jeudi 9 juillet 2020

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)



"Affaires extérieures", L'Europe nouvelle. Feuille du service de documentation, n° 2, 29 juin 1918 :


"ALLEMAGNE ET TURQUIE

« Il n'y a pas d'antagonisme sérieux, dit M. de Kühlmann entre les intérêts de nos fidèles (?) alliés turcs et les nôtres ». Mais, à peine l'a-t-il affirmé, qu'il annonce la réunion prochaine d'une conférence à Constantinople, l'envoi d'un agent diplomatique à Tiflis, le général von Kreise [Kress von Kressenstein], et l'accord de l'Allemagne avec la Georgie.

La manœuvre est claire, selon l'Europe Nouvelle, et l'on ne saurait en être dupe à Stamboul. Le « Drang nach Osten » obstiné et patient de la Turquie, suscite outre-Rhin les plus graves inquiétudes. Il contrecarre ses projets grandioses de transasiatique et de pénétration directe par l'Asie Occidentale en Perse et jusqu'aux frontières de l'Inde. Eh quoi, la Sublime Porte n'aurait-elle pas mieux à faire en Palestine et en Mésopotamie, dont les Anglais occupent la plus grande partie ? Ses forces, ses dernières ressources d'énergie ne seraient-elles pas plus utilement employées à refouler l'envahisseur, plutôt qu'à s'assurer le contrôle du Caucase ? Mais la Sublime Porte fait la sourde oreille. Elle sait combien est plus populaire en Anatolie cette marche vers le plateau Touranien, berceau de la race, qu'une lutte coûteuse contre l'Angleterre, pour reconquérir des terres arabes ou syriennes dont la population lui est profondément hostile."
 
 
Henry Rollin, "Lettres d'Orient : L'Allemagne, la Turquie et les pétroles russes", Le Temps, 8 avril 1922 :

"La conférence de Gênes aura sans doute à examiner la question des pétroles russes ; il n'est donc pas sans intérêt de rappeler quelle fut la politique suivie à cet égard par l'Allemagne au moment où, sentant sa défaite prochaine, elle plantait les premiers jalons de sa revanche économique.

Lorsqu'elle échafaudait sa politique orientale sur la constitution d'une Turquie forte et maîtresse incontestée des abords du golfe Persique, l'Allemagne faisait un calcul qui n'était pas dépourvu d'ingéniosité. L'empire ottoman, dont les dirigeants n'ont jamais apprécié à sa juste valeur l'importance des grands problèmes économiques, ne recherchait au fond que l'exercice honorifique d'une souveraineté sans restrictions. Aussi l'Allemagne escomptait-elle que la mise en valeur des régions soumises à la domination d'une Turquie qui lui devrait sa puissance et sa force lui écherrait naturellement.

En exaltant l'esprit guerrier des Turcs, en les poussant à la lutte contre les autres concurrents occidentaux, l'Allemagne croyait donc pouvoir reconquérir le terrain qu'avait gagné l'Angleterre par les accords de 1914, et se réserver ainsi l'exploitation exclusive, non seulement de la Mésopotamie, mais de toute l'Asie occidentale qu'une issue favorable de la guerre aurait nécessairement soumise à l'influence politique de la Turquie.

Mais les défaites turques en Mésopotamie et en Syrie qui survinrent en même temps que s'effondrait l'armée russe modifièrent radicalement la situation. L'Allemagne ne fut plus en mesure de canaliser vers le golfe Persique l'ardeur belliqueuse des Turcs. Lorsqu'en 1918 la Transcaucasie, cessant d'appartenir à la Russie, n'appartint plus à personne, rien ne put empêcher l'effort turc de se porter au Caucase vers des objectifs plus attrayants et aussi plus faciles à atteindre.

C'est à partir de ce moment que l'alliance germano-turque commença à boiter, la Turquie cessant de remplir le rôle que l'Allemagne avait voulu lui assigner dans cette première guerre du pétrole. Car non seulement la Turquie se révélait impuissante à disputer à l'Angleterre le bassin pétrolifère turco-persan, mais elle venait par surcroît déranger les projets de l'Allemagne sur les pétroles russes. Pressentant sa défaite sur le théâtre principal de la guerre, l'Allemagne avait, en effet, remanié déjà ses plans en vue de l'après-guerre dans la ferme intention de se réserver au moins l'un des domaines pétrolifères de l'Orient : celui du Caucase.

La Turquie, que la défaite prochaine et inévitable devait fatalement soustraire à l'influence allemande en la faisant passer sous celle des vainqueurs, ne pouvait désormais être pour l'Allemagne qu'un trouble-fête dont l'intervention au Caucase constituait une sérieuse menace pour ses projets d'avenir. L'Allemagne ne pouvait pas abandonner à l'incompréhension dont faisaient preuve les Turcs pour les problèmes économiques les richesses naturelles de la Transcaucasie, le pétrole surtout, qui, s'il arrivait trop tard pour conjurer la défaite, pouvait libérer un jour le peuple allemand du tribut américain et l'aider à se dédommager dans le domaine économique des déboires essuyés sur le terrain militaire et politique.

Aussi, lorsqu'il devint manifeste qu'il serait impossible d'empêcher les troupes turques de se jeter sur le Caucase, le commandement allemand décida-t-il d'y envoyer également des troupes, non pas pour aider les Turcs, mais pour contrecarrer leurs projets, et comme le dit dans ses mémoires, le maréchal von Hindenburg, « pour sauver au profit de l'ensemble de la Quadruplice au moins une partie des riches approvisionnements en matières premières qui existaient en Transcaucasie ». L'arrivée de ces troupes marqua le commencement, du conflit turco-allemand au Caucase. La Turquie qui, sans se préoccuper de pétrole, voyait dans sa conquête l'accomplissement d'une mission historique envers des frères de race, se dérobait résolument aux suggestions les plus impérieuses de son alliée.

Or l'Allemagne avait promis à Moscou, comme le rappelle d'ailleurs Ludendorff dans ses souvenirs de guerre, « de faire pression sur la Turquie pour qu'elle n'occupât pas Bakou ». Elle avait même reconnu par un acte additionnel au traité de Brest-Litowsk, signé à Berlin le 28 août 1918, que l'Azerbeïdjan et l'Arménie russe restaient dans les limites de la Russie soviétique.

Ce que l'Allemagne avait en vue en signant cet acte additionnel, von Hintze, alors secrétaire d'Etat aux affaires étrangères, l'avait exposé en son temps devant la commission principale du Reichstag :

Bakou, avec sa production de pétrole, disait-il alors, est une nécessité vitale pour la Russie ; non seulement pour la Russie, mais pour toute une moitié du monde, en tout cas pour la moitié de l'Europe. La Russie dépend de Bakou pour ses chemins de fer du sud et pour sa navigation fluviale. Quant à nous, nous en avons besoin pour notre éclairage et pour notre approvisionnement en mazout et en pétrole brut. Aussi avons-nous attaché un grand prix à ce que cette ville soit conservée intacte.

La convention additionnelle prévoit que nous devrions intervenir pour empêcher la marche sur Bakou d'une tierce puissance... Cela ne nous a pas réussi pleinement, mais nous nous efforçons de le faire, et nos efforts donnent lieu d'espérer que nous parviendrons à conserver Bakou, tel qu'il  doit être pour la Russie, pour nous, pour nos alliés : un riche marché d'approvisionnement en pétrole.


Ces paroles étaient prononcées le 24 septembre 1918, c'est-à-dire au moment où la défaite allemande ne faisait plus, à Berlin, l'objet d'aucun doute. Ce n'était donc pas pour le présent, mais bien pour l'avenir que l'Allemagne liait partie avec la Russie soviétique contre son alliée la Turquie. Car elle voyait déjà se préciser les grandes lignes de sa future politique dans laquelle la Turquie ne figurait plus comme un facteur utile.

Dans l'ordre de choses que faisait prévoir en Orient la victoire de l'Entente, l'Allemagne se représentait déjà la Russie des Soviets comme l'alliée naturelle, du moins dans le domaine économique. Elle avait été la première à la reconnaître de droit, comme l'Allemagne républicaine devait d'ailleurs être plus tard la première à envoyer à Bakou, à Tiflis, à Batoum et à Poti, tombés au pouvoir uni Soviets, ses représentants diplomatiques et consulaires. Grâce à sa proximité de la Russie, grâce aussi à son outillage technique et à ses nombreux spécialistes disponibles, elle comptait se trouver, en temps opportun, la première à remettre en valeur à son profit l'ensemble des gisements pétrolifères de la Russie.

Les Turcs, toutefois, qui se souciaient fort peu des préoccupations d'avenir de l'Allemagne, et qui s'indignaient de la voir, suivant l'expression du journaliste azerbeïdjanais Ahmed Agaef, « sacrifier l'amitié turque pour un peu de pétrole », passèrent outre aux injonctions de Berlin et firent occuper Bakou par les troupes de Nouri pacha, bien que les Anglais aient aussi essayé, de leur côté, de les en empêcher en envoyant à Bakou, à travers la Perse, le général Dunsterville, qui ne put s'y maintenir.

Le 14 septembre 1918, date de la prise de Bakou par les Turcs, marquait ainsi la fin de la première lutte armée pour la conquête des pétroles caucasiens, qui mit aux prises Turcs et Allemands d'abord, Turcs et Russo-Anglais ensuite. Cette lutte se terminait donc par une double victoire militaire et politique de la Turquie qui, seule parmi les puissances en compétition, ne s'intéressait que très vaguement à la question du pétrole.

Mais l'armistice de Moudros devait peu après défaire tout le travail de l'armée et de la diplomatie turques au Caucase. L'Entente victorieuse allait exiger, à la grande satisfaction des Allemands, le retrait des troupes turques qui gardaient Bakou. L'occupation effective des Turcs allant faire place à une occupation éphémère et plutôt symbolique des Anglais, en attendant que les multiples errements de la politique de l'Entente à l'égard de la Russie et, de l'Orient soient venus assurer le retour de la Russie soviétique dans les marches caucasiennes, ressuscitant ainsi pour l'Allemagne républicaine les espoirs que l'Allemagne impériale avait vus s'évanouir devant l'action turque au Caucase." (p. 2)


Erich Ludendorff, Souvenirs de guerre, tome II, Paris, Payot, 1921 :

"Le G. Q. G. [Grand Quartier général] aurait très volontiers amené le XVe C. A. [corps d'armée] turc sur le front Ouest [en 1918], mais la triste situation dans laquelle se trouvait l'armée turque nous obligea à le renvoyer en Turquie. Je l'ai regretté plus tard. Comme Enver continuait à n'avoir d'yeux que pour le Caucase, il envoya le C. A. à Batoum, où il demeura sans rien faire d'utile. Il eût été préférable qu'il vînt au front occidental." (p. 198)

"En Arménie, les Turcs avaient commencé leur avance à la fin de février. A la fin mars, ils avaient purgé leur territoire des Russes et occupé fin avril le territoire de Kars et de Batoum que leur avait attribué la paix de Brest. Ils ne pensaient pas en rester là, mais continuer à étendre leur influence sur le territoire du Caucase. Dans ce but, ils firent une propagande active parmi la population musulmane du territoire d'Azerbeïdjan ; le frère d'Enver, Nouri, y apparut aussi pour y organiser de nouvelles formations. En même temps, la Turquie entra en négociations avec les petites républiques de Géorgie, d'Azerbeïdjan et d'Arménie, qui se formaient dans le sud de la Russie ; le général von Lossow, de Constantinople, y prit part sur l'ordre du gouvernement allemand. 
 
Je ne pouvais que souscrire à des mesures turques qui, en elles-mêmes, étaient favorables à la guerre dans son ensemble. Mais elles ne devaient pas détourner la Turquie de son véritable devoir dans la guerre, ni rendre plus difficile notre approvisionnement en matières premières tirées du Caucase, dont nous attendions un profond soulagement. Le devoir d'Enver était de combattre l'Angleterre en premier lieu sur le front de Palestine. J'attirai son attention là-dessus dans des télégrammes très nets. Maintenant, l'occasion s'offrait aussi d'atteindre les Anglais dans le Nord de la Perse. Les communications, par voie ferrée, de Batoum à Tebriz par Tiflis favorisaient ce projet. Dans le Nord de la Perse, les Turcs pouvaient avoir la supériorité sur les Anglais. Faire lever contre eux des populations de l'Azerbeïdjan nous aurait rendu de précieux services. J'aurais soutenu volontiers tous les efforts dans ce sens. Mais Enver et le gouvernement turc pensaient moins à la guerre contre l'Angleterre qu'à leurs buts panislamistes au Caucase. Ils y joignaient des buts tout matériels, à savoir, l'exploitation, pleine de profits, des matières premières qui s'y trouvaient. Que l'Allemagne ne dût en tirer aucun profit pour sa situation économique, tous ceux qui connaissaient les procédés turcs en affaires le savaient. Cela nous mettait en opposition avec la Turquie au point de vue de ses buts de guerre.

Aux négociations de Batoum, les représentants de la république de Géorgie s'étaient adressés au général von Lossow et avaient demandé la protection de l'empire d'Allemagne. Nous avions travaillé en 1915 et 1916 en Arménie avec des corps francs de Géorgie, à vrai dire sans succès. Nous étions par là entrés en contact avec certains Géorgiens influents. Je ne pouvais, pour des raisons militaires, que voir avec plaisir ces rapports et la demande de la Géorgie qui réclamait la protection de l'empire d'Allemagne. C'était pour nous un moyen d'arriver, indépendamment de la Turquie, aux matières premières du Caucase et d'exercer une influence sur l'exploitation des chemins de fer qui passaient par Tiflis. Ces voies ferrées avaient une importance primordiale pour la conduite de la guerre dans le nord de la Perse et une exploitation placée sous l'influence allemande aurait été plus productive que sous le régime de la collaboration turque. Enfin, nous devions essayer de nous renforcer en levant des troupes géorgiennes ; on pouvait les utiliser contre l'Angleterre. Il ne fallait pas non plus perdre de de vue les difficultés que nous créerait l'armée de volontaires [anti-bolchevistes] du général Alexeïeff qui se trouvait au nord du Caucase dans le district de Kuban. Aussi, j'intercédai près du chancelier de l'Empire pour qu'on tînt compte des vœux de la Géorgie." (p. 238-239)

"Le gouvernement bolcheviste montrait beaucoup d'empressement ; il prit en considération les vœux de l'Allemagne à propos de l'Esthonie et de la Livonie, accorda l'autonomie à la Géorgie, garantit le paiement par acomptes d'une indemnité de guerre et promit de livrer des matières premières, entre autres du pétrole de Bakou. L'Allemagne accordait peu en échange. Ses concessions consistaient essentiellement dans les assurances suivantes : remise de charbon du bassin de Donetz, transport de céréales du territoire de Kuban vers le nord par le chemin de fer de Rostov sur le Don, ce que les Cosaques du Don rendaient, à vrai dire, presque inexécutable, enfin pression sur la Turquie, pour l'empêcher de prendre Bakou. Nous accordâmes en outre l'évacuation des territoires de la Grande-Russie près de la Beresina et de la Duna, occupés en février, à mesure que seraient payés les acomptes de l'indemnité de guerre. Les premiers acomptes furent en effet payés plus tard, ce que j'avais mis en doute." (p. 278)


Anton Dénikine, souvenirs publiés dans le journal Voprossy Istorii, n° 4-5, 1992, source : Cahiers du mouvement ouvrier, n° 9, mars 2000, p. 29-30 :


"Après la proclamation de la République démocratique indépendante de Géorgie, une délégation de la république se rendit à Berlin et, le 11 juin (1918), le Reichstag proclama la reconnaissance par l'Allemagne de la nouvelle république “de facto”. Une mission diplomatique dirigée par le colonel von Kros [Kress von Kressenstein], flanquée de deux compagnies, s'installa à Tiflis. Dès ce moment-là, la politique intérieure et extérieure du pays fut totalement soumise à l'influence allemande. Les Allemands commencèrent à rafler les matières premières, tout en entreprenant d'organiser une force armée géorgienne. Au témoignage du général Ludendorff, cette force armée devait servir d'auxiliaire dans la lutte contre les Anglais sur le terrain asiatique... et contre l'Armée des volontaires, qui commençait à inquiéter de plus en plus le commandement allemand.

Le pétrole de Bakou hantait tout particulièrement les esprits et les sentiments des politiciens asiatiques et européens. Dès le printemps s'engagea une vive concurrence, une lutte de vitesse dans les domaines militaire et politique pour atteindre le but final : Bakou. Les Anglais en partant d'Enzeli, en s'appuyant sur Nouri-Pacha (le frère d'Enver-Pacha) à travers l'Azerbaïdjan, et les Allemands à travers la Géorgie. A cette fin, Ludendorff retira du front des Balkans une brigade de cavalerie et quelques bataillons (six ou sept), qu'il se hâta de transférer à Batoum et à Poti, port que les Allemands venaient de louer aux Géorgiens pour soixante ans.

Mais le destin en décida autrement : Nouri-Pacha arriva avant les Allemands à Bakou et les troupes de débarquement allemandes n'auront pas eu le temps de se regrouper que la perte de la Bulgarie au début de septembre ébranlera définitivement la situation des puissances centrales et contraindra l'état-major allemand à rappeler ses troupes de Géorgie dans les Balkans..."


Voir également : Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive 
  
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