vendredi 1 mai 2020

Interview d'Enver Paşa (Enver Pacha) à La Stampa (1914)




"Une interview d'Enver pacha", Le Petit Marseillais, 23 janvier 1914, p. 1 :
Un correspondant de la Stampa a été admis auprès d'Enver pacha, le grand arbitre actuel des desseins de la Sublime-Porte, et voici la conversation qu'il a eue avec ce haut personnage, qu'il nous présente comme « un homme jeune, vigoureux, élégant, courtois et cordial » :

— Je n'ai, a commencé par déclarer Enver pacha, aucune intention agressive. Le devoir de celui qui occupe un poste tel que le mien est de tenir l'armée prête à tous événements. Je fais mon devoir, voilà tout.

— C'est bien, Excellence. Mais la nouvelle organisation comporte la création de trois corps d'armée à Angora, Smyrne et Alep.

C'est le littoral de l'Egée. Cette mesure n'a-t-elle pas une signification spéciale ?

— Aucune. Je crois que l'empire doit être en état de se défendre également partout.

— Et pourquoi le renforcement de la marine ottomane ?

— Comme tout bon patriote, je me félicite du bel élan patriotique de mon pays pour vouloir forte sa flotte. Mais ce sont des choses qui regardent le ministre de la marine.

— Et la question des îles ?

— Notre point de vue est connu. Les îles sont à nous et doivent rester nôtres. Je sais que c'est aussi le point de vue italien — et nous comptons aussi sur la collaboration de l'Italie.

— Nous maintiendrons notre point de vue. Mais, pour les ravoir, jusqu'où irez-vous ? Croyez-vous à une guerre prochaine ?

— Demandez cela aux diplomates. Moi, je dois seulement tenir l'armée prête à toute éventualité. Je suis aise de pouvoir dire que l'armée est prête et le sera toujours davantage.

— Ainsi, vous êtes content de votre armée ?

— Absolument. Vous avez pu constater vous-même que, après trois campagnes [la guerre italo-turque et les deux guerres balkaniques], il n'y a pas lieu de se plaindre. Du reste, cette amélioration était déjà visible dans la seconde phase de la guerre et à la reconquête d'Andrinople.

— Mais, Excellence, ne craignez-vous pas que vous ayez fait des mécontents en mettant au repos tant d'officiers supérieurs, dont quelques-uns pleins de mérites ?

— Absolument non. La mesure est égale pour tous, et divers officiers passés à la réserve sont venus me dire qu'ils trouvaient la mesure juste. Si nous voulons nous relever, il convient nécessairement de rajeunir les cadres, d'ouvrir la carrière aux plus méritants et non aux plus anciens. Du reste, le projet est antérieur à ma nomination au ministère.

— Ne craignez-vous pas une opposition de la part de la prochaine Chambre ?

— La Chambre et moi serons parfaitement d'accord.

— Et la mission allemande ? Est-il vrai que le général Von Liman [Sanders] ait été nommé généralissime ?

— Absolument faux. La mission allemande reste telle qu'elle est.

— Le service militaire des non musulmans ?

— Ce qu'en ont dit les journaux est inexact. La loi sur le service militaire reste telle qu'elle était avant la guerre.

— Que pouvez-vous me dire d'Izzet pacha [ancien ministre de la Guerre, d'origine albanaise] et de son activité en Albanie ?

— Rien de plus que ce qu'en ont dit les communications officielles : qu'on n'y croit pas.

Sur ce, nous rapporte le correspondant de La Stampa, Enver pacha, lui prenant la main d'une façon plus mondaine qu'officielle :

— Excusez-moi, je vous prie. Mais j'ai tant à faire !

L'audience est terminée.

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