lundi 1 juin 2020

La présidence d'İsmet İnönü (1938-1950) : un souffle nouveau pour la République turque




Mehmed Ali (Mehmet Ali Gerede, ministre de l'Intérieur du régime de Mehmet VI, exilé, puis revenu en Turquie après la mort d'Atatürk), "L'attitude de la Turquie en cas de conflit : Elle serait aux côtés de la France et de l'Angleterre", L'Intransigeant, 27 mars 1939, p. 1 et 3 :

"Des amis et des personnalités diverses me demandent mon appréciation sur la situation actuelle dans mon pays.

Depuis la mort de Mustapha Kemal, quatre mois se sont écoulés, et j'estime que ce laps de temps est assez grand pour juger de l'évolution actuelle de la Turquie et de la différence qui se fait jour entre la République turque de Mustapha Kemal et la République turque d'aujourd'hui.

La Turquie, avant la mort de Mustapha Kemal, était gouvernée d'une manière dictatoriale, qui ne laissait aucune place à l'opposition.

Il va sans dire que le fonctionnement des principes républicains ne pouvait s'effectuer selon le jeu normal des démocraties. Un seul parti politique, une Chambre sans opposition, une presse entièrement asservie aux désirs du dictateur, composaient l'armature de la République kémaliste.

Grâce à son prestige, Mustapha Kemal put ainsi exercer un pouvoir illimité. Ses actes les plus condamnables non seulement n'étaient pas critiqués, mais passaient au contraire pour être louables et particulièrement bienfaisants.

Il faut reconnaître cependant que secondé par des collaborateurs éminents, comme l'actuel président de la République, Ismet Inonu, et le maréchal Fevzi [Fevzi Çakmak], chef d'état-major de l'Armée, un progrès certain a été réalisé dans l'ordre de la Défense nationale, des travaux publics, dans l'industrie textile et sidérurgique, etc., etc. Par contre, dans l'ordre social et moral, surtout dans le domaine de l'Education nationale, beaucoup de défectuosités subsistaient, et une révision s'imposait au plus tôt.

Actuellement, avec l'arrivée d'Ismet Inonu à la présidence, tout change : d'abord Ismet Inonu est un homme qui a rendu les plus signalés services à la Patrie pendant la guerre de la Défense Nationale et à Lausanne en 1923. C'est, de plus, un bon père de famille qui connaît ses devoirs et ses responsabilités envers la Société turque. Il sait ce que signifient les traditions, qu'ils respecte et défend. C'est en outre un homme sobre et un grand travailleur... (...)

Présentement, d'après mes renseignements, Ismet Inonu s'occuperait de tout remettre à sa véritable place.

Evolution

En fait d'épuration administrative, j'apprends qu'une quinzaine de gouverneurs viennent aussi d'être permutés ou révoqués. Il y aurait également sous peu, dit-on, d'importants changements dans notre représentation diplomatique. Il est très probable qu'avec son intelligence, sa sagesse et sa grande expérience des événements et des affaires publiques, Ismet Inonu, d'accord avec son premier ministre, le Dr Réfik [Refik Saydam], homme intègre et de haute culture, procéderait à des réformes électorales ; nous aurons donc, à la fin des élections en cours, une Chambre toute différente et librement élue.

Ismet Inonu sait que le « principe parlementaire est le postulat de la liberté, et que toute atteinte qui lui serait portée ouvrirait une brèche mortelle dans l'édifice républicain ». N'aimant pas l'arbitraire, épris de justice, il sera vraiment le père de la République turque. D'autre part, notre représentation législative est incomplète dans sa forme actuelle, puisque le Sénat nous manque ; le Sénat qui, dans les pays démocratiques, défend les traditions, la mesure, et souvent joue le rôle d'arbitre.

Comme manifestation de libéralisme et d'équité du nouveau Président de la République nous pouvons citer les faits suivants :

Le Président, par ses voyages dans toutes les parties du pays, se met en contact avec les délégations de différentes associations, corporations, etc., pour recevoir leurs doléances et il prendra certainement les mesures nécessaires pour y donner satisfaction. D'autre part, le général Kazim Karabékir, par son élection unanime, vient d'être rappelé comme député à la Chambre turque. Il avait rendu d'immenses services pendant la grande guerre, au front du Caucase. Il a été à la base de notre redressement militaire en conservant intacts, avec ses cadres au complet, notre armée caucasienne, ce qui a permis à Mustapha Kemal de prendre immédiatement position contre les envahisseurs grecs. Cela n'a pas empêché d'ailleurs le général Kazim Karabékir d'être « limogé » par le dictateur à qui il portait ombrage.

D'un autre côté, Hussein Djahid bey [Hüseyin Cahit Yalçın], un de nos éminents journalistes, qui fut aussi « limogé », vient d'être élu député. Depuis il a repris son activité politique en fondant le journal « Yeni Sabah », où il défend ses idées de liberté.

Tous ces faits récents nous montrent une heureuse évolution, et qu'Ismet Inonu nourrit des intentions fort louables quant au rétablissement d'une véritable République."


"Les nouveaux candidats à la députation", Beyoğlu, 21 décembre 1938, p. 1 :

"Nous lisons dans le « Yeni Sabah » :

« Il se confirme qu'après notre rédacteur en chef, M. Hüseyin Cahid Yalçin, notre ambassadeur à Londres, M. Fethi Okyar et le général en retraite Kâzim Karabekir deviendront députés et se mêleront à la vie politique. Ainsi, il apparaît que l'honorable Président de la République suit une noble politique tendant à grouper autour de lui tous les fils de valeur de leur du pays et à donner une tâche à ces personnalités également. L'entrée dans le mécanisme gouvernemental de ces hommes vertueux qui ont rendu chacun, de grands services au pays, peut être considérée comme l'indice d'un grand et large progrès dans notre politique intérieure »."


Voir également : Qui était Mustafa Kemal Atatürk ?

L'autoritarisme kémaliste

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Thrace, 1934 : la lutte implacable d'İsmet İnönü et Şükrü Kaya contre l'agitation pogromiste locale

İsmet İnönü et les ressortissants juifs de Turquie
  
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