mercredi 8 avril 2020

La révolution jeune-turque ou l'inextinguible lumière de l'espoir




H. G. Dwight, Constantinople : Old and New, New York, Charles Scribner's Sons, 1915, p. 405 :

"Je considérerai toujours comme l'une des expériences les plus exaltantes de ma vie de m'être trouvé à Constantinople en 1908 et d'avoir été témoin d'un de ces rares moments où un peuple vit véritablement."


Ernest Jackh (Ernst Jäckh), The Rising Crescent : Turkey Yesterday, Today and Tomorrow, New York-Toronto, Farrar & Rinehart Inc., 1944, p. 5 :


"J'ai été témoin des dernières semaines de l'ancien Empire ottoman en déclin lorsque je suis arrivé à Smyrne et à Constantinople en 1908. J'ai visité chaque année l'Empire ottoman des Jeunes-Turcs, dans le cadre de missions pour le gouvernement allemand, au cours de la décennie suivante, voyageant de Salonique à Bagdad, et de l'Albanie à l'Arabie. Enfin, après mon émigration de Berlin à Londres, lorsque les hitlériens sont arrivés au pouvoir, j'ai effectué plusieurs missions en Turquie pour le gouvernement britannique de 1937 à 1940, visitant Ankara et l'Anatolie. (...)

Mon intérêt pour la Turquie se développa lors de ce premier séjour à Smyrne et à Constantinople. La révolution des Jeunes-Turcs cette année-là éclairait soudainement les qualités essentiellement humaines de la population et de ses dirigeants (dont Kemal). Leur opposition déterminée au despotisme du "sultan sanguinaire" était tellement contrôlée et dominée par la raison que cela en vint à être connu comme la "révolution sans effusion de sang", ou la "révolution des gentlemen"."


Jean Jaurès, "La Pologne turque", L'Humanité, 1er novembre 1912 :


"La nouvelle et grave défaite de l'armée turque semble enlever à la Turquie tout moyen de résistance, toute chance de relèvement militaire. Et ceux qui avaient déjà formé et même publié des plans de démembrement avant même que l'armée turque eût reçu ce coup suprême, vont sans doute précipiter leurs convoitises. Pour nous, nous ne suivrons pas l'exemple de ceux qui ne pardonnent pas à la Turquie ses défaites ; et nous ne cacherons pas notre douleur de la disparition d'une nation. C'eût été une noble chose d'associer les Musulmans à la civilisation européenne, d'aider ceux des Turcs qui tentaient, malgré les difficultés sans nombre, malgré les résistances formidables du passé, de moderniser leur pays.

L'Europe égoïste et basse a manœuvré de telle sorte que le nouveau régime, discrédité et affaibli par tous les coups qu'elle lui portait, n'a pu remplir sa mission historique. Elle a rendu presque impossible l'œuvre de réforme qui aurait donné à toutes les populations balkaniques les justes garanties que les Etats balkaniques conquièrent maintenant à la pointe du glaive, dans l'ivresse de la force et au prix du meurtre et du dépècement d'une nation. Ce ne sera pas la suppression de la servitude. C'en sera le renversement. Il y aura seulement d'autres maîtres et d'autres esclaves. Et l'abaissement qu'on inflige au monde musulman par la suppression de la Turquie sera une diminution pour la civilisation générale. Même si, à la longue, des progrès politiques et sociaux doivent résulter de la crise, c'est par des chemins ignominieux et sanglants, par la ruse et par la violence, que la race humaine y aura été conduite.

C'est bien, qu'on ne s'y trompe pas, la suppression totale de la Turquie qu'on prépare. Il n'y aura pas seulement démembrement de la Turquie européenne. Il y aura démembrement de la Turquie asiatique. (...)

Comment la Turquie mutilée et réduite à son domaine asiatique pourra-t-elle faire face aux engagements financiers de tout ordre qu'elle a souscrits, au paiement de la dette ottomane, au paiement des garanties kilométriques pour les voies ferrées concédées à l'Allemagne et à la Russie ? Tous les créanciers voudront prendre des gages, et la protection des Arméniens fournira le prétexte d'humanité dont les financiers et les gouvernements auront besoin. Ainsi, de même que le premier partage de la Pologne a conduit fatalement à de nouveaux partages, le démembrement de la Turquie d'Europe conduira au dépècement de la Turquie d'Asie.

Oui vraiment les réactionnaires d'Europe et de France ont le droit de se réjouir. Tout ce qui démontre que l'humanité est incapable d'une action noble et sage, tout ce qui rabat les hautes espérances, tout ce qui substitue les solutions de rouerie et de brutalité aux œuvres de raison, de progrès et de justice sert leur triste dessein. Les voilà qui triomphent maintenant de la ruine de la Turquie en disant : C'est le nouveau régime qui l'a perdue. C'est parce qu'elle s'est livrée « aux francs-maçons », aux faiseurs de système, aux idéologues, qu'elle est en train de périr. Ô les hypocrites qui oublient que le régime d'Abdul-Hamid avait miné toutes les forces, et que l'Europe n'a pas laissé au nouveau régime un jour de répit pour réparer les effets de l'ancien !"


Henri Isvoranu, "La VIIIe Croisade", Les Temps nouveaux, n° 29, 16 novembre 1912, p. 2 :

"Allez au fond des choses, sondez un peu toutes les indignations et vous finirez par découvrir tout un fond de louches et fructueuses opérations comme on en trouve, toutes les fois que nous voyons l'opinion tripatouillée par des ratiocineries philanthropiques et humanitaires qui ne servent qu'à masquer une saleté.

La Turquie est la proie d'une bande de tripoteurs internationaux qui lui font suer l'or et ont intérêt à ce qu'elle soit faible. La finance et les jésuites sont les maîtres de cet admirable pays peuplé de malheureux dont on nous raconte les atrocités imaginaires chaque fois que ces exploités paraissent vouloir esquisser une velléité de résistance à quelque nouvelle exaction de leurs insatiables exploiteurs.

Aujourd'hui les choses ne vont plus très bien pour la finance internationale. La Turquie se réveille, elle a pris la liberté de chasser ce brave Abdul-Hamid avec toute sa séquelle d'espions arméniens et grecs, elle parle de se civiliser, elle ose vouloir discuter les concessions et les fournitures qu'on avait la si douce habitude de voir approuver sans murmurer, elle se permet de suggérer qu'étant chez elle on serait bien aimable de lui ficher la paix et de la laisser travailler tranquillement à son oeuvre de régénération qu'on lui fait grief de ne pas avoir déjà terminée en trois ans, alors que d'autres n'y sont pas parvenus en trois siècles. Cela ne pouvait pas continuer ! Il fallait mettre bon ordre à ce scandale ! Et c'est ainsi que fut lâchée la meute des roquets."


A. Schapiro (Alexandre Schapiro), "La Croisade des Alliés aux Balkans", Les Temps nouveaux, n° 30, 23 novembre 1912, p. 1 :


"Cette question de chrétien contre musulman n'est digne que de ceux qui, sous le couvert d'une lutte entre Croix et Croissant, espèrent accaparer des morceaux de pâté pour l'engraissement de la classe capitaliste des différents pays intéressés.

Ce n'est pas une guerre libératrice — c'est le développement d'un nouvel impérialisme tout aussi dangereux que tout autre impérialisme — ottoman, russe ou britannique.

Nous ne pouvons juger si le pouvoir civilisateur du Monténégro est plus grand que celui de la Turquie, mais ce que nous savons c'est que la révolution des jeunes-turcs a été vue plus que défavorablement par les soi-disant pays civilisés de l'Europe ; nous savons que tous les obstacles ont été placés sur leur route, tout comme à l'heure actuelle on tâche de réduire à zéro les résultats obtenus par la révolution chinoise, tout comme l'argent « civilisé » est toujours donné à l'ex-roi Manuel pour lui donner moyen de reconquérir son trône portugais. Et que dire des désordres fomentés à dessein en Macédoine, en Albanie, un peu partout de façon à embarrasser autant que possible ceux qui tâchaient, d'une façon ou d'une autre, à régénérer la Turquie ? et la Russie et les pays alliés ont bien joué leur rôle néfaste dans tout cela."


Henry Nivet, La Croisade balkanique. La Jeune Turquie devant l'opinion française et devant le socialisme international, Paris, 1913, p. 126-128 :


"Ne demandons donc pas aux jeunes Etats démocratiques de nous devancer quand ils ont à lutter contre des forces rétrogrades dont la plupart des Français ignorent la puissance. Ne décourageons pas les efforts civilisateurs des Jeunes-Turcs sous prétexte qu'ils n'ont pas trouvé la baguette magique qui leur aurait permis de changer le monde ottoman en un jour.

On a été plus loin : on a reproché aux Jeunes Turcs leurs procédés révolutionnaires. Tantôt on les a trouvés faibles, tantôt décidés trop facilement à des exécutions sommaires. On a même été jusqu'à dénoncer chez eux un jacobinisme maladroit qui les pousserait à d'inutiles vexations envers leurs adversaires. Il faudrait pourtant s'entendre. Les Jeunes-Turcs, fils de la France républicaine, ont été constamment préoccupés de retirer à leur pays sa réputation d'abuser de l'effusion du sang. Partant de ce point de vue, ils se sont ingéniés à faire leur Révolution avec le moins possible de victimes. Ils ont laissé la vie à Abdul-Hamid qui pourtant méritait la mort davantage que tous les souverains exécutés dans les révolutions européennes précédentes. Leurs adversaires ont pu fuir presque librement et conspirer ensuite avec les  « puissances » pour revenir au pouvoir. Lors de leur retour au gouvernement, la veille du jour où Kiamil Pacha allait capituler devant les « puissances », les Jeunes-Turcs n'ont arrêté leurs adversaires que le temps strictement nécessaire pour asseoir solidement le nouveau ministère. Une victime est tombée sous leurs coups lorsqu'ils étaient en état de légitime défense et ils ont suspendu provisoirement quelques journaux réactionnaires ; aussitôt on a crié au meurtre et au sectarisme dans la presse française, même socialiste !"


*** (Léon Ostroróg), Le problème turc, Paris, Ernest Leroux, 1917, p. 248-249 :


"Les Détroits, au cours de cette guerre, se sont révélés d'importance stratégique et économique tellement immense, qu'aucune puissance au monde ne négligerait, une fois la guerre terminée, d'y mettre le portier ferme et sûr que la Sublime Porte n'a pas su être. Il ne demeure donc plus à la Turquie que l'attente du contrôle de nos ennemis [les Allemands], ou du nôtre.

Certains hommes politiques turcs, assurément, ne voudront jamais admettre cette dure vérité. Ils lutteront furieusement jusqu'au bout, et, vaincus, se feront tuer, ou partiront mourir en quelque volontaire exil. Ce sont non seulement les dirigeants actuels, qui portent la responsabilité de la mortelle crise et nécessairement se battront pour la vie, mais beaucoup d'autres encore, la plupart de ces Conventionnels frustes, farouches, mais patriotes profondément convaincus, qui firent la révolution de 1908 en marchant à l'honorable mirage d'une Turquie rénovée sur le modèle français de 1789. A un moment de leur très courte histoire, ce rêve se rapprocha d'eux tellement et leur parut si beau et si véritable, qu'ils ne se résigneront jamais à désespérer de l'étreindre, ou qu'ils mourront de ce désespoir. Cela est certain, et cela est affreusement triste, parce que, quoi qu'aient pu mensongèrement affirmer les porte-voix des intérêts menacés par une renaissance turque, c'étaient d'honnêtes gens, et qui aimaient bien leur patrie."


Le lieutenant-colonel Auguste Sarrou, "Impressions d'Anatolie" (conférence au déjeuner du 8 décembre 1921 de la Société de Géographie Commerciale de Paris, section de Constantinople), Revue économique française, tome XLIV, n° 2, mars-avril 1922, p. 89-90 :

"L'Administration Ottomane, modernisée depuis la moitié du siècle dernier, a beaucoup contribué à uniformiser les relations administratives et officielles de tous les habitants de l'empire, soit musulmans, soit chrétiens. Elle aurait même pu aboutir à rendre les relations sociales entre tous les sujets ottomans beaucoup plus étroites et ensuite plus uniformes, au fur et à mesure que l'esprit de progrès, de justice, d'égalité et d'instruction se serait développé. Mais au moment où la révolution jeune turque promettait de jeter les nouvelles bases d'une entente entres les habitants de races et de religions diverses, la guerre balkanique, puis la guerre générale sont venues bouleverser tous les efforts et tous les projets, et diviser les sujets ottomans plus profondément encore que par le passé."


Voir également : Le patriotisme ottoman du Comité Union et Progrès (İttihat ve Terakki)

La révolution jeune-turque et les minorités ethno-religieuses 
  
L'opposition des non-Turcs à la mise en oeuvre de l'ottomanisme

La révolution jeune-turque ou la quête d'une modernité turque

L'intégration et l'émancipation des femmes sous les Jeunes-Turcs

Ahmet Rıza et la faillite morale de la politique occidentale en Orient
  
Sait Halim Paşa et l'esprit de croisade anti-turc

Talat Paşa (Talat Pacha), d'après diverses personnes

Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires

La sous-estimation méprisante des Turcs