samedi 2 mai 2020

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive




Odile Moreau, L'Empire ottoman au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2020, p. 233-236 :

"Lorsque la guerre éclata en Europe, l'Empire ottoman sortait d'une année d'isolement diplomatique qui l'encourageait à initier des négociations à caractère multilatéral. En 1914, l'Empire ottoman était confronté à quatre problèmes majeurs de politique étrangère qui avaient des répercussions directes sur sa politique intérieure : le projet de réformes relatif aux Arméniens en Anatolie orientale, la question des îles égéennes, la recherche d'un emprunt auprès des puissances européennes ainsi que l'affaire Otto Liman von Sanders.

Au printemps 1914, l'Empire ottoman faisait face à l'éventualité d'une guerre contre la Grèce. Alors qu'entre les mois d'août 1913 et de septembre 1914, l'Empire ottoman était isolé sur l'échiquier international, le ministre des Affaires étrangères ottoman était à la recherche de soutiens diplomatiques pour appuyer la demande ottomane de retour des îles égéennes prises par la Grèce au cours de la Première Guerre balkanique. Les îles égéennes de Chios, de Mytilène et de Lemnos revêtaient, en effet, une importante stratégique particulière, notamment, l'île de Lemnos, sise à l'embouchure des Dardanelles. Pendant ces dix mois, les tensions entre la Grèce et l'Empire ottoman étaient susceptibles d'évoluer en conflit. En effet, l'Empire ottoman avait commandé deux vaisseaux de guerre aux entreprises britanniques Armstrong et Vickers, dont la remise devait intervenir à l'été 1914. La première livraison était prévue pour la fin du mois de juillet 1914 et elle inquiétait sérieusement les Grecs qui envisageaient un blocus du port d'Izmir pour le préempter. De plus, la Grèce espérait que la Grande-Bretagne interviendrait et provoquerait l'annulation de la livraison des dreadnoughts.

En effet, la possession de ces deux navires de guerre conférerait la supériorité navale aux Ottomans en mer Egée. Afin de prévenir un conflit, les Ottomans recherchaient des Alliés dans les Balkans. Tout d'abord, ils espéraient la neutralité de la Bulgarie, en cas de conflit gréco-ottoman. Puis, au mois de juin 1914, Talat Pacha proposa un échange officiel de populations entre l'Empire ottoman et la Grèce, car deux cent mille Grecs orthodoxes avaient déjà été expulsés d'Izmir et de Thrace. En fait, il s'agissait de procéder à une régularisation des expulsions et non de leur accorder le droit au retour. Le grand vizir, Saïd Halim Pacha, s'employa à ce que la Russie reconnaisse la souveraineté ottomane sur les îles égéennes. La Russie cherchait à prévenir une situation de guerre, car l'ouverture des détroits était vitale pour son économie. Par ailleurs, la Russie, en raison de ses propres ambitions, était défavorable à une guerre susceptible d'amputer des territoires ottomans. Lorsque les puissances de l'Entente négocièrent la neutralité de l'Empire ottoman, elles lui proposèrent en échange, le retour de Lemnos, mais la livraison des deux vaisseaux de guerre inquiétait également la Russie qui aurait alors perdu sa suprématie en mer Noire. En conséquence, elle ne soutint pas l'Empire ottoman dans son différend avec la Grèce. Enver Pacha, le ministre ottoman de la Guerre, entama alors des négociations avec la Roumanie et il proposa, en contrepartie du retour des îles de Lesbos, de Mytilène et de Lemnos, de céder à la Grèce les îles égéennes occupées en 1912 par l'Italie et qui allaient prochainement lui revenir. Cette proposition d'échange faisait l'unanimité contre elle. En premier lieu, la Grèce y était opposée, mais aussi l'Autriche-Hongrie et l'Italie. Les puissances européennes reconnurent même la souveraineté grecque sur ces îles, laissant l'Empire ottoman isolé. (...)

Le grand vizir Saïd Halim Pacha (1865-1921) présenta à l'ambassadeur d'Allemagne, Wangenheim, une première proposition d'alliance, entre l'Empire ottoman, la Bulgarie et la Roumanie que ce dernier déclina car il n'en voyait pas la pertinence. Néanmoins, Saïd Halim Pacha, Enver, Talat et Halil Pacha [Halil Bey Menteşe plutôt] négociaient avec Wangenheim afin de le convaincre. Un appui de poids leur fut offert par l'Empereur Guillaume II, qui intervint personnellement, lorsque le Comité Union et Progrès menaça de se tourner vers les pays de l'Entente. Pour l'Empire ottoman, chacune des deux alliances présentait des inconvénients. D'une part, s'allier avec les pays de l'Entente lui aurait fait courir le risque d'une situation de dépendance non souhaitée. D'autre part, s'allier avec les Puissances centrales, l'aurait sommé d'entrer en conflit avec la France, la Grande-Bretagne et la Russie.

Un accord secret, rédigé par le grand vizir, Saïd Halim Pacha, fut signé avec l'Allemagne dès le 2 août 1914. Or, ce dernier était avant tout envisagé par les Ottomans comme un accord défensif pour se prémunir de sa situation de vulnérabilité. Cette alliance avec l'Allemagne pouvait être considérée comme une victoire diplomatique majeure pour l'Empire ottoman. En effet, il s'alliait avec la puissance européenne de son choix et il cherchait à enrayer le phénomène d'érosion de ses territoires qui s'était dangereusement accéléré lors des guerres balkaniques. Il faut souligner que les anciens territoires ottomans étaient majoritairement colonisés par des puissances membres de l'Entente, ce qui risquait de les entraîner dans la conflagration. L'Allemagne n'allait pas négliger cette opportunité de subvertir et de frapper l'Entente dans ses colonies grâce aux liens anciens que l'Empire ottoman y entretenait.

Bien que ce traité fût secret, l'Empire ottoman proclama immédiatement la mobilisation générale dès la nuit du 2 au 3 août 1914. En conséquence, le 2 août 1914, la Grande-Bretagne confisqua les deux dreadnoughts commandés par les Ottomans auprès de firmes britanniques, qui étaient déjà payés, provoquant un vaste mouvement d'indignation au sein de l'opinion publique ottomane. Puis, le 10 août 1914, deux navires de guerre allemands, le Goeben et le Breslau, qui avaient été requis par Enver Pacha lors des négociations secrètes, firent leur entrée dans les Dardanelles et ils furent immédiatement « capturés » par les Ottomans pour sauver leur neutralité. La mobilisation générale se déroula beaucoup mieux que pendant les guerres balkaniques. A tel point que la capacité d'accueil des soldats était dépassée, avec l'afflux de plus d'un million d'hommes. Plus d'un quart des hommes durent être renvoyés dans leurs foyers en raison de la pénurie en nourriture, en vêtements et en équipement. Le ministre des Finances, Djavid Bey, demanda même une démobilisation partielle à la fin du mois d'août 1914, car les finances ottomanes ne permettaient absolument pas l'entretien de la mobilisation générale. En effet, l'armée était déjà placée en demi-traitement et en proie à de sérieuses difficultés financières.

Au début du mois d'août 1914, Enver Pacha négocia un nouvel accord avec la Russie, stipulant de manière explicite que la mobilisation ottomane n'était pas dirigée contre ce pays. Simultanément, le grand vizir Saïd Halim Pacha se tourna vers Wangenheim, l'ambassadeur d'Allemagne, avec six propositions pour lesquelles l'Empire ottoman attendait le soutien de l'Allemagne. Le premier point concernait l'abrogation des capitulations. Ensuite, l'Empire ottoman demandait à être soutenu dans ses négociations d'accord avec la Roumanie et la Bulgarie. Il requérait expressément que l'Allemagne ne signât pas de traité de paix tant que des territoires ottomans seraient occupés. Au cas où la Grèce entrerait en guerre aux côtés de l'Entente et que les Puissances centrales gagneraient la guerre, l'Empire ottoman exigeait le retour des îles égéennes. L'appui allemand était aussi requis en vue de futures négociations relatives à la frontière orientale russo-ottomane. Enfin, l'Empire ottoman sollicitait le versement d'une indemnité de guerre à la fin du conflit."


Berthe Georges-Gaulis, "En marge de la guerre : Quelques pages d'histoire turque", L'Opinion, 2 juin 1917, p. 519-520 :

"Après sa chute [Abdülhamit II], les Jeunes-Turcs voulurent se libérer de l'emprise allemande. Le coup de la Bosnie-Herzégovine les avait irrités au dernier point. Le boycottage des marchandises autrichiennes commença, c'est alors que le baron de Marshall, ambassadeur d'Allemagne à Constantinople, moyennant 62.500.000 francs calma cette grande colère. Après lui, son successeur, M. de Wangenheim reçut l'ordre d'obtenir, coûte que coûte, l'alliance turco-germanique. Cela coûta fort cher en argent sonnant.

M. de Wangenheim promit aussi très largement le bien d'autrui : l'Egypte, une partie de la Perse, un concours permanent économique et financier et le maintien intégral des possessions turques avec une amélioration de la frontière vers Andrinople.

Le comité Jeune-Turc hésitait, les discussions étaient fort âpres, les avis très partagés, l'influence française avait encore un très grands poids : la guerre balkanique éclate. Dès les premiers revers turcs, la France et l'Angleterre furent prises à partie avec une extrême violence. Wangenheim se hâta de dépêcher Djavid-bey à Berlin. Là, Helfferich et Zimmermann se chargèrent de le convaincre ; on lui mit sous les yeux la copie photographiée du traité franco-russe, il lut que la France s'engageait à laisser la Russie agir librement à Constantinople et dans les détroits. Djavid terrifié demanda quelques jours de réflexion et se mit à causer par fil avec Talaat. L'entretien fut long et difficile. Djavid eut la mission de parapher ad referendum le traité qui lui était présenté et de venir ensuite s'expliquer à Constantinople. Il obéit et, sitôt de retour, convoqua le Comité Jeune-Turc : quelques voix votèrent contre le traité, la discussion fut orageuse, tragique et la séance dura seize heures. La majorité décida de marcher avec l'Allemagne et, tandis que Djavid, accompagné de M. de Wangenheim — ils descendirent ensemble, à l'hôtel Crillon  — venait à Paris conclure l'emprunt de 500 millions, Khalil bey allait porter à Berlin le traité définitif.

L'Allemagne ouvrit de suite à la Turquie des crédits énormes pour sa préparation militaire. Tout cela se passait entre décembre 1913 et mai 1914.

Ainsi Djavid avait eu la chance de conclure en temps utile un emprunt que l'Allemagne lui conseillait — lui ordonnait — d'obtenir sans en discuter les conditions. En juillet, de retour à Constantinople, il correspondit avec nos ministres pour l'échange des dernières pièces et la rédaction de certaines clauses concernant les chemins de fer d'Arménie. On prit rendez-vous pour le 3 août à Paris mais le 30 juin au soir, Houssein Hilmi Pacha, ambassadeur de Turquie à Vienne, informait la Sublime-Porte que la guerre était imminente. Le 19 juillet, Liman von Sanders préparait la mobilisation turque et expédiait un lieutenant-colonel de réserve de l'armée allemande pour informer Berlin de l'état des forces turques. Le 23 juillet, Djavid bey contremandait les places retenues, pour lui et sa suite, sur un bateau italien qui devait le conduire à Naples. Il renonçait à quitter Constantinople. (...)

Cette volonté de marcher in extremis, vaille que vaille, se retrouve partout, elle domine chez les peuples les plus mécontents et les plus assagis.

Un vieux Turc, ancien ambassadeur, réfugié en Suisse — comme tous les vieux Turcs — la résume ainsi :

« Nous nous sommes engagés avec l'Allemagne, nous avons avec elle une convention signée plusieurs mois avant la guerre, dans cette convention, elle nous traite d'égal à égal, elle nous assure notre vie, notre indépendance, notre prospérité future et nous lui donnons notre concours sans restriction ».

Ils savent à merveille que l'Allemagne ne les aime pas, mais comme ils la détestent cordialement, la partie leur semble égale. « Il vaut mieux perdre un œil que deux ; avec l'Entente, nous perdrions les deux, avec l'Allemagne, nous avons des chances d'en conserver un et peut-être les deux ».

Voilà de la vraie philosophie turque."


M. Moukhtar Pacha (Mahmut Muhtar Paşa, ancien général et diplomate ottoman), La Turquie, l'Allemagne et l'Europe depuis le traité de Berlin jusqu'à la guerre mondiale, Paris, Berger-Levrault, 1924, p. 257-260 :

"Ce que la Turquie pouvait le moins souhaiter pendant la guerre mondiale, c'était le triomphe du panslavisme et une suprématie russe en Orient. Ceci pouvait se réaliser si elle facilitait le ravitaillement des Russes par les Détroits et favorisait ainsi une coalition balkanique contre les Centraux. Pour prendre une si grave résolution, il fallait à la Turquie l'assurance formelle et sincère, par exemple, d'un retour à l'esprit du traité de Paris de 1856. Mais l'Entente n'y était guère disposée. Seul M. de Giers, ambassadeur du Tsar, semblait enclin, à en juger par ses ouvertures à Djavid Bey, à réaliser un étroit accord entre la Russie et la Turquie. La France et l'Angleterre ne cessaient de tergiverser et n'avaient que de vagues promesses concernant les capitulations. On pouvait croire qu'elles ne tenaient plus à arrêter la chute de la Turquie. Autrement, il leur eût été facile de faire échec aux agissements des germanophiles, et, si leur politique leur avait permis de jouer franc jeu avec la Turquie, celle-ci aurait fini par les suivre.

Le cabinet Saïd Halim, qui était au pouvoir, comptait bon nombre de partisans convaincus de l'Entente, et si cette dernière avait consenti à laisser l'Empire ottoman bénéficier en tout du droit international et avait voulu négocier avec lui, comme on le fit, par exemple, à pareille époque avec la Grèce, nul doute que l'on se serait assuré tout au moins sa neutralité.

Le 20 août 1914, le ministre de la Marine, Djémal Pacha, communiquait à l'ambassadeur d'Angleterre les doléances de la Turquie, dont les principales étaient les suivantes : 1° abolition des capitulations ; 2° rétrocession immédiate des navires de guerre turcs réquisitionnés par l'Angleterre ; 3° renonciation à toute intervention dans les affaires intérieures de la Turquie. Sir Mallet répondait presque par une fin de non-recevoir à toutes ces demandes. Sa réponse n'était pas moins négative au sujet de la revendication des Turcs quant aux îles ottomanes de la mer Egée. Djémal Pacha demandait enfin la rétrocession de la Thrace occidentale au cas où la Bulgarie interviendrait contre l'Entente. Sir Edw. Grey, après en avoir pris connaissance, câblait le 22 août à Sir. L. Mallet :

« Les demandes faites par le Gouvernement turc sont excessives ; nous ne refusons cependant pas de discuter, et vous pouvez par conséquent adresser à la Porte la communication suivante, aussitôt que les ambassadeurs de France et de Russie auront eu des instructions semblables.

« Si le Gouvernement turc veut immédiatement rapatrier les officiers et les équipages allemands du Goeben et du Breslau, et donner une garantie écrite que tout sera facilité pour le passage paisible et ininterrompu des vaisseaux marchands, et que toutes les obligations de neutralité seront observées par la Turquie durant la guerre actuelle, les trois Puissances alliées, à leur tour, s'entendront, au sujet des capitulations, pour retirer leur juridiction extra-territoriale aussitôt qu'un plan d'administration judiciaire qui satisfera les conditions modernes sera établi.

« De concert, elles donneront une autre garantie, en écrivant qu'elles respecteront l'indépendance et l'intégrité de la Turquie, et s'engageront à ne permettre qu'aucune des conditions mentionnées dans les termes de paix, à la fin de la guerre, ne puisse porter préjudice à cette indépendance et à cette intégrité. »

Ainsi, on n'admettait pas pour la Turquie les attributs les plus élémentaires de l'indépendance et les droits de souveraineté que l'on accorda jadis aux petits Etats orthodoxes des Balkans, dont la culture ne consiste, même de nos jours, qu'en un mince vernis de civilisation occidentale. La réponse du Foreign Office ne pouvait en effet être plus aléatoire. La Turquie devait commencer par se désarmer presque et par se mettre à la discrétion de l'Entente. C'est alors seulement que l'on voulait discuter ses demandes, désignées dès le début comme excessives. La Sublime Porte pouvait alors d'autant moins espérer être satisfaite que les points de vue et les intérêts de la France, de l'Angleterre et de la Russie pouvaient bien ne pas être les mêmes quant à l'avenir de la Turquie et aux concessions à lui accorder. En ce qui concerne les assurances d'intégrité, la Turquie savait à quoi s'en tenir depuis 1841."


*** (Léon Ostroróg), "Hommes et choses de Turquie : Talaat Bey : Un patriote sincère. — Une grande intelligence. Les surprises qu'il nous réserve.", Paris-Midi, 30 novembre 1915 :

"En même temps qu'il s'occupa des affaires intérieures de l'empire, pour la première fois Talaat se mit de façon assidue à suivre les négociations diplomatiques. On eût dit qu'il préparait son accession au grand-vézirat. Il s'adjoignit, comme chef de cabinet, un jeune diplomate, actif et intelligent, et exerça son activité parallèlement à celle du grand-vizir, Saïd Halim pacha, ministre des Affaires étrangères. A cette époque aussi, Talaat bey s'entretint avec plusieurs des ambassadeurs de son désir de faire en Europe un véritable voyage d'études, au cours duquel il comptait faire connaître, en France et en Angleterre spécialement, les besoins et les aspirations de sa patrie. On eut tort de ne point attacher à ce projet l'importance qu'il méritait ; d'autre part, les intrigues du baron de Wangenheim, les difficultés au milieu desquelles la Turquie se débattait à l'intérieur, ne permirent point à Talaat de mettre son idée en pratique. (...)

Tout juste réussit-il, en 1914, à se rendre à Yalta pour y saluer le tsar. On donna à la mission turque un éclat inaccoutumé. Talaat était accompagné de Izzet pacha, l'ancien généralissime, et de deux fonctionnaires qui avaient fait de longs séjours en Russie, Essad bey, fils du maréchal Fouad pacha, secrétaire du grand-vézir et Hassan Fehmi bey, ancien consul général à Taebris, chef du cabinet politique de Talaat.

J'ai connu, par quelqu'un dont je n'ignorais pas les attaches directes avec la Cour de Russie, tous les détails — plus tard confirmés de source turque de la longue entrevue du tsar et de Talaat bey. Celui-ci, craignant que le tête-à-tête avec le souverain, ne fût de courte durée, avait immédiatement — en s'excusant de n'être pas diplomate — abordé les grands problèmes politiques qui occupaient la fois la Russie et la Turquie, exposé son point de vue, nettement, clairement, sans paroles inutiles. Nicolas II fut, paraît-il, charmé de son hôte ; il causa, discuta avec lui pendant près d'une heure : une aussi longue audience est extrêmement rare.

Talaat bey revint enchanté de son voyage ; il crut à la possibilité d'un rapprochement : il y travailla sérieusement. Les intrigues s'en mêlèrent à nouveau : cela ne faisait pas l'affaire des Allemands."


"La mission allemande : Enver pacha devient suspect à l'Allemagne : Voici que la presse allemande l'accuse d'être russophile", Excelsior, 19 janvier 1914, p. 7 :

"Berlin, 18 janvier (De notre correspondant particulier, par téléphone). — Les journaux, et en particulier la Gazette de Brunswick, qui, d'habitude, cependant, est très modérée, demandent au gouvernement de montrer les dents à la Turquie à propos du général Liman von Sanders. Ils accusent Enver pacha d'être russophile et, par conséquent, antiallemand. Ils rappellent, en effet, qu'à peine nommé ministre de la Guerre, Enver pacha a retiré graduellement les pouvoirs que le grand vizir et son prédécesseur avaient accordés au général Liman.

Ce fut d'abord la défense des détroits, qui incombe naturellement au 1er corps d'armée. Enver pacha se la réserva. Puis il lui enleva le commandement du 1er corps et le nomma en échange inspecteur général de l'armée turque.

Aujourd'hui, ajoute la Gazette de Brunswick, il est même question de lui retirer cet inspectorat et de le nommer commandant du 3e corps.

Demain, peut-être, on reviendra sur cette intention et le général Liman sera maréchal sans commandement. Il est temps que la diplomatie allemande proteste énergiquement à la Corne-d'Or.

Quelques journaux conseillent au gouvernement de prendre sa revanche en se montrant intransigeant dans les pourparlers qui vont être repris prochainement avec la France et la Turquie, au sujet de l'Asie mineure."


A. Aulard (Alphonse Aulard), "Révélations historiques", L'Œuvre, 3 mars 1927, p. 1 :

"Le 5 août 1914, Guirs, ambassadeur de Russie à Constantinople, télégraphie en chiffre à son ministre, Sasonov, que l'attaché militaire russe, général Léontiev, vient d'avoir avec Enver pacha, ministre de la guerre, qui est le véritable chef du gouvernement turc, une conversation importante.

La Turquie mobilise, mais elle n'est pas encore décidée. Sans doute, l'Allemagne pèse sur elle, (Guirs ne sait pas qu'il y a déjà même un chiffon de papier de signé) et les instructeurs allemands sont toujours là, mais la Turquie ne suivra que ses intérêts. On sent que l'entrée de l'Angleterre dans le conflit ne rend plus les Turcs aussi sûrs de la victoire finale de l'Allemagne. Bref, Enver offre à la Russie une alliance militaire, et il l'offre de la façon la plus nette.

Il met l'armée turque à la disposition éventuelle de la Russie, soit pour marcher contre la Bulgarie, soit même, si l'union balkanique se reforme, pour marcher contre l'Autriche-Hongrie.

Condition ? Cession d'une partie de la Thrace à la Turquie ainsi que des îles d'Egée ; alliance défensive russo-turque, conclue pour cinq ou dix années. On dédommagerait la Grèce en Epire, la Bulgarie en Macédoine, la Serbie en Bosnie et Herzégovine.

Interrogé par Guirs le grand-vizir est l'accord : l'offre est officielle, gouvernementale. La Turquie propose réellement une alliance militaire à la Russie à la seule condition que ce soit tout de suite.

Mais cette alliance, en garantissant pour cinq ou dix ans l'intégrité territoriale de la Turquie, retarde pour cinq ou dix ans la réalisation du rêve russe : acquisition de Constantinople. Sasonov hésite. Au lieu de sauter avec joie sur l'occasion inespérée d'abréger la guerre, il télégraphie le 6 à Guirs qu'il ne faut pas se presser, qu'il faut éviter toute déclaration définitive.

Il ne prévient même pas le gouvernement français (si les Soviets ont bien donné toutes les dépêches), et quel silence criminel !

Guirs insiste avec ardeur, d'abord confiante, puis désolée, démontrant que, si on accepte, c'est un coup mortel porté à l'Allemagne et à l'Autriche, disant que, même si les Turcs ne sont pas sincères, il est habile, nécessaire de les prendre au mot. Le 9 août, Sasonov télégraphie à Guirs les instructions les plus décourageantes, en lui faisant connaître l'opinion défavorable du généralissime russe, qui estime que l'armée turque ne constitue pas une menace sérieuse pour la frontière caucasienne, et que ces pourparlers avec Enver pourraient être pris pour « un signe de faiblesse ».

Guirs insiste encore. Le 10 août, nouvelle dépêche de Sasonov : gagner du temps, « nous n'avons pas peur de la Turquie, qu'elle craigne plutôt de perdre l'Asie-Mineure ».

Le temps passe ; les événements, comme on dit, se précipitent ; les Turcs ne peuvent plus se soustraire aux accords secrets qu'ils avaient conclus avec les Allemands dès le 2 août. Voilà l'incident du Goeben et du Breslau. Constantinople tombe sous le contrôle de l'Allemagne. C'est quand la partie est presque perdue pour l'Entente, en Turquie, que Sasonov, par dépêches des 15 et 16 août 1914, se décide à informer les ambassadeurs russes à Londres et à Paris des offres d'alliance que la Russie a reçues d'Enver pacha, sans même les inviter à les faire connaître au gouvernement britannique et au gouvernement français.

L'ambassadeur russe à Paris, Isvolsky, se borna à en parler à Delcassé, qui en faisait pas encore partie du gouvernement français (il ne devient ministre des affaires étrangères, en remplacement de Viviani, que le 26 août), et Delcassé, faisant chorus avec Sasonov, assure que les pourparlers avec la Turquie ne pourraient pas « nous mener à grand'chose », qu'il ne fallait avoir d'autre but que la restauration de l'Union balkanique.

La dépêche, en date du 17 août, où Isvolsky relate cette conversation avec Delcassé, ne se trouve pas dans le recueil russe : elle m'a été obligeamment communiquée par M. le général Danilov, ancien chef d'état-major de l'armée russe pendant la guerre mondiale : il en avait reçu officiellement copie, à l'époque même, en raison de ses fonctions.

Ainsi avorta, par l'hypocrisie des uns, par la légèreté des autres, surtout par l'impérialisme de Sasonov, une négociation, qui, franchement, rapidement menée, aurait pu entraîner, dans notre alliance ces Turcs alors près de lâcher l'Allemagne, dont la victoire ne leur paraissait plus aussi certaine.

Peut-être que notre victoire aurait été hâtée, peut-être que des millions de vies humaines auraient été épargnées, peut-être que nous jouirions d'une bonne paix de justice et de solidarité, si Sasonov avait écouté les sages avis de son ambassadeur à Constantinople, et s'il avait pris au mot l'hésitant Enver pacha, alors qu'il n'était pas encore tout à fait dans la main des Allemands."


Jacques Kayser, "Constantinople et la guerre du droit", Les Cahiers des droits de l'homme, n° 13, 10 mai 1931, p. 291-292 :

"La Russie veut que la guerre lui rapporte Constantinople. Pour cela, il est indispensable que la Turquie se range aux côtés des Empires Centraux, qu'on décourage ses velléités de neutralité ou même ses offres de participer à la guerre aux côtés des alliés.

Aussi lorsque l'ambassadeur de Russie à Constantinople, indique le 5 août 1914 à Sazonov que son attaché militaire, le général Léontiev, a reçu des propositions précises de collaboration de la part d'Enver Pacha, Sazonov répond : « On estimerait désirable que le général Léontiev continue les entretiens avec Enver Bey dans un sens favorable, NE FUT-CE QUE POUR GAGNER DU TEMPS, EN EVITANT TOUTE DECLARATION DE NATURE A NOUS OBLIGER. »

Et comme les entrevues Léontiev-Enver Pacha se succèdent et se précisent et que, de Constantinople, on demande des instructions, Sazonov répond le 10 août par ce télégramme dont on ne peut lire le texte sans être secoué par une violente indignation : « Tant que nous ne recevrons pas de réponse de Sofia, ayez en vue dans les conversations avec Enver la nécessité de gagner du temps. AYEZ EN VUE QUE NOUS NE REDOUTONS PAS UNE ENTREE EN ACTION DE LA TURQUIE CONTRE NOUS. » Et c'est parce que la Russie voulait que la Turquie se rangeât aux côtés de ses ennemis qu'il ne fit donner aucune suite aux propositions avantageuses d'Enver Pacha dont l'acceptation eût totalement modifié — à l'avantage des Alliés — la face de la guerre !

Pour donner le change, la Russie participe à des démarches communes faites par les Alliés auprès du gouvernement turc. Mais son plan officieux réussit. La Turquie entre dans la guerre aux côtés de l'Autriche et de l'Allemagne.

Il s'agit maintenant pour la Russie d'aviser aux moyens d'occuper effectivement la ville convoitée.

Elle sent quelques hésitations chez ses Alliés, ce qui permet à un diplomate russe, le prince Troubetzkoï, ministre en Serbie, d'écrire de Nich à son ministre, le 9 mars 1915, qu'ayant toujours considéré que le but de la politique russe était la prise des Détroits, « si nous pouvons l'obtenir avec la France et l'Angleterre, contre l'Allemague, tant mieux. Si nous ne le pouvons pas, MIEUX VAUT ALORS L'OBTENIR AVEC L'ALLEMAGNE CONTRE ELLES ».

Le même diplomate traduisait effectivement la pensée des dirigeants russes lorsqu'il déclarait : « Il ne peut être indifférent que ce soit nous ou nos alliés qui occupions les Détroits. Leur seule participation avec nous dans cette affaire me paraît déjà INDESIRABLE, car elle met en danger nos droits, lors du règlement définitif de la question. Quant à l'occupation des Détroits, sans nous elle serait tout à fait dangereuse et dans ce cas, Constantinople serait dans l'avenir, le tombeau de notre alliance actuelle... » Puis, examinant le règlement définitif du problème, il ajoute au nom de la solidarité interalliée sans doute : « Accepter que nos alliés participent au contrôle des Dardanelles, même sous la forme d'une neutralisation serait pour nos relations réciproques le commencement de la fin et instituerait un régime qui présenterait pour nous, moins de garanties que celui des faibles Turcs. »

Les « faibles Turcs » doivent être écrasés, on ne saurait prêter attention aux tentatives officieuses de paix séparée auxquelles ils se livrent. Toutes se heurtent à un refus absolu. C'est ainsi que le 20 janvier 1915, Sazonov repousse les avances des jeunes Turcs « vu, dit-il, qu'il y a entre les Turcs et nous la question des Détroits qui est d'une importance vitale pour la Russie et vu que tous les pourparlers seraient susceptibles de mettre obstacle à la solution de la question. » C'est ainsi que le 14 février 1915, il décline les propositions que lui avaient transmises sir Edward Grey d'entrer en relations avec le Parti libéral turc. « Je n'ai rien contre les pourparlers avec le Parti libéral, mais il faut que ces pourparlers soient conduits en termes généraux, car les aspirations de notre opinion publique vont bien au-delà de nos prévisions du début... » Quelques jours plus tard, on jette les bases possibles d'un armistice qui pourrait être imposé à la Turquie. Sazonov se réjouit de constater que ses conditions « sont si dures que les Turcs ne consentiront pas à les accepter spontanément ». C'est toujours Sazonov qui, peu après, fait connaître aux Alliés qu'il ne s'opposera pas à ce qu'ils fassent des sondages auprès de certaines personnalités turques à la condition qu'on porte à leur connaissance la décision des Alliés de donner à la Russie Constantinople et les Détroits.

En 1916, les positions n'ont pas changé. Le 20 mars, Diamandi, ministre de Roumanie à Pétrograd, fait connaître à son gouvernement qu'à son avis « les Puissances de l'Entente ne se résigneront pas facilement à l'idée d'une paix séparée avec la Turquie ». Le 26 août, sur un télégramme qui annonce des possibilités de révolution en Turquie, qui amènerait l'opposition au pouvoir, c'est-à-dire les partisans de la paix, Nicolas II fait cette annotation : « Il faut en finir avec la Turquie. En tous cas, il n'y a pas de place en Europe pour elle. Il n'y a donc pas lieu d'entrer en relations avec l'opposition. »

Quels qu'aient été les désirs de certains milieux russes, et en particulier de certains chefs de l'armée, toute idée d'accord avec la Turquie devait être écartée, puisque le but essentiel de la guerre était de lui arracher sa capitale !"


*** (Léon Ostroróg), Le problème turc, Paris, Ernest Leroux, 1917, p. 112-113 :

"Forain aurait apprécié ces civils turcs : ils tenaient, ils tinrent jusqu'au bout, sauf peut-être Talaat, qui semble, au dernier moment, avoir lié partie avec les sabres. Et ils avaient du mérite. L'Allemagne avait acheté tous les journaux turcs ; nous ne jugeâmes pas à propos de nous ménager une seule tribune à Stamboul. On lit énormément les journaux en Turquie depuis la révolution. Tous les matins, tous les soirs, les Turcs recevaient comme pâture les communiqués allemands, les dépêches Wolff et des articles de fond inspirés par l'ambassade d'Allemagne, ou même rédigés par un secrétaire allemand d'un bout à l'autre et simplement traduits. Pour révéler les mensonges, pour redresser l'opinion, rien, pas une ligne."


Voir également : Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre

1912-1914 : la réactivation du thème de l'"autonomie arménienne" et les velléités de la Russie tsariste sur les vilayet d'Anatolie orientale

Première Guerre mondiale : le tsarisme russe et le "barrage arménien"


Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques
  

Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

Talat Paşa (Talat Pacha) et la chute du tsarisme

Les causes nationales ukrainienne et irlandaise dans la stratégie jeune-turque

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires

Interview d'Enver Paşa (Enver Pacha) à La Stampa (1914)

Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

Un entretien avec Cemal Paşa (1914)

Le nationalisme turc et le panturquisme sont-ils les motifs des massacres et des déportations d'Arméniens (1915) ? 

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir

  
La sous-estimation méprisante des Turcs