vendredi 29 mai 2020

La collaboration de l'Europe chrétienne avec le sultan Mehmet II




André Clot, Mehmed II. Le conquérant de Byzance (1432-1481), Paris, Perrin, 1990 :

"Dès l'été 1452 et alors que les travaux de Bogazkesen n'étaient pas terminés, Mehmed avait demandé aux Etats vassaux de lui envoyer des hommes et des armes. Le prétexte était une expédition qu'il avait résolu, disait-il, d'entreprendre contre le bey de Karaman. Georges Brankovic, notamment, lui envoya mille cinq cents cavaliers serbes commandés par douze officiers. Dans tout l'empire on réunit du matériel, fabriqua des armes, des machines de siège, « tours, échelles mobiles et autres fléaux destinés à démolir les murailles ». Le trésor que lui avait légué Murad II et l'accroissement de recettes qui résultaient de la récente réforme fiscale et financière lui permettaient de dépenser sans compter, en attendant les richesses qui tomberaient dans ses mains s'il prenait Constantinople.

A peu près au même moment où il ordonnait ces préparatifs, un fondeur de canons d'origine hongroise, saxonne ou dace, nommé Urban, qui avait offert sans succès ses services aux Byzantins, proposa au sultan de fondre pour lui des pièces d'artillerie « aussi grosses qu'il le voudrait ». « Peux-tu m'en faire une capable d'ébranler les murs de Constantinople ? » lui demanda Mehmed. Urban répondit par l'affirmative et quelques semaines plus tard il présentait au sultan un premier canon de fort calibre. On le plaça sur une des tours de Bogazkesen et on l'essaya sur un bâtiment vénitien qui avait refusé d'obéir aux sommations. Les boulets atteignirent leur but, le bâtiment fut coulé et son capitaine exécuté. Mehmed demanda alors de fondre « le plus gros canon possible ». La pièce fut rapidement fondue. Elle tirait des boulets de pierre de 400 kilos, d'un diamètre de 2,50 mètres. On l'essaya à Edirne non sans avoir averti les habitants « afin que la terreur causée par une détonation dont on n'avait nulle idée ne leur fît point perdre la parole et avorter les femmes enceintes ». Ses projectiles, lancés à plus d'un kilomètre, s'enfoncèrent à 2 mètres dans le sol. C'était bien l'arme qui convenait pour abattre les murailles de Constantinople. « Le sultan combla Urban de présents et lui assigna une somme tellement élevée que si les ministres byzantins avaient consenti à lui en accorder seulement le quart, jamais il n'aurait quitté Constantinople. » Le transport d'Edirne aux faubourgs de Constantinople prit deux mois et nécessita 60 bœufs pour tirer la pièce et 200 hommes pour la maintenir sur le char où on l'avait posée. Deux cents ouvriers et manœuvres précédaient le convoi pour mettre en état les routes et les ponts avant son passage. Urban fondit deux autres pièces de gros calibre, l'une qui lançait des projectiles de 262 kilos, l'autre un peu moins lourds, ainsi que de nombreux canons moyens et petits. Lorsqu'il mettra le siège devant Constantinople, Mehmed disposera d'une puissance de feu formidable, incroyable pour son temps, qui marquera le début d'une nouvelle époque dans l'art de la guerre. Les destructions provoquées par l'artillerie, l'effet psychologique de ces armes au bruit terrifiant sur les populations seront un des éléments principaux de la réussite du plan de conquête de Constantinople, puis des succès de Mehmed II et de ses successeurs pendant près de deux siècles. Tagliacozzo écrivait dès 1456 : « Le sultan a des canons si grands et si énormes qu'en vérité jamais des hommes n'en ont fabriqué de semblables. » Les fondeurs turcs, avec le concours d'Occidentaux passés au service du sultan seront longtemps à la pointe de la technique de la fabrication de ces armes. Les sultans en achèteront aussi à l'étranger, utiliseront celles prises à l'ennemi dans les combats. Jusqu'au déclin de l'empire, les Ottomans attacheront toujours la plus grande importance à la possession d'une puissante artillerie." (p. 37-39)

"Selon Pusculo, au moment où les navires chrétiens quittaient leur mouillage, un feu fut allumé au sommet de la colline de Galata, peut-être un signal à l'intention des Turcs. Ducas affirme que les Génois de Galata envoyaient pendant la nuit du ravitaillement aux Byzantins et le jour aux Turcs, notamment l'huile dont ceux-ci avaient besoin pour nettoyer leurs grosses pièces d'artillerie après chaque décharge." (p. 52)

"La colonie génoise de Galata-Pera échappa au pillage. Le jour même de la conquête, le podestat Angelo Giovanni Lomellino avait fait sa soumission en envoyant à Mehmed les clés de la ville. Le sultan, dans les jours qui suivirent, se rendit deux fois à Galata. Il ordonna de démolir les murs de la cité et la tour Sainte-Croix qui dominait celle-ci et de lui livrer les armes et les munitions. Le 1er juin (trois jours à peine après la conquête), un firman était promulgué autorisant les habitants à rester en possession de leurs maisons, de leurs magasins, de leurs marchandises et de leurs navires." (p. 68)


Robert Mantran, Histoire de la Turquie, Paris, PUF, 1993 :


"Le 23 mai [1453], Mehmed propose à Constantin [Constantin XI Paléologue] une capitulation honorable : le basileus refuse. Dans la nuit du 28 au 29 mai, le signal de l'assaut est donné : deux attaques préliminaires sont repoussées, mais la troisième, menée par les Janissaires près de la Porte d'Andrinople, est décisive : les Ottomans pénètrent dans la ville et prennent à revers les défenseurs ; le combat se termine rapidement : les derniers défenseurs se groupent autour du basileus qui est finalement blessé à mort ; le soir du mardi 29 mai 1453, la conquête de Constantinople est achevée ; pour affirmer son succès, le sultan pénètre dans Sainte-Sophie, transformée en mosquée. Mehmed II édicte aussitôt un certain nombre de décisions : des libertés sont accordées aux Chrétiens ; les Génois se voient confirmer la plus grande partie de leurs privilèges dans le quartier de Galata ; le 1er juin est installé un nouveau patriarche, Georges Scholarios (Gennadios) ; d'autre part, pour turquifier la ville, des colons doivent être amenés d'Anatolie. Constantinople devient quelques années plus tard la capitale de l'Empire ottoman, le lien entre les possessions européennes et les possessions asiatiques du sultan.

La prise de Constantinople est suivie d'une série d'accords avec les princes grecs du Péloponnèse, le despote de Serbie, les Génois de Chio et de Lesbos, l'empereur grec de Trébizonde et la République de Raguse : tous se déclarent vassaux du sultan et lui payent un tribut annuel. Quant à Venise, elle se voit reconnaître la liberté de commerce, et peut installer un baile (= un consul) dans la nouvelle capitale." (p. 44)


Alexandra Merle, Le miroir ottoman. Une image politique des hommes dans la littérature géographique espagnole et française (XVIe-XVIIe siècles), Paris, Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, 2003 :

"Le siège de la ville dura à peine plus d'un mois et, le 29 mai 1453, l'Empire byzantin avait vécu, de même que son dernier empereur. La République de Venise, qui avait auparavant passé avec les Ottomans plusieurs traités, s'empressa d'en conclure un nouveau dès 1454. Les Génois de Péra se hâtèrent de demander la confirmation de leurs privilèges commerciaux. Les autres puissances qui se livraient à des activités de négoce en Méditerranée, telles que Florence ou Raguse, ne tardèrent pas à conclure des accords similaires." (p. 15-16)


Gilles Veinstein, "L'Europe et le Grand Turc", in L'Europe et l'islam : quinze siècles d'histoire (ouv. col.), Paris, Odile Jacob, 2009 :


"Aussi délictueuses et même scandaleuses qu'elles paraissent d'un point de vue religieux, ces relations sont inscrites dans les réalités géopolitiques de l'Europe, dès lors que les Turcs sont présents sur ce continent et que les Etats européens sont trop désunis pour faire véritablement front contre cet « ennemi commun ». Chacun sera au contraire tenté d'utiliser contre son rival ce formidable joker que constitue l'appui ottoman ou la seule menace de cet appui. Les premiers exemples sont aussi anciens que l'Etat ottoman même et remontent donc au XIVe siècle. Les flatteries dont Mehmed II qui vient de conquérir Constantinople et à qui l'on prête des projets au sud de l'Italie, fera l'objet de la part de Venise, Naples et Florence (pour ne pas parler de Malatesta, le seigneur de Rimini, qui ne demande qu'à « collaborer »), des médailles étant notamment frappées en son honneur, en disent long sur les arrière-pensées des uns et des autres." (p. 227)


Voir également : Fatih Sultan Mehmet (Mehmet II)

Mehmet II et la lutte entre impériaux et cléricaux 

Mehmet II dans la conception kémaliste de l'histoire

Le sultan Mehmet II et les Juifs

Yakup Paşa, le médecin personnel de Mehmet II

L'héritage romain chez les Turcs seldjoukides et ottomans

La législation ottomane : du kanun aux Tanzimat

L'Empire ottoman, empire européen

La collaboration d'une faction des noblesses slavo-orthodoxes avec les sultans ottomans

Les auxiliaires chrétiens de l'armée ottomane

L'Italie de la Renaissance et l'Empire ottoman : contacts et influences

L'essoufflement de l'idée de croisade anti-turque dans l'Europe de la Renaissance

Laurent de Médicis et la Sublime Porte

Alexandre VI Borgia et Beyazıt II (Bayezid II)

Les offres de Beyazıt II (Bayezid II) à Léonard de Vinci et Michel-Ange

L'Empire ottoman et l'Occident chrétien à l'époque moderne