vendredi 17 avril 2020

Mehmet V Reşat, le sultan bonhomme




*** (Léon Ostroróg), "Hommes et choses de Turquie : La famille impériale : Authentiques anecdotes sur le sultan actuel, sur son fils et sur Abdul Hamid", Paris-Midi, 3 décembre 1915 :

"La famille impériale : c'est tout un monde à part, un monde presque inconnu qui, sous le règne précédent, a vécu sous un véritable régime de terreur, régime honteux et déprimant, car Abdul Hamid, hanté par la crainte des complots, considérait comme de vrais parias tous les membres de sa famille aptes à lui succéder.

Sous le régime nouveau, ou, plus exactement, depuis l'avènement de Mehmed V, les princes de la famille impériale ont retrouvé leur liberté ; on les voit se mêler un peu plus à la vie publique ; ils n'y font pas toujours brillante figure : le régime abêtissant sous lequel ils ont été élevés, l'ignorance vraiment singulière dans laquelle quelques-uns d'entre eux ont vécu, les rendent, en général, peu intéressants.

Il en est, cependant, dont il faut parler, et, avant tout, du plus important d'entre eux : le chef de la dynastie d'Osman, le sultan Mehmed V. (...)

Prisonnier pendant trente-trois ans, non pas au sens strict du mot, mais empêché, pendant tout le règne précédent de circuler comme il lui plaisait, de recevoir ceux qu'il aimait, obligé, dans les promenades qu'il était autorisé à faire, à suivre des itinéraires fixés à l'avance, le sultan a conservé des habitudes casanières. Il n'aime guère à sortir, à se montrer : à la vérité, il ne paie pas de mine, petit de corps, trapu, se mouvant difficilement, tout déplacement est pour lui une gêne. D'autre part, l'habitude de la solitude a fait de lui un silencieux ; il ne parle pas beaucoup, encore qu'il ait, quoiqu'on en dise, les idées d'une lucidité surprenante, il sait à peu près ce qui se passe, il lit très régulièrement les journaux, cause avec ses familiers de tous les événements du jour ; il se fait faire régulièrement, par ses ministres, des rapports sur la situation de leurs départements, et il les surprend parfois par la clairvoyance de ses idées ou les embarrasse par la netteté de ses questions. Dans un rapport qu'il adressa le 22 septembre 1914 à son gouvernement, sir L. Mallet, ambassadeur d'Angleterre, dit notamment : « S. M. I. sembla non seulement saisir complètement le sens de la communication qu'elle écouta avec une attention extrême, mais y répondit immédiatement avec beaucoup de vivacité et de véhémence, montrant une compréhension considérable des issues que son pays confrontait maintenant. » (Second livre bleu anglais, document 112). Puis plus loin, annexe III du même document : « Le sultan parlait tout le temps le langage le plus familier, mais avec beaucoup de vivacité et de saillies, et avec une évidente sincérité. Ses remarques perdirent plutôt qu'elles ne gagnèrent en force par la façon dont le maître des cérémonies (qui a l'esprit lent et dont le français est défectueux) les traduisit. »

Le sultan aime beaucoup la plaisanterie, il ne se faisait pas faute de jouer, sous l'ancien régime, de bons tours qui mettaient son auguste frère, le Sultan rouge, en fureur.

Voici une petite histoire qui me fut racontée un jour à Constantinople. En ce temps-là, Mehmed Rechad, qui possédait, du côté de Maslak, une jolie propriété, avait été autorisé à  s'y rendre, pendant l'été, une fois par semaine. Or, un jour qu'il passait dans sa voiture, au petit trot, suivi des espions attachés à sa personne par Abdul Hamid, il croisa une compagnie d'infanterie, revenant de l'exercice. Le capitaine, officier nouvellement arrivé à Constantinople, fit arrêter sa troupe et présenter les armes au prince héritier, maréchal de l'armée ottomane.

Mehmed Rechad sourit avec bonhomie, salua et adressa même à l'officier un petit geste amical de la main. Il n'en fallut pas plus pour qu'un rapport secret, un « djournal » fût adressé au sultan ; le lendemain, le capitaine fut tancé d'importance par son colonel qui lui fit comprendre les dangers... des fréquentations princières.

A huit jours de là, sur la même route, le prince Rechad s'avançait dans le même équipage. Au bord du chemin, la même compagnie était arrêtée, commandée par le même capitaine. A peine celui-ci eut-il aperçu le prince, qu'aussitôt il cria à ses hommes : « Sauve qui peut ! » et qu'il se mit à détaler, comme un lièvre, à travers champs, suivi par tous les soldats de sa compagnie. Mehmed Rechad, dit-on, n'avait jamais ri d'aussi bon cœur.

Voici une autre anecdote plus récente ; elle date de deux ans à peine et me fut contée par quelqu'un qui assista à la petite scène. (...)

Le sultan était malade, son médecin, le docteur Haïri pacha, lui prescrivit un régime assez sévère ; puis comme il connaît le penchant de son illustre malade pour l' « apéro » turc, le fameux raki, il ajouta : « Surtout, effendimis, si vous voulez guérir, pas plus d'un doigt de raki par jour. » Le sultan sourit : « Comment faut-il que je mesure ce doigt, comme ceci ou comme cela », dit-il en montrant successivement la largeur et la longueur de son index.

Cette année-ci, le sultan Mehmed V fut gravement malade, si gravement même que le problème de la succession au trône se posa très nettement. Il avait la gravelle, une opération s'imposait, si l'on voulait sauver le malade ; mais cette opération était des plus dangereuses à raison du grand âge et de la mauvaise santé du sultan. Les médecins et les chirurgiens de Constantinople reconnaissaient la nécessité d'une intervention chirurgicale, aucun n'osait prendre sur lui la responsabilité de l'opération. On décida d'appeler en consultation un chirurgien, allemand naturellement, le docteur Israël qui, à peine arrivé, déclara que Mehmed V devait être opéré le plus tôt possible.

Deux jours après, l'opération eut lieu avec succès, comme toute opération qui se respecte, mais l'état du malade n'en restait pas moins très précaire et les médecins se relayaient à son chevet.

Or, une nuit, tandis qu'à son chevet se trouvait un chirurgien réputé de Constantinople, Mehmed V lui prit doucement la main. « Je suis heureux, dit-il, de vous savoir près de moi. Vous, au moins, vous avez la main légère ; l'Allemand, lui, a la patte brutale. »

Le sultan guérit ; quand il fut complètement rétabli il alla s'installer au palais de Yildiz, comme tous les étés. On crut que le sultan avait quitté Dolma-Baghtché par crainte d'une attaque des sous-marins. Ce n'est pas exact, le bruit du canon ne fait pas trembler Mehmed V, il n'a jamais eu peur que de son frère Hamid."

Voir également : Mehmet V et la Constitution ottomane