samedi 4 avril 2020

Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"




*** (Léon Ostroróg), "Hommes et choses de Turquie : Djemal Pacha : C'est un ami de la France, mais il aime par dessus tout la Turquie, sa patrie", Paris-Midi, 27 novembre 1915 :
Mes souvenirs, en ce qui concerne Djemal Pacha, dont le nom vient de reparaître, après une éclipse de près d'une année, remontent aux premiers jours de la révolution turque.

Je le vois, après la révision des grades qui suivit la proclamation de la Constitution, redevenu, de général, simple binbachi (chef de bataillon). Il s'était sincèrement rallié au nouvel état de choses, bien qu'il n'eût guère pris part aux conciliabules du fameux comité secret qui amena la chute d'Abdul Hamid, mais son adhésion avait été accueillie avec faveur, car ceux qui le connaissaient bien, savaient qu'il avait sérieusement réfléchi avant de s'engager et que l'on pouvait compter, dans les circonstances difficiles que l'on traversait, sur cette indomptable énergie et surtout cet imperturbable sang-froid qui devait à plusieurs reprises sauver son parti des pires dangers.

Le commandant Djemal bey était alors commandant de la garde de la Chambre des députés, poste de confiance, surtout après la contre-révolution organisée par Abdul Hamid, mais il n'y devait pas rester longtemps. Après les troubles et les massacres d'Adana, Djemal bey, promu lieutenant-colonel, était nommé vali d'Adana. Il fit merveille, car il parvint à rétablir la confiance, non pas en employant les procédés usuels de la politique dite d'apaisement, mais, au contraire, en se montrant sévère sans défaillance aucune, mais en même temps extrêmement juste et équitable, sévissant contre tous les coupables, fussent-ils le plus puissamment protégés.

Vali de Bagdad

Il quitta l'armée et devint vali de Bagdad. Il appliqua là les principes politiques centralisateurs du parti unioniste, se refusa à tenir compte des aspirations locales, nationalistes, et des volontés des cheikhs arabes, sollicités par les agents des différentes puissances ; mais s'il parvint à maintenir, ou plutôt à rétablir l'ordre, il ne dissimula pas — des rapports d'une très haute clairvoyance qu'il adressa alors à Constantinople en font foi — que les procédés gouvernementaux, ou plutôt le système politique adopté par le comité, n'étaient pas de nature à ramener aux Turcs les populations arabes qui, en majorité, affichaient ouvertement leur attachement à la cause anglaise.

La chute du cabinet unioniste du vieux Saïd pacha et l'arrivée au pouvoir de Ghazi Moukhtar pacha avec Kiamil pacha comme président du Conseil d'Etat, mit fin à la carrière administrative de Djemal bey qui démissionna et revint à Constantinople.

A la déclaration de guerre des Etats balkaniques, il demanda à reprendre du service dans l'armée et on lui confia avec le grade de colonel, le commandement d'une division de rédifs.

Son rôle pendant la guerre

Ce que fut son rôle pendant la guerre, on le sait par un ou deux livres que publièrent ses amis de France. Soldat d'une très grande bravoure, officier général d'un réel mérite, il fit ce qu'il put et obtint des résultats presque inespérés. Mais que pouvait l'effort d'un seul homme, au milieu de cette épouvantable débâcle où s'écroulait un empire.

Atteint du choléra, il guérit presque miraculeusement. Le coup de force jeune-turc du 23 janvier 1913 le trouva guéri, sinon entièrement rétabli. Ce fut à lui que Mahmoud Chevket pacha songea pour le poste périlleux de gouverneur militaire de Constantinople ; il assura le maintien du bon ordre avec tant de succès que moins de trois jours après le coup d'Etat, il atténuait, de sa propre autorité les rigueurs de l'état de siège qui existait depuis novembre, à tel point que l'on se crut revenu à une nouvelle ère de liberté. La défense de circuler dans les rues après neuf heures du soir fut rapportée, la censure politique fut supprimée, le contrôle des nouvelles militaires fut seul maintenu. Désormais aucune mesure ne put être prise contre la presse que sur un ordre formel émanant de lui.

Au moment de l'attentat qui coûta la vie à Mahmoud Chevket pacha, attentat connu de la police depuis deux jours et qui ne dut son succès qu'à certaines erreurs — involontaires, à n'en pas douter — commises alors, un véritable affolement régna pendant quelques heures dans les milieux gouvernementaux et jeunes-turcs. Beaucoup de personnalités du parti — des ministres même — songeaient à prendre la fuite, à se réfugier dans les ambassades ou dans des maisons étrangères amies. La froide énergie de Djemal bey sauva seule la situation. On s'attendait à des mesures de rigueur, à des actes de violence ; rien de tout cela ne se produisit. Djemal bey maintint la tranquillité dans la ville ; l'arrestation des auteurs directs de l'attentat se fit normalement.

Au ministère de la Marine

Mais, dès lors, on comprit mieux que jamais que si l'on pouvait compter sur Djemal bey, on devait compter avec lui. Presque aussitôt le bruit courut qu'il entrerait dans le cabinet reconstitué par Saïd Halim pacha. Cela ne se fit pas très vite. Djemal bey obtint le portefeuille des Travaux publics le jour où Enver fut nommé ministre de la guerre. Tous deux furent promus le même jour généraux de brigade et bientôt Djemal bey, redevenu Djemal pacha, quitta les Travaux publics pour la Marine. C'est sous son ministère que fut signé le contrat passé entre le gouvernement turc et la maison Armstrong pour la construction de docks et de chantiers navals à Ismidt, projet depuis longtemps préparé par Mahmoud Chevket pacha. La guerre général éclata suivie à trois mois de distance par l'intervention de la Turquie. Djemal pacha fut bientôt nommé au commandement de l'armée de Syrie, la quatrième armée : il accepta, conscient de l'inanité de l'effort qu'on lui faisait tenter avec des moyens radicalement réduits, mais désireux avant tout de ne rien laisser transparaître de l'acuité d'un conflit très vif existant entre lui et Enver.

Ses sentiments pour la France

Voilà l'homme, voilà sa carrière ; quels sont ses sentiments ? Djemal pacha passe pour un francophile décidé et il l'est sans conteste. Il a pour la France une amitié et une admiration très grandes ; je ne dirais pas sans bornes, car ses conceptions en matière de politique générale diffèrent essentiellement de celles qui forment la base même de la politique française.

C'est qu'en effet, Djemal pacha est aussi férocement l'ennemi des Russes qu'il est fortement l'ami des Français et il est bien difficile de savoir chez lui lequel des deux sentiments l'emporte sur l'autre. Il ne cachait pas, du reste ses sentiments. Tandis que, pendant cette période trouble d'août-novembre 1914, les énergumènes de l'Union et Progrès poussaient la Turquie à la guerre contre les Alliés, Djemal pacha se rendit à maintes reprises aux ambassades de France et d'Angleterre ; jamais il n'alla voir l'ambassadeur de Russie. Tandis qu'il recevait à son ministère les attachés français et anglais avec la plus grande cordialité, il traitait toujours les attachés russes avec la plus grande politesse et la plus extrême froideur. Son rêve eût été de séparer la France de la Russie pour permettre à la Turquie de s'en remettre à la France du soin de sa régénération.

Je l'ai entendu, à maintes reprises, développer cette idée, dont il reconnaissait, lui-même, toute la vanité. De même, je l'ai entendu définir ce que l'on appelait sa « francophilie ».

— Oui, disait-il, j'aime la France ; je la place au-dessus de toutes les nations étrangères, mais j'aime avant tout mon pays : avant d'être francophile, je suis turcophile.

Après la bataille de la Marne

Mais ses sentiments devaient naturellement influencer ses idées politiques. Un jour que je causais avec lui de la situation générale — c'était en septembre 1914 après la bataille de la Marne, — il me dit :

— La France est maintenant sauvée, j'en suis heureux pour elle et même pour moi. Depuis le début de la crise, je n'ai cessé de prêcher à mes amis la neutralité ; j'ai eu beaucoup de peine à me faire écouter. Tout le monde voyait la France vaincue : il y avait déjà des hyènes qui hurlaient sa mort et qui voulaient se précipiter à la curée. La victoire de l'armée française va me donner beaucoup plus de force pour défendre non pas la politique d'intervention aux côtés des Alliés, politique qui n'est pas conforme à nos véritables intérêts, mais la politique de stricte neutralité qui nous assurera des avantages sérieux, car j'ai confiance dans les promesses qui m'ont été faites.

Il lutta énergiquement dans ce sens : des incidents très vifs éclatèrent entre lui et Suchon [Souchon] pacha, lorsque, après le départ de la mission anglaise, l'amiral allemand eut, à plusieurs reprises, désobéi aux ordres formels du ministère de la Marine. Une scène très violente eut même lieu dans le cabinet du ministre : Djemal pacha voulut sévir contre l'amiral subordonné : on lui donna tort. Si alors il ne démissionna pas, c'est parce qu'il espérait encore que le parti de la paix l'emporterait. Il prétendit même avoir tout ignoré du coup de la mer Noire qui aurait été directement ordonné de Berlin.

L'armée de Syrie

Cependant, quand la Turquie entra en lice, il accepta un commandement, tandis qu'un de ses collègues, le général Tchourouk Soulon Mahmoud pacha démissionna : différence de conception de la notion du devoir que Djemal pacha expliquait de la façon suivante : « Dès l'instant où le pays est en guerre, les divers genres d'opinion doivent s'effacer ; mes idées n'ont pas été admises, ce n'est point une raison pour que je ne fasse point mon devoir de soldat. »

Ce commandement de l'armée de Syrie, de l'armée d'Egypte comme on disait déjà, ne lui paraissait pas très enviable ; il savait à quelles difficultés il se heurterait, il avait conscience de l'échec presque certain devant lequel il courait. Il prépara cependant son expédition avec le plus grand soin, mais il était loin d'être prêt quand les impatients de Constantinople lui donnèrent l'ordre de marcher quand même. On sait le sort qui attendait son avant-garde près de El-Kantara ; elle fut battue, laissant entre les mains des Anglais un grand nombre de prisonniers. Puis ce fut la retraite à travers le désert, avec l'hostilité des tribus de Bédouins de la région, pour qui tout était prétexte au pillage.

Djemal pacha était resté à Jérusalem et à Damas. Là, tranquillement, il préparait, il exerçait des troupes que le gouvernement lui enlevait du reste, régulièrement, pour combler les vides faits aux Dardanelles.

Est-il exact qu'il se soit révolté contre le gouvernement de Constantinople ? Il est difficile de se prononcer exactement, car il est un tas de faits qui, pour le moment, nous restent inconnus ; mais je penche pour la négative, non seulement parce que la source de la nouvelle est éminemment suspecte, mais surtout parce que pareille attitude ne cadre pas avec la caractère de l'homme lui-même, qui, du reste, en prenant possession de son commandement, fut le premier à agir avec une rigueur extraordinaire contre les sujets des pays belligérants pour le compte desquels on prétend qu'il travaille.

Voir également : Le prétendu "massacre jeune-turc" d'Adana en avril 1909