samedi 25 avril 2020

Talat Paşa (Talat Pacha), une victime du racisme anti-tsigane




Fuat Dündar, Crime of Numbers : The Role of Statistics in the Armenian Question (1878-1918), New Brunswick, Transaction Publishers, 2010, p. 7, note 7 :

"Comme il l'a déclaré dans ses mémoires, Mehmet Talat est né "Turc, fils de Turcs", à Edirne. Il avait trois ans en 1877 lorsque sa famille a fui l'occupation russe en immigrant à Istanbul."


Fuat Dündar, entretien avec François Georgeon, L'Histoire, n° 341, avril 2009, p. 8 :

"Le Comité Union et Progrès, CUP (c'est le nom officiel du mouvement animé par les Jeunes-Turcs), était en fait arrivé au pouvoir une première fois en juillet 1908 mais l'a perdu à l'été 1912. Il revient au pouvoir par un coup d'Etat en janvier 1913, donc. Il est composé majoritairement de Turcs de Macédoine et des Balkans, c'est-à-dire des gens qui ont été touchés, personnellement et dans leur famille, par la perte des territoires balkaniques à l'issue de la première guerre de 1912.

Le coup d'Etat qui porte les Jeunes-Turcs au pouvoir en 1913 a été en quelque sorte un coup d'Etat des réfugiés des Balkans."


Christopher Gunn, "Getting Away with Murder : Soghomon Tehlirian, ASALA, and the Justice Commandos, 1921-1984", in M. Hakan Yavuz et Feroz Ahmad (dir.), War and Collapse : World War I and the Ottoman State, Salt Lake City, The University of Utah Press, 2016, p. 900-901 :


"Etant l'un des dirigeants d'un membre de l'alliance des puissances centrales pendant la guerre, Talat a reçu sa juste part de publicité négative en Occident. Sa diabolisation, ainsi que la déshumanisation plus générale du "Turc", ont commencé dès janvier 1915, bien avant que des informations faisant état d'atrocités contre les Arméniens ne deviennent courantes dans la presse, et se sont poursuivies au cours des cinq années suivantes. (...)

Au cours des années suivantes, les articles ont tenté d'établir la culpabilité et la complicité de Talat dans les massacres arméniens en publiant diverses déclarations qu'il aurait faites (vérifiées par une "excellente autorité") en s'efforçant de montrer qu'il était pire que Abdülhamid II, et grâce à l'utilisation des souvenirs de l'ambassadeur américain Henry Morgenthau. Curieusement, ces articles oscillaient entre les généralisations racistes sur le "Turc" sous-humain et les tentatives de dissocier les actions de Talat et du Comité Union et Progrès des citoyens turcs de l'empire, parfois même dans le même article. L'une des méthodes employées les plus intéressantes était l'assertion que Talat n'était en fait pas de "vrai sang turc" mais "d'ascendance 'gitane' mélangée" ?"


Dr Edmond Lardy (arménophile suisse), "Lettre ouverte à S. E. le Général Chérif Pacha à Paris", Mècheroutiette (organe du Parti radical ottoman, opposé au Comité Union et Progrès), n° 13, 1er décembre 1910, p. 8 :

"Quand je vis que l'on nous écartait, que l'on écartait le Prince Sabaheddine et bien d'autres chauds amis, dont je me garderai comme du feu de citer les noms, pour qu'on ne les fasse pas assassiner ou empoisonner, mais qui sont de vrais gens d'Union et de Progrès, je ne m'étonnai plus de grand chose, et tout ce qui arrive m'étonne encore moins depuis que le « Mècheroutiette » m'a appris que le premier sbire d'Ahmed-Riza, le trop célèbre Mahmoud Chevket Pacha est un Tzigane [c'est faux : Mahmut Şevket Paşa était d'ascendance tchétchène et est né à Bagdad], que Talaat bey en est un autre, que Djavid bey, le docteur Nazim [encore faux : le docteur Nâzım est né dans une famille turque de Macédoine] et tant d'autres sont des « mamins », ou juifs renégats évadés des ghettos de Salonique !"


"Revue parlementaire", Mècheroutiette, n° 19, juin 1911, p. 46 et 55 :

"Le fameux Talaat bey, entre autres, se distingue dans la défense du président [de la Chambre] et de ses 150 livres par mois. Il dit : « Au point de vue social, la situation du président est très élevée. Quant à Moustapha effendi [Mustafa Sabri Efendi, ouléma "libéral"], étant donné le milieu dans lequel il a vécu jusqu'à présent, il est excusable de ne pouvoir concevoir les charges de cette situation. (Dans quel milieu a donc vécu Talaat bey ? N'est-il pas né, et n'a-t-il pas été élevé sous une tente de tzigane ?) Je ne dis pas cela pour vous offenser, ajoute-t-il en s'adressant à Moustapha effendi qui faisait la grimace, mais parce que c'est la vérité ». Et il énumère toutes les occasions de dépenses qui s'offrent à un président. (...)

Les députés arabes, amis de Nafi pacha sont très excités. Ils crient et gesticulent. Un conflit semble imminent entre Riza Soulh bey, (Beyrouth) et Talaat bey. L'uléma Ahmed Mahir, s'élance entre les deux. On a peine à retenir le tzigane, Talaat bey, chez qui quelques mois passés dans un ministère, n'ont nullement éteint l'atavisme, et qui porte la main à la poche de derrière de son pantalon pour y prendre son revolver."


Dr Nevzad (Refik Nevzat, socialiste ayant co-fondé le Parti radical ottoman avec Şerif Paşa), "Un Assassin, ministre de la Guerre", Mècheroutiette (devenu l'organe de l'Entente libérale avec laquelle a fusionné le Parti radical ottoman, l'Entente libérale jouait sur sa réputation, surfaite comme on le voit, d'être plus ouverte aux minorités ethniques et religieuses que le Comité Union et Progrès), n° 51, février 1914, p. 73 :

"Qu'il soit dit en passant, que le co-assassin de Nazim pacha, complice sanguinaire d'Enver bey, est aujourd'hui Ministre de l'Intérieur. Il se nomme Talaat bey (d'origine tzigane)."


Denis Donikian (militant arménien), "219 – Talaat selon le Capitaine H. Seignobosc", Denisdonikian.blog.lemonde.fr, 7 mars 2007 :


"1 – « Grand, gros, le teint basané, les moustaches et les cheveux très noirs, tel était Talaat en 1914 », écrit le Capitaine H. Seignobosc dans son livre « Turcs et Turquie » (Paris, Payot, 1920) à propos d'un des trois Jeunes-Turcs, avec Enver et Djemal, dont il dresse les portraits dans l'un de ses chapitres. Selon lui, et en dépit d'origines obscures, Talaat serait en fait un Pomak, c'est-à-dire un bohémien de race bulgare dont les ancêtres se seraient convertis à la religion de Mahomet [il y a ici une confusion entre les Pomaks, ethnie slave islamisée, et les Tsiganes]. Ayant commencé comme simple facteur des postes, Talaat remplissait la fonction de copiste aux appointements de cent vingt francs par mois, au moment de la révolution, à Constantinople."


Victor Bérard (helléniste et philhellène), La mort de Stamboul. Considérations sur le gouvernement des Jeunes-Turcs, Paris, Armand Colin, 1913, p. 284 :

"Les premiers initiés [à Salonique] furent des civils, de petits fonctionnaires surtout, que le régime hamidien et la réforme européenne réduisaient à la famine et, parmi eux, beaucoup de ces musulmans macédoniens qui se disent Turcs et parlent le turc dans leurs familles, mais dont les proches ancêtres étaient juifs ou tsiganes : deux des futurs ministres de la Jeune Turquie étaient, l'un, Djavid-bey, un petit-fils de dunmé (juif converti) et l'autre, Talaat-bey, un tchinguéné (tsigane)."


"Plus de Turquie ! Il faut liquider la question d'Orient", Le Matin (journal français qui recevait alors un financement de l'ambassade russe), 30 décembre 1914 :


"Dans cette politique, aucune conception nationale. N'en soyons pas surpris, le jour où il plaira aux alliés d'internationaliser Constantinople et les détroits, ils ne sauraient installer à Byzance un gouvernement d'esprit plus cosmopolite que celui dans lequel campent Talaat le Tsigane, Djemal le Kurde, Enver le Rouméliote."


Nikēphoros Moschopoulos, La question de Thrace ou le mensonge bulgare, Athènes, Typos, 1922, p. 168 :

"Certains diplomates Bulgares soutenaient que le fameux Talaat pacha, chef des Jeunes Turcs et grand vézir de Turquie, était Pomak, donc un Bulgare. Mais l'enquête confidentielle faite par un membre éminent de l'ambassade Britanique à Constantinople (dont nous ne saurions donner le nom), Talaat était d'origine tzigane."


Mikaël Varandian (idéologue de la FRA-Dachnak), L'Arménie et la question arménienne, Laval, G. Kavanagh & Cie, 1917, p. 30 :


"Et c'est un grand problème sociologique que cette éternelle immobilité de la race kurde, qui ne manque cependant pas de qualités positives, cette humeur éternellement inquiète, pareille à celle des Tziganes que la civilisation européenne ne parvient pas à domestiquer.

C'est aussi un grand problème politique qui se posera demain devant l'Europe poursuivant la réalisation de ses vastes projets, dans ces régions lointaines d'Anatolie et de Mésopotamie, où des masses de Kurdes sont fixés avec leurs habitudes invétérées de vie nomade, de razzias et de brigandage."


Voir également : Les Tsiganes dans l'Empire ottoman