mardi 28 avril 2020

La résistance d'Enver Bey en Libye (1911-1912)




Raymond Colrat (Raymond Colrat de Montrozier), "En Cyrénaïque", La Dépêche coloniale illustrée, 12e année, n° 19, 15 octobre 1912, p. 234-236 :

"La lutte était esquissée [en Cyrénaïque] : elle risquait de n'être point durable, car malgré l'organisation des zaouïas senoussistes et l'autorité de leurs cheiks il pouvait, il devait y avoir des discussions entre ces cheiks eux-mêmes et les cheiks des tribus et aussi entre les tribus pour la plupart ennemies. Il fallait un homme. Il vint : c'était Enver bey.

Au début il fut suspect ; il ne parlait pas l'arabe ; sa jeunesse lui enlevait une partie de ses moyens devant l'onction vénérable des cheiks senoussis. Les Bédouins ne le connaissaient
pas. Il arrivait sans son auréole de héros de la liberté, ignoré, suspect, presque en ennemi. La situation prépondérante qu'il occupe, l'autorité suprême qu'il exerce, la popularité qu'il a su acquérir, l'incontestable prestige dont il jouit sans conteste, tout cela il le doit à sa volonté, à son habileté, à sa foi. Avant de venir en Cyrénaïque, j'avais beaucoup entendu parler d'Enver bey ; je n'ignorais pas le rôle très actif, joué par lui dans les plus périlleuses étapes de la lutte contre Abdul Hamid ; je savais qu'il était un officier excellent en même temps qu'un patriote éprouvé. Je m'attendais à trouver en face de moi un de ces jeunes gens illuminés par leurs convictions, hardis jusqu'à la témérité, audacieux jusqu'à la folie, un de ces révolutionnaires exaltés conduits seulement par la lumière éclatante de l'Idée, mais incapables de servir leur idéal autrement que par la violence et le courage. Tel n'est point cependant le caractère du commandant supérieur des troupes turques en Cyrénaïque. Il n'a point pour dieu le hasard ; la raison seule conduit ses actes.

Enver bey est particulièrement favorisé par la nature. Il est séduisant, tout chez lui est élégant. Son visage est beau sans être efféminé ; son corps vigoureux sans être lourd. Deux grands yeux noirs éclairent une physionomie qui serait très mobile sans la volonté qui la maintient. Le sourire est joli, un peu triste, mais très doux ; la voix harmonieuse mais nette. Le geste est toujours mesuré, harmonieux. Enver bey a l'élégance du vrai soldat, toujours sanglé dans un uniforme d'une impeccable correction, mais certains détails montrent le soin qu'il prend de sa personne, la barbe est soyeuse, la main soignée et blanche.

L'accueil que l'on reçoit chez Enver bey est toujours cordial et bienveillant, mais cet homme d'une éducation raffinée, malgré un contact permanent avec ses troupes, malgré la vie commune avec ses officiers, malgré les promiscuités de la guerre a su rester distant. Il n'inspire pas la crainte mais le respect et la sympathie que l'on a pour lui est toujours tempérée d'un peu de gêne.

Malgré cette sorte d'instinctive fierté et une attitude volontairement froide, Enver bey est un tendre et un sentimental. S'il a toujours eu assez d'empire sur lui-même pour commander aux muscles de son visage et pour leur imposer une impassibilité continuelle, il n'a pas encore réussi à éteindre dans son regard la flamme de ses passions. Il ne se fâche jamais, sait commander sans crier et réprimander sans grogner.

Mais si l'on regarde ses yeux lorsqu'il est inquiet et mécontent, on y voit passer des lueurs sauvages qui indiquent que le tigre est apprivoisé mais qu'il ne saurait être dompté. Souvent aussi, au milieu d'une conversation, son regard se fixe dans le vague, tandis que ses lèvres se plissent d'un peu d'amertume. La rêverie n'est pas longue ; quelques secondes et la raison aura vaincu le sentiment. Pourtant cet homme est naturellement bon. Il a toujours une caresse pour les enfants et combien de fois ne l'ai-je point trouvé dans le camp, accroupi devant un tout petit, lui caressant les joues, lui prenant le menton et lui donnant quelques friandises. Les bêtes l'adorent ; il est toujours, dans sa tente, entouré de quelques gazelles légères, élégantes et familières. Les chiens sont moins libres avec lui, parce que les Arabes ne les estiment point ; malgré cela, « Rondelo » qu'une patrouille turque enleva récemment à son propriétaire, un officier italien, témoigne à son nouveau maître d'une affection pleine de respectueuse tendresse.

La tente d'Enver bey est ouverte à tous ; à toute heure de la journée, il reçoit ses visiteurs, officiers, journalistes ou Bédouins avec une bonne grâce et une politesse que ne vient jamais démentir le moindre geste de mauvaise humeur.

Matin et soir, seul, sans le moindre état major, il parcourt le camp, inspecte d'un coup d'oeil sûr ses troupes et leur campement, aperçoit les moindres détails, arrête les soldats au passage s'ils méritent une observation ou un encouragement, visite les ateliers et s'y assoit, assiste aux leçons de l'école, s'informe des commerçants, vérifie les progrès des milices.

Deux heures, par jour, lui suffisent. Le soir il travaille, écrit, dicte des lettres, signe des pièces comptables, prépare et discute les réformes projetées, établit le plan des opérations avec les officiers.

La journée, on le voit, est bien remplie. Elle se termine parfois par une tournée aux avant-postes où le commandant passe la nuit. Enver bey est très brave, d'une bravoure froide, calculée, bien faite pour l'imposer à l'admiration des Bédouins. Les jours de bataille, il est toujours au premier rang. En vain les Bédouins le supplient-ils, en vain ses officiers l'admonestent-ils finalement. Le combat, c'est le seul moment où Enver bey veut bien consentir à plaisanter.

On voit qu'il est heureux et complètement dépourvu de préoccupations.

« Que m'importe la vie, semble-t-il dire, et que me fait la mort ? » Mais on sent que si la mort lui est indifférente, il tiendrait beaucoup à mourir en beauté.


Enver bey n'a jamais été blessé sérieusement, quoi qu'en aient dit les Italiens. Une première fois, un éclat d'obus, durant le combat, lui érafla l'abdomen. Il ne se fit même point panser et continua à diriger les opérations. Il y a quelques jours, pendant le bombardement du camp, un morceau d'acier vint heurter sa montre et la brisa. D'un geste pondéré il prit délicatement la montre entre ses doigts et la jeta au loin, tout en continuant sa marche devant les Bédouins ahuris de tant de sang-froid.

Tel est, en quelques lignes, l'homme qui a organisé et qui maintiendra la résistance en Cyrénaïque. On a raconté sur lui des stupidités. On a prétendu qu'il recherchait le khalifat et qu'il voulait se tailler une principauté dans l'Afrique du Nord. Ces vastes accusations germées dans le cerveau pourtant, étroit de quelques camarades jaloux, mais incapables, sont absolument ridicules. Qu'Enver bey soit ambitieux, c'est visible. Mais il est des ambitions qui sont louables. Celle d'Enver bey est de relever quand même le prestige de son pays, de s'opposer à toute nouvelle cession de territoire et de lutter contre le nombre, et même contre la diplomatie. Peut-être est-il téméraire. Dans tous les cas, il nous a montré que jusqu'ici, il suffisait de beaucoup de courage et d'un peu de volonté pour empêcher une invasion préparée depuis des années par les agents italiens et commencée avec le secours des armements les plus modernes et des machines de guerre les plus étudiées.

Depuis huit mois qu'Enver bey est en Cyrénaïque, il n'a pas cédé à l'ennemi un pouce du sol qu'il défend. Cette préoccupation est fort louable et nous doutons fort que celui qui a organisé l'armée et l'administration en Cyrénaïque ait eu le temps d'élaborer un projet de khalifat.

Cette nouvelle a dû fort l'égayer.

Enver bey m'a dit dans un de ses jours d'expansion, et ils sont rares :

« Ce qui doit le plus nous occuper ici, ce n'est pas la guerre. Car la guerre n'est un bien que si, grâce à elle, on peut préparer des jours meilleurs. Nous devons une réparation à une province vis-à-vis de laquelle l'ancien gouvernement s'est montré d'une insouciance qui frisait l'inconscience et qui, malgré tout, est accourue tout entière autour des étendards du sultan menacés. Cette réparation, nous ne pourrons la donner qu'en semant le bien autour de nous. Nous ne quitterons pas la Tripolitaine, quelle que soit l'attitude de la Turquie. Il n'est pas un officier autour de moi, pas un soldat, qui accepterait de céder un pouce de terrain à l'étranger.

« Puisque notre détermination est inébranlable, il faut, pour être logique avec nous-mêmes, que nous préparions l'avenir. L'avenir pour moi, ce sont ces enfants que vous avez vus si studieux dans nos écoles, si crânes quand ils font l'exercice sous la conduite de leur petit sergent. Nous serons un peu leurs initiateurs ; ils seront eux, les véritables réformateurs.

« Le grand mal du pays, c'est l'ignorance, c'est elle qui engendre la barbarie, c'est elle aussi qui entretient les terribles maladies qui déciment les populations. C'est par l'école que nous coloniserons d'abord, en prenant soin de joindre à l'enseignement primaire une sorte d'enseignement agricole pratique. Tout ici s'est endormi, les hommes comme les choses. Les hommes ne travaillent guère que pour se nourrir, les arbres sont devenus trop paresseux pour produire. Il y a partout, d'ici à Benghazi, de magnifiques oliviers. Ils ne portent plus de fruits. Quelques coups de serpe judicieusement distribués, ils refleuriront. Il faut refaire des hommes, réveiller les énergies de la nature et soigner aussi bien les âmes que les plantes. Le maître d'école, le médecin et l'agriculteur, voilà les trois artisans qui jetteront les bases de la régénération du pays. »

J'ai pu constater qu'Enver bey ne se contentait pas de rêver à l'avenir et que ses conceptions une fois exposées rentraient immédiatement dans la voie des réalisations immédiates. Tous les camps sont pourvus d'écoles, tous les centres sont dotés d'infirmeries et d'hôpitaux ; et déjà on recherche l'emplacement favorable pour l'installation de la première ferme modèle. On a reçu des graines, on attend des bestiaux, des machines ; d'ici deux ou trois mois la nouvelle organisation fonctionnera. Et j'ajoute que l'expérience réussira. Enver bey a pour triompher deux instruments merveilleux : d'abord son prestige, ensuite l'appui des Senoussis.

« On a beaucoup parlé en France, comme en Italie, de la secte des Senoussis, me disait-il un jour. Beaucoup de spécialistes des questions musulmanes ont noirci de nombreux feuillets pour nous raconter les origines de la confrérie, pour nous parler des règles suivies par ses adeptes, pour nous indiquer les tendances de son chef. Ils se sont pour la plupart montrés de très scrupuleux historiens ; il m'a paru très simple de me renseigner par un contact permanent. Le boniment d'un drapier ne m'apprend rien sur l'étoffe qu'il me vend ; en portant un vêtement je puis constater la qualité du drap dont il est fait. En observant l'attitude des Senoussis vis-à-vis du gouvernement turc, leurs relations avec les indigènes, en comparant leurs discours et leurs actes, j'ai pu me faire une opinion qui pour n'être pas aussi scientifique que celle de certains de vos confrères, est certainement un peu plus exacte.

« On a dit que les Senoussis étaient fanatiques : c'est une erreur. Ils ne boivent pas, ils ne fument pas, ils pratiquent leur religion avec exactitude mais sans ostentation, ils sont un peu intéressés comme tous les religieux, mais corrigent ce léger défaut par la dignité de leur vie, la largeur de leur hospitalité, la continuité de leur charité.

« Au point de vue politique ils ont une grande influence sur le peuple, d'abord à cause de leur ferveur religieuse, ensuite et surtout à cause de leur organisation. En Cyrénaïque et en Tripolitaine il n'y a jamais eu, depuis les Romains, d'organisation administrative. L'ancien gouvernement turc, c'était le gendarme qui faisait les commissions d'un vague pacha la plupart du temps envoyé en disgrâce à Benghazi. Ni routes, ni travaux publics, ni perception d'impôts, ni écoles, l'occupation turque se manifestait par le néant. C'était l'anarchie mise en action ; on ne dit pas que les peuples en fussent précisément plus malheureux. Les Senoussis comprirent fort bien le parti qu'il y avait à tirer de cet état de choses. Ils créèrent leurs zaouïas, sortes de paroisses, de districts religieux confiés à des cheiks qui, après être devenus les conseillers des tribus, assumèrent presque naturellement le rôle d'arbitres et de juges. Dans un pays sans administration et sans institutions civiles, le cheik à lui seul devenait le trait d'union entre le peuple et Dieu et entre les différentes tribus. Mais les cheiks senoussistes surent rester dans les limites de leurs attributions qu'ils voulaient purement morales. Ils n'intervinrent jamais que dans des questions ayant une allure religieuse ; ils surent se tenir à l'écart, s'isoler, pour mieux conduire, parlant peu, mais très bien informés et surtout se rendant compte que le jour viendrait où leur concours serait utile pour grouper dans une action commune les forces disparates dont disposait la religion. C'est ainsi que les zaouïas favorisèrent la contrebande des armes, qu'elles s'approvisionnèrent en fusils et en munitions. Cette attitude a été favorable à la Turquie lors de l'agression soudaine de l'Italie. L'organisation senoussiste lui a permis de se passer des troupes continentales et de résister, grâce aux troupes locales et à la levée en masse des indigènes.

« Les Senoussis ont fait un signe, le pays a répondu immédiatement. Ils ont été les intermédiaires entre le gouvernement turc que je représentais et les populations bédouines, merveilleux agents de propagande et précieux auxiliaires de mobilisation.

« Aujourd'hui les cheiks senoussis ont momentanément quitté leurs zaouïas, ils vivent dans les camps, toujours reçus avec déférence par les officiers, toujours traités avec respect par les troupes.

« Voilà donc le véritable rôle de la confrérie des Senoussis. On conviendra qu'il est considérable. Mais il ne faut pas s'exagérer la portée morale de la secte qui peut avoir une action locale et circonscrite mais qui n'a pas assez d'ambition pour provoquer et pour entretenir un mouvement général de fanatisme en dehors des limites de la Tripolitaine. Les Senoussis ne sont du reste pas fanatiques, je le répète.

« Avant la guerre ils recevaient fort bien les Italiens et l'un d'eux pourra vous montrer quelques cartes de remerciements qui témoignent de l'empressement qu'il avait mis à aider de soi-disant ingénieurs qui n'étaient que des officiers d'état-major.

« On peut se demander si, après la guerre, l'influence prise par la confrérie des Senoussis ne sera pas une entrave à la diffusion du progrès. Franchement, nous croyons que non et nous avons des raisons pour penser que, non seulement les Senoussis ne s'opposeront pas à l'introduction de la civilisation, mais qu'ils nous aideront loyalement à rattraper le temps perdu. C'est avec satisfaction qu'ils m'ont vu fonder des écoles, ils ont été très heureux de l'installation du téléphone de Solloum à Benghazi (camp turc), ils admettent la photographie, le phonographe et toutes les inventions nouvelles et nous voient percer les routes avec plaisir en attendant que des chemins de fer sillonnent le pays. Mais ce qu'il ne faudra pas songer à enlever aux cheiks senoussis, c'est leur situation morale et privilégiée. Pourquoi, du reste, ne pas profiter des divisions mêmes établies par la confrérie pour jeter les bases de l'administration future ? » "

Voir également : C'était Enver Paşa (Enver Pacha) : l'homme par-delà les légendes noires
  
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