samedi 11 avril 2020

Un aperçu de la diversité humaine dans l'Empire ottoman tardif : moeurs, mentalités, perceptions, tensions




Le lieutenant-colonel Auguste Sarrou, Note sur la situation actuelle de la Turquie (rapport), 1923 :

"Le peuple turc est constitué par le paysan qui cultive la terre dans les campagnes ; et dans les villes il est composé par ceux qui se livrent à la petite industrie et au petit commerce, à la domesticité et à une foule de petits emplois inhérents à la vie des cités d'Orient.

Le peuple de la campagne est travailleur, robuste, prolifique et polygame, mais il est très ignorant. Il mène une vie patriarcale & de moeurs moins fanatiques que le citadin. La femme se cache moins de l'homme dans les villages que dans les villes. L'hospitalité est sa principale vertu. Il est discipliné comme un bon soldat.

Le peuple de la ville est un peu moins ignorant mais plus fanatique dans l'observation des moeurs religieuses et sociales. Il semble que le voisinage des autorités religieuses et civiles et des éléments, provenant d'une agglomération très mélangée d'habitants de toute race et de toute religion n'ait produit ce résultat très caractéristique. Il conserve les qualités de discipline et d'hospitalité de la race, mais à un degré moindre que le paysan. Il est moins travailleur que ce dernier." (p. 19)

Source : https://archives.saltresearch.org/handle/123456789/34391


René Pinon, L'Europe et l'Empire Ottoman. Les aspects actuels de la question d'Orient, Paris, Librairie académique Perrin et Cie, 1913 :

"Les « réformes » n'ont jamais pénétré jusque dans ces montagnes [du Kosovo] ; le fonctionnaire turc n'y est pas obéi, et, sur cette terre qui a été le centre de l'empire de Douchan, les malheureux Serbes sont réduits, pour se défendre, à vivre groupés en zadrouga, — sortes de clans ou de communautés de famille dont Le Play a étudié la constitution. — Les paysans, pour échapper au destin de leurs frères, s'enfuient dans le royaume [de Serbie], ou bien ils se font musulmans et se transforment en Albanais : d'opprimés, ils deviennent oppresseurs. On calcule que sur 600.000 Albanais du vilayet de Kossovo, 200.000 sont des Serbes albanisés." (p. 130-131)

"(...) les statistiques, même chrétiennes, reconnaissent la présence de 400.000 paysans turcs en Macédoine. Les recensements officiels dépassent de beaucoup ce chiffre et atteignent presque un million huit cent mille, mais ils comptent ensemble tous les musulmans, Turcs, Pomaks ou Albanais. En tout cas, ce qui est hors de doute, c'est que les Turcs sont nombreux, qu'ils ne sont pas seulement « campés » sur le sol, mais qu'ils y vivent en bons villageois, en paisibles cultivateurs et propriétaires, fidèles à leur foi et à leur Sultan. On ne peut leur reprocher que d'être trop prompts à se transformer en bachi-bouzouks pour se ruer au sac des villages chrétiens. Leur exaspération n'est d'ailleurs pas sans excuse ; l'état d'insécurité où vit la Macédoine les ruine ; pillés par les bandes, appelés pour de longues périodes au service militaire, ils souhaitent autant que les chrétiens la fin d'une situation si troublée." (p. 143-144)

"Des bandes grecques apparurent, formées en Thessalie et entrées en Macédoine avec la connivence tacite des fonctionnaires ottomans, pour répondre à la violence par la violence et reconquérir le terrain gagné par l'exarchat [bulgare] sur le patriarcat [grec] ; en même temps, des bandes serbes parcouraient les sandjaks du Nord. Les Albanais, au milieu du désordre, tuaient au hasard et pillaient impartialement. Ainsi d'oppression en révoltes, d'attentats en répressions, de vengeances en représailles, les haines s'exaspéraient, la lutte devenait plus implacable, plus féroce. La méthode terroriste de Sarafof [cadre de l'ORIM, organisation terroriste macédonienne] l'emportait. Un immense réseau révolutionnaire couvrait la Macédoine ; 30.000 hommes tenaient la campagne ; les Turcs n'étaient plus maîtres que des villes." (p. 162-163)


*** (Léon Ostroróg), Le problème turc, Paris, Ernest Leroux, 1917 :

"Autrefois, cette force était la force, d'ailleurs insuffisante quoique appréciable, de « bons tyrans » : les sultans éclairés, comme Sélim III, qui mettaient leur prestige dynastique et leur pouvoir absolu au service de la cause du progrès. Les Jeunes-Turcs, par haine et dégoût du despotisme néfaste d'Abdul-Hamid, opérèrent leur révolution sur une telle base que l'autorité impériale s'en trouva soudain complètement et à jamais ruinée. La nation turque ayant connu, par leur enseignement, qu'elle était de droit souveraine, s'assimila avec une telle plénitude l'ambroisie d'une autorité flatteuse autant qu'inattendue que le Sultan devint du jour au lendemain le roi soliveau, un majestueux timbre sec, frappant indistinctement d'une griffe soumise et rapide tous les projets de lois et de décrets que lui envoyait, pour sanction, la Sublime Porte.

Or, cette autorité impériale, devant qui incontestablement, sous Abdul-Hamid, se courbaient tous les fronts, les Jeunes-Turcs ne réussirent aucunement à s'y substituer. L'habitude immémoriale d'un tchin turc qui mettait à tous les postes d'autorité des pachas et des beys de haut grade, à uniformes copieusement dorés et à grands cordons rouges ou verts, avait fini par inoculer dans le sang turc un snobisme administratif inimaginable. Un gouverneur général d'Erzeroum, si je m'en souviens bien, en recevant le grade de vizir, qui est le plus élevé du tchin civil et confère le titre de pacha avec, naturellement, la qualification d'Excellence, dit très sérieusement à un consul qui venait le féliciter : « J'ai atteint à la limite des grandeurs humaines ! » Et, de fait, un vizir en Turquie, sous l'ancien régime, était à peu près ce qu'est un duc en Angleterre. Comme ces ducs turcs étaient généralement très paresseux et extrêmement voleurs, le peuple fut enchanté de voir détruire leur pouvoir, mais il ne respecta pas pour cela l'autorité des révolutionnaires qui l'avaient détruit, parce qu'ils n'étaient pas des ducs. Que de fois ai-je entendu dire du ministre de l'Intérieur Talaat : « Talaat ? mais c'est un homme de rien, un ancien petit employé télégraphiste ! » Ces grenouilles voulaient un pacha !" (p. 143-145)

"Restent les propriétaires et les quelques négociants que présente encore la race turque. L'impôt sur la propriété immobilière, en ces quatre ou cinq dernières années a augmenté de plus de 35 p. 100 en Turquie. Les propriétaires n'en ont vu aucune contre-valeur. Dans les campagnes du Bosphore et de la mer de Marmara, on rentre encore, la nuit tombée, aux lanternes, parce que les ténèbres y sont plus épaisses que dans Londres paré pour les zeppelins, et que, dans les chaussées, dans les trottoirs, des trous larges et profonds, remplis suivant la saison, d'épaisse poussière ou de boue liquide, mettent en péril le cou des noctambules. Pas de lumière électrique. Depuis quelques semaines seulement, le téléphone, paraît-il. Pas de crédit foncier. Le propriétaire en quête de capitaux doit courir les usuriers et payer un intérêt de 9 p. 100 pour un argent remboursable à bref délai, trois ans au plus. Une police et une gendarmerie qui n'essaient même pas de protéger les terres contre les empiétements constants et souvent brutaux jusqu'au meurtre des émigrés circassiens ou albanais. Un code foncier absurdement archaïque, très mal appliqué, provoquant les contestations les plus téméraires et les plus interminables." (p. 255-257)

"Le Turc, politiquement si fanatique, religieusement ne l'est point du tout. Il n'y a pas un seul exemple, dans l'histoire turque, de massacre commis par haine religieuse. Il n'en est pas de même des Arabes, et toujours à la Sublime Porte, on considéra le vilayet de Beyrouth comme d'une gestion très difficile, à cause des explosions de rage confessionnelle qu'on peut craindre d'y voir éclater entre hommes de même sang, en tout cas de même langue, et professant être de même nationalité." (p. 189-190)

"Les Arabes souffrent. Dans leur orgueil surtout. Ils abominent l'idée d'être soumis, par la seule force des baïonnettes, à une race d'hommes qu'ils considèrent comme des Barbares." (p. 123)

"En outre, ces races ne s'aiment pas. Au fin fond du coeur, l'Arabe se croit au-dessus de tout ce qui n'est pas lui-même, comme seul noble et préféré de Dieu ; le Grec est convaincu de son infinie supériorité de race et d'intelligence ; l'Arménien a l'intime conviction que seul, il est véritablement « très fort » ; le Kurde a, pour ses voisins, le beau mépris qu'avait le baron-brigand du Rhin pour la racaille marchande qu'il détroussait ; le Juif pense à Abraham, à Moïse, à David, et ne se compare même pas. Et toutes ces races, à l'exception des Juifs qui n'ont pas eu à en souffrir, détestent le Turc. Les Arabes, les Arméniens, les Grecs le considèrent comme un barbare malfaisant ; les Kurdes même, qu'il réduisit par d'impitoyables massacres, l'exècrent comme un concurrent féroce ; et le Turc répond à ce concert de haines par la sérénité du plus indifférent dédain." (p. 24-25)


Voir également : Regards non-turcs sur les populations turques

Le Turc osmanli : oppresseur des Arméniens ou victime démunie ?

Le contexte des exactions dans l'Empire ottoman tardif : insuffisances de l'administration, difficultés des réformes et du maintien de l'ordre

L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir