dimanche 26 avril 2020

Le bektachi Mehdi Frashëri : de l'administration jeune-turque au Haut Conseil de régence




Bojka Sokolova, "Les institutions scolaires et culturelles nationales en Albanie et la formation de l'intelligentsia albanaise à l'époque de la Renaissance", Etudes balkaniques, 22e année, n° 3, 1986 :

"Les clubs [albanais] à Istanbul et à Thessalonique avaient tenté de ternir l'importance du club de Bitolja et de prendre sa place au sein du mouvement politique et littéraire des Albanais. Les leaders de ces deux clubs espéraient ainsi renforcer et imposer la présence et l'influence du comité „Union et progrès“. Mais le club de Bitolja n'avait rien perdu de son importance, bien au contraire : aux congrès de Bitolja (1908) et d'Elbasan (1909) il fut désigné pour diriger le mouvement en question pour une durée de deux ans.

Le club à Thessalonique avait été dirigé et animé par Midhat Frashëri [qui rejoindra l'Entente libérale en 1911], descendant éminent d'une famille d'intellectuels, fils du leader de la Ligue de Prizren Abdyl Frashëri. Tout comme Mehdi Frashëri et Abdyl Jupi Kolonja, il était partisan de la politique des Jeunes-Turcs et ne s'opposait guère aux agissements du comité „Union et progrès“ dont l'objectif était de tenir sous sa coupe les clubs patriotiques albanais et d'enrôler ces derniers dans l'accomplissement de ses projets politiques." (p. 56-57)

Serge Métais, Histoire des Albanais. Des Illyriens à l'indépendance du Kosovo, Paris, Fayard, 2006 :

"D'un autre côté, le mouvement national albanais sortait renforcé de l'effondrement italien [en 1943]. Les prisonniers politiques qui avaient été arrêtés durant l'occupation italienne furent libérés. Il y avait parmi eux de grandes figures de l'indépendance albanaise et de la classe politique de l'entre-deux-guerres, comme Mehdi bej Frashëri (1874-1963) et Rexhep Mitrovica (1888-1960). Le premier était un cousin du président du Balli kombëtar [mouvement de la résistance anti-italienne], Midhat Frashëri. Il avait été bey de Jérusalem et gouverneur général de la Palestine à l'époque ottomane, en 1911. Il avait occupé différents postes ministériels entre les deux guerres, y compris celui de Premier ministre du roi Zog (octobre 1935-novembre 1936). (...) Ils étaient encore internés dans le camp de Porto-Romano, près de Durrës, à la date de la capitulation italienne. Avec d'autres prisonniers des Italiens, comme Bedri Pejani, ils devinrent rapidement des dirigeants parmi les plus influents de l'Albanie occupée par l'Allemagne. Aucun d'eux n'avait de sympathie pour l'Allemagne nazie. Leur refus de la domination italienne était aussi un refus du fascisme. Leur culture était humaniste et les circonstances de la guerre, en septembre 1943, les poussèrent à une coopération de tous les dangers avec l'occupant allemand." (p. 305-306)

"L'Assemblée nationale albanaise, de 150 députés, fut élue début octobre 1943. La représentativité des élus variait selon les régions : probablement assez faible dans les régions tosques du Sud où la guérilla communiste était active ; plus grande dans les régions guègues du Nord, en Macédoine et au Kosovo. Elle se réunit à Tirana le 16 octobre 1943. Elle vota la séparation de l'Albanie de la couronne italienne. Mais elle considéra que l'Albanie restait une monarchie et que, jusqu'à la fin de la guerre, une régence collective (le « Haut Conseil de régence ») de quatre membres asumerait la fonction monarchique. Les quatre « régents » représentaient les quatre religions du pays : musulmans sunnites, bektashis, chrétiens orthodoxes et catholiques. Le bektashi Mehdi Frashëri fut désigné président du Haut Conseil de régence. Rexhep Mitrovica devint Premier ministre le 4 novembre 1943." (p. 307)

"Quoi qu'il en fût des compromis, voire des compromissions de certains Albanais, il demeure que le gouvernement « collaborationniste » de Rexhep Mitrovica [qui se réfugiera en Turquie après la guerre] fut certainement l'un des moins dociles de ceux des pays occupés par l'Allemagne nazie. La meilleure preuve en est son attitude sur la question juive. Alors que la Serbie et les autres Etats de la région devinrent rapidement « Judenfrei », l'Albanie est le seul pays d'Europe où il y avait, à la fin de la guerre, plus de Juifs qu'au début ! Déjà, à la veille de la guerre, en 1938, alors que les Juifs d'Allemagne ou d'Autriche commençaient à se réfugier en Albanie, l'ambassadeur américain, Bernstein, écrivait : « Il n'y a pas en Albanie trace de discrimination contre les Juifs, parce que c'est un des rares pays d'Europe où il n'y a ni préjugé ni haine religieux ». On sait qu'au printemps 1944 les nazis demandèrent officiellement au Haut Conseil de régence la liste des Juifs vivant en Albanie ; les autorités albanaises, y compris le ministre de l'Intérieur Xhafer Deva, pourtant présenté dans l'historiographie communiste comme un « extrémiste » (voire aussi un « agent britannique »), résistèrent jusqu'au bout aux pressions. Céder eût été contrevenir au code moral des Albanais." (p. 310-311)

Voir également : Le nationalisme albanais de la Renaissance nationale (Rilindja) et la civilisation ottomane

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