurs grossières. (...)

"Maintenant," a dit Talaat Pacha, "j'ai mis toutes mes cartes sur la table, et j'espère que vous serez en mesure de persuader votre gouvernement de ces faits, qui, après tout, peuvent facilement être prouvés. (...) Je ne veux ni pouvoir ni fonction ; je parle pour moi, mais je suis au centre des choses. Mustapha Kemal à Angora ne sera pas en désaccord avec moi ; et Bekir Sami Bey dit aujourd'hui à Londres ce que je vous dis à Düsseldorf. Ses propositions ont été bien accueillies ; les gouvernements alliés proposent d'enquêter sur la question de Smyrne et de la Thrace. La question arménienne est en voie d'être réglée. Bekir Sami a eu des discussions amicales avec M. Lloyd George à Downing Street, et maintenant j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Si le gouvernement britannique le souhaite, la paix peut être obtenue immédiatement, et avec elle le développement de l'Asie Mineure. Vous ne pourrez jamais parvenir à la partition de la Turquie. (...)"" (p. 325-327)


Said Halim Paşa, L'Empire ottoman et la guerre mondiale, Istanbul, Isis, 2000 :


"A côté de ses qualités militaires, Mustafa Kemal en possède d'autres d'un ordre plus général qui lui ont permis d'atteindre sa situation actuelle. Qualités de chef d'abord. Car Mustafa Kemal est avant tout un chef, un conducteur d'hommes. Il possède à un haut degré le don mystérieux grâce auquel certains êtres privilégiés s'imposent aux autres. Aujourd'hui, la Turquie toute entière subit l'ascendant de ce maître homme. Qualités plus apparentes ensuite : une résolution de fer, une ténacité de bull-dog, le coup d'œil, la promptitude à discerner le moment psychologique et à en profiter, l'audace et la prudence selon les circonstances, l'intelligence, une intelligence vive et profonde quoique inculte qui lui fait deviner ce qu'il ne sait pas, la présence d'esprit, une rare faculté d'argumentation et d'exposition et, last but not least, une incomparable habileté dans la manœuvre. C'est, en effet, un tacticien de premier ordre autant comme politicien que comme militaire.

Profondément ambitieux et assoiffé de gloire, Mustafa Kemal puise dans ces deux traits dominants de son caractère une inlassable activité et une vigueur inépuisable qui le maintiennent constamment à son plus haut diapason. Cet homme n'est jamais fatigué, jamais découragé. On le trouve toujours à la hauteur de toutes les situations.

Nous ne sommes pas de ceux qui lui font un tort de ses mobiles d'action. Jusqu'à présent la patrie y a gagné. L'avenir montrera si de l'ambition ou du patriotisme ce dernier est plus fort chez le chef nationaliste.

Parfait, Mustafa Kemal n'est pas. Ce n'est pas moralement parlant un grand homme du type washingtonien. Il a hélas plus d'un défaut. Celui qui est le plus regrettable de tous est sa disposition à considérer comme des rivaux, à écarter tous ceux qui, à un titre quelconque, pourraient lui disputer la gloire d'avoir sauvé la patrie. Jalousie d'un ordre élevé. Mais elle a le grand désavantage de lui faire repousser le concours d'hommes qui pourraient rendre des services notables au pays.

Au demeurant, cassant, entier, autoritaire, aspects de son caractère où on reconnaît le militaire, et par trop intolérant de conseils. Sans dispositions pour la vraie amitié, il est en outre dépourvu du souci de ménager les sentiments d'autrui. Sans doute, dans sa situation actuelle qui demande de lui des sacrifices de sentiment à la cause nationale, il n'est pas toujours regrettable qu'il puisse rester insensible à la voix du cœur. Mais souvent il se crée gratuitement des ennemis par son mépris des formes et des nuances. C'est ainsi qu'il est plus craint et respecté qu'aimé. Le fait est que jamais homme public n'a plus dédaigné la popularité.

Tel est Mustafa Kemal Paşa dans la vie publique. Dans la vie privée il se montre tout autre. Bon avec la domesticité et en général avec les petits, les humbles, s'intéressant à leurs misères, indulgent avec ses subordonnés immédiats et se laissant aller à une aimable familiarité avec eux, sociable au plus haut degré et provoquant à toute occasion des discussions et des causeries qu'il fait durer souvent jusqu'au matin et où il frappe ses interlocuteurs par la profondeur et l'originalité de ses thèses quand il ne les enchante pas par la finesse et l'humour de ses récits. On se demande à le voir sous ce jour, si c'est le même homme qui, dans son rôle officiel méprise, brusque et rudoie les autres.

C'est, en réalité, une nature foncièrement bonne et gracieuse que l'ambition fait dévoyer dans la lutte pour le pouvoir et la gloire. Ainsi s'expliquerait le sourire d'enfant dans le masque de jaguar.

On accuse Mustafa Kemal de se vautrer dans une débauche effrénée. Ce n'est pas vrai. Amateur de la "noce", il a pu l'être. Mais il a fait à son rôle de chef de la cause nationaliste le sacrifice de ses vices, ce qui n'est pas un mince mérite. Aujourd'hui, sa vie est parfaitement correcte et ordonnée.

Que si précédemment il se livrait à des excès, il y a lieu de considérer que, dans ces débordements il y avait plutôt des défis lancés aux conventions mondaines que des explosions de vice. En effet, Mustafa Kemal est un révolté contre la société dont il dédaigne les préjugés et méprise la loi. Sous ce rapport il rappelle Byron et Alfred de Musset. Même dans ses écarts cet homme est intéressant.

En résumé nous dirons de l'être prodigieux qu'est Mustafa Kemal Paşa que, dans la vie publique c'est le type de l'ambitieux — patriote de grand style : audacieux, décidé, redoutable — et que dans la vie privée, c'est un égoïste, mais un égoïste qui rachète et au delà sa conception exagérée de son moi par les séductions de son esprit et l'intérêt de sa personnalité.

Dans la poursuite de son rôle actuel, il combine l'implacable résolution d'un Cecil Rhodes écrasant tout sur son passage, tel le conducteur du char de Juggernauth, avec l'habileté consommée d'un Cavour et le génial empirisme d'un Mehmed Ali.

Par sa puissance d'action il constitue un des facteurs décisifs de la politique internationale. Il a maintenu dans leur lit naturel les destinées turques que l'Angleterre cherchait à faire dévier dans des canaux artificiels menant à l'extinction. Il appartient définitivement à l'histoire. Il s'y est taillé une place à grands coups de hache. Elle peut grandir, elle ne peut diminuer.

Tel qu'il est, mélange de bon et de mauvais, de faiblesse et de force, de vertus et de défauts, la Turquie ne peut que lui faire hommage de son admiration et de sa reconnaissance. Elle ne saurait trop l'honorer. Elle lui doit sa survivance et sa réintégration dans l'estime des nations.

Mais hâtons-nous d'ajouter que dans son prodigieux succès la part de la nation est encore plus grande que la sienne. Elle lui a fourni un inépuisable fond d'héroïsme et d'enthousiasme à mettre en valeur et à diriger. S'il a été l'artisan, elle a été l'outil, outil d'une qualité incomparable, et qui, dans sa modestie s'ignorait. En fait, le sauvetage de la Turquie et son orientation vers des destinées qui, par leur éclat déjà entrevu, rachèteront ses souffrances et ses humiliations des deux derniers siècles, sont dûs à la combinaison et à la coopération des qualités de la race avec celles d'un de ses fils que la nature a rendu éminent.

On soutient obstinément que Mustafa Kemal est unioniste. Rien est moins vrai. Sans doute, dans le temps déjà lointain des débuts du parti Union et Progrès, il en avait fait partie. C'était même en qualité de fondateur du groupe révolutionnaire d'où est sortie cette association. Bientôt il s'en sépara. Il n'a jamais été affilié au Merkez-i Umumi (siège central du comité), et n'a jamais participé au gouvernement occulte exercé par lui. Il en a été au contraire l'adversaire. Adversaire peu actif, à la vérité, car il lui répugnait de faire de la politique en qualité de militaire dévoué à sa profession. A aucun moment il n'a subi l'influence de quelconque des chefs unionistes et moins que jamais dans sa situation actuelle où, nous le répétons, il voudrait rester seul à cueillir les lauriers du triomphe final. Pour quiconque est tant soit peu au courant des dessous de la politique turque depuis la Révolution et a quelque connaissance du caractère de Mustafa Kemal, la légende qui veut faire lui un instrument du comité Union et Progrès lequel, du reste, n'existe plus, sont d'un haut comique." (p. 54-57)


"Enver jugé par Djemal pacha.", Bulletin périodique de la presse russe, n° 107, 7 septembre 1922 :

"Quelques jours avant son départ de Moscou pour Tiflis où il devait trouver la mort, Djemal pacha eut un entretien avec M. Michels, correspondant des Izvestia de Moscou sur les agissements d'Enver au Turkestan. (...)

A la question : Existe-t-il des relations entre lui et Kemal-pacha ? Djemal répondit par l'affirmative, ajoutant :

« Depuis longtemps nous sommes liés d'une amitié fraternelle. Nous sommes constamment en relations par correspondance. » " (p. 4)


Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)
 
 
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