mercredi 10 juin 2020

Le programme des Jeunes-Turcs sous la République kémaliste




"En Turquie : Le complot contre Mustapha Kemal : Révélations d'un accusé", Le Gaulois, 12 août 1926, p. 3 :

"Angora, 11 août.

Le tribunal de l'indépendance a jugé aujourd'hui Djavid Bey, ministre des finances.

Djavid Bey a déclaré avoir été obligé de se cacher à la suite des arrestations opérées après l'armistice par les forces d'occupation alliées sous le gouvernement de Damad-Ferid Pacha, puis de s'enfuir à bord d'un bateau français pour Marseille et la Suisse.

Il a affirmé formellement être resté depuis à l'écart de la politique mais a reconnu néanmoins ses contacts, en Suisse, avec Talaat et Cherif Pacha. Il a prétendu que ce dernier a renoncé à la suite de ces conversations à son projet dans le Kurdistan.

Exposant son activité après son retour en Turquie, il a reconnu que le programme du comité Union et Progrès avait été élaboré chez lui mais il a dénié toute participation aux réunions politiques."


"Dans le Proche-Orient", Le Temps, 18 août 1926, p. 1 :

"Le procès des unionistes turcs

Le cas de Djavid bey


Notre correspondant particulier à Constantinople nous écrit :

L'un des principaux inculpés qui paraissent devant le tribunal d'indépendance est l'ex-ministre des finances Djavid bey, actuellement délégué turc auprès de la dette publique ottomane et qui, à la veille de la guerre mondiale, vint conclure à Paris, au nom de son gouvernement, un emprunt de 500 millions de francs.

L'accusation lui reproche d'avoir reçu à diverses reprises chez lui tout un groupe d'unionistes des plus connus, dans le but de combattre et de renverser le régime kemalisle. Interrogé déjà à ce sujet lors du procès de Smyrne, Djavid bey avait reconnu qu'au printemps de 1923 une quinzaine de ses « camarades » de l'Union et progrès s'étaient réunis dans sa maison de Chichli.

Les faits se seraient déroulés de la manière suivante :

C'était l'époque de préparation des élections pour la deuxième Assemblée nationale et les leaders unionistes avaient chargé l'un des leurs, l'ancien ministre du ravitaillement Kara Kemal, d'aller solliciter du ghazi, qui se trouvait alors à Ismidt, la permission de collaborer avec le parti officiel de la défense des droits, créé par Moustapha. Kemal. Cependant, ce dernier déclara refuser tout concours de la part d'un groupe unioniste quelconque. C'est pourquoi, dès le retour de Kara Kemal à Constantinople, Djavid bey manda chez lui ses « camarades » afin de leur communiquer les résultats de l'entrevue d'Ismidt. Au cours de cette réunion, les chefs unionistes auraient pris simplement la décision de ne pas participer aux élections de l'Assemblée nationale au nom de leur organisation, mais de laisser chacun d'eux, à titre individuel, collaborer avec les kemalistes.

L'accusation réplique à ces allégations que des conciliabules semblables ont eu lieu non pas une fois seulement, mais à plusieurs reprises et même la nuit ; leur but n'aurait été autre que l'élaboration d'un nouveau programme politique destiné à contrecarrer celui du gouvernement. Le fait est qu'au cours des perquisitions faites chez l'un des leaders unionistes arrêtés, le docteur Nazim (l'un des fondateurs de l'Union et progrès), la police a saisi un exemplaire d'un programme en neuf articles. Interrogé à nouveau à Angora à ce sujet, Djavid bey a finalement reconnu que ce document avait été discuté et rédigé chez lui au cours de la réunion dont nous avons parlé.

Voici les points les plus importants de ce programme. Le premier article se rapporte à la reconstitution de l'Union et progrès, « parti radical, partisan des libertés ». Le second proclame, tout comme la Constitution kemaliste, que « la souveraineté et le pouvoir appartiennent exclusivement à la nation ». Mais les articles 4, 5 et 6 renferment nombre de dispositions qui sont en contradiction flagrante avec le statut organique actuel. L'Union et progrès se prononce en somme pour l'institution de deux Chambres, un Sénat et un Parlement, et pour Constantinople contre Angora comme capitale du pays. D'autres articles, qui ont trait à la question du régime : rétablissement du sultanat, c'est-à-dire de la monarchie, maintien de la république, s'inspirent du plus pur opportunisme. En hommes pratiques, les unionistes semblent chercher, avant tout à se plier aux circonstances.

Ce programme, en lui-même ne constitue pas, ainsi que l'a nettement déclaré le procureur général, un acte puni par la loi. Mais de l'idée à l'acte il n'y a souvent qu'un pas. Et ce pas aurait été franchi par les unionistes, selon l'accusation. Djavid bey et ses amis, réunis en secret, auraient déjà commencé « à faire passer les articles du programme du domaine des idées pures dans celui des réalisations ». Au nom d'une association officiellement dissoute, ils auraient, par des agissements occultes, non seulement épié toutes les occasions pour s'emparer du pouvoir, mais mis en oeuvre tous les moyens de complot, et l'attentat y compris, pour renverser le régime kemaliste. — P. G."


"Le complot de Smyrne : L'ex-ministre Djavid bey et trois de ses complices sont condamnés à mort : Ils étaient accusés d'avoir conspiré pour s'emparer du pouvoir par un attentat", Le Matin, 27 août 1926, p. 1 :


"Le tribunal d'indépendance d'Angora, après avoir siégé trois semaines, a terminé le procès des membres de l'Union et Progrès, le fameux parti de Talaat, Diemal et Enver pachas, le parti qui, en 1908, avait renversé l'absolutisme en Turquie et qui, plus tard, acquis à l'Allemagne par Guillaume, avait entraîné dans la guerre l'empire ottoman.

La fin de l'Union et Progrès, dont les partisans avaient longtemps gouverné la Turquie, est particulièrement tragique. Déjà, il y a quelques années, deux de ses grands chefs, Djemal et Talaat pachas étaient, morts assassinés par des Arméniens ; Enver pacha succombait dans le Turkestan, alors qu'il tentait de soulever contre les soviets les peuples islamiques de l'Asie ; tout récemment, Kara Kemal, ancien ministre du ravitaillement, sur le point d'être arrêté à Stamboul pour avoir comploté l'assassinat de Mustapha Kemal, se tirait une balle dans la tête. Aujourd'hui, le tribunal d'indépendance condamne à mort Djavid bey, ancien ministres des finances, le grand cerveau des unionistes ; Nazim bey, ex-ministre de l'instruction publique, qu'on avait souvent appelé le véritable fondateur du parti, et deux députés, amis de Djavid bey.

Mustapha Kemal a réussi ainsi à se défaire d'une puissante opposition à son régime de dictateur. Dès le lendemain de la victoire du ghazi sur les Grecs, les unionistes avaient aspiré à partager le pouvoir avec les nationalistes. Mais le dictateur refusa leur appui et, en 1923, il répondit rudement à Kara Kemal qu'il n'avait pas besoin de sa collaboration.

C'est alors que Djavid bey réunit, dans sa maison de Constantinople, tous ses amis et rédigea avec eux un programme d'opposition. Dans ce programme, les membres de l'Union et Progrès demandaient le retour du gouvernement à Constantinople, l'institution de deux Chambres au lieu d'une et quelques autres points que le tribunal d'indépendance a considérés comme un appel à la révolte contre le régime existant.

Constantinople, 26 août. — Le tribunal de l'Indépendance à Angora, a condamné à mort Djavid bey, ex-ministre des finances ; Nazim bey, ex-ministre de l'instruction publique ; Helmi bey, ancien député d'Ardahan, et Nail bey, ex-secrétaire du parti unioniste. Ils étaient accusés d'avoir conspiré en vue de s'emparer du pouvoir par un attentat.

Ressif bey (il s'agit peut-être de Reouf bey, l'ancien président du conseil) est condamné à la prison perpétuelle.

Tous les fonds du parti jeune-turc seront confisqués."


"Djavid bey ancien ministre turc et trois de ses complices sont condamnés à mort", Le Quotidien, 27 août 1926, p. 3 :


"L'orage passé, les membres du comité Union et Progrès se retrouvèrent à Berlin, où, en 1921, ils fondèrent un comité révolutionnaire mahométan. De là, ils fomentèrent des révoltes en Turquie et Enver rechercha même l'amitié de la Russie, où il se rendit pour travailler à la révolution asiatique.

Le procès d'Angora a établi tous les détails de ces intrigues, a cherché à établir la liaison entre elles et l'attentat contre Kemal. Les accusés appartiennent tous au parti Jeune-Turc. Ce sont Djavid bey, ex-ministre des Finances ; Ahmed Nessimy bey, ex-ministre des Affaires étrangères ; Azmi bey, préfet de police de Constantinople ; Niazim bey, ex-commandant de Monastir ; Hussein Djavid [Djahid] bey, directeur du journal Tanin ; le vieillard de 90 ans Hamdié Baba et une centaine d'employés du comité Union et Progrès.

La seule accusation portée jusqu'ici contre les Jeunes-Turcs est de s'être réunis au domicile de Kara Kemal et de Djavid bey pour s'y concerter sur un programme politique ayant pour principaux articles la restauration de la monarchie et le rétablissement du Kalifat.

Le président du tribunal, tout en reconnaissant que ce programme n'était pas criminel en soi, déclara que sa mise en pratique impliquait nécessairement le crime de haute trahison, passible de la peine de mort.

Tel fut le thème du procès d'Angora qui s'est dénoué par quatre condamnations capitales."


Voir également : L'opposition du Parti républicain progressiste (1924-1925) 

Le contexte de l'abolition du califat en Turquie (1924)

Le triangle Vahdettin-Kemal-Enver dans le contexte du conflit entre l'Entente et la Russie bolcheviste

L'hypothèse d'une collusion Enver-Cemal contre la Russie bolcheviste

 
L'anti-bolchevisme de Kâzım Karabekir et Fevzi Çakmak


Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme
  
Le panislamisme et le panturquisme de Nuri Paşa (frère d'Enver Paşa)
  
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La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

Les Jeunes-Turcs et les confréries soufies
     
 
Les Jeunes-Turcs et l'alévisme-bektachisme

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)