vendredi 8 mai 2020

Reprendre Edirne : l'objectif entêtant des Jeunes-Turcs (1913)




Odile Moreau, L'Empire ottoman à l'âge des réformes. Les hommes et les idées du "Nouvel Ordre" militaire (1826-1914), Paris, Maisonneuve et Larose, 2007 :

"Ce coup d'Etat dirigé par Enver amena Mahmud Şevket Paşa au pouvoir, le 23 janvier 1913. Peu avant ces événements, Enver était animé de l'esprit suivant :

...« Une réaction vers l'ancien régime n'est pas à craindre, seulement on finira par nous déshonorer complètement - alors à quoi bon sert être bon patriote ou soldat ! Non, non je veux nager contre le courant ou me laisser périr dans le gouffre. Ne me blâmez pas si je viens écrire au moment où mon pays se trouve près de l'abîme »...

L'opposition ne se privait pas d'accuser le gouvernement de laxisme en acceptant qu'Edirne soit abandonnée aux Bulgares et militait pour la résistance. Un détachement de soldats se rendit à la Sublime Porte, dans la salle du Conseil des ministres et, l'arme à la main, Enver contraignit Kâmil Paşa à démissionner. Ce détachement était dirigé par le général Cemâl Paşa et le lieutenant-colonel Enver Bey avec une dizaine d'officiers. Lors de ces événements, le ministre de la Guerre, Nazim Paşa, fut assassiné. Ce putsch mit fin à un intermède libéral de six mois.

Vers deux heures, le 23 janvier 1913, une manifestation se dirigea vers la Sublime Porte pour protester contre l'abandon d'Edirne. Parmi les manifestants, se trouvaient quelques officiers et un assez grand nombre de softa. Ce putsch ramena les Unionistes au pouvoir qui s'y maintinrent jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale. Mahmud Şevket Paşa, nommé grand vizir et ministre de la Guerre, rappela autour de lui tous ses anciens collaborateurs, éloignant tous ceux qui avaient des liens avec le parti de la Ligue.

Edirne était pour les Unionistes une question d'honneur national. Cemâl Bey s'exprimait ainsi :

...« Il fallait agir : et il était grand temps de le faire pour éviter l'effusion de flots de sang. Nous sentions qu'il devenait impossible de tenir le peuple, qui ne veut pas qu'Edirne soit abandonné et l'armée, qui veut venger son honneur et prendre sa revanche. Il fallait jeter à bas le cabinet et c'est ce que nous avons voulu faire, pas autre chose... Nous ne consentirons à la paix que si nous conservons Edirne. Tant que la Turquie a une armée, et qui peut encore se battre, elle ne peut pas consentir à la perte de sa deuxième capitale. Nous la garderons démantelée, s'il le faut ; nous pouvons encore consentir à cela ; mais nous la garderons. Sinon, à la grâce de Dieu ! Que risquons-nous ? Le démembrement général ? J'en conviens. Mais ne nous attend-il pas d'ici quelques années, si la nouvelle frontière de Thrace nous échappe déjà, pour ainsi dire, d'Europe. Nous mourrons quelques années plus tôt, voilà tout ».

Il déclarait aussi :

...« Nous ne pouvons pas céder Edirne ; si nous voulons le garder ce n'est pas à cause de considérations stratégiques ; avec la nouvelle frontière, il ne faut plus en parler ; mais c'est que nous ne pouvons pas le perdre, sans perdre en même temps l'honneur ; car après Edirne, ce sera demain, après-demain peut-être, le tour de Constantinople. Il faut qu'à un moment nous disions non. Ce moment est arrivé. En résistant aux prétentions bulgares, nous rendons à la nation le sentiment de son existence, et surexcitons son instinct de conservation (sic) par l'abandon d'Edirne, elle s'abandonnerait elle-même - mais si la place succombe ? Eh bien, nous ne céderons pas tout de même ! Les Bulgares prendraient Constantinople, ils passeraient en Asie, conquerraient Damas, Alep, Konya, Baghdad, et nous ne serions plus qu'une quinzaine à Bassorah (sic) que nous ne consentirions pas à l'abandon d'Edirne ! ».

Si ces propos relèvent de la métaphore hyperbolique, ils étaient cependant significatifs de l'état d'esprit qui régnait dans les sphères dirigeantes jeunes turques. Froid et résolu, Cemâl concluait ainsi :

« Avec Fethî à l'armée de Gallipoli et Enver au 10e corps, on peut tout espérer ».


Effectivement, ces passions étaient nourries d'espoir, d'une « revanche sentimentale », pleine de témérité. On aimerait bien savoir, par exemple, comment un dernier carré d'une quinzaine d'hommes à Basrah pourrait entraver la chute d'Edirne. Figures de style et esprit revanchard exprimaient une blessure insupportable, un outrage sans précédent à l'honneur national, qu'il fallait à tout prix laver.

Quant à Enver, il estimait que l'armée faisait un front commun pour la défense d'Edirne et que le sort des armes leur serait favorable. A l'opposé de Cemâl, il envisageait une offensive et la prise immédiate d'Edirne. Lors de l'enterrement de Nazim Paşa, il tint les propos suivants :

...« Ne croyez pas que l'armée soit divisée à l'heure actuelle. Sur la question d'Edirne, elle n'a qu'une seule opinion. Certes, il y a toujours des officiers unionistes et des officiers de la Ligue. Mais il ne s'agit pas en ce moment d'une question de parti ; il s'agit d'une question nationale... Notre armée est dix fois meilleure en ce moment qu'au début des hostilités. Elle sera mieux commandée d'abord ; nous allons renouveler son haut commandement. Et puis maintenant, tous nos hommes sont aguerris et instruits. Ils ont tous au moins tiré quarante cartouches. Nous avons des munitions plus qu'il n'en faut. Et, cette fois, nos hommes ne mourront pas de faim... »." (p. 287-290)

"Le ministre de la Guerre Ahmed İzzet Paşa fut contraint à une « démission forcée ». Après moultes intrigues, le Comité réussit à imposer Enver Bey à ce poste. Certes, Enver avait tiré un nouveau prestige de la reprise d'Edirne en juillet 1913 et certains l'appelaient même « le second conquérant d'Edirne »." (p. 300-301)


Paul Erio, "Une déclaration de Talaat bey : “ Nos forces sont à Andrinople, elles y resteront ” ", Le Journal, 10 août 1913 :


"Constantinople, 9 août. (Par dépêche de notre envoyé spécial.) — C'est très probablement lundi que le gouvernement ottoman fera connaître aux représentants des puissances sa réponse à la communication qui lui a été faite jeudi dernier. Le sens de cette réponse, on le connaît d'avance. Le gouvernement l'a indiqué dans la note qu'il adressait le 20 juillet aux puissances. Il ne fera que répéter qu'une frontière ayant pour point de départ Enos et suivant la Maritza jusqu'à Andrinople est nécessaire pour la sécurité de Constantinople et des Dardanelles. Mais il le répétera en laissant bien comprendre qu'aucune pression, qu'aucune menace même n'amènera la Turquie à évacuer Andrinople.

Talaat bey, le ministre de l'intérieur, me l'a de nouveau assuré cet après-midi.

— Nous n'accepterons aucune discussion, aucun marchandage au sujet d'Andrinople, m'a-t-il déclaré. L'Europe connaît nos intentions, nous lui avons fait savoir officieusement quelles graves complications sont à redouter si l'on cherche à nous déloger de cette place fortifiée, pour la possession de laquelle nous avons tant lutté. Toutes les puissances savent que nous ne céderons pas. Les conseils amicaux ou comminatoires ne seront donc que des pourparlers platoniques.

» En outre, ajoute Talaat bey, pour le règlement d'une question ayant une telle importance nationale, les décisions du gouvernement ne peuvent être que l'expression des sentiments du peuple. Or, jamais la population et l'armée ne consentiront à abandonner Andrinople sous prétexte du respecter les conditions d'un traité mort-né, auquel aucun des Etats balkaniques ne s'est conformé.

Nous attendons donc, confiants et résolus. »

Après un instant de silence, Talaat bey continue :

— Il y a quelques mois, alors que nos troupes luttaient encore dans Andrinople, les représentants des puissances venaient journellement à la Sublime-Porte pour nous demander, afin de terminer la guerre, de céder la forteresse aux alliés. Nous résistions, objectant que la nation entendait conserver Andrinople.

» — Eh bien, répondit-on un jour au grand vizir, si vous voulez la conserver, envoyer une armée la délivrer.

» On savait qu'à ce moment la condition de nos troupes ne nous permettait pas ce nouvel effort.

» Mais, poursuit Talaat bey, pourquoi les représentants des puissances ne donnent-ils pas les mêmes conseils à la Bulgarie ? Pourquoi ne disent-ils pas aujourd'hui au roi Ferdinand : « Vous voulez Andrinople, eh bien, envoyez une armée la reprendre. »

» Naturellement, il serait beaucoup plus simple d'obtenir pacifiquement la seconde capitale de notre Empire. Mais toute habileté des diplomates sera vaine en cette occasion.

» Nos forces sont à Andrinople. Elles y resteront et on ne trouvera aucun Ottoman pour leur donner l'ordre d'évacuer la place. Un tel ordre, d'ailleurs, conclut Talaat bey, serait parfaitement inutile.

C'est au conseil des ministres, qui se réunira demain, que sera arrêtée la réponse que fera le gouvernement à la démarche des représentants des puissances." (p. 4)


Voir également : Les conséquences désastreuses de l'agression coordonnée par les Etats grec, bulgare et serbe contre l'Empire ottoman (1912-1913)

La brutalisation entraînée par les Guerres balkaniques (1912-1913), elles-mêmes provoquées par les Etats chrétiens-orthodoxes (Grèce, Serbie, Bulgarie)

Guerres balkaniques (1912-1913) : les effroyables atrocités grecques, d'après les lettres des soldats grecs eux-mêmes
  
La position équivoque des Arméniens, notamment dachnaks, durant les Guerres balkaniques (1912-1913) 

Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)
 

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir    

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires
 
Interview d'Enver Paşa (Enver Pacha) à La Stampa (1914)
 
Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"
 
Un entretien avec Cemal Paşa (1914)

Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes  

Après tout, qui se souvient de l'amitié indéfectible entre Talat Paşa (Talat Pacha) et Ernst Jäckh ? 

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques

L'armée ottomane réorganisée par Enver Paşa (Enver Pacha) : la victoire jusque dans la défaite (1918)