dimanche 12 avril 2020

Un entretien avec Cemal Paşa (1914)




"Un entretien avec S. Exc. Djemal Pacha", Journal des débats politiques et littéraires, 3 août 1914 :

" « — Mon impression sur mon voyage en France, nous a-t-il dit, a été si forte et si bonne que je crains de l'avoir déjà trop manifestée. En vérité, j'ai peut-être trop parlé, mais cette dernière visite a été comme une révélation. Moi qui croyais cependant bien connaître votre pays, je me suis aperçu que je ne le connaissais pas du tout. Les choses de la marine, que j'ai bien étudiées, m'ont donné la conviction que la force navale de la France est sans rivale dans la Méditerranée. J'ai pu parfaitement me rendre compte de l'effort accompli sous les ordres de l'amiral Boué de Lapeyrère et j'ai apprécié les relations étroites du commandement avec les subordonnés. J'estime, en effet, qu'il faut des rapports intimes entre les chefs et les hommes, et que la discipline et la valeur d'une armée sont faites pour beaucoup de la connaissance mutuelle. Or, j'ai remarqué que cette qualité est chez vous très développée. Les officiers se connaissent et s'apprécient. Ils aiment leurs hommes et savent les juger, et vos marins m'ont paru particulièrement intelligents. Voici pour les escadres. J'ai assisté encore à des exercices de l'armée de débarquement qui ont été aussi intéressants qu'excellents.

Quant à l'armée de terre, j'ai été émerveillé par la cavalerie. J'ai vu là un spectacle tout à fait intéressant pour moi car je suis personnellement partisan des grandes masses de cavalerie. On m'en a montré de remarquables qui me permettent de dire que je crois votre cavalerie parmi les meilleures, sinon la meilleure du monde ; ceci pour être diplomate. Les chevaux ont attiré spécialement mon attention. Ils sont du modèle convenant à chaque arme et très homogène et cela m'a d'autant plus frappé que je suis les défauts de notre remonte. Nous avons besoin de chevaux sérieux pour l'artillerie et la cavalerie. J'ai pris mes informations afin de les pouvoir trouver et je m'entretiens actuellement de la question avec mon collègue le ministre de la guerre. Je désirerais que notre armée parvint à se remonter chez vous. C'est assez vous faire connaître mon impression.

— Nous avons pu aussi, Excellence, admirer les progrès des troupes turques à la revue de Sevend Tchiflik. Il n'est pas douteux que sous votre direction on doit autant travailler pour l'armée de mer que pour l'armée de terre.

— Nous travaillons de toutes nos forces. Je tiens surtout actuellement à développer tous les facteurs d'ordre moral : l'instruction, la discipline, la tenue si importantes dans le combat et dont l'amélioration n'est pas une charge pour le budget. Evidemment, je m'inquiète aussi de l'armement. Le cuirassé Rio-de-Janeiro va nous être livré très prochainement. Mais je dois dire que là-dessus je ne me laisse pas hypnotiser par ce qu'on nous annonce des acquisitions de la flotte grecque. Les Grecs sont libres de développer leur puissance navale comme ils l'entendent et nous de même. Chacun prend les moyens qu'il croit les meilleurs.

Pour ce qui est des moyens financiers que nous choisirons pour accroître notre force navale, on a dit bien des choses inexactes. Dernièrement un groupe magyar avait sollicité la concession d'une loterie moyennant une avance au Trésor. La proposition a été examinée, mais les négociations ont échoué. Aujourd'hui on annonce qu'un groupe allemand demanderait la concession pour dix ans d'une loterie ayant le même but en échange d'une forte avance à l'Etat. Je n'ai pas eu à examiner cette question et la nouvelle comme beaucoup du même genre est peut-être intéressée. En tous cas, aucune décision n'a été prise.

— Votre Excellence estime-t-elle que la situation actuelle soit pour améliorer les relations avec la Grèce ?

— On peut l'espérer. Il y a certainement une détente. Les événements obligent S. A. le grand-vizir à ne pas entreprendre le voyage au cours duquel il devait se rencontrer avec M. Venizelos. Mais ce n'est pas une raison pour que les questions pendantes ne se règlent. Il est permis de compter beaucoup sur l'esprit politique du premier ministre hellène. La Grèce doit savoir que nous avons fait toutes les concessions. Mais sur la question des îles, nous resterons, je peux l'affirmer intransigeants. Nous n'avons pas de prétentions exorbitantes. Nous réclamons simplement l'autonomie de Chio, Mitylène et Lemnos sous la suzeraineté du Sultan. Mais il nous est tout à fait impossible de laisser ces îles qui sont la clé des Dardanelles sous la domination de l'armée grecque.

— Et la question des réfugiés ?

— Il faut qu'elle soit réglée de façon définitive. On ne peut demeurer dans l'état actuel qui est plein de dangers. Il n'est pas douteux qu'il y a eu en Macédoine de véritables persécutions et puis de même que la France ne pourrait tolérer sur son territoire une propagande allemande, nous ne pouvons supporter en territoire ottoman les plus violentes excitations grecques. Il faut que la situation en Macédoine soit réglée comme en Thrace où nous n'avons plus aucune difficulté avec les Bulgares.

— A ce propos, Excellence, n'annonce-t-on pas la formation d'un Comité de rapprochement bulgaro-turc dont les protagonistes ici seraient Modja Fehmi Effendi, député de Kirk-Kilissé, et Suleïman Bey, député de Dedéagatch ?

— L'idée doit venir de Bulgarie. Mais ce sont là des initiatives sans portée. Toutes les questions pendantes entre les deux pays ont été résolues. Il n'y a pas lieu de faire de Comité et un tel Comité s'il se constituait ne pourrait avoir aucune action sérieuse.

— Votre Excellence voudrait-elle dire ce qu'elle pense du conflit austro-serbe et de ses conséquences ?

— La Turquie se félicite actuellement de n'y être pas engagée. Mais elle comprend aussi qu'elle doit en observer le développement avec la plus grande attention et se tenir prête à agir si ses intérêts le commandent. » "

Voir également : Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

Les réformes d'Enver Paşa (Enver Pacha) à la tête du ministère de la Guerre

Les raisons de l'intervention ottomane dans la Première Guerre mondiale


Les performances remarquables de l'armée ottomane en 1914-1918 : le fruit des réformes jeunes-turques
  
Cemal Paşa (Djemal Pacha), figure majeure de l'arménophilie turque
 
Les témoignages arméniens sur le "génocidaire" Cemal Paşa (Djemal Pacha) 
   
 
Hasan Cemal est-il un clown ?
    
 
Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909
 
Famines du Liban et de la Syrie : le témoignage du grand-père maternel de Walid Joumblatt
 
Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)
  
L'amitié franco-turque