samedi 9 mai 2020

Enver Paşa (Enver Pacha) : la fin d'un héros national




G. Brouville (Louis Ripault), "La disparition d'Enver pacha", Le Radical, 2 janvier 1923, p. 1-2 :
Si l'on en croit le journal turc l'Akcham, Enver pacha est mort... définitivement.

Bien des fois le bruit de sa disparition avait circulé, puis, après quelques mois de silence, Enver réapparaissait.

Visiblement, sa présence gênait le gouvernement d'Angora.

Entre les chefs du mouvement national et lui existait une sourde rivalité.

Malgré ses avances, malgré ses amis, Enver pacha ne réussit pas à convaincre Mustapha Kemal qu'il servirait la Turquie en sous-ordre.

Le passé d'Enver était trop frais. Habitué au premier rôle, ne reculant devant aucune responsabilité, audacieux, jamais découragé, ayant connu tour à tour d'immenses succès et des chutes profondes, Enver pacha espérait pouvoir se tailler en Asie Mineure une sorte de principauté qui lui aurait permis, l'heure venue, de traiter, selon les circonstances, avec Moscou, avec Angora, avec Constantinople.

Et, en fait, pendant les deux années qui viennent de s'écouler, l'ancien généralissime devenu comme une sorte de chef de guérilla permanente, fit comprendre, ici et là, qu'il était politique de ne pas le négliger.

Nous le trouvons à Batoum, à Taschkent, à Boukhara, aujourd'hui s'appuyant sur les Russes et paraissant d'accord avec les bolchevistes, mais en réalité épiant les défaillances du gouvernement d'Angora, prêt à intervenir au cas où les Grecs, vainqueurs de Mustapha Kemal, pousseraient leurs avantages, décidé à se poser, une fois de plus, comme en 1913, en champion des espérances turques. Puis, le lendemain, lorsqu'il constate qu'Angora tient le coup, que non seulement les Grecs n'avançaient plus, mais qu'ils ont reculé et que, décidément, Mustapha Kemal apparaît comme le héros national, il se tourne décidément contre les bolchevistes et entreprend de limiter l'expansion russe et de la faire reculer, opposant ainsi sa politique à celle du gouvernement d'Angora lié à Moscou par un traité d'alliance.

Il paraît évident que cette politique reçoit l'agrément, sinon le soutien, de l'Angleterre.

Alors commence une lutte obscure où l'Enver de la Tripolitaine, en 1912, se retrouve.

Il n'a, pour le soutenir, que de faibles contingents, qui connaissent cependant de rapides succès, mais qui ne tiennent véritablement que la place qu'ils occupent.

C'est dans un de ces combats qu'Enver pacha serait tombé, après avoir vu les quelques centaines d'hommes qui lui restaient décimées par les Russes.

L'Akcham raconte que, « désespéré, Enver pacha se lança à cheval contre les lignes ennemies et fut atteint par une décharge de mitrailleuses... Tout d'abord, on ne put identifier le corps d'Enver pacha, qui portait un uniforme de simple soldat. Le cadavre fut abandonné pendant quatre jours sur le champ de bataille, et ce n'est que plus tard que les Russes apprirent des tribus voisines que le dernier combat qu'ils avaient livré était dirigé, chez leurs adversaires, par l'ex-généralissime ottoman en personne ».

Voilà un exemple que n'a pas donné le Seigneur suprême de la guerre [Guillaume II], qui vit sa lune de miel à Doorn, sans se soucier des immenses charniers élevés à sa folie aux quatre coins de l'Europe. 
Enver pacha, qui finit ainsi, comme une sorte de héros national, en lutte contre le plus terrible adversaire de la Turquie, fut, en 1914, le mauvais génie de son pays.

Très délibérément, il le mit au service de l'Allemagne, persuadé que l'empire ottoman pourrait retrouver, à la suite de Guillaume II, son ancienne splendeur.

Il le poussa ainsi à la catastrophe. Mais il a su finir.

Sa mort même sert le gouvernement d'Angora.

Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires

Enver Paşa (Enver Pacha) et Mustafa Kemal, deux géants du peuple turc
   
 

Citations du héros et martyr Enver Paşa (Enver Pacha)
   
 
La résistance d'Enver Bey en Libye (1911-1912)

Reprendre Edirne : l'objectif entêtant des Jeunes-Turcs (1913)   
   
Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

Interview d'Enver Paşa (Enver Pacha) à La Stampa (1914)

Le Turc Enver Paşa, vu par le Dönme Cavit Bey

Sauver l'Empire ottoman : les négociations multilatérales des Jeunes-Turcs, en vue du maintien de la neutralité ou d'une alliance défensive

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale

Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques

  
Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

L'armée ottomane réorganisée par Enver Paşa (Enver Pacha) : la victoire jusque dans la défaite (1918) 

L'hypothèse d'une collusion Enver-Cemal contre la Russie bolcheviste
  
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